Archives de catégorie : Chroniques

Un peu d’air

L’atelier a connu, ces derniers jours, une effervescence inédite. Un sujet de société a monopolisé l’attention du tenancier et provoqué une fréquentation inégalée. C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Le lieu n’a pas a priori vocation à traiter d’un sujet unique et récurrent.

photo : DR

Après réflexion et quelques tâtonnements techniques, nous allons donc modifier légèrement l’ergonomie de la maison, de sorte que chacun puisse y circuler à son aise, sans être pollué par un débat qui ne l’intéresse ou ne le concerne pas. Une fenêtre, sur la colonne de droite, baptisée le feuilleton va permettre de suivre les développements de cette affaire. Mais ces informations, contributions ou billets n’apparaîtront plus en tête du fil général, lequel va progressivement retrouver ses thématiques habituelles.*

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plage des Jaunais, Saint-Nazaire, DR

Ceci pour donner un peu d’air à la maison, et éviter les télescopages inutiles. Cette semaine retour à la table de travail pour avancer le guide sur Saint-Nazaire, après une délicieuse balade sur la côte sauvage pour repérer les plages les plus sympas.

Bonne semaine à tous

 

*comme c’est la règle ici, les billets d’humeur liés à une actualité précise n’ont pas vocation à rester en ligne. Ils restent toutefois consultables sur demande.

démocratie à géométrie variable

Il se produit un phénomène étrange au lendemain de l’annonce par François Hollande de le tenue d’un referendum sur Notre-Dame-des-Landes. Tous les démocrates d’hier, opposants et soutiens au transfert à quelques exception près, crient à la manoeuvre dilatoire.

Ce n’est pas foncièrement surprenant de la part des opposants, conscients du fait qu’il ne suffit pas nécessairement de crier le plus fort pour être le plus crédible, et qui s’inquiètent légitimement de la position de certaine majorité silencieuse, notamment les 600 000 habitants de l’agglomération nantaise qui subissent le survol de la ville à basse altitude. Ce l’est plus du côté des soutiens au transfert, qui se targuent d’avoir toujours bénéficié de la légitimité démocratique, un candidat hostile au projet n’ayant jamais gagné une élection. Est-ce à dire que dans les deux camps on se méfie du verdict populaire  ? On n’ose y croire.

non aCertes, il faut attendre les modalités de la consultation pour mesurer la sincérité du pouvoir dans cette affaire. La question ne pose pas vraiment de problème : le choix est binaire : oui ou non au transfert. En revanche le périmètre de la consultation est plus délicat à établir. Doit-il être départemental comme le suggère implicitement le mot “local”, doit-il être régional ou interrégional ? Dans ce second cas de figure la question est délicate parce que si le sud de la Bretagne (Morbihan, Ille et Vilaine), fait partie de la zone d’attraction du futur équipement, le nord l’est beaucoup moins. Brest disposant d’un aéroport bien dimensionné qu’il est nécessaire de conserver. Mais est-il possible institutionnellement de découper une région administrative ? Ce n’est pas certain. La Commission du débat public va pouvoir s’arracher les cheveux sur la question.

Quoi qu’il en soit, je partage sur ce coup là, la position de Ronan Dantec (sénateur EELV) et de François de Rugy (Député Ecolo) : l’arbitrage populaire est désormais la seule solution pour sortir du bourbier “par le haut”. On peut certes redouter la virulence de la campagne, le projet-daeroport-dame-landes-pourrait-etre-il-L-GVlOQNconcours de mauvaise foi qui se dessine, la foire aux  expertises en chambre, qui ne vont pas manquer de se multiplier, mais après tout, c’est bien aux populations concernées de s’exprimer sur le sujet et pas nécessairement aux activistes de Strasbourg, de Grenoble ou d’ailleurs. Cela permettra sans doute à la DGAC (Direction générale de l’aviation civile) de sortir du bois, et de faire enfin valoir ses arguments. Après tout c’est quand même l’aviation civile qui organise, régule, dispatche le trafic sur le territoire. Il est possible qu’elle sache de quoi elle parle.

