Royale Marguerite

Il est des ouvrages agaçants, dont on  ne parvient pourtant pas à se détacher, qui vous tirent par la manche page après page. C’est le cas de « La passion secrète d’une reine », une biographie romancée de Marguerite de Navarre. Pas la reine Margot non, mais Marguerite d’Angoulême, ou d’Alençon c’est selon, la sœur de François Ier, protectrice des arts et des lettres, longtemps considérée comme l’un des auteurs majeurs du XVIe aux côtés de Rabelais et de Montaigne et puis un peu tombée dans l’oubli.

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La passion secrète d’une reine, Henriette Chardak, Le Passeur.

Rabelais justement est l’un des personnages centraux de ce récit. L’auteur, Henriette Chardak, imagine une liaison secrète entre le moine médecin et la reine de Navarre, en s’appuyant sur des allusions codées apparaissant dans leurs œuvres respectives. Le scénario n’est pas très convaincant mais l’ouvrage, fort bien documenté, est un précieuse ressource pour qui s’intéresse un tant soit peu à cette époque charnière qui voit se fendiller le magistère d’une Eglise jusqu’alors toute puissante.

Et puis ce livre invite à une relecture fine de l’Heptameron, le grand recueil de nouvelles de Marguerite, dont il donne de multiples clefs. Suite d’aventures galantes de l’époque, l’Heptameron accepte en effet différents niveaux de lecture. On peut le lire comme une chronique de mœurs, à la manière des Historiettes de Tallemant des Réaux, et c’est déjà un grand plaisir. On peut aussi le lire avec des lunettes d’historien, et c’est dans ce registre un recueil très précieux, au moment de la naissance officielle de la langue française (il semble que Marguerite ait joué un rôle important pour l’adoption de l’ordonnance de Villers-Cotterêts) . Mais on peut également l’envisager comme une réflexion sur la condition féminine, la liberté de comportement et de choix que les femmes commencent à revendiquer.

Le procédé est de ce point de vue assez habile. Une dizaine de femmes et d’hommes sont 260px-MargaretNavarreHeptameronbloqués dans un refuge en montagne et racontent tour à tour (une femme, un homme) une aventure plus ou moins galante (parfois cruelle) qui leur a frappé l’esprit. Il y en a d’absolument délicieuses. Au terme de chaque histoire, les participants sont invités à commenter le comportement des protagonistes.

Marguerite, qui participe au jeu, sous le pseudonyme de Parlamente, ne se gêne pas pour donner son avis lorsque son tour vient, mais il n’y a pas de hiérarchie des opinions. Le lecteur est entièrement libre d’adhérer à tel ou tel point de vue, sachant que les femmes ne s’en laissent pas compter par les hommes dans ces joutes verbales.

La principale difficulté pour un lecteur contemporain, c’est bien sûr la langue, même si l’orthographe et la ponctuation ont été adaptées à nos modes de lectures dans la plupart des éditions. La mienne (Garnier) est lisible pour qui s’est déjà frotté à la langue du XVIe, mais il existe sans doute des éditions plus récentes en français moderne. La langue ne doit pas être un obstacle au commerce avec cette grande dame, qui nous rappelle avec l’élégance d’une reine que l’incompréhension et les malentendus qui persistent entre les hommes et les femmes ne datent pas d’hier.

Savoir ignorer

« Ignorer qu’on ignore, c’est ne pas savoir du tout. Mais savoir qu’on ignore, c’est vraiment savoir, car cela suppose de savoir tout ce qui est déjà su et d’être capable de détecter ce qui fait trou dans la connaissance. C’est croire savoir sans vraiment savoir qui constitue la vraie pathologie du savoir. C’est pourquoi, au fond, l’ignorance est la grande affaire des savants. Elle est le pays dont le savoir est le pays limitrophe. A ce titre, elle est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls ignares : c’est une affaire de spécialistes. (…)

trou noir, image DR

Trou noir, DR

Aujourd’hui, alors même que plusieurs centaines de particules ont été découvertes grâce aux accélérateurs du Cern ou ailleurs, les physiciens savent qu’ils ignorent la nature des éléments principaux du mobilier de l’univers : ils ont constaté que la matière telle qu’ils la connaisssent ne constitue qu’une part très faible du contenu de l’univers, et que tout le reste leur échappe. En somme, ce qu’ils ont appris leur permet de dire qu’ils en savent moins qu’avant, quand ils croyaient savoir. »

