Archives de catégorie : Chroniques

de la cruauté des textes

L’occasion est belle en cette fin d’année, à l’heure de changer d’agenda, d’inviter quelques personnalités absentes de la bibliothèque. Mahomet s’impose. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour lui.

le coranJ’ai essayé Dieu cette année, et ce n’est pas une réussite. Il m’est tombé des mains. Pourtant bon public, motivé, je n’ai pas dépassé le Lévitique. Question mythe, c’est un peu étriqué, un peu familial. C’est en permanence pollué par des énumérations sans substance. Non décevant, décevant. Les Evangiles ont un peu plus de tenue.
Nous partons aussi bon public pour Mahomet, mais inquiet pour lui, avec ses enfants mal élevés. La traduction de la pléiade est bonne, semble-t-il, en tout cas elle est souvent citée en référence. Les obscurantistes n’aiment pas que l’on revienne au texte. Qu’on ait une autre lecture. Et au bout du compte ce peut être cruel. On verra bien.
Il y a pourtant des textes qui tiennent la route. J’aurais bien repris Les philosophes taoïstes pourbilleter être un client honorable et avoir mon agenda sans passe-droit. Mais Jean-François Billeter dit que la traduction de la Pléiade (du temps à régnait Etiemble) n’est pas satisfaisante. Et j’ai déjà celle de Gallimard. Une recommandation au passage, le délicieux petit livre « Leçons sur Tchouang Tseu », chez Arlea. C’est mon cadeau fétiche. Du bonheur en tube. C’est fin, malin, mesuré, très humain. Les Chinois le disputent au Grecs dans l’antiquité, et ils ne s’en sortent pas mal.

 

Mais bon, le deuxième invité n’est pas encore désigné. Pour l’heure ce sont Les historiens et chroniqueurs de moyen-âge qui tiennent la corde. Mais il va falloir s’assurer de pouvoir lire la langue. Avant le XVIe c’est difficile.
Et puis, bien au-delà du plaisir d’entomologiste, il va y avoir les cadeaux à débusquer, des tas de bouquins à trouver (je suis la terreur de mes neveux et nièces). Cela augure de quelques bons moments en librairie. Et puis il n’est pas idiot d’occuper les lieux de culture en ce moment, d’exister tout simplement.

La guerre des mots

Sommes-nous en guerre comme l’affirme le Président de la République ? La question n’est pas accessoire parce que, comme le disait Albert Camus « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ». Mais ce n’est pas la seule question qui se pose : islamisme, radicalisation, terrorisme sont autant de termes qui posent problème dans la terminologie en vogue et qui ajoutent à la confusion des esprits.

guerre

Commençons par la guerre. Un officier de police s’insurgeait contre ce terme mardi midi sur France Inter, considérant que nous ne sommes pas en guerre mais confrontés à une guérilla. Pour ce qui concerne les attentats de Paris,  le Robert lui donnerait plutôt raison puisqu’il définit une guerre comme une lutte armée entre groupes sociaux, entre Etats, alors qu’une guérilla est une déclinaison très particulière de la guerre, une lutte armée de harcèlement, de coups de mains, menée par des groupes de partisans, de clandestins. Le choix du terme par l’Etat n’est pas innocent, il est inclusif. Alors que dans les faits les choses sont un peu différentes : tout le monde est une victime potentielle d’un acte de guérilla mais tout le monde n’est pas en guerre. Nuance.

Radicalisation, islamistes radicaux ensuite. Un sociologue contestait ces termes lundi soir, toujours sur France Inter. A ses yeux, ils ont une dimension trop psychologisante. Les supposés radicaux ne sont pas, comme on les présente souvent, de simples individus décervelés et embrigadés, mais bien souvent, des individus « raisonnables », souvent cultivés, bien formés, animés par un projet politique clair : mettre un terme à l’hégémonie de l’Occident au profit d’un régime islamique. Ce qui nous amène à la question de l’Etat Islamique, que les français baptisent Daech, ou Daesh et que les anglo-saxons désignent par l’acronyme Isis (Islamic state of Irak and Syria).