Et puis cela va permettre de clarifier les positions des uns et des autres. Ainsi l’extrême-gauche va-t-elle devoir gérer publiquement son alliance contre-nature avec le Front National sur le sujet. Reste maintenant à poser calmement les termes du débat et il n’est plus certain que, cette fois, les opposants bénéficient du boulevard médiatique dont ils ont disposé jusqu’alors. La partie commence. il est vraisemblable que nous en suivrons quelques épisodes.

Le premier aéroport de Notre-Dame-des-Landes

L’histoire est parfois facétieuse. C’est en effet Notre-Dame-des-Landes que les Américains avaient choisi pour installer un petit aérodrome de campagne d’où décollaient leurs avions d’observation qui surveillaient la poche de Saint-Nazaire entre août 1944 et mai 1945. La ligne de démarcation se situait à quelques kilomètres entre Fay-de-Bretagne et Bouvron. Les allemands les appelaient “les mouchards”. Il s’agissait de Piper, vraisemblablement du modèle Grassshoper.

piper

Le piper grasshoper pouvait décoller sur une route au besoin (photo DR)

Placée à l’abri de la forêt de Rohanne, où sont actuellement installés les opposants au projet d’aéroport, la piste, aménagée dans une prairie de 5 hectares, permettait aux avions légers d’effectuer des missions de reconnaissance pour observer le no man’s land entre les lignes et localiser l’artillerie ennemie. Les Allemands avaient en effet réparti plus d’une centaine de pièces d’artillerie au nord et soixante-dix canons au sud. Canons pour la plupart protégés dans des bunkers, mais parfois installés dans les sous-bois, près de la ligne de front, qu’ils déplaçaient à l’aide de chevaux pour échapper à la vigilance américaine.

Je viens de retrouver cette info, que j’avais publiée il y a quelques années dans un dossier sur la Libération de Nantes, en travaillant sur un ouvrage à paraître sur la poche de Saint-Nazaire.

 

Nddl : Paris et le désert nantais

L’armature urbaine de l’Hexagone était, à la fin du XVIIIe, comparable à celle des autres pays européens, composée de grandes villes, lieux d’échanges, places de marché ou grands ports. Lyon pesait plus lourd que Barcelone, En 1800, Nantes était plus peuplée que Rotterdam ou Munich.* L’Italie, l’Espagne ou l’Allemagne ont aujourd’hui conservé de grandes villes, qui se sont logiquement développées avec le temps, sans pour autant faire d’ombre à leur capitale.

affiche-soiecanon

Les premiers échanges avec la Chine ont débuté à Nantes en 1700. Affiche de l’expo du musée du Château des ducs.

Le centralisme, initié par la monarchie, conforté par la Révolution française et consolidé par la révolution des transports, a bouleversé cet équilibre en France, laissant des villes « de province » atrophiées. Certaines cités ont même été punies par Paris, Lyon privée d’un véritable département, ou Nantes privée d’université (fermée de 1793 à 1962) pour cause de rébellion envers le pouvoir central**. Les réseaux ferroviaires et routiers participent de l’étrange cartographie en étoile qui s’est dessinée au fil du temps, qui fait que pour aller de Nantes à Lyon en train, il faut encore aujourd’hui passer par Paris.

Ce centralisme outrancier qui produit des distorsions remarquables à l’égard des provinciaux (il fut en temps, pas si lointain, où 90% du budget du ministère de la culture était dépensé dans une aire desservie par un ticket de métro), a produit un pays hydrocéphale, qui ne sait plus réfléchir en termes d’équilibre bien compris. L’exemple des médias est de ce point de vue intéressant à observer. Les journaux parisiens, dits nationaux, ne pèsent pas grand-chose en termes de diffusion, mais disposent d’une remarquable chambre d’écho grâce à la centralisation des agences et des médias audiovisuels à Paris.

