Archives de catégorie : Humeurs

Précieuse panique

Un tout petit virus de rien du tout prend le monde par surprise et sème la panique sur la quasi-totalité de la planète. L’animal pourrait finalement avoir du bon, en mettant en lumière l’état d’ébriété dans lequel se trouvent les sociétés prétendument les plus avancées, shootées au consumérisme débridé, qui se sont progressivement dénudées devant le dieu du pouvoir d’achat, au profit d’une orgie d’échanges faciles et de confort matériel en trompe-l’oeil.

porte conteneurs, photo franceinfo.fr

Ce tout petit virus de rien du tout nous a permis, dans un premier temps, de prendre la mesure de l’étonnante fragilité d’un système de santé basé sur un approvisionnement en flux tendu provenant d’Asie (ah les masques et les médicaments !) mais il a surtout la vertu de nous obliger à nous pencher sur l’incroyable dépendance de notre organisation à toutes les chaines de distribution, qu’il s’agisse d’alimentation, d’énergie (on le savait un peu déjà) et de réseaux numériques.

On a beaucoup moqué, à raison, la ruée sur les pâtes au début du confinement. Mais cette panique idiote n’est que la traduction d’une peur ancestrale, celle de ne plus pouvoir satisfaire notre besoin premier, à savoir manger. C’était évidemment exagéré, mais sur le fond ce n’est pas complètement insensé. Urbains comme ruraux, nous sommes dépendants pour nous alimenter d’une chaine logistique basée sur la grande distribution, les produits importés, qui fonctionne elle aussi en flux tendu. Qu’un grain de sable vienne gripper cette chaine logistique, stopper net les camions pour une raison ou pour une autre, et nous prendrions très vite la mesure de notre incapacité à nous procurer les produits essentiels. L’industrialisation de l’agriculture a complètement vidé les campagnes de ses productions vivrières et de ses outils de transformation. L’enquête de Stpéhane Linou sur la résilience alimentaire est de ce point de vue édifiante. Aucun plan B, aucun stock, des productions inadaptées et atomisées.

photo La voix du Nord

Au delà de la question alimentaire, imaginons une seconde un bug de la distribution d’électricité, système centralisé s’il en est. Sans lumière, sans machines, sans chauffage parfois, sans eau chaude, sans internet, un confinement comme celui que nous connaissons aurait été une toute autre paire de manches. Et puisqu’on évoque l’électronique, supposons une paralysie durable du système d’échanges numériques (c’est peut-être le danger qui nous pend le plus au nez). Non, nous ne pouvons même pas l’imaginer, enfin nous ne pouvons plus, perchés que nous sommes en état d’addiction numérique. Les administrations à terre, les banques à la rue, une partie de notre mémoire dissoute…

Ce petit virus de rien du tout, qui reste anecdotique en termes de mortalité, même à l’échelle de l’Hexagone – ce qui n’enlève rien aux drames individuels provoqués – a le mérite de nous alerter sur notre vulnérabilité, et sur l’absence d’anticipation de notre armature institutionnelle (cf billet précédent). Il nous dit aussi quelque chose de nous, de notre ignorance en matière de culture technique. Nous sommes la première génération à ne pas maitriser les outils que nous utilisons, à ne pas les comprendre, à être incapables de les réparer. Il pourrait être temps de nous préoccuper de cette vulnérabilité. Les jeunes gens commencent à se bouger, à mettre en pratique une forme de sobriété heureuse, à reprendre en mains leur histoire. Elles ont un bout de chemin à parcourir pour restaurer le système résilient qu’avaient su préserver, bon mal an, les générations précédant l’explosion du consumérisme.

C’est l’Administration qui a les clefs du camion

Parmi les tombereaux d’analyses, de conseils, de reproches voire de procès qui se déversent en ces temps de pandémie sur les responsables politiques, on voit ça et là affleurer quelques griefs à l’égard des Administrations centrales, quelques interrogations sur la lourdeur de la bureaucratie à la Française. Guère plus.

photo Normandie.fr

Cette cécité est étonnante dans un pays honorablement cultivé, adepte de rationalité et censé connaître le fonctionnement de ses institutions. Mais le Français a besoin d’incarnation, de têtes de turcs, d’épouvantails pour exprimer ses frustrations. Ce sont les politiques qui s’y collent. C’est leur métier, leur gloire et leur croix.