Extrait du Monde selon Etienne Klein, Champs, Flammarion.

du récit

hugo

création Clémentine Mélois

Le Nouveau roman avait cru pouvoir faire l’économie du récit. Il en est mort. La politique et l’enseignement croient, aujourd’hui à leur tour, faire l’impasse sur le récit, qui aurait fait son temps, au profit d’une lecture statistique et comptable des évènements passés et à venir. La poésie des points de croissance peut échapper à certains, c’est mon cas.
Régis Debray, entendu ces jours-ci, regrettait cet abandon du récit dans l’enseignement de l’histoire au profit d’une approche thématique. Il disait en substance que tout le monde a besoin de s’inscrire dans une histoire pour se projeter dans l’avenir. Comment ne pas partager ? Il faudrait sans doute faire relire Levi-Strauss à nos pédagogues patentés, qui réduisent l’histoire à des coupes sociologiques. Alors que chaque individu a besoin de mythes fondateurs, qu’ils soient individuels ou collectifs, mais aussi de se placer sur une échelle de temps. C’est son humanité.
Ne demandez pas à un de vos ados si Louis XIV régnait avant ou après la Révolution. Vous allez vous faire du mal. J’ai quand même réussi à faire avaler Les rois maudits aux miens. Sans trop de hurlements. La dramaturgie vaut, à l’aise, celle de Game of thrones. Mais très honnêtement je ne sais pas dans quel récit ils sont inscrits. Ils se sont bricolés le leur, forcément.
La gauche au pouvoir est d’une pauvreté invraisemblable dans ce domaine. C’est l’actualité, vouée à l’évaporation, qui donne sa colonne vertébrale à l’action politique. La question pourrait être : est-ce qu’il n’y a tout simplement pas d’histoire à raconter, pas de projet, pas de perspectives, mais un pilotage à vue, à l’image du précédent mandat ? On pourrait finir par s’en inquiéter. Au moment de l’afflux de réfugiés, l’absence de mise en perspective de l’histoire du peuplement de la France fait, par exemple, froid dans le dos.

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Rappelons simplement le début du Voyage  de Céline, l’un des grands moments de la littérature du XXème.
« … la race ce que t’appelles comme ça c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et c’est ça les Français. »
Sans tomber dans le misérabilisme, il y a une histoire à raconter. Des lignes de force à tracer, un peu de générosité à proposer et quelques perspectives à dresser. Il n’est sans doute pas facile de faire tourner cette grosse machine qu’est le pays, la sixième mécanique du monde, avec des routes en moquette et internet qui fonctionne plus d’une heure par jour (ce que chacun trouve normal évidemment, mais qui ne l’est pas tant que ça). Dans un pays où personne ne veut rien lâcher (même les pilotes à 12 000 boules), il faut sans doute se préparer à une plus grande sobriété. Pourquoi ne pas le dire, les écolos, s’ils étaient moins puérils, auraient un vrai scénario à proposer : vivons frugal, vivons heureux ! Inventons un nouvel art de vivre, lequel se pratique déjà à bas bruit d’ailleurs.
Il ne s’agit évidemment pas de bercer le bon peuple avec des contes pour enfants, mais on pourrait au moins dresser des perspectives. Parce que chacun le sait, la nature a horreur du vide, et certains esprits chagrins l’on bien compris, qui fabriquent des récits en béton armé, à coup de race blanche et de « chrétienté ». Il n’est pas très compliqué pourtant d’assumer le fait que nous sommes les héritiers d’une tradition composite et multiséculaire : la philosophie grecque, le droit romain, la religion chrétienne aussi, et les Lumières bien entendu. Et d’inscrire une action politique dans une trajectoire, qui ait du sens. Qui donne envie. Mais c’est sans doute trop demander.