Pour en venir à notre sujet, il n’est pas foncièrement surprenant que les médias parisiens aient pris fait et cause contre le déplacement de l’aéroport de Nantes. Il y a tout d’abord une projection bucolique sur l’espace rural, (même si, notons-le au passage, la plupart d’entre eux ont bien du mal à comprendre la crise de l’élevage), et la vision caricaturale du village gaulois contre l’Empire du mal. Un conte facile à dérouler, à suivre, avec des gentils et des méchants. Mais il y a surtout, me semble-t-il, une condescendance inconsciente à l’égard de la province, qui fait bien de rester où elle est, réserve naturelle et lieu de villégiature.

Pourquoi les Nantais voudraient-ils un aéroport correctement dimensionné, alors qu’il est si simple de venir à Paris ? Les écologistes avaient bien compris cette nécessité d’équilibrer les trafics, pour qu’un ingénieur allemand puisse accéder en une heure à Nantes ou un chercheur espagnol éviter une correspondance à Charles-de-Gaulle, au bilan carbone redoutable. Dominique Voynet, quand elle était ministre, s’était d’ailleurs prononcée pour le projet : Vous serez d’accord avec moi pour reconnaître que nous avons un effort particulier à réaliser en faveur du rééquilibrage de la localisation des équipements vers l’ouest de notre pays. C’est pourquoi il a semblé nécessaire, compte tenu des nuisances qui pesaient sur les habitants de Nantes, de déplacer l’aéroport actuel sur le nouveau site de Notre-Dame-des-Landes, à une douzaine de kilomètres au nord de la ville.

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La répartition du trafic aérien en 2013

Depuis, par un curieux changement de posture, pour des raisons d’opportunité médiatique et politique, s’appuyant sur la pression des éleveurs de la Confédération paysanne, et jouant avec le romantisme de certains défenseurs de l’environnement (de bonne foi), les écologistes ont opéré un virage à 180°. Ce qui ne les honore pas mais c’est ainsi. La Confédération paysanne a dans cette affaire des intérêts beaucoup plus clairs (il sera intéressant un jour ou l’autre de décrypter le bras de fer qui se joue en sous-main entre la Conf et le gouvernement). Mais le plus étonnant est que les rebelles du jour, qui se sont auto-intoxiqués en croyant s’opposer au pouvoir central, se sont mis au service du centralisme historique. En ce sens il y a un côté réactionnaire, au sens premier du terme, dans cette lutte.

Il est vraisemblable que ce pouvoir central, qui n’a pas grand-chose à faire de Nantes, finira par choisir de développer un peu plus les plates-formes parisiennes. En contradiction avec le bon sens le plus élémentaire et au détriment de cette chère province, qui ne comprend décidément rien à rien, et sort les fourches dès que l’on veut déplacer une clôture.

Ainsi soit-il.

*voir l’excellent blog de Michel François “Les ravages urbains de la centralisation française”.

** l’argument est contesté. Une chose est sûre, l’université a été fermée en août 1793 par décret de la Convention, à l’exception de la faculté de médecine, où oeuvrait Guillaume-François Laënnec.

 

Inflation patrimoniale

Lectrice de mon dernier forfait  (col de droite) Cloé, étudiante à l’école nationale supérieure du paysage de Versailles, me fait travailler depuis plusieurs semaines sur Le grenier du siècle dans le cadre de son mémoire de fin d’études, lequel traite de l’inflation patrimoniale. Puisque l’heure est au préoccupations calendaires, voici les réponses que je viens de rédiger à sa demande.

grenier du siècle

Vous avez participé au grenier du siècle à Nantes, comment avez-vous entendu parler de cet évènement ? Quelle était votre motivation première ?

C’était une opération publique, bien relayée par les médias, j’en ai eu connaissance assez vite. Le passage à l’an 2000 et son cortège de fantasmes occupait alors les esprits et l’idée de laisser un témoignage du siècle qui s’achevait m’a tout de suite séduit.

Qu’avez-vous déposé comme objet ?

Un recueil de citations d’auteurs du XXème, un objet unique conçu et fabriqué par un ami artiste, Claude Lefebvre, qui l’a réalisé en papier, cuir, plexyglas et métal. Une contrainte : une seule citation par auteur.

