La machine à fabriquer de la frustration

Les politiques se grattent la tête, les journalistes se perdent en conjectures : et si l’explication de la montée du FN nous crevait les yeux, tout simplement ? Si elle était tout bonnement installée dans le salon. Une réflexion du philosophe Bernard Stiegler*, conforte l’intuition qui me chatouille sur le sujet.

consumerismExpliquons-nous. L’autre soir, j’ai tenté de regarder un film à la télévision. Evènement assez rare. Escapade au grenier, où est relégué le poste, appel aux garçons pour mettre l’engin en route, réglage sur la chaine convoitée. Et d’entrée une volée de spots publicitaires en pleine face, insérés dans un labyrinthe de bandes annonces pour des programmes, des films, des rendez-vous. Ensuite nouvel écran de pub. Et au milieu, un programme famélique, mal doublé, entrelardé de nouvelles pubs.

Bref, cet engin diabolique n’est rien d’autre qu’une machine à créer artificiellement du désir. Ce n’est certes pas une information, Mais si on réfléchit deux secondes, c’est aussi et surtout une machine à créer de la frustration, parce que personne ne peut humainement répondre à toutes ces sollicitations. On n’ose imaginer ce qu’ingurgite chaque jour une maisonnée française qui regarde la télévision plus de trois heures en moyenne (désolé de rappeler cette cruelle donnée).

Cette fabrique de frustration est un moteur infernal. Ce peut être extrêmement toxique. On ne peut jamais avoir tout mieux que son voisin, et  ça peut vite tourner à l’enfer. On devient envieux, jaloux et pour finir intolérant (la rumeur du supermarché et de la discothèque dans le camp de réfugiés de Calais est assez édifiante). * Stiegler le dit autrement (et beaucoup mieux) mais cela revient au même : « le consumérisme, [qui] a produit une insolvabilité généralisée et dégradé les consommateurs sur les plans physique et psychique. »

Il est étonnant qu’aucun parti politique, pas même les écolos (ne) se soit sérieusement penché sur la question. Chacun se lamente volontiers des conséquences d’une telle aliénation, mais jamais ou rarement de ses causes. Ce n’est pourtant pas très compliqué. La gauche a beau agiter la culture sur tous les modes, elle ne peut nier que la véritable culture populaire reste la télévision. Seules 10 à 15% de la population fréquente les salles de spectacle, les théâtres, les musées, ouvre un livre tout simplement.

On me dira que j’enfonce ici une porte ouverte depuis bien longtemps. Certes, mais il peut être parfois utile de rappeler des choses élémentaires plutôt que de s’embarquer dans des analyses fumeuses. Et de recommander quelques fondamentaux comme l’excellent « Divin marché » de Dany-Robert Dufour, qui décortique cette mécanique de la création artificielle de nouveaux désir… et de nouvelles frustrations.

Chaffoteaux et Maury : obsolescence programmée ?

Chaffoteaux et Maury, c’est comme Moulinex, un leurre, un habillage marketing pour donner l’impression qu’on achète du matériel éprouvé par les ans. En cherchant un peu on découvre que la marque a été vendue, avec les meubles, à quelque aventurier exotique. Pour autant le client grégaire, quand on lui propose une chaudière Chaffoteaux et Maury, se sent plutôt en confiance, comme pour un poêle Godin, c’est humain.

gastonErreur grave. Parce que pour la seconde fois en trois ans, le client en question va devoir changer la carte électronique de sa chaudière Chaffoteaux et Maury. 400 boules. Tout ça parce qu’un tout petit machin, qui vaut 1,50€, a pété. Le réparateur ne peut rien faire, c’est soudé à la machine, au millième de millimètre. Donc il l’a dans l’os, il faut changer la carte, pour la troisième fois en dix ans. Merci.

Il est évidemment impossible de prouver qu’il s’agit d’obsolescence programmée. Le fabricant peut plaider le hasard, la mauvaise pioche. Mais bon, il y a, à tout le moins, de la désinvolture, si ce n’est un calcul. Sans entrer dans les détails techniques, nous dirons que la fragilité de certains éléments, le manque de fiabilité des soudures sont des tares rédhibitoires pour des engins appelés à tourner six mois de l’année.

