Le climat, les épidémies et la chute de Rome

“Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre” écrivait Goethe (enfin c’est ce que prétendent mes carnets). La formule pourrait figurer en quatrième de couverture de l’ouvrage que nous occupe ici Comment l’Empire Romain s’est effondré tant cet essai de l’Américain Kyle Harper provoque le vertige. Précisons qu’il a été écrit en 2017 et publié en France début 2019, quelques mois avant l’apparition de la Covid19 (nous dirons la Covid pour faire plaisir à l’Académie). Il ne s’agit donc pas d’un essai opportuniste mais d’un réel travail scientifique, indépendant du contexte pandémique que nous connaissons.

Précision liminaire, je suis en cours de lecture, et le déchiffrage de ce pavé, 540 pages avec les notes, va me prendre un peu de temps. Je suis un lecteur lent, c’est ainsi. Et je sais que le temps est le prix à payer pour éclairer sérieusement la pensée. Mais je ne suis pas inquiet, la préface et les premiers chapitres de l’ouvrage montrent toute la rigueur scientifique de ce travail, écrit à la lumière des récentes découvertes sur l’histoire du climat et le développement des pandémies au cours de l’Antiquité tardive.

Donc, donc ces précisons apportées, venons en au fait. Contrairement à une idée reçue, Rome se portait bien en 400, dix ans avant son sac par les Wisigoths. La ville comptait 700 000 habitants et jouissait de tous les avantages d’une ville classique à l’échelle impériale, même si les empereurs n’y vivaient plus. Selon un état des lieux datant du IVe siècle On y dénombrait 423 quartiers, 44 602 habitations, 290 greniers, 856 bains, 28 bibliothèques et… 46 bordels. Bref, une ville prospère, comme put le constater l’Empereur et son consul au tout début de l’an 400, salués par une série de fastueuses cérémonies. “Grâce au discours du poète Claudien, nous savons que l’on a offert au peuple toute une ménagerie exotique qui reflétait bien les prétentions globales de l’Empire.” relève Kyle Harper.

On est loin donc de la perception classique du lent déclin de l’Empire Romain, popularisée par le grand historien Gibbon au XIXe siècle et de son Histoire de la décadence et la chute de l’Empire Romain (ouvrage néanmoins passionnant, que j’ai lu en son temps sur la recommandation de Borgès). Kyle Harper revisite entièrement le mythe à la découverte de récentes avancées scientifiques, qui révèlent la fin d’un l’optimum climatique atteint au IVe siècle, lequel, plus humide, avait été une bénédiction pour toute la région méditerranéenne et avait présidé au développement de la ville et de l’Empire.

“Les changements climatiques ont favorisé l’évolution des germes, comme Yersina Pestis, le bacile de la peste bubonique” commente l’éditeur. “Mais les Romains ont aussi été les complices de la mise en place d’une écologie des maladies qui ont assuré sa perte. Les bains publics étaient des bouillons de culture, les égoûts stagnaient sous les villes, les greniers à blé étaient une bénédiction pour les rats, les routes commerciales qui reliaient tout l’Empire ont permis la propagation des épidémies de la mer Caspienne au mur d’Hadrien avec une efficacité jusque la inconnue. Le temps des pandémies était arrivé.”

Cette lecture des évènements est étayée par une multitude de recherches contemporaines, rendues possibles grâce, notamment, à une précision nouvelle du carottage des glaces et au développement de la dendrochronologie (méthode scientifique permettant la datation des pièces de bois à l’année près en analysant les anneaux de croissance). Comme tout essai argumenté qui se respecte, l’ouvrage de Kyle Harper est truffé de références, n’hésite pas à fouiller la profondeur historique, relatant notamment l’épisode de la peste antonine, qui fit 500 000 morts au IIe siècle et dont le célèbre Galien fut témoin.

Qui plus est, le bouquin est fort bien écrit, très vivant et semble bien construit. C’est donc une recommandation sans réserve aucune, même s’il faut un peu de courage pour s’y atteler. Pour ma part j’alterne, comme à l’accoutumée, avec d’autres lectures et j’envisage de l’emporter avec moi dans les îles où j’ai prévu de passer l’hiver, (au grand dam j’imagine de Catherine B. qui me l’a recommandé et prêté, qu’elle en soit ici remerciée) et qui risque de ne pas le revoir avant le printemps . Histoire de revenir un peu plus averti, et peut-être, de poser un regard un peu moins effaré sur l’étrange période qui s’ouvre à nous.