Les protagonistes préfèrent eux parler de Califat, parce que le projet n’est pas territorial limité au sens où on l’entend habituellement mais culturel, politique et religieux. C’est un projet impérialiste qui se réfère à l’expansion de l’islam au cours de ses premiers siècles, sans géographie définie mais avec un projet affiché de domination universelle. Le terme d’Etat n’est donc pas parfaitement adapté. Il s’agirait plutôt d’une théocratie, dont le patron serait dieu. Ce qui ne simplifie pas la désignation de l’ennemi.

Islamisme pose également problème, même si on comprend que l’on n’ait pas trouvé mieux pour le moment. La proximité des deux termes islam et islamisme est évidemment redoutable pour l’islam modéré. Notamment en raison de la construction apparemment semblable des termes catholicisme et islamisme. Cela n’exonère pas les tenants d’un islam pacifique de toute responsabilité (je suis de ceux qui considèrent que l’islam européen risque de payer cher son actuelle léthargie, ce qui n’est pas le cas, par exemple, de l’islam indien, qui a bien compris le danger et manifeste bruyamment sa condamnation du salafisme).

On pourrait terminer par Terrorisme. Rappelons-nous que la signification du terme dépend du côté duquel on se trouve. Les Résistants ont été considérés, nommés, désignés comme « terroristes » tout au long de la seconde guerre mondiale, ce qu’ils étaient au regard du pouvoir en place. Un renversement de sens en a fait des héros au lendemain de la victoire.

Mais de toute cette déclinaison, c’est le mot guerre qui me gêne le plus. Qui est en guerre contre qui ? Qui a déclenché les hostilités ? Quelles en sont les causes ? Autant de questions qu’il semble opportun de se poser aujourd’hui. Quitte à prendre le temps de la réflexion. Une guerre c’est grave et c’est un processus incontrôlable une fois enclenché. Le fer et le feu sont-ils la solution ? Ne serait-ce pas plutôt le nerf de cette guerre qu’il faudrait couper, et en premier lieu les vivres, en l’occurrence le robinet de pétrole ? Je n’en sais rien. Mais quelque chose me dit que l’on doit commencer par mettre les bons mots sur les choses pour ne pas ajouter au malheur du monde.

Le Monde à l’envers

Cher Monde,

Conscient de la redoutable illusion de la gratuité sur internet (quand c’est gratuit, c’est moi le produit), je me suis abonné l’an dernier à tes services payants, comme je l’avais fait l’année précédente auprès de Médiapart, et comme je le ferai vraisemblablement cette année pour Arrêt sur images. La raison de cette infidélité apparente est double : je n’ai pas les moyens de cumuler les abonnements et j’entends comparer les services des uns et des autres.

Le MondeLe côté militant de Médiapart m’a lassé assez vite, en dépit de la qualité indéniable de certaines enquêtes. Pour toi c’est différent. C’est ton côté moutonnier, nous dirons aligné sur les choix prévisibles de la presse parisienne, qui a fini par me décourager. Assez peu d’enquêtes fouillées, un brassage récurrent de lieux communs, et une valeur ajoutée, somme toute, assez faible. Mais bon ainsi va la vie, nous pouvions nous quitter bons amis au terme de cet abonnement d’un an, que j’avais pris la précaution de payer en une fois et de limiter dans le temps.

Il y a quelques jours, tu m’as fait savoir que ma banque avait rejeté un nouveau prélèvement. Mais mon cher Monde, je ne t’ai jamais demandé d’effectuer un nouveau prélèvement et je ne t’ai pas dit que j’avais l’intention de m’abonner pour la vie. Après une dizaine de mails de relance, je reçois aujourd’hui celui-ci :

Bonjour Philippe Dossal,

Vous souhaitez interrompre votre abonnement au Monde.fr malgré notre proposition et nous le regrettons sincèrement.

Nous vous adressons ci-joint un formulaire de résiliation à imprimer, compléter et à nous retourner par courrier en recommandé avec accusé de réception sans oublier de le dater, signer, avec la mention « lu et approuvé », à l’adresse suivante :

Le Monde.fr A3000 62067 Arras Cedex 9   Dès réception de ce formulaire, indispensable pour enregistrer votre demande, nous procéderons à la résiliation de votre abonnement qui prendra effet à l’échéance de l’abonnement facturé.