Pour autant, si l’on prétend analyser la situation, ce que ne manquent pas de faire des cohortes de commentateurs, il pourrait être utile de se rappeler comment le système fonctionne, comment la République est organisée. En France, comme dans de nombreux pays, c’est l’armature administrative qui tient le pays, dans tous les sens du terme. Héritière de l’organisation napoléonienne, un brin militaire dans son fonctionnement, elle est souveraine dans l’application des lois, qu’elle interprète au besoin en fonction de ses priorités du moment.

Le Gouvernement, les Ministres, n’ont d’ordinaire, qu’une faible marge de manoeuvre pour diriger ce paquebot qu’est un pays de 66 millions d’habitants. Les électeurs sont d’ailleurs surpris de voir certains pays fonctionner pendant de longues périodes sans Gouvernement, comme ce fut le cas récemment en Belgique. En fait ça ne change pas grand chose à l’affaire. Le Gouvernement est essentiellement là pour la galerie, pour récolter les fleurs et les tomates.

A la charnière de ces deux pouvoirs, l’apparent et le fonctionnel, se trouve un troisième acteur, méconnu du grand public : le cabinet. Le cabinet, qu’il soit ministériel, régional ou municipal, est chargé de s’assurer que les décisions politiques sont bien appliquées par l’Administration. C’est un travail délicat, qui demande une implication de tous les instants, qui exige d’avoir un oeil sur tout, pour à la fois remuer les fesses de l’Administration, déminer le terrain social et protéger les politiques. C’est lui qui écrit les discours, qui rédige les projets de loi et qui répond à madame Michu, mécontente de ne pas trouver de masque.

L’un des problèmes est qu’en France les postes cabinets sont traditionnellement occupés par des jeunes gens surdiplomés, certes intelligents et efficaces, mais qui travaillent en permanence dans l’urgence, sans disposer du recul nécessaire pour encadrer correctement l’Administration. L’exemple actuel des tests et des masques est très parlant. L’Administration, déresponsabilisée aux yeux du public, s’est lavée les mains de la question en déléguant sa responsabilité aux entreprises, qui avaient évidemment autre chose à penser. Et les cabinets ministériels, à l’Intérieur comme à la Santé, n’ont pas vu le coup venir. Résultat tout le monde est planté.

Les véritables responsables, dans les Directions (avec une capitale s’il-vous-plait) des ministères sont aujourd’hui confortablement cachés sous la table. D’autant qu’en France on n’incrimine pas l’Administration, ça ne se fait pas. Et le voudrait-on que l’on aurait beaucoup de mal à faire la part des responsabilités, dans un système basé sur la dilution de la charge.

Nul doute que les cabinets sont à la manoeuvre aujourd’hui pour tenter de colmater les fuites, retrouver les masques oubliés dans des hangars, sauver une usine de fabrication abandonnée en Bretagne, mais tout le monde a perdu beaucoup de temps dans cette affaire. Et cette crise met en lumière le fait que la permanence de l’Etat n’est pas correctement assurée par une Administration centrale, souvent imbue d’elle-même, qui s’est égarée dans son propre labyrinthe réglementaire, et fait la preuve, au bout du compte, d’une regrettable incurie.

Socrate et les garçons

Lire Garcia Marquez en écoutant le chant des oiseaux, caressé par un rayon de soleil. Il y a condition plus rude en ces temps de confinement. Une bonne bibliothèque, une cave approvisionnée, le plaisir discret de bénéficier d’un mode de vie fonctionnant paisiblement en autarcie, nous serions malvenus de nous plaindre dans notre campagne. Mais le véritable plaisir est ailleurs, il est de voir l’un de ses fils ouvrir un bouquin de philosophie après avoir bêché un carré de jardin, d’entendre son frère suivre sa leçon de russe au coin du feu, de composer ensemble les menus, de mener tous les trois une vie de vieux garçons hirsutes et déliés.