Le manuel du castor senior 3

Quand la femme, cet être supérieur apte à résoudre 99% des problèmes de vie quotidienne, vient à manquer, l’homme est bien souvent appelé à mettre en oeuvre des stratégies de contournement qui aboutissent parfois à d’utiles trouvailles, qu’il peut être tentant de partager. Frère célibataire ou solitaire, j’ai donc décidé de faire un pas de côté épisodique sur ce blog, pour une série irrégulomadaire que nous intitulerons le manuel du castor senior.

La démocratie participative

Il est parfois des arbitrages délicats, lorsque l’on hésite entre deux solutions et que l’on ne peut plus consulter sa moitié. Le recours à la consultation des jeunes gens peut-être une alternative. Imaginons par exemple que vous soyez amené à planter un olivier dans une région où le climat n’est pas nécessairement idéal pour lui, surtout en hiver. Vous disposez d’une magnifique jarre, qui permettrait de le déplacer et de le mettre à l’abri le moment venu. Mais cette jarre, sans fonction précise, sinon de servir d’élevage de moustiques l’été, a longtemps été un terrain de jeu prisé des enfants et fait partie de leur imaginaire. Si l’on subodore que sa neutralisation définitive pourrait heurter les sensibilités, une consultation peut donc se révéler judicieuse. Consultation, dont en l’occurence, le résultat fut sans appel : la jarre doit rester la jarre, fut-elle inutile. Dont acte, l’olivier ira au jardin, dut-il souffrir en hiver.

L’aspirateur à main

Si l’on fait partie des hommes qui détestent les aspirateurs et préfèrent utiliser un balai pour assurer le sommaire ménage quotidien, il est une solution pour, de temps à autre chasser la poussière des recoins, rendre un peu de lustre aux étagères ou au piano. Le petit aspirateur à main, sans fil et pas trop bruyant. Toujours à disposition sur son chargeur, c’est un outil précieux, qui ne remplace certes pas le Dyson préféré des ménagères – cet animal rugissant, ce dragon insaisissable et pervers dont le jeu préféré consiste à se rouler en boule et à fermer toutes ses écoutilles pour surtout ne pas être vidé – mais peut assurer 90% du travail des machines infernales habituellement utilisées.

La nappe déperlante

Lorsque l’on est pas le roi de la lessive, exercice hautement périlleux quand s’agit de laver du linge de maison (quelle température pour quel type de linge ? quel risque de retrouver tout le linge teinté de rose parce que vous avez eu la mauvaise idée d’ajouter un T-shirt teint à la main aux draps ?) la solution peut être de choisir une nappe déperlante. En fait une nappe en coton enduite d’une couche d’on-ne-sait-quoi étanche, qui autorise de passer l’éponge après le repas. L’avantage esthétique est indéniable par rapport à la bonne vieille toile cirée. L’inconvénient est le prix – assez élevé – et le fait qu’il faut limiter les passages en machine, au risque de perdre à la longue ses vertus déperlantes. Mais le castor senior conseille quand même. Cela permet de donner l’illusion d’un standing maintenu malgré l’absence de toute fée du logis.

Précieuse panique

Un tout petit virus de rien du tout prend le monde par surprise et sème la panique sur la quasi-totalité de la planète. L’animal pourrait finalement avoir du bon, en mettant en lumière l’état d’ébriété dans lequel se trouvent les sociétés prétendument les plus avancées, shootées au consumérisme débridé, qui se sont progressivement dénudées devant le dieu du pouvoir d’achat, au profit d’une orgie d’échanges faciles et de confort matériel en trompe-l’oeil.

porte conteneurs, photo franceinfo.fr

Ce tout petit virus de rien du tout nous a permis, dans un premier temps, de prendre la mesure de l’étonnante fragilité d’un système de santé basé sur un approvisionnement en flux tendu provenant d’Asie (ah les masques et les médicaments !) mais il a surtout la vertu de nous obliger à nous pencher sur l’incroyable dépendance de notre organisation à toutes les chaines de distribution, qu’il s’agisse d’alimentation, d’énergie (on le savait un peu déjà) et de réseaux numériques.