Toute l’équipe du Monde.fr se joint à moi pour vous assurer que le lien que nous avons établi avec vous n’est toutefois pas rompu.

Nous vous remercions pour votre confiance et restons à votre disposition pour toute précision à l’adresse clientnumerique@lemonde.fr.

Nous vous souhaitons une agréable journée.

Cordialement,

Antoine, Service Client Le Monde.fr

pub Le Monde

 Donc, donc, si je comprends bien, tu procèdes comme les opérateurs de téléphone et les vendeurs sans scrupules qui vassalisent désormais leurs clients  sur internet. Puisque je me suis abonné une fois pour un an, tu considères d’autorité que je suis abonné ad vitam aeternam. Et que je dois te supplier, par lettre recommandée d’avoir la magnanimité de me désabonner. On croit rêver.

A dire vrai je ne m’attendais pas à une telle manœuvre de ta part, mais plutôt, entre gens de bonne compagnie, à un courrier du style  : « votre abonnement arrive bientôt à échéance, pensez à la renouveler… » C’eût été plus élégant. Mais puisque tu as choisi la méthode forte, j’ai deux mauvaises nouvelles pour toi. La première c’est que ta lettre recommandée tu peux l’attendre longtemps, je n’ai jamais rien signé et je n’ai pas l’habitude d’envoyer une lettre recommandée aux commerçants chez qui je n’achète pas un produit pour m’en excuser.

La seconde c’est que je vais donner une astuce aux internautes qui souhaitent s’abonner à un service en ligne : évitez à tout prix de signer un formulaire de prélèvement automatique. Le jour où vous souhaiterez vous désabonner, ce sera l’enfer. La seule solution, bien souvent, est de faire opposition auprès de votre banque, opposition qui est désormais facturée. Préférez le paiement par carte bancaire, si possible avec une limite de validité assez proche. Tout prélèvement sera rejeté lorsque cette date sera dépassée. Si vous êtes satisfait du service vous aurez toujours possibilité de le renouveler.

Les journaux sont certes aux abois, mon cher Monde, mais je ne suis pas persuadé que tu utilises la meilleure méthode pour mettre en place un modèle économique viable et instaurer le  climat de confiance qui doit, me semble-t-il,  exister entre un journal et ses lecteurs .

Bien à toi,

Philippe

 

 

L’avion c’est mal, l’agriculture c’est bien

beurreIl ne faut pas construire d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Un aéroport c’est sale, ça fait du bruit et ça réchauffe le climat. L’agriculture c’est beaucoup mieux, c’est joli, ça protège les paysages et c’est bucolique. Bon d’accord ça réchauffe le climat beaucoup plus que le transport aérien, surtout l’élevage, mais il ne faut pas le dire, parce que justement à Notre-Dame-des Landes c’est l’élevage qu’on pratique, pour faire du bon beurre.

Et puis c’est une bande d’illuminés qui prétend ça, vous savez ces farfelus experts du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental pour l’étude du climat). Selon ces rabat-joie l’agriculture générerait 13,5 % des gaz à effet de serre, contre 13,1% pour les transports. Le misérable transport aérien n’en provoquerait, quant à lui, que 2 à 3%. Sûrement des chiffres bidonnés pour faire plaisir aux méchants bétonneurs.

Un collaborateur du grand journal Le Monde va même jusqu’à affirmer que “les déplacements engiec voiture émettent davantage de CO2 que les voyages par avion par voyageur-kilomètre. Le CO2 reste dans l’atmosphère plus longtemps que tout autre gaz, aussi les voitures ont-elles un impact plus dangereux sur le changement climatique à long terme.”

