Chère convention citoyenne

Je vous écris aujourd’hui parce que je n’ai pas encore totalement désespéré de la démocratie, même si je ne caresse guère d’illusions sur l’efficacité de ce témoignage. 

La femme de ma vie est morte dans des conditions terribles, misérables, en juin 2020 dans un établissement de santé de Loire-Atlantique, des conditions que je pensais inimaginables dans un pays se prétendant civilisé. Atteinte d’une aphasie progressive primaire, elle est positivement morte de faim, pesant moins de 30Kg à son décès. Autant dire un squelette. Son pronostic vital était engagé depuis plusieurs semaines (c’est une maladie redoutable, qui grignote le cerveau et attaque une à une les fonctions corporelles, dont la déglutition) et elle avait dû être hospitalisée au stade final de la maladie pour bénéficier de soins adaptés à son état. 

Nous avions convenu avec le médecin en charge de l’unité de soins – après avoir recueilli l’avis des enfants – qu’il n’y aurait pas d’acharnement thérapeutique. J’étais donc confiant, pensant que, le moment venu, elle bénéficierait d’une sédation profonde. Que nenni. L’hôpital a certes cessé de l’alimenter quand elle n’a plus eu la possibilité de déglutir, de boire même, mais après trois semaines de ce régime invraisemblable, alors qu’elle fondait littéralement de jour en jour, ne proposant, au fond de ses cavités oculaires, qu’un vague regard implorant, le médecin a refusé de procéder à cette sédation, lui faisant injecter une dose infime de morphine “pour ne pas qu’elle souffre”. “Elle ne souffre pas physiquement” était l’argument ultime autorisant le corps médical à ne pas mettre un terme à ce terrible effondrement (ajoutons que c’était en période Covid et que nous n’étions pas autorisés à la visiter, exceptée la dernière semaine).

Tant que le coeur tenait, il n’était pas question de l’aider. Et elle avait un sacré coeur. Nous étions, les proches, les enfants, tétanisés, scandalisés, devant l’indignité qui lui était faite. Nous avons même songé à l’aider nous-mêmes devant une tel déni d’humanité. Nous avons enfin obtenu, 18 jours après qu’elle ait arrêté de boire, le démarrage d’une sédation profonde, très lente, qui a encore duré plusieurs longues journées. Elle n’avait plus que la peau sur les os. Un squelette disais je. Nous n’avons pas pu présenter sa dépouille tant elle était méconnaissable. 

Mais nous étions sans ressources face à un médecin tout-puissant, qui se retranchait derrière la loi. Je ne connais pas la loi Léonetti dans le détail mais je n’imaginais pas qu’elle soit aussi cruelle face à une telle détresse. Depuis lors j’ai adhéré à l’association pour le droit à mourir dans la dignité, laissé des consignes écrites, mais en l’état du droit je ne peux être sûr de rien, surtout pas celui de tomber sur un médecin pusillanime qui me laisse mourir comme un chien. 

Cela m’est très difficile de revenir sur cette effroyable fin de vie, mais il me semble que je me dois de saisir l’opportunité de vos débats pour éclairer vos propositions. Je le fais pour moi, mais surtout pour elle. Pour que sa terrible agonie n’ait pas été vaine et permette, sait-on jamais, d’épargner un tel calvaire à quelqu’un d’autre. Une seule personne serait un magnifique cadeau. Elle était infirmière. 

Bien à vous

Philippe Dossal

 

 

 

Le temple du sucre

Sur la route du nord-ouest, dans un repli de terrain masqué par la végétation, il est un site fabuleux, comme sorti d’une ère post-apocalyptique : l’ancienne usine sucrière de M’tansgamouji à Mayotte. A l’image de certains temples d’Angkor, la végétation a littéralement cannibalisé les bâtiments, détruits par un cyclône en 1898, composant un décor qui laisse pantois.