On a beaucoup moqué, à raison, la ruée sur les pâtes au début du confinement. Mais cette panique idiote n’est que la traduction d’une peur ancestrale, celle de ne plus pouvoir satisfaire notre besoin premier, à savoir manger. C’était évidemment exagéré, mais sur le fond ce n’est pas complètement insensé. Urbains comme ruraux, nous sommes dépendants pour nous alimenter d’une chaine logistique basée sur la grande distribution, les produits importés, qui fonctionne elle aussi en flux tendu. Qu’un grain de sable vienne gripper cette chaine logistique, stopper net les camions pour une raison ou pour une autre, et nous prendrions très vite la mesure de notre incapacité à nous procurer les produits essentiels. L’industrialisation de l’agriculture a complètement vidé les campagnes de ses productions vivrières et de ses outils de transformation. L’enquête de Stpéhane Linou sur la résilience alimentaire est de ce point de vue édifiante. Aucun plan B, aucun stock, des productions inadaptées et atomisées.

photo La voix du Nord

Au delà de la question alimentaire, imaginons une seconde un bug de la distribution d’électricité, système centralisé s’il en est. Sans lumière, sans machines, sans chauffage parfois, sans eau chaude, sans internet, un confinement comme celui que nous connaissons aurait été une toute autre paire de manches. Et puisqu’on évoque l’électronique, supposons une paralysie durable du système d’échanges numériques (c’est peut-être le danger qui nous pend le plus au nez). Non, nous ne pouvons même pas l’imaginer, enfin nous ne pouvons plus, perchés que nous sommes en état d’addiction numérique. Les administrations à terre, les banques à la rue, une partie de notre mémoire dissoute…

Ce petit virus de rien du tout, qui reste anecdotique en termes de mortalité, même à l’échelle de l’Hexagone – ce qui n’enlève rien aux drames individuels provoqués – a le mérite de nous alerter sur notre vulnérabilité, et sur l’absence d’anticipation de notre armature institutionnelle (cf billet précédent). Il nous dit aussi quelque chose de nous, de notre ignorance en matière de culture technique. Nous sommes la première génération à ne pas maitriser les outils que nous utilisons, à ne pas les comprendre, à être incapables de les réparer. Il pourrait être temps de nous préoccuper de cette vulnérabilité. Les jeunes gens commencent à se bouger, à mettre en pratique une forme de sobriété heureuse, à reprendre en mains leur histoire. Elles ont un bout de chemin à parcourir pour restaurer le système résilient qu’avaient su préserver, bon mal an, les générations précédant l’explosion du consumérisme.

C’est l’Administration qui a les clefs du camion

Parmi les tombereaux d’analyses, de conseils, de reproches voire de procès qui se déversent en ces temps de pandémie sur les responsables politiques, on voit ça et là affleurer quelques griefs à l’égard des Administrations centrales, quelques interrogations sur la lourdeur de la bureaucratie à la Française. Guère plus.

photo Normandie.fr

Cette cécité est étonnante dans un pays honorablement cultivé, adepte de rationalité et censé connaître le fonctionnement de ses institutions. Mais le Français a besoin d’incarnation, de têtes de turcs, d’épouvantails pour exprimer ses frustrations. Ce sont les politiques qui s’y collent. C’est leur métier, leur gloire et leur croix.

Pour autant, si l’on prétend analyser la situation, ce que ne manquent pas de faire des cohortes de commentateurs, il pourrait être utile de se rappeler comment le système fonctionne, comment la République est organisée. En France, comme dans de nombreux pays, c’est l’armature administrative qui tient le pays, dans tous les sens du terme. Héritière de l’organisation napoléonienne, un brin militaire dans son fonctionnement, elle est souveraine dans l’application des lois, qu’elle interprète au besoin en fonction de ses priorités du moment.

Le Gouvernement, les Ministres, n’ont d’ordinaire, qu’une faible marge de manoeuvre pour diriger ce paquebot qu’est un pays de 66 millions d’habitants. Les électeurs sont d’ailleurs surpris de voir certains pays fonctionner pendant de longues périodes sans Gouvernement, comme ce fut le cas récemment en Belgique. En fait ça ne change pas grand chose à l’affaire. Le Gouvernement est essentiellement là pour la galerie, pour récolter les fleurs et les tomates.