Petite chronique du dimanche matin

N’avoir point de programme établi, pouvoir lâcher prise deux jours durant et se laisser aller doucement à la préparation de l’hiver.

maison rougePeigner un peu le jardin, tailler une haie ici, ranger doucement le mobilier d’été, mettre le bois à l’abri. Ne pas se presser, goûter la maison rouge et l’éclairage d’automne, se laisser glisser dans ce temps suspendu, qui n’a pas encore décidé de se mettre au frais. Officier tranquillement, ranger le canoë entre deux pages de lecture, tailler un morceau de haie entre deux navettes au bourg, une visite chez Marie.

chateau alençonEtaler son (modeste) matériel de dessin sur la grande table du bas pour donner forme au château d’Alençon au début du XVIe, compiler les rares sources iconographiques disponibles. Construire physiquement l’un des cadres dans lequel se déroule la fiction au long cours que l’on a décidé de remettre sur le métier (trouvé un nouveau titre : L’atelier du typographe). Se concentrer sur un dessin, choisir l’emplacement du logis, s’inspirer des dernières visites aux châteaux du XVIe (Ancenis, Chateaubriant…). Ne pas se formaliser de sa maladresse, de son manque de technique. Placer Clément Janequin ou Roland de Lassus sur la platine, au grand dam de garçons qui digèrent la rentrée en jouant les pommes-de-terre de canapé.

 

Retrouver des notes, confronter les sources. Rendre visite aux poules. Se plonger dans les mentalités de l’époque, lire l’article « Indulgences » dans La France de la Renaissance, précieux dictionnaire débusqué dans la semaine à Nantes. Penser à la préparation du repas. Et s’exonérer de prendre des nouvelles du monde comme il va, lequel nous rattrapera bien assez tôt.

Bonne semaine.

Délinquance astucieuse ?

Ci-dessous un article de Pascale Robert-Diard publié le 9 septembre sur le site du Monde, où l’on apprend notamment qu’il existe en France une “brigade de répression la délinquance astucieuse”. Ce qui est exact. Comme je suis abonné, je ne sais pas si tout le monde peut en profiter, ce qui serait dommage. C’est une véritable histoire policière. . Le Monde me pardonnera, je pense, ce partage puisqu’il en donne la possibilité via les réseaux sociaux.

Procès d’Outre-tombe pour les “Mémoires”.

Pascal Dufour est notaire, comme l’était son père Léon, qui a succédé à son père Jean, lequel tenait l’étude de son père Napoléon, qui en avait lui-même hérité de son père Jean. C’est par lui, Jean, qu’il faut commencer pour comprendre l’affaire qui vaut à Pascal Dufour d’être renvoyé pour « abus de confiance », jeudi 10 septembre, devant la 30chambre du tribunal correctionnel de Paris.

Le 22 mars 1836, François-René, vicomte de Chateaubriand, se présente avec ses éditeurs Delloye et Sala, chez Me Cahouet, notaire à Paris. L’écrivain a besoin d’argent, ses éditeurs le pressent d’achever la rédaction de ses Mémoires commencée des années plus tôt, mais Chateaubriand ne veut rien publier de son vivant  – « Je préfère parler du fond de mon cercueil ; ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu’elles sortent du sépulcre », écrit-il.