Les garçons ont peine à me croire quand je leur dis que nous vivons un moment de bascule, tant ils se considèrent en vacances, libérés de la plupart de leurs contraintes habituelles. Je leur pardonne volontiers, d’autant que ce moment suspendu leur est précieux, l’air de rien, pour se poser avant de chercher leur place dans le monde qui s’annonce. Hier soir belle conversation autour de l’idée de penser contre soi. Sans doute parce que j’avais repris la lecture de Cioran, un bon moteur pour ce genre d’exercice.

Globalement il sont plus gauchistes que je ne le suis, devenant légitimiste avec le temps, dans la foulée de Montaigne. Ils évitent toutefois les procès d’intention qui fleurissent ici et là à l’égard du pouvoir. Pauvre pouvoir, dont les atermoiements ne sont guère que la traduction des contradictions d’un peuple qui ne cesse de déplacer le curseur entre liberté et sécurité au gré de ses désirs et de ses angoisses. Bon exercice également que de débattre autour de ces questions. La liberté est elle de droite quand la sécurité serait de gauche ? “La droite c’est démerdez-vous, la gauche, c’est démerdez-nous” disait l’autre. J’aime bien les inciter à penser contre eux. Tout en laissant mûrir leur réflexion.

Mais ce qui me ravit le plus dans les moments que nous vivons, c’est que ces jeunes gens vont enfin pouvoir s’extraire de la situation sans issue dans laquelle semblait s’engouffrer leur génération, prisonniers d’une société courant à son auto-destruction. Ce virus est loin d’avoir dit son dernier mot et va contraindre ce monde à revisiter ses priorités, à reconsidérer son rapport à la nature, à la consommation, à la technique, à la “vie bonne” tout simplement. Ils vont être en première ligne pour imaginer cette mutation, en devenir les acteurs, les promoteurs. Et il y a du pain sur la planche. Commencer par bêcher un carré de jardin et se frotter à la maïeutique de Socrate n’est pas le plus mauvais début.

Bonne semaine.

La jolie crevette et le méchant virus

Clamdigger Edward Hopper

« Il a plu à Dieu de nous visiter par la maladie contagieuse » déclarait Claude Brossard de la Trocardière, maire de Nantes, au lendemain de la terrible épidémie de peste qui avait dévasté la ville en 1583. On jouait alors profil bas devant ce qui avait tout l’air d’un message divin, dont on cherchait vainement la signification.

Aujourd’hui peu nombreux sont les croyants qui avancent l’hypothèse d’un message des dieux. Même Allah ne fait pas le fier. En revanche, que l’épidémie en cours – qui reste pour l’heure un épiphénomène au regard des pandémies passées – puisse s’interpréter comme un message de la nature, peut mériter un peu d’attention.

Il y a un petit côté darwinien dans cette flambée virale qui s’attaque à l’espèce humaine. Selon Darwin une espèce elle-même ne s’autorégule pas (excepté par l’épuisement de ses ressources), mais la nature s’en charge grâce à un savant équilibre entre proies et prédateurs. Que le fautif soit ici un organisme microscopique ne change rien à l’affaire. L’humanité est confrontée à un prédateur plus malin qu’elle. 

L’alerte est en peu surjouée par les responsables (encore que, restons prudent) mais elle a la vertu de jeter une lumière crue sur notre présumée maitrise de l’adversité. Le danger vient rarement de l’endroit où on l’attend. L’humanité était mobilisée contre le réchauffement climatique, la voilà prise de court par une agression virale. Et ce malin virus va en faire plus en quelques semaines que toutes les campagnes d’opinion de la terre. On apprend ainsi que ce ne sont pas seulement nos téléphones portables et nos machines à laver qui sont fabriqués en Chine, mais aussi les principes actifs de nos médicaments et nos outils de prophylaxie. C’est benêt, voire très très con. 