 

Plus grave, un traître, le soi-disant site écologiste Reporterre, ose affirmer dans une enquête intitulée « L’élevage, atout ou malédiction pour le climat ? » que la réduction du cheptel serait plus efficace que l’isolation des maisons. On croit rêver : « Le CO2 reste cent ans dans l’atmosphère, le méthane seulement douze ans, rappelle Christian Berdot. Si l’on réduisait le cheptel mondial de 50 %, les résultats sur les concentrations atmosphériques de CH4 seraient très rapides. D’après le World Watch Institute, ce serait plus efficace qu’isoler toutes les maisons… »

atom

Atom heart mother

Oui mais réduire le cheptel ce serait faire du mal à la gentille agriculture. Et puis on ne saurait plus qui sont les bons et qui sont les méchants, ça troublerait les esprits. En cette époque de confusion, il est bon d’avoir des valeurs sûres, solides, inébranlables. L’avion c’est mal, l’agriculture c’est bien. Un point c’est tout.

du récit

hugo

création Clémentine Mélois

Le Nouveau roman avait cru pouvoir faire l’économie du récit. Il en est mort. La politique et l’enseignement croient, aujourd’hui à leur tour, faire l’impasse sur le récit, qui aurait fait son temps, au profit d’une lecture statistique et comptable des évènements passés et à venir. La poésie des points de croissance peut échapper à certains, c’est mon cas.
Régis Debray, entendu ces jours-ci, regrettait cet abandon du récit dans l’enseignement de l’histoire au profit d’une approche thématique. Il disait en substance que tout le monde a besoin de s’inscrire dans une histoire pour se projeter dans l’avenir. Comment ne pas partager ? Il faudrait sans doute faire relire Levi-Strauss à nos pédagogues patentés, qui réduisent l’histoire à des coupes sociologiques. Alors que chaque individu a besoin de mythes fondateurs, qu’ils soient individuels ou collectifs, mais aussi de se placer sur une échelle de temps. C’est son humanité.
Ne demandez pas à un de vos ados si Louis XIV régnait avant ou après la Révolution. Vous allez vous faire du mal. J’ai quand même réussi à faire avaler Les rois maudits aux miens. Sans trop de hurlements. La dramaturgie vaut, à l’aise, celle de Game of thrones. Mais très honnêtement je ne sais pas dans quel récit ils sont inscrits. Ils se sont bricolés le leur, forcément.
La gauche au pouvoir est d’une pauvreté invraisemblable dans ce domaine. C’est l’actualité, vouée à l’évaporation, qui donne sa colonne vertébrale à l’action politique. La question pourrait être : est-ce qu’il n’y a tout simplement pas d’histoire à raconter, pas de projet, pas de perspectives, mais un pilotage à vue, à l’image du précédent mandat ? On pourrait finir par s’en inquiéter. Au moment de l’afflux de réfugiés, l’absence de mise en perspective de l’histoire du peuplement de la France fait, par exemple, froid dans le dos.

voyage
Rappelons simplement le début du Voyage  de Céline, l’un des grands moments de la littérature du XXème.
« … la race ce que t’appelles comme ça c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et c’est ça les Français. »
Sans tomber dans le misérabilisme, il y a une histoire à raconter. Des lignes de force à tracer, un peu de générosité à proposer et quelques perspectives à dresser. Il n’est sans doute pas facile de faire tourner cette grosse machine qu’est le pays, la sixième mécanique du monde, avec des routes en moquette et internet qui fonctionne plus d’une heure par jour (ce que chacun trouve normal évidemment, mais qui ne l’est pas tant que ça). Dans un pays où personne ne veut rien lâcher (même les pilotes à 12 000 boules), il faut sans doute se préparer à une plus grande sobriété. Pourquoi ne pas le dire, les écolos, s’ils étaient moins puérils, auraient un vrai scénario à proposer : vivons frugal, vivons heureux ! Inventons un nouvel art de vivre, lequel se pratique déjà à bas bruit d’ailleurs.
Il ne s’agit évidemment pas de bercer le bon peuple avec des contes pour enfants, mais on pourrait au moins dresser des perspectives. Parce que chacun le sait, la nature a horreur du vide, et certains esprits chagrins l’on bien compris, qui fabriquent des récits en béton armé, à coup de race blanche et de « chrétienté ». Il n’est pas très compliqué pourtant d’assumer le fait que nous sommes les héritiers d’une tradition composite et multiséculaire : la philosophie grecque, le droit romain, la religion chrétienne aussi, et les Lumières bien entendu. Et d’inscrire une action politique dans une trajectoire, qui ait du sens. Qui donne envie. Mais c’est sans doute trop demander.