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Le sceau et les trois clés

Un accord est trouvé : Chateaubriand obtient le versement de 156 000 francs et d’une rente viagère en échange de la cession à Delloye et Sala des droits de publication de ses Mémoires à titre posthume. Il accepte aussi que cette publication intervienne dès sa mort et non pas cinquante ans plus tard comme il l’espérait. Pour garantir le respect de son contrat d’édition, Chateaubriand accepte de déposer chez le notaire une copie-témoin de son texte, composée de dix-huit portefeuilles et écrits de la main de son secrétaire particulier. Le précieux document est glissé dans une enveloppe scellée à la cire et déposé dans une caisse fermée par trois clés. Chacun des participants – le vicomte, l’éditeur et le notaire – en reçoit une, la présence des deux autres étant donc requise pour toute ouverture ultérieure.

La copie sommeille à l’étude, transmise de génération en génération, pendant cent soixante ans

Onze années passent. Le 29 mai 1847, l’éditeur Sala, accompagné de l’avocat de Chateaubriand, Me Thureau-Dangin, revient à l’étude de Me Cahouet, fait ouvrir la caisse grâce aux trois clés réunies, et échange la première copie contre une nouvelle, revue et enrichie, qui se compose de 42 portefeuilles. L’écrivain meurt un an plus tard. MCahouet décède à son tour et, en 1850, son clerc Jean Dufour lui succède à la tête de l’étude.

Le 11 mai 1850, Sala le sollicite car il a besoin de vérifier des extraits dans le manuscrit témoin. La caisse aux trois clés est ouverte, l’éditeur repart avec les portefeuilles 39 et 40 après avoir signé un procès-verbal de cet emprunt, dans lequel il indique qu’il « laisse les autres » portefeuilles au notaire. Les Mémoires d’outre-tombe paraissent la même année. Le manuscrit-témoin rejoint la caisse qui, désormais, n’est plus cadenassée. Leur copie – que le fils de Jean, Napoléon, fera relier en dix volumes – sommeille à l’étude, transmise de génération en génération, pendant cent soixante ans.

« Mon arrière-grand-père sept fois »

Elle y était encore en juillet 2013, date à laquelle Pascal Dufour, s’estimant propriétaire du bien, envisage de la vendre. Il confie le manuscrit à un commissaire-priseur qui, en prévision de sa mise aux enchères publiques, sollicite des autorités un certificat d’exportation afin de permettre son éventuelle acquisition à l’étranger. A partir de là, tout se complique. Alerté de la démarche, le parquet de Paris juge la mise en vente illégale. Le notaire, affirme le parquet, n’a aucun droit sur le manuscrit qui a seulement été déposé dans son étude et qui doit revenir, selon lui, aux héritiers de Chateaubriand. Pascal Dufour est donc poursuivi pour abus de confiance par « détournement de fonds, valeurs ou biens quelconques, en l’espèce la copie des Mémoires d’outre-tombe de François-René Chateaubriand, 3 514 pages reliées en dix volumes ».

l’histoire se complique car l’épouse du notaire mis en cause est elle-même une lointaine descendante de Chateaubriand

Son auteur étant mort veuf et sans enfants, les enquêteurs recherchent la descendance du frère et des trois sœurs du vicomte. Et c’est ainsi que Guy de La Tour du Pin est convoqué en mai 2014 au siège de la brigade de répression de la délinquance astucieuse de la police judiciaire. Il ne souhaite pas porter plainte contre le notaire, mais demande la restitution de l’œuvre aux héritiers – dont il se revendique. Il indique descendre en ligne directe du frère aîné de François-René, Jean-Baptiste, lequel, précise-t-il, « est mon arrière-grand-père sept fois ».

Mais l’histoire se complique encore car l’épouse du notaire mis en cause, Anne Dufour, née de Castelbajac, est elle-même une lointaine descendante de Chateaubriand. L’officier de police judiciaire note scrupuleusement les indications de généalogie que lui livre Guy de La Tour du Pin lors de son audition. Sur procès-verbal, cela donne : « La mère d’Anne, Cybile née de La Tour du Pin était la sœur de Geoffroy mon grand-père. La grand-mère de Geoffroy et de Cybile est née Marie de Chateaubriand, laquelle était l’une des filles de Geoffroy de Chateaubriand, lequel était le petit-fils de Jean-Baptiste, frère aîné de François-René ». Les deux cousins, Guy de La Tour du Pin et Anne Dufour, sont désormais en froid.