Des arbres on carrément poussé au sommet des murs, laissant apparaître une dentelle de racines sur les flans des bâtiments. La végétation s’est fondue dans la pierre pour composer un ensemble inextricable où l’on ne sait plus distinguer le minéral du végétal. Cette ancienne usine, construite en 1856, est, selon le Ministère de la culture, “l’un des sites les plus complets au monde de l’aventure sucrière à l’époque de la machine à vapeur.” Classé monument historique en 2016, il est pour l’heure laissé en l’état de ruine magnifique, noyée dans la malavoune.

C’est un paysage éblouissant, qu’on ne peut arpenter qu’avec de bonnes chaussures en saison sèche, infesté de moustiques et de crabes de terre en saison des pluies. Et il se porte très bien ainsi, témoignant de la puissance de la végétation quand elle a décidé reconquérir les espaces qui lui ont été dérobés. Mais ce site est en quelque sorte menacé par l’homme. Non par les Mahorais, qui ne manifestent qu’un intérêt distrait pour ce témoignage de la colonisation au XIXe siècle, mais par les fonctionnaires du patrimoine, lesquels semblent avoir décidé de le rénover et de l’aménager pour en faire une destination touristique. Il fait, par ailleurs, partie des sites choisis par la fondation de Stéphane Bern. Pourquoi pas me direz-vous ?

Le problème est que dans les quelques documents disponibles sur les projets en cours il n’est à aucun moment question de végétation. La seule préoccupation des institutions semble être le sauvetage des bâtiments et la reconstitution d’une unité de production de sucre comme il en existait dans les colonies au XIXe (sachant que Mayotte n’a jamais été une colonie au sens propre du terme mais un protectorat, où l’esclavage prenait des formes plus subtiles que la propriété formelle des hommes). On n’ose penser que cette oeuvre de la nature pourrait être sacrifiée sur l’autel de la mémoire industrielle. Mais on a un peu peur quand même. 

Béatrice la grande

Béatrice Vallaeys passed away. Béatrice n’est plus et suis un peu orphelin, comme le dit fort justement une de ses amies. Béatrice est, en quelque sorte, ma maman en journalisme. Elle était un rêve incarné pour l’impétrant que j’étais en 1986 lorsque je débarquais à Libé, par la petite porte de la correspondance à Nantes. Une grande et belle jeune femme, ouverte, joyeuse, qui conjuguait simplicité, humour, autorité naturelle et pratiquait, sans avoir l’air d’y toucher, une subtile pédagogie. Elle adorait discuter encore et encore jusqu’à nous faire accoucher d’un angle, d’un mode de traitement et au final d’un article dont nous étions tous fiers écrit Jean Quatremer dans l’hommage rendu cette semaine dans les colonnes de Libération, où les témoignages s’accordent pour saluer la gentillesse, l’intelligence, le professionnalisme, la force de caractère mais aussi la jovialité, l’empathie de cette femme hors du commun, qui a marqué l’histoire du journal sans que les lecteurs décèlent le rôle qu’elle y jouait véritablement. Elle se gardait de la lumière. 

Béatrice Vallaeys, 21 février 1981, arrêt du journal ( © Photo Christian Poulin – 0175)

 

Nul besoin de jouer un rôle, la relation qui se nouait n’était pas formatée par le pouvoir, elle pouvait donner à un stagiaire la chance d’écrire l’enquête dont il rêvait et fermer la porte à un journaliste plus aguerri écrit Anne Diatkine dans cet hommage, soulignant la relation de confiance qui s’établissait spontanément avec elle pour peu qu’elle s’enthousiasme pour un sujet.  Cheffe du service Société, installée au milieu de ses ouailles sur le grand plateau de l’ancien parking transformé en rédaction rue Béranger, elle disposait d’une légitimité absolue à l’étage de la direction. Légitimité qui l’avait autorisée à m’embaucher sur un coup de fil, en 1987, après un an de piges, en court-circuitant toute la hiérarchie. Je ne savais pas à l’époque qu’elle faisait partie de l’équipe fondatrice du journal tant elle était discrète sur son parcours. Je mesure aujourd’hui tout ce que je lui dois et je regrette, comme souvent en pareil cas, de ne pas avoir trouvé l’occasion de lui avoir dit.