Le problème c’est qu’il est interdit de dire du mal d’un commerçant en France. Ce peut être poursuivi par les tribunaux. Vous vous souvenez peut-être d’une bloggeuse qui a pourri un restaurant l’an dernier. Poursuivie, elle a écopé de 1 500€ d’amende. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles les consommateurs sont aussi timides. Même si c’est un fonds américain, semble-t-il, qui a pris le contrôle de la maison désormais basée en Italie.

Mais il n’est pas interdit au polygraphe de dire que sa chaudière Chaffoteaux et Maury a pété trois fois en dix ans. Et d’inviter chacun à méditer cette information lors de son futur changement de machine.

 

 

 

 

Un hiver avec Compagnon

Je viens d’achever “Un été avec Baudelaire” d’Antoine Compagnon, attrapé au vol cet été sur l’étal d’une jolie librairie de L’Isle-sur-la-Sorgue. Il semble que la série demandée à France Inter au professeur du Collège de France soit achevée. C’est bien, cela aurait pu finir par faire système.

un été avecCette ravissante petite collection – Montaigne, Proust et Baudelaire – n’en constitue pas moins une précieuse introduction à trois monuments de la littérature française. Et en refermant le Baudelaire, je me suis pris à penser que l’ensemble ferait un parfait cadeau pour les lecteurs, notamment les ados, qui sont effrayés par ces monuments de la littérature française (surtout Proust et Montaigne).

Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, réussit un bel exploit à travers ces trois recueils de chroniques : approcher les oeuvres sous une multitude d’angles en s’adressant à un large public avec le niveau d’exigence qui est le sien. Il ne s’agit pas d’ouvrages de vulgarisation mais d’approches thématiques, le plus souvent inédites, toujours nourries par des citations, remettant l’oeuvre et l’auteur dans leur contexte historique, social, et bien sûr littéraire.

La conversation selon Montaigne, l’éreintage chez Baudelaire ou l’amour chez Proust, autant de chroniques qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres, mais qui donnent envie de poursuivre le chemin.  Proust  fait l’objet d’une “recherche” plus fouillée qui fait appel à une pléiade de spécialistes. C’est d’ailleurs l’ouvrage le plus copieux.

On me permettra ici un clin d’oeil à Pascale, qui m’avait sauvé la vie lors de rencontres littéraires au cours desquelles nous recevions Antoine Compagnon et qui m’avait offert un précieux décryptage des Antimodernes, l’ouvrage pour lequel il était invité. C’est un garçon charmant, pas du tout imbu de sa personne, avec lequel nous avions passé un moment délicieux. Comme quoi la notoriété n’est pas toujours synonyme de suffisance.

 

de la cruauté des textes

L’occasion est belle en cette fin d’année, à l’heure de changer d’agenda, d’inviter quelques personnalités absentes de la bibliothèque. Mahomet s’impose. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour lui.

le coranJ’ai essayé Dieu cette année, et ce n’est pas une réussite. Il m’est tombé des mains. Pourtant bon public, motivé, je n’ai pas dépassé le Lévitique. Question mythe, c’est un peu étriqué, un peu familial. C’est en permanence pollué par des énumérations sans substance. Non décevant, décevant. Les Evangiles ont un peu plus de tenue.
Nous partons aussi bon public pour Mahomet, mais inquiet pour lui, avec ses enfants mal élevés. La traduction de la pléiade est bonne, semble-t-il, en tout cas elle est souvent citée en référence. Les obscurantistes n’aiment pas que l’on revienne au texte. Qu’on ait une autre lecture. Et au bout du compte ce peut être cruel. On verra bien.
Il y a pourtant des textes qui tiennent la route. J’aurais bien repris Les philosophes taoïstes pourbilleter être un client honorable et avoir mon agenda sans passe-droit. Mais Jean-François Billeter dit que la traduction de la Pléiade (du temps à régnait Etiemble) n’est pas satisfaisante. Et j’ai déjà celle de Gallimard. Une recommandation au passage, le délicieux petit livre « Leçons sur Tchouang Tseu », chez Arlea. C’est mon cadeau fétiche. Du bonheur en tube. C’est fin, malin, mesuré, très humain. Les Chinois le disputent au Grecs dans l’antiquité, et ils ne s’en sortent pas mal.