L’heure n’est pas au procès, ce n’est pas en pleine bataille que l’on règle ses comptes et les procureurs du moment seraient bien inspirés d’attendre un peu avant de distribuer les anathèmes. Mais on ose espérer que cette alerte va nous inviter à sérieusement réfléchir. A cette folie furieuse, par exemple, qui conduit à envoyer les crevettes hollandaises au Maroc pour être décortiquées par de petites mains avant de revenir dans nos assiettes, mettant sur la route des norias de camions imbéciles. 

Cette folie furieuse qui veut qu’au nom du « pouvoir d’achat » la part de notre budget d’alimentation ne cesse de baisser (40% en 1950, moins de 20% en 2020) au détriment de la susdite nature, de la qualité des produits et de toute la chaine de production, agriculteurs en première ligne. L’idée n’est pas de décliner les exemples à l’infini mais ce malin virus est en train de nous dire des choses. Plein de choses. 

Qu’il y a aussi un rapport intime entre l’espace et le temps. Le temps ne s’écoule pas de la même façon ces jours-ci entre un appartement parisien grand comme un placard à balai et une maison ouverte sur la campagne, où l’on profite des premiers jours de printemps pour jardiner. Etourdis par le mouvement, par la frénésie urbaine, certains d’entre nous n’ont pas mesuré à quel point leur environnement pouvait être, au premier dérèglement, carcéral. 

Il n’est pas encore temps de remercier ce malin virus. Mais on peut, à tout le moins, essayer d’écouter ce qu’il nous dit à bas bruit. Nous avons un peu de temps. 

Le manuel du Castor Senior 2

Quand la femme, cet être supérieur apte à résoudre 99% des problèmes de vie quotidienne, vient à manquer, l’homme est bien souvent appelé à mettre en oeuvre des stratégies de contournement (merci Marmiton), qui aboutissent parfois à des trouvailles de génie, qu’il peut être tentant de partager. C’est l’idée qui m’est venue en observant le résultat spectaculaire du nettoyage de mon évier avec un produit hyper basique qui traînait sur les étagères (le percarbonate de soude). Frère célibataire ou solitaire, j’ai donc décidé de faire un pas de côté épisodique sur ce blog, pour une série irrégulomadaire que nous intitulerons le manuel du castor senior. Quelques trucs, trouvailles, dont la seule contrainte sera d’être écolos faute d’être orthodoxes

Le marc de café dans les tuyaux. C’est un vieux truc que m’avait confié mon copain Dom et que je mettais parfois en oeuvre, sans grande conviction. Vérification faite, c’est non seulement une excellente technique pour éviter de vider le marc dans le compost ou la poubelle, mais c’est aussi un moyen efficace d’entretenir les canalisations (le marc dissout les graisses). Cerise sur le gâteau, cette pratique chasse les éventuelles mauvaises odeurs dans l’évier. Tout bénéf.

Une lampe frontale pour lire au lit. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Cette fois c’est mon copain JB, grand célibataire et donc grand débrouillard devant l’éternel, qui m’a soufflé cette idée de génie. Plutôt que se pencher pour attraper le faisceau lumineux de la lampe de chevet, il est beaucoup plus confortable de diriger le faisceau avec la tête, qui peut ainsi changer de position sans jamais quitter la page à éclairer. Il suffit d’ajuster l’angle de la lampe sur le front. De ces astuces simplissimes qui vous changent la vie.

Des bouchons trempés dans l’alcool à brûler pour allumer le feu. C’est une amie, Annie, qui m’a glissé cette idée toute bête : récupérer les bouchons de liège et les mettre à tremper dans un bocal rempli d’alcool à brûler. Ils s’imbibent doucement et font de parfaits allume-feu pour démarrer une flambée. Attention il faut penser à refaire le plein d’alcool régulièrement, l’alcool à brûler étant très volatile. Mon truc en plus, je place le bocal bien fermé la tête en bas pour que, lorsque l’on retourne le bocal, les bouchons du dessus soient bien imbibés.

Nous ajouterons, pour terminer, les peaux d’orange sur le poële – un truc de grand-mère trouvé dans un recueil de poésie – qui parfument la pièce et qui, une fois sèches, font merveille pour encourager le petit bois à s’enflammer.