Nous avions, toutefois eu l’occasion de nous saluer ces dernières années par l’intermédiaire d’un éditeur commun, Henri Dougier, où elle avait publié Résurrection de l’Hermione à peu près en même temps que sortait mon Réenchanteur de ville dans la collection Le changement est dans l’R. J’étais très fier de signer un bouquin dans la même collection que cette grande dame, une de ces rares personnes qui vous marquent pour la vie. Repose en paix Béatrice, tu as semé un nombre invraisemblable de petites graines, sans  toujours t’en rendre compte, comme en témoignent aujourd’hui tous tes amis, tes poussins, qui continueront à te faire vivre par delà le temps. On pense à toi. 

 

 

Le stupide pouvoir d’achat

Existe-t-il une formule plus terrible, une expression plus stupide que Le pouvoir d’achat ? Je cherche en vain. Et pourtant, on ne peut pas allumer une radio française ces temps-ci sans entendre cette antienne tourner en boucle à longueur de bulletins. Alors que les Indiens brûlent sur pieds à Delhi, au sens propre, que les Ukrainiens sont écrasés sous les bombes dans leur propre pays, Le pouvoir d’achat serait la première préoccupation des Français. 

Le pouvoir d’achat :  deux mots, le pouvoir et l’achat. Je veux pouvoir, j’exige de pouvoir. De pouvoir quoi : acheter. Mais acheter quoi ? Ça ne vous regarde pas. Ce que j’exige c’est de pouvoir acheter quelque chose. Il n’est pas question dans cette formule de se nourrir, de se loger, de se vêtir, de se déplacer, de se distraire ou de se cultiver. Non il est question de pouvoir acheter. Une délicieuse chanson Super pouvoir d’achat a bien résumé, il y a quelques années, la débilité profonde de ce concept sans queue ni tête, qui claironne la victoire par KO de la société de consommation sur l’intelligence. “Si j’avais le pouvoir d’achat, je m’achèterais un barbecul, avec un allume-barbecul, et puis je m’achèterais un Rottweiler pour protéger mon barbecul.”

Faut-il fréquenter des gens vivant de pas grand chose sans se plaindre, regarder le plaisir qu’ont des gamins s’éclater en poussant de vieux pneus, pour s’offusquer des lamentations que poussent certains devant l’augmentation de quelques centimes du prix de l’essence ? Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c’est qu’extrait de la servitude volontaire, de la soumission aux injonctions de la mode ou de la technique, il est possible de vivre de peu. Et de vivre bien. Un livre de poche, un jeu d’échecs, une boite de crayons de couleur ne coûtent pas cher. 

Est-ce un hasard si ce sont les partis extrémistes qui se sont emparés de cette formule creuse pour faire fructifier leur petite boutique, contraignant le pouvoir en place à chercher quelque sparadrap pour calmer les foules. C’est de toute façon peine perdue, parce que ce pouvoir d’achat est un leurre. Plus on distribue de monnaie, plus sa valeur s’affaiblit, c’est mécanique. Et le blaireau paiera demain l’augmentation exigée de son revenu en inflation ou en monnaie de singe. 

Plus grave, l’Occidental ne mesure pas ce que ses exigences font peser sur ses contemporains moins bien lotis, en Afrique ou en Orient, et plus généralement sur l’ensemble des êtres vivants de la planète. Cette expression est à pleurer. J’en veux beaucoup à mes amis journalistes de ne pas interroger cette formule toute faite qui ne veut rien dire, de la légitimer chaque matin et chaque soir. Amen. 