 

Mais bon, le deuxième invité n’est pas encore désigné. Pour l’heure ce sont Les historiens et chroniqueurs de moyen-âge qui tiennent la corde. Mais il va falloir s’assurer de pouvoir lire la langue. Avant le XVIe c’est difficile.
Et puis, bien au-delà du plaisir d’entomologiste, il va y avoir les cadeaux à débusquer, des tas de bouquins à trouver (je suis la terreur de mes neveux et nièces). Cela augure de quelques bons moments en librairie. Et puis il n’est pas idiot d’occuper les lieux de culture en ce moment, d’exister tout simplement.

La guerre des mots

Sommes-nous en guerre comme l’affirme le Président de la République ? La question n’est pas accessoire parce que, comme le disait Albert Camus « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ». Mais ce n’est pas la seule question qui se pose : islamisme, radicalisation, terrorisme sont autant de termes qui posent problème dans la terminologie en vogue et qui ajoutent à la confusion des esprits.

guerre

Commençons par la guerre. Un officier de police s’insurgeait contre ce terme mardi midi sur France Inter, considérant que nous ne sommes pas en guerre mais confrontés à une guérilla. Pour ce qui concerne les attentats de Paris,  le Robert lui donnerait plutôt raison puisqu’il définit une guerre comme une lutte armée entre groupes sociaux, entre Etats, alors qu’une guérilla est une déclinaison très particulière de la guerre, une lutte armée de harcèlement, de coups de mains, menée par des groupes de partisans, de clandestins. Le choix du terme par l’Etat n’est pas innocent, il est inclusif. Alors que dans les faits les choses sont un peu différentes : tout le monde est une victime potentielle d’un acte de guérilla mais tout le monde n’est pas en guerre. Nuance.

Radicalisation, islamistes radicaux ensuite. Un sociologue contestait ces termes lundi soir, toujours sur France Inter. A ses yeux, ils ont une dimension trop psychologisante. Les supposés radicaux ne sont pas, comme on les présente souvent, de simples individus décervelés et embrigadés, mais bien souvent, des individus « raisonnables », souvent cultivés, bien formés, animés par un projet politique clair : mettre un terme à l’hégémonie de l’Occident au profit d’un régime islamique. Ce qui nous amène à la question de l’Etat Islamique, que les français baptisent Daech, ou Daesh et que les anglo-saxons désignent par l’acronyme Isis (Islamic state of Irak and Syria).

Les protagonistes préfèrent eux parler de Califat, parce que le projet n’est pas territorial limité au sens où on l’entend habituellement mais culturel, politique et religieux. C’est un projet impérialiste qui se réfère à l’expansion de l’islam au cours de ses premiers siècles, sans géographie définie mais avec un projet affiché de domination universelle. Le terme d’Etat n’est donc pas parfaitement adapté. Il s’agirait plutôt d’une théocratie, dont le patron serait dieu. Ce qui ne simplifie pas la désignation de l’ennemi.

Islamisme pose également problème, même si on comprend que l’on n’ait pas trouvé mieux pour le moment. La proximité des deux termes islam et islamisme est évidemment redoutable pour l’islam modéré. Notamment en raison de la construction apparemment semblable des termes catholicisme et islamisme. Cela n’exonère pas les tenants d’un islam pacifique de toute responsabilité (je suis de ceux qui considèrent que l’islam européen risque de payer cher son actuelle léthargie, ce qui n’est pas le cas, par exemple, de l’islam indien, qui a bien compris le danger et manifeste bruyamment sa condamnation du salafisme).

On pourrait terminer par Terrorisme. Rappelons-nous que la signification du terme dépend du côté duquel on se trouve. Les Résistants ont été considérés, nommés, désignés comme « terroristes » tout au long de la seconde guerre mondiale, ce qu’ils étaient au regard du pouvoir en place. Un renversement de sens en a fait des héros au lendemain de la victoire.