A qui donc appartient la copie ? A la société éditrice ? A l’Etat ?

Pour la défense du notaire, ceux-ci ne peuvent pas prétendre à l’héritage du manuscrit. MPatrick Maisonneuve relève en effet que le vicomte de Chateaubriand avait lui-même exigé, dans son testament daté du 22 février 1845, que « les autres copies qui se trouveront déposées en différents lieux, lors de mon décès, seront brûlées sans être lues ». Même si cette dernière volonté de destruction de la copie de son manuscrit n’a pas été respectée, l’écrivain avait donc exclu que ses héritiers entrent un jour en sa possession, fait valoir MMaisonneuve.

A qui donc appartient la copie ? A la société éditrice ? Elle a été dissoute au XIXsiècle. A l’Etat ? Sollicité pendant l’enquête, le représentant des Archives nationales a conclu que cet ouvrage constitue une archive privée et non pas une archive nationale. Selon l’avocat, le manuscrit n’est qu’une res delictae – une « chose abandonnée » – à laquelle l’étude de notaire Dufour a donné refuge depuis cinq générations. Pascal Dufour en serait donc devenu, malgré lui, l’heureux propriétaire.

Le sort de cette « petite chose » abandonnée de 3 514 pages, d’une valeur estimée entre 400 000 et 500 000 euros, est désormais entre les mains du tribunal correctionnel. « Je me décourage de durer », écrivait Chateaubriand.

La forme d’une Place

La revue Place Publique change de barreur ces jours-ci. Thierry Guidet, son fondateur, passe la main à Franck Renaud. L’occasion est belle de saluer cette revue singulière qui s’est imposée au fil des ans autour d’un projet inédit : observer le monde comme il va, dans toutes ses dimensions – politique, économique, sociétale, culturelle – sur une aire géographique définie, l’estuaire de la Loire en l’occurrence, sans faire de localisme.

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Un tel projet est imaginable à Paris, mais en province, voyons. Ce n’est pas sérieux. La province est forcément imbibée de régionalisme, plombée par ses particularismes. On ne réfléchit pas de la même façon à Nantes ou à Toulouse, à Lyon ou à Marseille. On manque forcément de recul. Thierry Guidet nous a prouvé le contraire en dix ans, et a mis en lumière la vitalité intellectuelle d’un territoire, somme toute assez discret, qui n’a pas besoin de passer par Paris pour exister.

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La compagnie du fleuve, Thierry Guidet, Joca Seria

L’idée directrice est assez simple : les mouvements qui secouent la société, les évolutions qu’elle connaît, les craquements qu’elle subit ne sont pas moins sensibles ici qu’ailleurs. L’urbanisme, le patrimoine, le rapport à la nature, les fractures sociales, les bouleversements de l’économie, les créations artistiques peuvent être observées, ici comme ailleurs, avec le recul nécessaire, sans sensiblerie particulière.

Il est vrai que l’estuaire de la Loire, qui fut longtemps l’une des principales portes d’entrée du Royaume de France, est un lieu de passage, d’échanges, ventilé par l’air frais venu de l’océan, où l’on se préoccupe peu de l’ancrage géographique des uns et des autres (j’ai d’ailleurs appris que Thierry Guidet était un homme du Nord en lisant sa bio). Cela simplifie les choses.

Les exemples qui illustrent les grandes questions évoquées à chaque numéro sont évidemment régionaux. Mais s’ils donnent de la chair aux sujets traités, ils n’en posent pas moins les problèmes de fond. Lorsque l’on parle de la construction de CHU à Nantes, c’est la nouvelle façon de concevoir l’hôpital qui importe. Lorsqu’il est question d’étalement urbain, de transports collectifs ou de collaboration entre universités, c’est sur la vraie vie que l’on se penche. Mais avec le recul qu’offre une revue, où la copie n’est pas cotée, où la réflexion peut se déployer.