La réunion des carnets

Il fallait faire quelque chose, prendre une décision, mettre un peu d’ordre dans ce foutoir. Les notes de lecture, les réflexions, les quelques dessins qui rythment le quotidien tropical du polygraphe étaient en train de s’éparpiller joyeusement dans la foultitude de carnets qui peuplent le logis, les sacs et les poches. Toutes sortes de carnets, brochés, reliés, cousus ou agrafés. Sans compter les feuilles de blocs d’esquisses qui commencent à s’envoler au gré des humeurs du ventilateur. J’ai donc convoqué ce matin une grande réunion des carnets en cours d’utilisation (je vous passe la pile de carnets pleins).

Comme toute réunion qui se respecte, nous avons commencé par un tour de table. A tout seigneur tout honneur, c’est le carnet chic qui a ouvert le bal, avec son habit du XVIIIe. Acquis lors d’un précédent séjour à Mamoudzou – faute de modèle plus courant – ce carnet est bien joli mais difficile à transporter. Il se contente donc de sages notes de lectures, prises à la maison.  Compliqué toutefois de le mettre au rebut, du fait que c’est, malgré les apparences, un autochtone. Le gros carnet relié de cuir, lui, vient de métropole, il est plus fantasque, pourvu d’un papier plus propre au dessin,  les notes y sont moins soignées, moins sourcées, entrelardées de réflexions saisies à la volée. Ces deux-là sont donc appelés à constituer la base des futurs relevés, si je veux un jour retrouver mes petits dans ce fatras.

Nous passerons sur l’agenda 2021 de la Pléiade (pour la première fois depuis 20 ans, je n’ai pas renouvelé mon agenda) qui conserve la fonction de répertoire téléphonique. Le carnet coloré provient, lui, des Indes. Doté d’un étrange papier velu, il sert principalement de carnet d’esquisses au crayon. Il peut conserver cette fonction. Viennent ensuite les carnets de poches, truffés de références pratiques, de titres de films, de livres, de noms d’artistes. De ces recommandations d’amis que l’on ne pense jamais à noter et qu’on se maudit d’avoir oubliées le lendemain. Remplis également de notes de lecture parce que l’un ou l’autre se trouvait au bon moment à portée de main. Des notes, comme celles-ci, surgies de nulle part “des yeux, comme fatigués par leur propre beauté”.  

La revue effectuée, nous sommes passés aux solutions d’avenir. Les deux élus vont récupérer les notes qui passent la rampe des carnets de poche, puis retrouveront leur liberté d’aller et venir. Quant aux dessins, que je commence à relever à l’aquarelle (exercice hautement périlleux) ils seront collés, quitte à être pliés, comme dans les bons vieux livres, histoire de dérouler le fil subjectif, baroque et illustré de remarques et scènes notables qui marquent ce séjour austral. Jusqu’à ce que le foutoir s’installe à nouveau. Ce qui ne saurait tarder. 

 

Le baliste Picasso

On dit beaucoup de mal de Dieu, qui aurait raté le tournant de la modernité. C’est une calomnie un peu facile. Le créateur oeuvre discrètement pour se mettre au goût du jour. Voyez par exemple le Baliste Picasso, ce petit poisson coloré que l’on rencontre souvent à faible profondeur sur le chemin de la barrière de corail. Un véritable travail d’artiste contemporain, plus subtil que les poissons bagnards au maillot rayé et moins commun que les poissons cochers avec leur fouet dorsal. 

photo wiki

Seule réserve le baliste picasso est un peu teigneux, et peut se montrer agressif en période de reproduction. Et il ne fait pas bon nager à la verticale de son nid s’il veille sur ses oeufs. Certes il est petit, une dizaine de centimètres, mais sa morsure est paraît-il désagréable sans être venimeuse. Il n’en reste pas moins un bon repère pour indiquer que l’on approche du tombant (la barrière de corail) et que le grand festival de formes et  couleurs, végétales et animales, va commencer. Le tout à quelques dizaines de brasses de la plage. C’est à Mayotte, mais ne le chantez pas trop fort , tout le monde croit que c’est une île impraticable, et c’est très bien ainsi.