Mais de toute cette déclinaison, c’est le mot guerre qui me gêne le plus. Qui est en guerre contre qui ? Qui a déclenché les hostilités ? Quelles en sont les causes ? Autant de questions qu’il semble opportun de se poser aujourd’hui. Quitte à prendre le temps de la réflexion. Une guerre c’est grave et c’est un processus incontrôlable une fois enclenché. Le fer et le feu sont-ils la solution ? Ne serait-ce pas plutôt le nerf de cette guerre qu’il faudrait couper, et en premier lieu les vivres, en l’occurrence le robinet de pétrole ? Je n’en sais rien. Mais quelque chose me dit que l’on doit commencer par mettre les bons mots sur les choses pour ne pas ajouter au malheur du monde.

Internet : la colonisation douce

« Au XIXe et XXe siècles les pays colonisateurs ont organisé un acheminement des matières premières provenant des pays colonisés. Ces matières premières ont été transformées pour produire de la richesse et permettre aux économies de se développer. Tel un arroseur arrosé nous sommes désormais une colonie du monde américain à qui nous apportons de la donnée. » Stéphane Grumbach, directeur de recherche à l’Inria et spécialiste des questions géopolitiques liées au numérique, est l’une des nombreux observateurs d’internet interrogés par Laure Belot, journaliste au Monde, dans un essai foisonnant : « La déconnexion des élites, comment internet dérange l’ordre établi », qui vient de paraître aux Arènes.

couv déconnexion

Certes, nous avons connaissance, grosso modo, de l’ensemble des informations rassemblées dans cet essai, pour la plupart disponibles sur le web, mais leur mise en perspective n’est pas un luxe. L’état des lieux, vingt ans après la généralisation d’internet, nous permet de mieux comprendre l’évolution de ce moyen de communication qui bouleverse les échanges, les mœurs et modifie notre représentation du monde. Et ce n’est pas une information : quelques grandes compagnies américaines, Google, Apple, Facebook, Microsoft ou Amazon, ont mis la main sur un réseau imaginé par un Européen. Si l’internet (la diffusion d’informations par paquets) est, en effet, une innovation américaine, le World Wide Web (l’interconnexion des serveurs) est une création du chercheur Britannique Tim Berners-Lee, informaticien au Cern (Centre européen de recherche nucléaire) en 1989. L’idée était de créer un outil qui permette aux chercheurs de partager leurs travaux.

Cette dimension de partage n’a pas totalement disparu, en témoignent les sites participatifs situés hors de la sphère marchande, comme Wikipedia, le moteur de recherches Mozilla, le système d’exploitation Linux, et les nombreuses communautés qui continuent à vivre sur le réseau. Mais le business a globalement pris la main en généralisant un système de traçage systématique des utilisateurs. Ce système,  connu du grand public sous le doux nom de « cookies », permet aux grandes compagnies, notamment google, de suivre les pérégrinations de chaque internaute, de les stocker et de les commercialiser auprès des annonceurs qui souhaitent cibler de plus en plus précisément leur clientèle.

Aujourd’hui 90% des données mondiales sont aspirées par les Etats-Unis, dans des « nuages », lieux privés, sous législation américaine. Et, curieusement, personne ne semble véritablement s’en émouvoir. Pas nos élites en tout cas, occupées ailleurs. Seuls pour l’heure les Chinois et les Indiens semblent avoir pris la mesure du risque de cette colonisation douce, qui se déploie à bas bruit. Nos élites ne comprennent tout simplement pas ce qui est en train de se passer, de se jouer, formatées pour un monde où règne le cloisonnement et où la notion d’espace public virtuel n’a pas encore été intégrée.

routard

photo : le routard

 

Un bel exemple de cet aveuglement a servi de prétexte à cet essai. Intriguée par le succès phénoménal du site leboncoin (17 millions de visiteurs uniques par mois dès 2012), Laure Belot a tenté de trouver des chercheurs qui travaillaient sur le phénomène. Elle n’en a non seulement trouvé aucun, mais s’est faite éconduire avec condescendance, comme site un site de petites annonces pouvait intéresser des chercheurs. La sociologie refuse encore aujourd’hui de se pencher sérieusement sur la sphère numérique. Notons au passage que leboncoin est devenu le premier site français d’offres d’emploi, devant  Pôle emploi. Une explication ? Pôle emploi, 1 500 informaticiens, n’accepte pas les CV sous format Word. Un bel exemple de déconnexion des élites. On pourrait multiplier les illustrations. Qui étudie sérieusement le «  poulailler » qui s’ébat au pied des articles de presse en ligne ? (là c’est moi qui illustre) Cette agora est pourtant un précieux thermomètre de  l’état de l’opinion (une simple promenade sur le site du Parisien suffit à s’en convaincre).