La République des vieux

Télé exilée au grenier, radio éteinte, journaux nationaux expulsés des favoris, le bruit de la ville parvient malgré tout à pénétrer dans les interstices de ma campagne profonde. Ce qui m’attriste le plus ces derniers jours ce n’est pas qu’une poignée de corporations manifeste pour défendre un système inégalitaire mais que la plupart de mes « amis » hurlent comme un seul homme avec les loups, au mépris de l’évidence mathématique et de leurs propres enfants. 

En premier lieu, que les choses soient claires, je partage la position de la CFDT sur le conflit actuel. Et j’ai quelques raisons pour le faire. J’ai failli publier ma notification de retraite complémentaire de travailleur indépendant (10 ans d’activité, dont 6 ans comme bouquiniste). Elle se monte à 7,42€ brut mensuels, et 6,74€ net. Et puis j’ai renoncé, je ne souhaite pas faire de provocation. Je relèverai juste au passage que les bouquinistes sont, à mes yeux, les aristocrates des temps modernes, qui vivent avec 5 ou 600 € par mois, et qui ne se plaignent jamais. Ils se contentent d’être empêchés de bosser pendant les fêtes, le moment le plus important de l’année.

Mais la question n’est pas là. Si je comprends que chacun défende son bout de gras, je reste désarmé devant des gens qui soutiennent à la fois un système par répartition et refusent de partager.  Entendons-nous, il n’est pas question du budget de l’état mais des caisses de retraite. Une enveloppe fermée abondée par les actifs. Comment peut-on défendre le statu quo quand on sait que le système a été mis en place quand il y avait quatre actifs pour un retraité et que la retraite durait en moyenne dix ans (rappelons que la retraite se prenait à 65 ans pour une espérance de vie de 75). Aujourd’hui il y a 1,7 actifs pour un retraité, pour une retraite qui dure en moyenne 25 ans. Comment ne pas mesurer que ce sont les jeunes qui vont trinquer si le système reste en l’état. 

Chacun fait ses choix certes, et je ne me plains pas de ma modeste pension (dont je vous épargnerai le montant total) parce que j’ai choisi la liberté plutôt que la sécurité. J’assume. Mais honnêtement je ne comprends pas que l’on paralyse le seul pays au monde (c’est à vérifier mais il me semble que c’est le cas) où les retraités ont un niveau de vie moyen supérieur à la population active. Un pays où les paysans et les perdants du système sont renvoyés à leur misère sans état d’âme aucun. “La France, ce paradis peuplé de gens qui se croient en enfer”, résume fort bien Sylvain Tesson.

Je vais évidemment m’attirer les foudres de mes amis révolutionnaires – qui nous préparent la bouche en cœur une douloureuse réaction – et peut-être même un redoutable conflit de générations, mais ce n’est pas très grave. Ce sera peut-être l’occasion de quitter sans regret quelque réseau dégoulinant chaque matin de bons sentiments, ce qui ne coûte pas très cher.

Je vous embrasse

Philippe 

de l’eau chaude, de l’eau chaude !

En 1989, les manifestants roumains qui ont précipité la chute de Ceaucescu criaient « de l’eau chaude, de l’eau chaude ! » aux policiers qui les arrosaient avec des canons à eau. Les Roumains, rois de l’absurde devant l’éternel, souffraient alors du manque de chauffage et d’eau chaude. Ils avaient également accroché des poires sur les platanes pour répondre au dictateur, lequel avait annoncé qu’il quitterait le pouvoir quand les platanes donneraient des poires.

 A Nantes, en 1984, lors des grandes manifestations pour l’école privée, les activistes du Hou (hors d’œuvres universitaires) avaient déroulé une banderole sur les remparts du château « Dieu n’existe pas, rentrez chez vous ». 

Quelques années plus tôt, en 1982 votre serviteur s’était livré aux carabiniers, à Comiso en Sicile, grossièrement déguisé en espion soviétique après avoir dessiné le chantier de la base de missiles Cruisers américains en construction. L’objectif, atteint, était de faire libérer un militant pacifiste français accusé d’espionnage. 