Quel en était sa signification à vos yeux ? Cet objet est-il représentatif de votre vie ?

L’idée est de proposer à la génération qui ouvrira le grenier, une représentation du siècle par lui-même, sachant que chaque période historique propose sa propre lecture du passé. La première citation, de Jacques Ellul, commence d’ailleurs ainsi : « Peut-être ferions-nous bien de savoir quel visage nous sommes en train de nous constituer pour la postérité, ce qu’elle retiendra de nous, comment nous serons fixés pour l’histoire, dans un portrait aussi faux sans doute que celui que nous nous faisons de l’homme superstitieux et obscurantiste du moyen-âge… »

Avez-vous des connaissances, ou avez-vous rencontré d’autres personnes déposant des objets ? Si oui, avez-vous quelques exemples de témoignages.

Oui bien sûr. Les choix sont extrêmement variés. J’ai été frappé par le fait que plusieurs femmes aient choisi la pilule contraceptive, sans se concerter.

Comment était le lieu dans lequel vous avez déposé votre objet ?

C’était un vieux comptoir de quincailler dans une halle en bois. Un lieu charmant et tout à fait adapté.

Vous sentez-vous privilégié par rapport aux autres qui n’ont pas pu déposer d’objets ?

Non, mais je suis content de l’avoir fait. J’ai donné le reçu à mon dernier fils, né en 2000, en imaginant qu’il serait peut-être encore en vie.

Ressentez-vous le besoin de laisser votre trace dans un futur plus ou moins proche ? Est-ce une manière pour vous de vous « désangoisser »?

Il me semble que c’est une préoccupation inconsciente assez partagée. Comme dirait en substance Jorge-Luis Borgès, l’immortalité se trouve dans le souvenir des autres et dans les œuvres qu’on laisse.

Comment imaginez-vous votre objet dans 100 ans ? Dans quel état ? (matériellement)

Je l’ai volontairement emballé dans une page du Monde du jour du dépôt en imaginant que l’encre s’imprimerait en creux avec le temps dans le cuir de la couverture. Mais je ne suis pas devin.

Comment selon vous, sera perçu votre objet dans 100 ans auprès d’une toute autre société ? L’objet sera-t-il désuet ou au contraire, perçu comme un objet du patrimoine ? ( cette question fait référence à la 13, à la patrimonialisation des objets )

Tout dépendra de l’avenir de la langue française (les citations sont en français), même si on peut supposer que dans un siècle elle aura encore cours. Il me semble que ce sera plus un objet de curiosité que de patrimoine.

Selon Jean Blaise, la fin du siècle est un prétexte pour identifier la communauté à laquelle nous appartenons, êtes-vous d’accord ? Que représente pour vous la fin du siècle ?

Oui, plutôt d’accord. Le passage à l’an 2000 est une charnière très importante pour ma génération (je suis né en 1956). Ce fut longtemps une ligne d’horizon lointaine et magique. Les faits montrent que ce passage était essentiellement symbolique.

Cet acte gratuit auquel vous avez participé est assez rare, il représente une démarche intime au sein d’un grand rassemblement. L’avez-vous fait tout d’abord pour vous (vis-à-vis d’une angoisse par exemple) , ou pour les autres (participer à la mémoire collective) ?

Les deux. J’ai bien aimé le côté ludique et un peu vertigineux de la démarche. Mais je n’ai pas d’angoisse par rapport au temps. Je me considère comme privilégié de vivre une époque charnière pour l’humanité.

Ce grenier du siècle est une sorte de collection gigantesque non raisonnée d’individus. Etes-vous vous-même collectionneur ? Si oui, pourquoi ?

Non, je ne suis pas collectionneur. Mais j’ai un rapport singulier aux objets. Je rapporte un livre de chacun de mes voyages, depuis le Coran acquis à Istanbul en 1977 à la correspondance de Jack London débusquée à Londres l’an dernier.

Considérez-vous le grenier du siècle comme un musée ?

Non. Comme une sorte de conservatoire d’un moment d’histoire. Une mise en boite de l’air du temps.