J’ai corné des tas de pages de cet essai (de l’importance des mathématiques par exemple) avant d’attaquer cette note, mais il faudrait écrire… un livre pour tout commenter. Une question fondamentale doit toutefois être posée avant de conclure, c’est celle du droit. Comment réguler un espace qui échappe par nature aux frontières physiques et donc aux législations nationales ? Les Belges viennent de lancer une grande offensive contre facebook, en ordonnant au réseau américain de ne plus suivre les internautes non membres (ce qui paraît le minimum). Il va falloir suivre de près ce combat juridique, qui n’est pas gagné. S’il est un domaine où le droit européen pourrait avoir une légitimité, c’est bien sur ce terrain.

Une lueur d’espoir malgré tout, pour finir : ces colosses, qui ont prospéré en une décennie, ont malgré tout des pieds d’argile. Et leur succès tient essentiellement en la quantité de données recueillies. Qu’une partie du public se détourne du service et le colosse s’effondre. Tout n’est pas encore joué. Nous n’en sommes qu’à la préhistoire d’internet. Disons au début du XVIe, quelques décennies après l’invention de l’imprimerie. Et nous ne sommes vraisemblablement pas au bout de nos surprises.

 

PS : Je pensais que ce blog, édité sous wordpress, une plate-forme qui utilise un système de gestion libre et gratuit, échappait aux cookies (sachant que je paie un hébergement chez l’opérateur français OVH pour éviter la publicité). Non, le simple fait de proposer des boutons de partage sur les réseaux sociaux (au pied de chaque papier) ouvre les données de fréquentation de ce blog aux dits réseaux. J’y reviendrai dans un prochain billet, où je relaierai quelques ficelles pour échapper, autant que faire se peut, au traçage.

 

 

Le Monde à l’envers

Cher Monde,

Conscient de la redoutable illusion de la gratuité sur internet (quand c’est gratuit, c’est moi le produit), je me suis abonné l’an dernier à tes services payants, comme je l’avais fait l’année précédente auprès de Médiapart, et comme je le ferai vraisemblablement cette année pour Arrêt sur images. La raison de cette infidélité apparente est double : je n’ai pas les moyens de cumuler les abonnements et j’entends comparer les services des uns et des autres.

Le MondeLe côté militant de Médiapart m’a lassé assez vite, en dépit de la qualité indéniable de certaines enquêtes. Pour toi c’est différent. C’est ton côté moutonnier, nous dirons aligné sur les choix prévisibles de la presse parisienne, qui a fini par me décourager. Assez peu d’enquêtes fouillées, un brassage récurrent de lieux communs, et une valeur ajoutée, somme toute, assez faible. Mais bon ainsi va la vie, nous pouvions nous quitter bons amis au terme de cet abonnement d’un an, que j’avais pris la précaution de payer en une fois et de limiter dans le temps.

Il y a quelques jours, tu m’as fait savoir que ma banque avait rejeté un nouveau prélèvement. Mais mon cher Monde, je ne t’ai jamais demandé d’effectuer un nouveau prélèvement et je ne t’ai pas dit que j’avais l’intention de m’abonner pour la vie. Après une dizaine de mails de relance, je reçois aujourd’hui celui-ci :

Bonjour Philippe Dossal,

Vous souhaitez interrompre votre abonnement au Monde.fr malgré notre proposition et nous le regrettons sincèrement.