Petite chronique du dimanche matin

N’avoir point de programme établi, pouvoir lâcher prise deux jours durant et se laisser aller doucement à la préparation de l’hiver.

maison rougePeigner un peu le jardin, tailler une haie ici, ranger doucement le mobilier d’été, mettre le bois à l’abri. Ne pas se presser, goûter la maison rouge et l’éclairage d’automne, se laisser glisser dans ce temps suspendu, qui n’a pas encore décidé de se mettre au frais. Officier tranquillement, ranger le canoë entre deux pages de lecture, tailler un morceau de haie entre deux navettes au bourg, une visite chez Marie.

chateau alençonEtaler son (modeste) matériel de dessin sur la grande table du bas pour donner forme au château d’Alençon au début du XVIe, compiler les rares sources iconographiques disponibles. Construire physiquement l’un des cadres dans lequel se déroule la fiction au long cours que l’on a décidé de remettre sur le métier (trouvé un nouveau titre : L’atelier du typographe). Se concentrer sur un dessin, choisir l’emplacement du logis, s’inspirer des dernières visites aux châteaux du XVIe (Ancenis, Chateaubriant…). Ne pas se formaliser de sa maladresse, de son manque de technique. Placer Clément Janequin ou Roland de Lassus sur la platine, au grand dam de garçons qui digèrent la rentrée en jouant les pommes-de-terre de canapé.

 

Retrouver des notes, confronter les sources. Rendre visite aux poules. Se plonger dans les mentalités de l’époque, lire l’article « Indulgences » dans La France de la Renaissance, précieux dictionnaire débusqué dans la semaine à Nantes. Penser à la préparation du repas. Et s’exonérer de prendre des nouvelles du monde comme il va, lequel nous rattrapera bien assez tôt.

Bonne semaine.

Délinquance astucieuse ?

Ci-dessous un article de Pascale Robert-Diard publié le 9 septembre sur le site du Monde, où l’on apprend notamment qu’il existe en France une “brigade de répression la délinquance astucieuse”. Ce qui est exact. Comme je suis abonné, je ne sais pas si tout le monde peut en profiter, ce qui serait dommage. C’est une véritable histoire policière. . Le Monde me pardonnera, je pense, ce partage puisqu’il en donne la possibilité via les réseaux sociaux.

Procès d’Outre-tombe pour les “Mémoires”.

Pascal Dufour est notaire, comme l’était son père Léon, qui a succédé à son père Jean, lequel tenait l’étude de son père Napoléon, qui en avait lui-même hérité de son père Jean. C’est par lui, Jean, qu’il faut commencer pour comprendre l’affaire qui vaut à Pascal Dufour d’être renvoyé pour « abus de confiance », jeudi 10 septembre, devant la 30chambre du tribunal correctionnel de Paris.

Le 22 mars 1836, François-René, vicomte de Chateaubriand, se présente avec ses éditeurs Delloye et Sala, chez Me Cahouet, notaire à Paris. L’écrivain a besoin d’argent, ses éditeurs le pressent d’achever la rédaction de ses Mémoires commencée des années plus tôt, mais Chateaubriand ne veut rien publier de son vivant  – « Je préfère parler du fond de mon cercueil ; ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu’elles sortent du sépulcre », écrit-il.

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Le sceau et les trois clés

Un accord est trouvé : Chateaubriand obtient le versement de 156 000 francs et d’une rente viagère en échange de la cession à Delloye et Sala des droits de publication de ses Mémoires à titre posthume. Il accepte aussi que cette publication intervienne dès sa mort et non pas cinquante ans plus tard comme il l’espérait. Pour garantir le respect de son contrat d’édition, Chateaubriand accepte de déposer chez le notaire une copie-témoin de son texte, composée de dix-huit portefeuilles et écrits de la main de son secrétaire particulier. Le précieux document est glissé dans une enveloppe scellée à la cire et déposé dans une caisse fermée par trois clés. Chacun des participants – le vicomte, l’éditeur et le notaire – en reçoit une, la présence des deux autres étant donc requise pour toute ouverture ultérieure.