C’était l’époque de Coluche de de Desproges, de Hara Kiri, de la Gueule ouverte et d’Actuel. Le militantisme était non violent, joyeux, débridé, inventif. On était pourtant en pleine guerre froide et les journaux télés n’étaient pas plus optimistes qu’aujourd’hui, au regard de la surenchère nucléaire à laquelle se livraient Américains et Soviétiques, avec l’Europe comme terrain de jeu.

Que s’est-il passé pour que la violence apparaisse aujourd’hui comme le seul moyen d’expression populaire. Que nous vaut cette redoutable régression. Ou plutôt cette absence d’imagination. Il faut malheureusement constater qu’une forme de lobotomisation a gagné les esprits, semble-t-il anesthésiés par le culte de la consommation. En témoigne le contenu des revendications et notamment l’antienne du « pouvoir d’achat » cette expression passionnante à décortiquer. Aujourd’hui on ne manifeste plus pour sa liberté mais pour sa propre aliénation, pour pouvoir engraisser un peu plus le dieu supermarché, alors que chaque individu produit chaque année 300 kilos de déchets. Tout cela est assez déroutant, et peut plonger dans des abîmes de perplexité. 

Le pouvoir actuel semble avoir décidé de jouer avec cette violence ridicule et improductive. On assiste donc, depuis un an, à un ballet hebdomadaire de lancé de pavés et de grenades, de dégradation de biens publics et de blessures idiotes. Sans même l’espoir d’un grand soir puisque le dieu des supermarchés est, par nature, insatiable. On le verra bientôt avec les tonnes de chocolats et de gadgets made in China qui vont envahir les rayons pour Noël, l’orgie annuelle à venir. La question est évidemment ailleurs mais tout le monde semble se satisfaire de cet aveuglement collectif. Sauf peut-être quelques jeunes gens qui, dans les angles morts de la représentation publique, oeuvrent à bas bruit, bien souvent à la campagne, pour préparer une société plus sobre, plus respectueuse, plus fraternelle et plus inventive. Dans un pays un peu perdu, où l’on ne mesure plus que l’eau chaude est un bien précieux, dont la moitié de la planète ne profite pas et qui n’est pas acquis pour l’éternité.

Le coup de chalumeau dans les vignes du Midi n’est pas une calamité agricole

par Catherine Bernard

Je suis vigneronne.  Je n’écris pas en qualité de vigneronne.  Je n’écris pas non plus en qualité de vigneronne victime d’une calamité agricole, d’une catastrophe naturelle ou d’un accident climatique. Ce qui s’est produit dans les vignes du Gard et de l’Hérault vendredi 29 juin, est d’une tout autre nature, d’un tout ordre, ou plus exactement d’un tout autre désordre. 

photo : Buveur de vin

J’écris en qualité de témoin du changement climatique à l’œuvre, qui est en fait un bouleversement, qui ne concerne pas ici des vignerons, là des arboriculteurs, hier des pêcheurs, demain des Parisiens asphyxiés, mais bien tous, citadins ou ruraux, habitants du Sud comme du Nord, de l’Ouest, ou de l’Est. 

J’écris en qualité d’hôte de la terre. Nous sommes chacun, individuellement, interdépendants les uns des autres. 

J’étais vendredi matin dans les vignes pour faire un tour d’inspection des troupes et ramasser des abricots dans la haie de fruitiers que j’ai plantée en 2010 entre les terret et les cinsault. Il faisait déjà très chaud. Je ne sais pas combien, je ne veux pas ouvrir le livre des records. Je suis rentrée au frais, et je me suis plongée dans la lecture d’un livre passionnant, La vigne et ses plantes compagnesde Léa et Yves Darricau. J’ai repoussé la plantation de 30 ares de vignes à l’origine programmée pour cette année, à plus tard, à quand je saurai comment et quoi planter. Je cherche. A 18 heures, Laurent, mon voisin de vignes avec qui je fais de l’entraide, m’appelle : 

  • Là-haut à Pioch Long, les syrah sont brûlées.
  • Comment ça brûlées ?
  • Oui, brûlées, les feuilles, les raisins, comme si on les avait passé au chalumeau. 