Ce luxe n’aurait pas été possible, il faut le préciser, sans le soutien de l’ensemble de la place, collectivités locales comprises. Mais l’indépendance dont fait preuve la revue, faisant appel à des contributeurs de toutes tendances, n’a, à ma connaissance, jamais été prise en défaut. Tout juste pourrait-on lui reprocher une certaine rondeur dans le traitement des sujets, qui peut décourager le lecteur à la recherche de sensations fortes.

Le bloc-notes de Thierry Guidet nous manquera certes, mais Franck Renaud n’est pas dépourvu de talent. Le choix est malin de prendre un expatrié, qui a vécu longtemps en Asie, pour renouveler le regard sur la ville. Et puis Thierry, par ailleurs auteur, n’a pas dit son dernier mot, nous l’espérons bien. Sa remontée de la Loire En compagnie du fleuve, reste un grand souvenir de lecture. Nul doute qu’il prendra désormais le temps, qu’il n’avait plus, de travailler la distance.

La confrérie des chasseurs de livres

Comment résister à un titre pareil ? a fortiori s’il évoque les premiers temps de l’imprimerie et l’itinéraire de François Villon, l’une des figures les plus attachantes de la littérature françoise.
Je viens de refermer, étourdi, La confrérie des chasseurs de livres, dévoré en une journée et demie. Etourdi oui, par ce polar ésotérique haletant et agaçant, érudit et désinvolte, mais au bout de compte assez jouissif. On sent que l’auteur a pris plaisir à balader Villon dans les replis caillouteux de Terre sainte à la recherche des textes anciens qui vont bouleverser la chrétienté.

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La confrérie des chasseurs de livres, Raphaël Jerusalmy, Actes Sud Babel. 316 p.

« La confrérie des chasseurs de livres » est un exercice d’uchronie assez malin, qui prend appui sur l’évaporation de François Villon en 1463, lequel disparait des radars à trente-deux ans, au lendemain de son bannissement par le Parlement de Paris. De fait, le brigand poète n’a laissé aucune trace dans l’Histoire après cet élargissement, et laisse sur leur faim ses « frères humains » qui après lui vivent. L’auteur, Raphaël Jerusalmy, intellectuel franco-israelien (ou l’inverse), au parcours presque aussi fantasque que Villon, imagine que cette libération (Villon était condamné à « être pendu et étranglé ») est le fruit d’un marché avec le roi de France, qui cherche à déstabiliser le Vatican contre lequel il est en conflit.

En deux mots Villon et son acolyte Colin – une brute sympathique, on retrouve là les codes du polar médiéval – ont pour double mission d’exhumer des textes antiques qui vont remettre en cause l’autorité de l’église, notamment la République de Platon, et d’inciter les tous premiers imprimeurs à arroser le pays de copies de ces textes. Une sorte de révolution culturelle à bas bruit qui préfigure les lumières. On apprend au passage que Louis XI, plutôt connu pour sa cruauté, était avec les Médicis un esprit éclairé qui combattait à sa manière l’obscurantisme de l’Eglise.

C’est indéniable, Raphaël Jerusalmy est un authentique érudit, qui a parfaitement intégré le bouleversement culturel que va provoquer la généralisation de l’imprimerie et la fin de la confiscation du savoir par les clercs. L’auteur se laisse parfois emporter par sa plume, au fil d’une intrigue assez complexe où tout le monde est le jouet de tout le monde, mais il propose au bout du compte une lecture poétique de l’Histoire qui n’aurait peut-être pas déplu à Villon : « Quoi qu’en pensent Jerusalem et les Médicis, ce sont les rimailleurs qui changeront la donne, pas les docteurs et les métaphysiciens. Les humanistes ne sont que les papes d’un nouveau genre, pontifiant de même, briguant chaires de faculté et rentes à vie tout autant que les clercs. »