A la charnière de ces deux pouvoirs, l’apparent et le fonctionnel, se trouve un troisième acteur, méconnu du grand public : le cabinet. Le cabinet, qu’il soit ministériel, régional ou municipal, est chargé de s’assurer que les décisions politiques sont bien appliquées par l’Administration. C’est un travail délicat, qui demande une implication de tous les instants, qui exige d’avoir un oeil sur tout, pour à la fois remuer les fesses de l’Administration, déminer le terrain social et protéger les politiques. C’est lui qui écrit les discours, qui rédige les projets de loi et qui répond à madame Michu, mécontente de ne pas trouver de masque.

L’un des problèmes est qu’en France les postes cabinets sont traditionnellement occupés par des jeunes gens surdiplomés, certes intelligents et efficaces, mais qui travaillent en permanence dans l’urgence, sans disposer du recul nécessaire pour encadrer correctement l’Administration. L’exemple actuel des tests et des masques est très parlant. L’Administration, déresponsabilisée aux yeux du public, s’est lavée les mains de la question en déléguant sa responsabilité aux entreprises, qui avaient évidemment autre chose à penser. Et les cabinets ministériels, à l’Intérieur comme à la Santé, n’ont pas vu le coup venir. Résultat tout le monde est planté.

Les véritables responsables, dans les Directions (avec une capitale s’il-vous-plait) des ministères sont aujourd’hui confortablement cachés sous la table. D’autant qu’en France on n’incrimine pas l’Administration, ça ne se fait pas. Et le voudrait-on que l’on aurait beaucoup de mal à faire la part des responsabilités, dans un système basé sur la dilution de la charge.

Nul doute que les cabinets sont à la manoeuvre aujourd’hui pour tenter de colmater les fuites, retrouver les masques oubliés dans des hangars, sauver une usine de fabrication abandonnée en Bretagne, mais tout le monde a perdu beaucoup de temps dans cette affaire. Et cette crise met en lumière le fait que la permanence de l’Etat n’est pas correctement assurée par une Administration centrale, souvent imbue d’elle-même, qui s’est égarée dans son propre labyrinthe réglementaire, et fait la preuve, au bout du compte, d’une regrettable incurie.

Socrate et les garçons

Lire Garcia Marquez en écoutant le chant des oiseaux, caressé par un rayon de soleil. Il y a condition plus rude en ces temps de confinement. Une bonne bibliothèque, une cave approvisionnée, le plaisir discret de bénéficier d’un mode de vie fonctionnant paisiblement en autarcie, nous serions malvenus de nous plaindre dans notre campagne. Mais le véritable plaisir est ailleurs, il est de voir l’un de ses fils ouvrir un bouquin de philosophie après avoir bêché un carré de jardin, d’entendre son frère suivre sa leçon de russe au coin du feu, de composer ensemble les menus, de mener tous les trois une vie de vieux garçons hirsutes et déliés.

Les garçons ont peine à me croire quand je leur dis que nous vivons un moment de bascule, tant ils se considèrent en vacances, libérés de la plupart de leurs contraintes habituelles. Je leur pardonne volontiers, d’autant que ce moment suspendu leur est précieux, l’air de rien, pour se poser avant de chercher leur place dans le monde qui s’annonce. Hier soir belle conversation autour de l’idée de penser contre soi. Sans doute parce que j’avais repris la lecture de Cioran, un bon moteur pour ce genre d’exercice.

Globalement il sont plus gauchistes que je ne le suis, devenant légitimiste avec le temps, dans la foulée de Montaigne. Ils évitent toutefois les procès d’intention qui fleurissent ici et là à l’égard du pouvoir. Pauvre pouvoir, dont les atermoiements ne sont guère que la traduction des contradictions d’un peuple qui ne cesse de déplacer le curseur entre liberté et sécurité au gré de ses désirs et de ses angoisses. Bon exercice également que de débattre autour de ces questions. La liberté est elle de droite quand la sécurité serait de gauche ? “La droite c’est démerdez-vous, la gauche, c’est démerdez-nous” disait l’autre. J’aime bien les inciter à penser contre eux. Tout en laissant mûrir leur réflexion.