J’ai pris ma voiture, et je suis allée dans les vignes. Quand j’ai vu à La Carbonelle, les grenaches, feuilles et grappes brûlées, grillées, par zones, sur la pente du coteau exposée sud-ouest, je n’ai pas pensé à la perte de la récolte. J’ai vu que certaines étaient mortes, que d’autres ne survivraient pas. Il faisait encore très très chaud et j’ai été parcourue de frissons. La pensée m’a traversée que c’était là l’annonce de la fin de l’ère climatique que nous connaissons, la manifestation de la limite de l’hospitalité de la terre. Puis je suis passée sur le plateau de Saint-Christol, là où depuis le XIIème siècle l’homme a planté des vignes pour qu’elles bénéficient pleinement des bienfaits du soleil et du vent. Et là, à droite, à gauche, j’ai vu des parcelles de vignes brûlées, grillées dans leur quasi totalité.

Il y aura des voix, celles des porte-parole des vignerons, chambre d’agriculture, représentants des AOC, et c’est leur rôle, pour évaluer les pertes de récolte, la mortalité des ceps, et demander des indemnisations.   

Il y aura les voix invalidantes de la culpabilité, celle des gestes que l’on a faits dans la vigne les jours précédents et que l’on n’aurait peut-être pas dû faire, ou ceux que l’on n’a pas faits et que l’on aurait dû faire. Et si j’aurais su…. A ceux-là, je réponds, les si n’aiment pas les rais.  

Il y aura des voix pour dire qu’à cela ne tienne, on va généraliser l’irrigation, et si cela ne suffit pas, eh bien on plantera des vignes, plus haut dans le Nord, ailleurs. Peut-être même y en aura-t-il pour s’en réjouir. A ceux-là, je réponds qu’ils sont, au mieux des autruches, au pire des cyniques absolus et immoraux, dans les deux cas des abrutis aveugles. 

Ce qui s’est produit ce vendredi 29 juin dans les vignes du Midi, est un avertissement, un carton rouge. Ce n’est pas seulement les conséquences d’un phénomène caniculaire isolé doublé d’un vent brûlant, mais la résultante de trois années successives de stress hydrique causé par des chaleurs intenses et de longues périodes de sécheresse qui, année après année, comme nous prenons chaque année des rides, ont affaibli les vignes, touchant ce vendredi 29 juin, celles qui étaient plantées dans ce qui était jusqu’alors considéré comme les meilleurs terroirs. C’est aussi la résultante d’un demi-siècle de pratiques anagronomiques

La Carbonelle est plantée de vignes depuis 1578. C’est un mamelon en forme de parallélogramme bien exposé au vent et soleil. Ce qui s’est passé le 29 juin, dit que l’ordre des choses s’est littéralement inversé. Le vent et soleil ne sont plus des alliés de l’homme. La solution de l’irrigation est la prolongation d’un défi prométhéen. On se souviendra qu’il lui arrive quelques bricoles à Prométhée. Cela dit aussi que le changement va plus vite que la science agronomique et ses recherches appliquées, cela nous précipite dans un inconnu. Il nous faut radicalement changer notre rapport à la terre, ne plus nous en considérer comme des maîtres, mais des hôtes, que l’on soit paysan ou citadin. 

Ceux qui voudraient circonscrire à la viticulture du Midi ce qui s’est produit le 29 juin s’illusionnent. Le phylloxéra a été identifié en 1868 à Pujaud dans le Gard. Les vignerons des autres régions ont cru ou feint de croire qu’ils seraient épargnés. En 1880, le puceron avait éradiqué la totalité du vignoble français, et gagné toute l’Europe. Le phylloxéra était lui-même la « récompense » de notre quête du mieux, du plus. Il a été à l’origine de la seule grande émigration française et d’une reconstruction du vignoble qui a profondément changé l’équilibre même de la vigne. Nous en sommes les héritiers directs. 