Considérez-vous que votre objet participe à la préservation d’une mémoire, au sens plus large, d’un patrimoine ? ( il s’agit ici de comprendre le phénomène de l’inflation patrimoniale dont nous sommes tous sujets. Tout devient patrimoine, tout doit être archivé, mais à quel prix ? dans quel but ? )

Je ne suis pas très conservateur dans l’ensemble. Et je pense que la quantité nuit à la qualité. L’objet que j’ai laissé n’a rien de patrimonial, c’est juste le témoignage d’une sensibilité. Peut-être ce qui est le plus difficile à transmettre.

Pensez-vous qu’au XXIème siècle, il est nécessaire de tout archiver ?

Non, de toute façon l’histoire se chargera de faire le tri. Il me semble que l’apparition des archives numériques va changer la donne de ce point de vue.

Parvenez-vous à vous imaginer notre patrimoine culturel dans 100 ans ? Si oui, sous quelle forme ( la question ici est très large, elle vise à comprendre votre point de vue sur le patrimoine aujourd’hui, sur sa forme qui passe d’un objet, à un monument, jusqu’à une page web de la BNF que l’on va archiver, dont on pense que cela est nécessaire )

Non, et je ne cherche pas à l’imaginer. Victor Hugo affirme dans Notre-Dame-de-Paris que l’imprimerie a tué l’architecture. C’est une réflexion intéressante. Il est possible que le numérique tue le papier de la même façon (enfin, symboliquement) et que la notion de patrimoine évolue avec le temps. On remarque par exemple que l’on commence à se préoccuper de la question des paysages. On observe aussi une tendance au recyclage, au détournement des objets. Une façon d’intégrer le patrimoine dans les nouveaux usages. Plus généralement, l’histoire, qui a doté la France d’un exceptionnel patrimoine naturel et architectural, fait aujourd’hui du pays une sorte de conservatoire mondial. D’où un risque de fossilisation. Il y a forcément une tension entre le désir de préservation et le besoin d’invention de chaque nouvelle génération.

Un petit coin de paradis

Le chemin des écoliers entre le Trégor et le pays Nantais passe par Bécherel, la cité du livre perchée sur un éperon rocheux entre Rennes et Dinan. Mais s’aventurer sur les petites routes bretonnes un jour férié comporte un risque : celui de trouver portes closes dans le bourg médévial, en dépit de la trentaine de librairies installées à demeure. De fait, la majorité des échoppes étaient fermées en ce 1er janvier 2016. Par bonheur la cité a son gardien, le libraire du donjon, qui fume paisiblement au comptoir de l’une des plus anciennes maisons du lieu et permet aux quelques visiteurs égarés de trouver refuge, à l’abri du vent, dans une des boutiques les plus chaleureuses du village

donjon2Du poche au livre ancien, annonce l’enseigne. De fait, les trois grandes salles de cette boutique biscornue balaient un spectre assez large, du polar à deux euros aux reliures du XVIIIe. Comme chez tout bouquiniste, on ne vient pas ici pour chercher un ouvrage mais pour en trouver un, ou deux, ou trois… La nuance est importante. Qui n’accepte pas de se laisser surprendre ou tout simplement séduire par un titre, risque de sortir malheureux d’un tel endroit.

On s’expose certes à commettre des erreurs, à se laisser guider par une impulsion, mais il est rare qu’on ne sorte pas avec une perle ou deux, acquises pour quelques euros dans une édition confortable. Je me suis ainsi laissé emporter par un titre Le sac du palais d’été, un gros ouvrage relié toilé des années soixante au Cercle du nouveau livre, qui pourrait s’avérer une faute de goût. Ainsi, en lieu et place d’un récit de cet épisode historique immortalisé par la célèbre lettre de Victor Hugo au capitaine Butler, il semble plutôt s’agir d’une composition contemporaine un peu laborieuse, rédigée par un jeune diplomate, Pierre-Jean Rémy, qui obtint malgré tout le prix Renaudot pour cet ouvrage.

chapeau

 

Content, en revanche d’avoir débusqué pour cinq petits euros, une des premières éditions de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, du psychiatre américain Oliver Sachs, disparu en 2015, essai qui m’a été recommandé à plusieurs reprises. Même si, après quelques recherches sommaires on découvre que la publication des travaux de ce médecin a été contestée ici ou là. Une belle formule au passage “L’homme qui prenait ses patients pour une carrière littéraire.” Cela ne devrait pas m’empêcher de visiter cet énigmatique chapeau.