La copie sommeille à l’étude, transmise de génération en génération, pendant cent soixante ans

Onze années passent. Le 29 mai 1847, l’éditeur Sala, accompagné de l’avocat de Chateaubriand, Me Thureau-Dangin, revient à l’étude de Me Cahouet, fait ouvrir la caisse grâce aux trois clés réunies, et échange la première copie contre une nouvelle, revue et enrichie, qui se compose de 42 portefeuilles. L’écrivain meurt un an plus tard. MCahouet décède à son tour et, en 1850, son clerc Jean Dufour lui succède à la tête de l’étude.

Le 11 mai 1850, Sala le sollicite car il a besoin de vérifier des extraits dans le manuscrit témoin. La caisse aux trois clés est ouverte, l’éditeur repart avec les portefeuilles 39 et 40 après avoir signé un procès-verbal de cet emprunt, dans lequel il indique qu’il « laisse les autres » portefeuilles au notaire. Les Mémoires d’outre-tombe paraissent la même année. Le manuscrit-témoin rejoint la caisse qui, désormais, n’est plus cadenassée. Leur copie – que le fils de Jean, Napoléon, fera relier en dix volumes – sommeille à l’étude, transmise de génération en génération, pendant cent soixante ans.

« Mon arrière-grand-père sept fois »

Elle y était encore en juillet 2013, date à laquelle Pascal Dufour, s’estimant propriétaire du bien, envisage de la vendre. Il confie le manuscrit à un commissaire-priseur qui, en prévision de sa mise aux enchères publiques, sollicite des autorités un certificat d’exportation afin de permettre son éventuelle acquisition à l’étranger. A partir de là, tout se complique. Alerté de la démarche, le parquet de Paris juge la mise en vente illégale. Le notaire, affirme le parquet, n’a aucun droit sur le manuscrit qui a seulement été déposé dans son étude et qui doit revenir, selon lui, aux héritiers de Chateaubriand. Pascal Dufour est donc poursuivi pour abus de confiance par « détournement de fonds, valeurs ou biens quelconques, en l’espèce la copie des Mémoires d’outre-tombe de François-René Chateaubriand, 3 514 pages reliées en dix volumes ».

l’histoire se complique car l’épouse du notaire mis en cause est elle-même une lointaine descendante de Chateaubriand

Son auteur étant mort veuf et sans enfants, les enquêteurs recherchent la descendance du frère et des trois sœurs du vicomte. Et c’est ainsi que Guy de La Tour du Pin est convoqué en mai 2014 au siège de la brigade de répression de la délinquance astucieuse de la police judiciaire. Il ne souhaite pas porter plainte contre le notaire, mais demande la restitution de l’œuvre aux héritiers – dont il se revendique. Il indique descendre en ligne directe du frère aîné de François-René, Jean-Baptiste, lequel, précise-t-il, « est mon arrière-grand-père sept fois ».

Mais l’histoire se complique encore car l’épouse du notaire mis en cause, Anne Dufour, née de Castelbajac, est elle-même une lointaine descendante de Chateaubriand. L’officier de police judiciaire note scrupuleusement les indications de généalogie que lui livre Guy de La Tour du Pin lors de son audition. Sur procès-verbal, cela donne : « La mère d’Anne, Cybile née de La Tour du Pin était la sœur de Geoffroy mon grand-père. La grand-mère de Geoffroy et de Cybile est née Marie de Chateaubriand, laquelle était l’une des filles de Geoffroy de Chateaubriand, lequel était le petit-fils de Jean-Baptiste, frère aîné de François-René ». Les deux cousins, Guy de La Tour du Pin et Anne Dufour, sont désormais en froid.

A qui donc appartient la copie ? A la société éditrice ? A l’Etat ?

Pour la défense du notaire, ceux-ci ne peuvent pas prétendre à l’héritage du manuscrit. MPatrick Maisonneuve relève en effet que le vicomte de Chateaubriand avait lui-même exigé, dans son testament daté du 22 février 1845, que « les autres copies qui se trouveront déposées en différents lieux, lors de mon décès, seront brûlées sans être lues ». Même si cette dernière volonté de destruction de la copie de son manuscrit n’a pas été respectée, l’écrivain avait donc exclu que ses héritiers entrent un jour en sa possession, fait valoir MMaisonneuve.