Ceux qui voudraient circonscrire le phénomène à la viticulture se dupent aussi. La vigne  nous accompagne, sur notre territoire, depuis plus de deux millénaires,  et l’homme depuis plus de 6 000 ans. Sa culture est tout à la fois un pilier et un symbole de notre civilisation. Si la vigne n’a plus sa place dans le Midi, l’homme ne l’aura pas davantage car le soleil et le vent seront brûlure sur sa peau.  

Nous, vignerons, devons en tout premier lieu renouer avec la dimension métaphysique de notre lien à la terre et alors, nous pourrons changer radicalement nos pratiques.  Mais il faudra autant de temps pour retricoter  ce que nous avons détricoté. L’œuvre elle-même est vaine si par ailleurs, nous, vous, moi continuons à prendre l’avion comme nous allons promener le chien, goûtons aux fruits exotiques comme si on les cueillait sur l’arbre, mettons la capsule dans la machine à café comme un timbre sur une lettre, ainsi de suite. Ce que les vignes disent, c’est que notre civilisation elle-même est menacée. 

Les abeilles l’ont aussi dit, avant la vigne. Mais nous ne les avons pas entendues. 

Catherine Bernard

Comme des guêpes dans une bouteille

Toutes les lectures imaginables du conflit qui agite le pays ont été évoquées ces dernières semaines, exceptée, me semble-t-il, la principale : celle du vertige provoqué par l’impasse du modèle consumériste.

Les objets du bonheur

Baudrillard propose, au début de La société de consommation, une excellente image. Il note que certaines populations mélanésiennes, après avoir observé les blancs sur les îles voisines, alignaient la nuit des lumières sur leur île pour attirer les avions, ces gros papillons de métal. De la même façon les consommateurs contemporains  posent autour d’eux les objets du bonheur et attendent que le bonheur se pose. Hélas, pas plus qu’en Mélanésie cela ne fonctionne. Le consommateur occidental, encouragé par une industrie à créer du désir d’une redoutable efficacité – la publicité – a donc été condamné à acquérir de plus en plus d’objets. Cette course effrénée a plus ou moins bien fonctionné pendant quelques décennies.

 

L’erreur de l’industrie du désir

L’erreur de l’industrie du désir a sans doute été d’aliéner la dernière liberté du consommateur, celle de décider s’il sortait ou non son portefeuille pour s’accorder telle ou telle fantaisie. La généralisation de la ponction directe sur le compte en banque par les fournisseurs d’objets, de services et de loisirs, a réduit progressivement, la marge de manoeuvre du consommateur, qui, ajoutée à la stagnation de son revenu depuis une dizaine d’années, lui a donné l’impression qu’il ne maitrisait plus rien, si tant est qu’il ait jamais maîtrisé quelque chose. D’où la colère sourde qui l’agite. On notera d’ailleurs avec intérêt que ce ne sont pas les petites voitures qui affichent le plus volontiers des gilets jaunes derrière le pare-brise, mais des véhicules qui entendent afficher un certain standing social.

Comme une guêpe dans une bouteille

Le consommateur s’est donc révolté en enfilant un gilet jaune. Et s’en est pris au pouvoir politique, accusé de favoriser les méchants riches (on notera au passage que le désir ultime de ces gentils est de devenir méchants). Le pouvoir, surpris, a lâché ce qu’il pouvait sur le coût du fluide d’existence, le pétrole, qui permet au consommateur contemporain d’aller et venir sans contrainte apparente. Et depuis lors ce dernier tourne en rond comme une guêpe dans une bouteille. Il se cogne contre les parois, s’énerve, insulte, invective, mais refuse de se poser deux minutes pour observer son environnement et débusquer la sortie. Ce goulot est étroit effectivement,  mais il existe. il demande un petit effort d’imagination pour s’extraire du bain collant dans lequel il s’est peu à peu englué. Le premier pas est sans doute d’éteindre la télévision. Mais on peut aussi continuer à patauger allègrement dans la glue.