Nous vous adressons ci-joint un formulaire de résiliation à imprimer, compléter et à nous retourner par courrier en recommandé avec accusé de réception sans oublier de le dater, signer, avec la mention « lu et approuvé », à l’adresse suivante :

Le Monde.fr A3000 62067 Arras Cedex 9   Dès réception de ce formulaire, indispensable pour enregistrer votre demande, nous procéderons à la résiliation de votre abonnement qui prendra effet à l’échéance de l’abonnement facturé.

Toute l’équipe du Monde.fr se joint à moi pour vous assurer que le lien que nous avons établi avec vous n’est toutefois pas rompu.

Nous vous remercions pour votre confiance et restons à votre disposition pour toute précision à l’adresse clientnumerique@lemonde.fr.

Nous vous souhaitons une agréable journée.

Cordialement,

Antoine, Service Client Le Monde.fr

pub Le Monde

 Donc, donc, si je comprends bien, tu procèdes comme les opérateurs de téléphone et les vendeurs sans scrupules qui vassalisent désormais leurs clients  sur internet. Puisque je me suis abonné une fois pour un an, tu considères d’autorité que je suis abonné ad vitam aeternam. Et que je dois te supplier, par lettre recommandée d’avoir la magnanimité de me désabonner. On croit rêver.

A dire vrai je ne m’attendais pas à une telle manœuvre de ta part, mais plutôt, entre gens de bonne compagnie, à un courrier du style  : « votre abonnement arrive bientôt à échéance, pensez à la renouveler… » C’eût été plus élégant. Mais puisque tu as choisi la méthode forte, j’ai deux mauvaises nouvelles pour toi. La première c’est que ta lettre recommandée tu peux l’attendre longtemps, je n’ai jamais rien signé et je n’ai pas l’habitude d’envoyer une lettre recommandée aux commerçants chez qui je n’achète pas un produit pour m’en excuser.

La seconde c’est que je vais donner une astuce aux internautes qui souhaitent s’abonner à un service en ligne : évitez à tout prix de signer un formulaire de prélèvement automatique. Le jour où vous souhaiterez vous désabonner, ce sera l’enfer. La seule solution, bien souvent, est de faire opposition auprès de votre banque, opposition qui est désormais facturée. Préférez le paiement par carte bancaire, si possible avec une limite de validité assez proche. Tout prélèvement sera rejeté lorsque cette date sera dépassée. Si vous êtes satisfait du service vous aurez toujours possibilité de le renouveler.

Les journaux sont certes aux abois, mon cher Monde, mais je ne suis pas persuadé que tu utilises la meilleure méthode pour mettre en place un modèle économique viable et instaurer le  climat de confiance qui doit, me semble-t-il,  exister entre un journal et ses lecteurs .

Bien à toi,

Philippe

 

 

Est-ce que les mots se mâchent ?

« La lecture en malgache se dit famakian-teny, cela signifie littéralement la parole coupée, ou parole en morceaux (…) Mais la lecture en malgache peut aussi se dire vokiteny, la parole qui rassasie. »

l'oragéS’il y a plusieurs mots pour dire la lecture en malgache, il n’y en a pas en français pour traduire l’écriture de Douna Loup. S’agit-il de prose, de poésie, de jeu avec la langue, les langues ? Le chroniqueur est bien embarrassé. Mais s’il a souffert à la lecture de ce roman coupé, de ce texte en morceaux, il n’est pas moins sorti rassasié par cette ode à la poésie malgache et à la liberté de création.

Et pourtant dieu sait s’il a pesté contre ce jeu avec la langue, la grammaire, la typographie même, avec cette absence apparente d’axe narratif, ce refus obstiné de posture de l’auteur, qui déstabilise en permanence le lecteur. Le narrateur est-il un homme, une femme, qui est ce « je », qui est ce « il » qui est ce « elle » ?

La forme, très soignée, très musicale, invite pourtant à poursuivre la lecture de ce texte étrange et envoûtant. Une atmosphère s’installe progressivement, qui, débarrassée des codes du roman, de la chronologie, franchit la cloison du récit pour pénétrer dans l’intimité de deux personnages : Rabe (Jean-Joseph Rabaerivelo)  et Anja-Z (Esther Razanadrasoa), deux poètes malgaches du début du XXème siècle.