Mais revenons à Bécherel. J’avais enquêté il y a quelques années sur la création de cette cité, rencontrant la créatrice de l’association Savenn Douar qui avait impulsé le mouvement en1989. L’association puis la cité du livre ont connu depuis lors bien des tourments, bien des allées et venues de libraires et de bouquinistes, mais a finalement réussi à s’imposer et à tenir debout, s’enrichissant de relieurs, de galeries, de cafés-librairies… Comme un défi paisible à la modernité qui tourne de plus en plus à l’accélération stérile et à l’étourdissement.

becherel

Une vraie bonne idée pour 2016. Se donner un jour ou deux, à l’abri des rues encaissées de cette petite ville médiévale, pour se doter de quelques pages de bonheur possible, de quelques outils de réflexion, et pour aider ce fragile bastion à tenir debout face aux assauts de la pensée jetable et à la tyrannie de l’émotion calibrée.

Meilleurs voeux à tous.

Photos : DR.

Comment l’imprimerie a tué l’architecture

“L’invention de l’imprimerie est le plus grand événement de l’histoire. C’est la révolution mère. C’est le mode d’expression de l’humanité qui se renouvelle totalement, c’est la pensée humaine qui dépouille une forme et en revêt une autre, c’est le complet et définitif changement de peau de ce serpent symbolique qui, depuis Adam, représente l’intelligence.

gutenberg 2Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais ; elle est volatile, insaisissable, indestructible. Elle se mêle à l’air. Du temps de l’architecture, elle se faisait montagne et s’emparait puissamment d’un siècle et d’un lieu. Maintenant elle se fait troupe d’oiseaux, s’éparpille aux quatre vents, et occupe à la fois tous les points de l’air et de l’espace. (…)

Aussi voyez comme à partir de la découverte de l’imprimerie l’architecture se dessèche peu à peu, s’atrophie et se dénude. Comme on sent que l’eau baisse, que la sève s’en va, que la pensée des temps et des peuples se retire d’elle ! Le refroidissement est à peu près insensible au quinzième siècle, la presse est trop débile encore, et soutire tout au plus à la puissante architecture une surabondance de vie. Mais, dès le seizième siècle, la maladie de l’architecture est visible ; elle n’exprime déjà plus essentiellement la société ; elle se fait misérablement art classique ; de gauloise, d’européenne, d’indigène, elle devient grecque et romaine, de vraie et de moderne, pseudo-antique. C’est cette décadence qu’on appelle renaissance. Décadence magnifique pourtant, car le vieux génie gothique, ce soleil qui se couche derrière la gigantesque presse de Mayence, pénètre encore quelque temps de ses derniers rayons tout cet entassement hybride d’arcades latines et de colonnades corinthiennes.

C’est ce soleil couchant que nous prenons pour une aurore.

Cependant, du moment où l’architecture n’est plus qu’un art comme un autre, dès qu’elle n’est plus l’art total, l’art souverain, l’art tyran, elle n’a plus la force de retenir les autres arts. Ils s’émancipent donc, brisent le joug de l’architecte, et s’en vont chacun de leur côté. Chacun d’eux gagne à ce divorce. L’isolement grandit tout. La sculpture devient statuaire, l’imagerie devient peinture, le canon devient musique. On dirait un empire qui se démembre à la mort de son Alexandre et dont les provinces se font royaumes.

De là Raphaël, Michel-Ange, Jean Goujon, Palestrina, ces splendeurs de l’éblouissant seizième siècle.