Mais ce qui me ravit le plus dans les moments que nous vivons, c’est que ces jeunes gens vont enfin pouvoir s’extraire de la situation sans issue dans laquelle semblait s’engouffrer leur génération, prisonniers d’une société courant à son auto-destruction. Ce virus est loin d’avoir dit son dernier mot et va contraindre ce monde à revisiter ses priorités, à reconsidérer son rapport à la nature, à la consommation, à la technique, à la “vie bonne” tout simplement. Ils vont être en première ligne pour imaginer cette mutation, en devenir les acteurs, les promoteurs. Et il y a du pain sur la planche. Commencer par bêcher un carré de jardin et se frotter à la maïeutique de Socrate n’est pas le plus mauvais début.

Bonne semaine.

La jolie crevette et le méchant virus

Clamdigger Edward Hopper

« Il a plu à Dieu de nous visiter par la maladie contagieuse » déclarait Claude Brossard de la Trocardière, maire de Nantes, au lendemain de la terrible épidémie de peste qui avait dévasté la ville en 1583. On jouait alors profil bas devant ce qui avait tout l’air d’un message divin, dont on cherchait vainement la signification.

Aujourd’hui peu nombreux sont les croyants qui avancent l’hypothèse d’un message des dieux. Même Allah ne fait pas le fier. En revanche, que l’épidémie en cours – qui reste pour l’heure un épiphénomène au regard des pandémies passées – puisse s’interpréter comme un message de la nature, peut mériter un peu d’attention.

Il y a un petit côté darwinien dans cette flambée virale qui s’attaque à l’espèce humaine. Selon Darwin une espèce elle-même ne s’autorégule pas (excepté par l’épuisement de ses ressources), mais la nature s’en charge grâce à un savant équilibre entre proies et prédateurs. Que le fautif soit ici un organisme microscopique ne change rien à l’affaire. L’humanité est confrontée à un prédateur plus malin qu’elle. 

L’alerte est en peu surjouée par les responsables (encore que, restons prudent) mais elle a la vertu de jeter une lumière crue sur notre présumée maitrise de l’adversité. Le danger vient rarement de l’endroit où on l’attend. L’humanité était mobilisée contre le réchauffement climatique, la voilà prise de court par une agression virale. Et ce malin virus va en faire plus en quelques semaines que toutes les campagnes d’opinion de la terre. On apprend ainsi que ce ne sont pas seulement nos téléphones portables et nos machines à laver qui sont fabriqués en Chine, mais aussi les principes actifs de nos médicaments et nos outils de prophylaxie. C’est benêt, voire très très con. 

L’heure n’est pas au procès, ce n’est pas en pleine bataille que l’on règle ses comptes et les procureurs du moment seraient bien inspirés d’attendre un peu avant de distribuer les anathèmes. Mais on ose espérer que cette alerte va nous inviter à sérieusement réfléchir. A cette folie furieuse, par exemple, qui conduit à envoyer les crevettes hollandaises au Maroc pour être décortiquées par de petites mains avant de revenir dans nos assiettes, mettant sur la route des norias de camions imbéciles. 

Cette folie furieuse qui veut qu’au nom du « pouvoir d’achat » la part de notre budget d’alimentation ne cesse de baisser (40% en 1950, moins de 20% en 2020) au détriment de la susdite nature, de la qualité des produits et de toute la chaine de production, agriculteurs en première ligne. L’idée n’est pas de décliner les exemples à l’infini mais ce malin virus est en train de nous dire des choses. Plein de choses. 

Qu’il y a aussi un rapport intime entre l’espace et le temps. Le temps ne s’écoule pas de la même façon ces jours-ci entre un appartement parisien grand comme un placard à balai et une maison ouverte sur la campagne, où l’on profite des premiers jours de printemps pour jardiner. Etourdis par le mouvement, par la frénésie urbaine, certains d’entre nous n’ont pas mesuré à quel point leur environnement pouvait être, au premier dérèglement, carcéral. 

Il n’est pas encore temps de remercier ce malin virus. Mais on peut, à tout le moins, essayer d’écouter ce qu’il nous dit à bas bruit. Nous avons un peu de temps.