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Douna Loup D.R.

La langue, c’est le propos central de ce beau et grave livre. Peut-on écrire des poèmes dans une langue de tradition essentiellement orale, ouvertement méprisée par le colonisateur, celui qui imprime les journaux et les livres ? Ou doit-on lui montrer en utilisant la sienne, en l’enrichissant, que la poésie ne se résume pas à la maîtrise d’une syntaxe et d’un vocabulaire ?

« … absence de genre et de nombre, manque de flexion casuelles et verbale, formes relatives qui servent à tant de fins, syntaxe misérable… font du malgache une langue convenant à ces primitifs, mais à peine à des demi-civilisés et inapte à exprimer les idées des Hovas instruits. » n’hésitait pas à écrire, à l’époque, un haut fonctionnaire français.

“Les hommes avalent des moustiques, moi je veux mâcher ce qu’on me donne à lire. Les mots ne sont pas à gober, n’oubliez pas de réfléchir” lui répond Anja-Z. “Un proverbe malgache dit “ny teny toy ni kitoza ka izay mahatsakostako no mahita ny tsirony” qui veut dire “les mots sont comme le kitoza (les filets de zébu fumé), seuls ceux qui arrivent à les mâcher profitent de leur saveur.”

Et puis il y a l’amour, la liberté des corps. L’amour charnel dans lequel baigne toute la seconde partie du livre, qui résonne en permanence avec la liberté de création que s’accordent les personnages. Lesquels deviendront, chacun à leur manière, des figures majeures de la littérature malgache.

Ce livre, paru en septembre, est un petit oiseau égaré dans la grande forêt de la rentrée littéraire. Un petit oiseau venu de loin et de très près, puisque Douna Loup, Genevoise, l’a écrit non loin de l’océan, près de Nantes, où elle s’autorise une vie à l’image de ses livres.

 

 

 

 

L’avion c’est mal, l’agriculture c’est bien

beurreIl ne faut pas construire d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Un aéroport c’est sale, ça fait du bruit et ça réchauffe le climat. L’agriculture c’est beaucoup mieux, c’est joli, ça protège les paysages et c’est bucolique. Bon d’accord ça réchauffe le climat beaucoup plus que le transport aérien, surtout l’élevage, mais il ne faut pas le dire, parce que justement à Notre-Dame-des Landes c’est l’élevage qu’on pratique, pour faire du bon beurre.

Et puis c’est une bande d’illuminés qui prétend ça, vous savez ces farfelus experts du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental pour l’étude du climat). Selon ces rabat-joie l’agriculture générerait 13,5 % des gaz à effet de serre, contre 13,1% pour les transports. Le misérable transport aérien n’en provoquerait, quant à lui, que 2 à 3%. Sûrement des chiffres bidonnés pour faire plaisir aux méchants bétonneurs.

Un collaborateur du grand journal Le Monde va même jusqu’à affirmer que “les déplacements engiec voiture émettent davantage de CO2 que les voyages par avion par voyageur-kilomètre. Le CO2 reste dans l’atmosphère plus longtemps que tout autre gaz, aussi les voitures ont-elles un impact plus dangereux sur le changement climatique à long terme.”

 

Plus grave, un traître, le soi-disant site écologiste Reporterre, ose affirmer dans une enquête intitulée « L’élevage, atout ou malédiction pour le climat ? » que la réduction du cheptel serait plus efficace que l’isolation des maisons. On croit rêver : « Le CO2 reste cent ans dans l’atmosphère, le méthane seulement douze ans, rappelle Christian Berdot. Si l’on réduisait le cheptel mondial de 50 %, les résultats sur les concentrations atmosphériques de CH4 seraient très rapides. D’après le World Watch Institute, ce serait plus efficace qu’isoler toutes les maisons… »

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Atom heart mother

Oui mais réduire le cheptel ce serait faire du mal à la gentille agriculture. Et puis on ne saurait plus qui sont les bons et qui sont les méchants, ça troublerait les esprits. En cette époque de confusion, il est bon d’avoir des valeurs sûres, solides, inébranlables. L’avion c’est mal, l’agriculture c’est bien. Un point c’est tout.