Raphaël Jerusalmy, Normalien puis espion (sic) est aujourd’hui marchand de livres anciens à Tel Aviv. Ce qui donne à « La confrérie des chasseurs de livres » un bienvenu parfum d’encre et de cuir. C’est aussi un fin connaisseur des traditions catholiques et juives ainsi que des querelles religieuses et politiques qui agitaient l’époque, de Paris à Florence, de Gênes à Saint-Jean d’Acre, de Lyon à Jérusalem.

La dimension cachée

« Pour les Américains, passer la tête par la porte d’un bureau revient à demeurer hors du bureau. Si le visiteur demeure sur le seuil, tenant la porte ouverte pour parler à une personne qui se trouve à l’intérieur, il est toujours considéré comme hors de la maison, et même si le corps entier est à l’intérieur d’une pièce, du moment qu’il s’appuie au chambranle de la porte, on considère qu’il conserve un point d’ancrage à l’extérieur et qu’il n’a pas complètement pénétré à l’intérieur du territoire de l’autre. Aucun de ces critères spatiaux ne vaut en Allemagne du Nord. Dans chaque cas où l’Américain estime qu’il reste à l’extérieur, il a déjà pénétré dans le territoire de l’Allemand et par définition est entré dans son intimité. (…)

Dans leurs bureaux les Américains travaillent portes ouvertes. Les Allemands les ferment. Mais, en Allemagne, la porte fermée ne signifie pas pour autant que celui qui est derrière souhaite la tranquillité ou fait quelque chose de secret. Simplement pour les Allemands, les portes ouvertes produisent un effet désordonné et débraillé. La fermeture de la porte préserve l’intégrité de la pièce et assure aux personnes la réalité d’une frontière protectrice qui les préservent de contacts trop intimes (…)

La méconnaissance de ce fait élémentaire s’est révélée être la cause de frictions et de malentendus sérieux entre administrateurs allemands et américains en Europe. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion d’être contacté par une compagnie qui avait des succursales dans le monde entier. La première question que l’on me posa fut : « Comment peut-on obtenir des Allemands qu’ils gardent leurs portes ouvertes ? ». Dans les bureaux de cette firme les portes ouvertes traumatisaient les Allemands.  Les portes fermées donnaient au contraire aux Américains le sentiment d’une conspiration générale. (…)

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« Après deux millénaires de contact, les Occidentaux et les Arabes ne se comprennent toujours pas. Au Moyen-Orient les Américains sont immédiatement saisis par deux impressions contradictoires. En public ils étouffent et se sentent submergés par l’intensité des odeurs et des bruits ainsi que par la densité de la foule ; au contraire dans les maisons arabes ils se sentiront mal à l’aise, vulnérables et quelque peu déplacés à cause des espaces trop vastes (…)

Au cours des entretiens que j’ai eu avec des Arabes, j’ai été frappé par l’emploi fréquent qu’ils faisaient du mot « tombe » à propos des espaces clos. En un mot, les Arabes ne sont pas gênés d’être entourés par la foule mais détestent être entourés par des murs. Ils sont beaucoup plus sensibles que nous à l’impression d’entassement dans les espaces intérieurs. A ma connaissance, un espace clos doit posséder au moins trois qualités pour satisfaire un Arabe : l’ampleur d’abord et le dégagement, de hauts plafonds ensuite, qui n’obstruent pas le champ visuel ; et enfin une vue dégagée. Ce sont là précisément les caractéristiques des espaces intérieurs où nous avons vu que les Américains se sentent mal à l’aise. (…)