A qui donc appartient la copie ? A la société éditrice ? Elle a été dissoute au XIXsiècle. A l’Etat ? Sollicité pendant l’enquête, le représentant des Archives nationales a conclu que cet ouvrage constitue une archive privée et non pas une archive nationale. Selon l’avocat, le manuscrit n’est qu’une res delictae – une « chose abandonnée » – à laquelle l’étude de notaire Dufour a donné refuge depuis cinq générations. Pascal Dufour en serait donc devenu, malgré lui, l’heureux propriétaire.

Le sort de cette « petite chose » abandonnée de 3 514 pages, d’une valeur estimée entre 400 000 et 500 000 euros, est désormais entre les mains du tribunal correctionnel. « Je me décourage de durer », écrivait Chateaubriand.

La forme d’une Place

La revue Place Publique change de barreur ces jours-ci. Thierry Guidet, son fondateur, passe la main à Franck Renaud. L’occasion est belle de saluer cette revue singulière qui s’est imposée au fil des ans autour d’un projet inédit : observer le monde comme il va, dans toutes ses dimensions – politique, économique, sociétale, culturelle – sur une aire géographique définie, l’estuaire de la Loire en l’occurrence, sans faire de localisme.

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Un tel projet est imaginable à Paris, mais en province, voyons. Ce n’est pas sérieux. La province est forcément imbibée de régionalisme, plombée par ses particularismes. On ne réfléchit pas de la même façon à Nantes ou à Toulouse, à Lyon ou à Marseille. On manque forcément de recul. Thierry Guidet nous a prouvé le contraire en dix ans, et a mis en lumière la vitalité intellectuelle d’un territoire, somme toute assez discret, qui n’a pas besoin de passer par Paris pour exister.

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La compagnie du fleuve, Thierry Guidet, Joca Seria

L’idée directrice est assez simple : les mouvements qui secouent la société, les évolutions qu’elle connaît, les craquements qu’elle subit ne sont pas moins sensibles ici qu’ailleurs. L’urbanisme, le patrimoine, le rapport à la nature, les fractures sociales, les bouleversements de l’économie, les créations artistiques peuvent être observées, ici comme ailleurs, avec le recul nécessaire, sans sensiblerie particulière.

Il est vrai que l’estuaire de la Loire, qui fut longtemps l’une des principales portes d’entrée du Royaume de France, est un lieu de passage, d’échanges, ventilé par l’air frais venu de l’océan, où l’on se préoccupe peu de l’ancrage géographique des uns et des autres (j’ai d’ailleurs appris que Thierry Guidet était un homme du Nord en lisant sa bio). Cela simplifie les choses.

Les exemples qui illustrent les grandes questions évoquées à chaque numéro sont évidemment régionaux. Mais s’ils donnent de la chair aux sujets traités, ils n’en posent pas moins les problèmes de fond. Lorsque l’on parle de la construction de CHU à Nantes, c’est la nouvelle façon de concevoir l’hôpital qui importe. Lorsqu’il est question d’étalement urbain, de transports collectifs ou de collaboration entre universités, c’est sur la vraie vie que l’on se penche. Mais avec le recul qu’offre une revue, où la copie n’est pas cotée, où la réflexion peut se déployer.

Ce luxe n’aurait pas été possible, il faut le préciser, sans le soutien de l’ensemble de la place, collectivités locales comprises. Mais l’indépendance dont fait preuve la revue, faisant appel à des contributeurs de toutes tendances, n’a, à ma connaissance, jamais été prise en défaut. Tout juste pourrait-on lui reprocher une certaine rondeur dans le traitement des sujets, qui peut décourager le lecteur à la recherche de sensations fortes.

Le bloc-notes de Thierry Guidet nous manquera certes, mais Franck Renaud n’est pas dépourvu de talent. Le choix est malin de prendre un expatrié, qui a vécu longtemps en Asie, pour renouveler le regard sur la ville. Et puis Thierry, par ailleurs auteur, n’a pas dit son dernier mot, nous l’espérons bien. Sa remontée de la Loire En compagnie du fleuve, reste un grand souvenir de lecture. Nul doute qu’il prendra désormais le temps, qu’il n’avait plus, de travailler la distance.