Les structures proxémiques  aident à découvrir beaucoup d’autres aspects de la culture arabe. Par exemple il est quasiment impossible de donner une définition abstraite de la notion de frontière ou de limite. Il y a ce qu’on appelle les « abords » d’une ville, mais des limites permanentes sous forme de lignes invisibles n’existent pas. Dans mon travail avec les Arabes j’ai eu beaucoup de difficulté pour traduire notre notion de frontière en des termes qui leur fussent intelligibles. Pour mieux définir la différence de nos deux points de vue culturels en la matière, j’imaginai de dresser un inventaire des empiètements de frontière. Mais je ne suis pas encore parvenu à découvrir une notion qui ressemble même de loin à notre notion d’empiètement. (…)

En bref, nous nous trouvons devant des structures proxémiques très diverses. Leur analyse permet de découvrir les cadres culturels cachés qui déterminent la structure du monde perceptif d’un peuple donné. Le fait de percevoir le monde de façon différente entraîne à son tour des différences dans la façon de définir les critères de l’entassement, de concevoir les relations interpersonnelles ou de concevoir la politique intérieure ou internationale. »

Extraits de “La dimension cachée” Edward T. Hall, anthropologue américain, 1966.

 

 

Le premier oeuf

Belle surprise ce matin lors de la visite matinale du poulailler : la petite noire, une Marans, avait pondu son premier œuf, un bel œuf roux comme savent le faire ces poules des Charentes. Je suis d’autant plus touché que j’avais passé la journée précédente en compagnie de mes trois pensionnaires pour procéder à l’agrandissement de l’enclos et rafraîchir la maison (je rêve parfois de la peindre à la manière des poulaillers de Tex Avery) . Cette marque d’affection me va droit au cœur.

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Il faut préciser que pour cette seconde couvée (les poules de l’an dernier, que j’avais laissé(es) en liberté, ont été mangées par le renard du bois voisin, gasp !), il y a une innovation de taille : la présence d’un coq. Un magnifique coucou de Rennes, encore adolescent, que m’a proposé un voisin. L’enclos risquait de se révéler un peu petit. Je leur ai donc aménagé une salle à manger avec des piquets de récup et le dernier morceau de grillage qui traînait.

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Pourquoi un coq, me direz-vous ? puisque l’objectif principal est d’avoir des œufs et non des poussins. C’est la faute de l’ami Olivier, auquel nous avons rendu visite cet été en Creuse, pour qui un poulailler sans coq est une faute de goût, doublée d’une punition pour les poules, qui ne pourraient pleinement s’épanouir sans coq.

Olivier m’a ainsi conseillé la lecture d’un petit livre : Le poil et la plume de la comédienne Anny Duperey, qui élève des poules… en Creuse. Un charmant petit bouquin, où l’on apprend des tas de choses sur les mœurs des bêtes à plumes, et sur les dégâts commis sur leur comportement par les élevages en batterie (la plupart des poules ne savent plus couver).

Yseult, la crêpière de La Maison du port de Lavau, qui possède une longue expérience en matière des poules, a toutefois douché mon enthousiasme ce midi. « Un coq avec deux poules, tu vas les retrouver en charpie, il lui en faut au moins une demi-douzaine. » Bon, trois je veux bien, mais pas plus ou alors il faut encore agrandir l’enclos. L’an dernier j’en ai eu quatre, c’était exagéré, on s’est retrouvé débordés par les œufs : quatre par jour ! Et puis il n’est pas question de faire un élevage.

Pour l’heure tout va bien, c’est la petite noire, la Marans, qui fait la loi et le jeune coq doit faire la queue à la cantine quand mademoiselle est à table. On verra bien ce que l’avenir nous dira. Quoi qu’il en soit, je prends un grand plaisir à les visiter chaque soir et chaque matin, à les observer gratter la terre ou se coucher à l’ombre pendant la journée. Je n’avais jamais imaginé m’attacher à des poules.

Et puis sait-on jamais, si l’une d’elles se met à couver, je laisse faire. Des poussins au printemps, ce serait la classe ! Une poule suivie par une ribambelle de poussins c’est quand même, sans faire de violon, un sacré spectacle.