En même temps que les arts, la pensée s’émancipe de tous côtés. Les hérésiarques du moyen-âge avaient déjà fait de larges entailles au catholicisme. Le seizième siècle brise l’unité religieuse. Avant l’imprimerie, la réforme n’eût été qu’un schisme, l’imprimerie la fait révolution. Otez la presse, l’hérésie est énervée. Que ce soit fatal ou providentiel, Gutenberg est le précurseur de Luther.

Cependant, quand le soleil du moyen-âge est tout à fait couché, quand le génie gothique s’est à jamais éteint à l’horizon de l’art, l’architecture va se ternissant, se décolorant, s’effaçant de plus en plus. Le livre imprimé, ce ver rongeur de l’édifice, la suce et la dévore. Elle se dépouille, elle s’effeuille, elle maigrit à vue d’œil. Elle est mesquine, elle est pauvre, elle est nulle. Elle n’exprime plus rien, pas même le souvenir de l’art d’un autre temps. Réduite à elle-même, abandonnée des autres arts parce que la pensée humaine l’abandonne, elle appelle des manœuvres à défaut d’artistes. La vitre remplace le vitrail. Le tailleur de pierre succède au sculpteur. Adieu toute sève, toute originalité, toute vie, toute intelligence. Elle se traîne, lamentable mendiante d’atelier, de copie en copie. Michel-Ange, qui dès le seizième siècle la sentait sans doute mourir, avait eu une dernière idée, une idée de désespoir. Ce titan de l’art avait entassé le Panthéon sur le Parthénon, et fait Saint-Pierre de Rome. Grande œuvre qui méritait de rester unique, dernière originalité de l’architecture, signature d’un artiste géant au bas du colossal registre de pierre qui se fermait. Michel-Ange mort, que fait cette misérable architecture qui se survivait à elle-même à l’état de spectre et d’ombre ? Elle prend Saint-Pierre de Rome, et le calque, et le parodie. C’est une manie. C’est une pitié. Chaque siècle a son Saint-Pierre de Rome ; au dix-septième siècle le Val-de-Grâce, au dix-huitième Sainte-Geneviève. Chaque pays a son Saint-Pierre de Rome. Londres a le sien. Pétersbourg a le sien. Paris en a deux ou trois. Testament insignifiant, dernier radotage d’un grand art décrépit qui retombe en enfance avant de mourir.

gargouille

À partir de François II, la forme architecturale de l’édifice s’efface de plus en plus et laisse saillir la forme géométrique, comme la charpente osseuse d’un malade Les belles lignes de l’art font place aux froides et inexorables lignes du géomètre. Un édifice n’est plus un édifice, c’est un polyèdre. L’architecture cependant se tourmente pour cacher cette nudité. Voici le fronton grec qui s’inscrit dans le fronton romain et réciproquement. C’est toujours le Panthéon dans le Parthénon, Saint-Pierre de Rome. Voici les maisons de brique de Henri IV à coins de pierre ; la place Royale, la place Dauphine. Voici les églises de Louis XIII, lourdes, trapues, surbaissées, ramassées, chargées d’un dôme comme d’une bosse. Voici l’architecture mazarine, le mauvais pasticcio italien des Quatre-Nations. Voici les palais de Louis XIV, longues casernes à courtisans, roides, glaciales, ennuyeuses. Voici enfin Louis XV, avec les chicorées et les vermicelles, et toutes les verrues et tous les fungus qui défigurent cette vieille architecture caduque, édentée et coquette. De François II à Louis XV, le mal a crû en progression géométrique. L’art n’a plus que la peau sur les os. Il agonise misérablement.

Cependant, que devient l’imprimerie ? Toute cette vie qui s’en va de l’architecture vient chez elle. À mesure que l’architecture baisse, l’imprimerie s’enfle et grossit. Ce capital de forces que la pensée humaine dépensait en édifices, elle le dépense désormais en livres. Aussi dès le seizième siècle la presse, grandie au niveau de l’architecture décroissante, lutte avec elle et la tue. Au dix-septième, elle est déjà assez souveraine, assez triomphante, assez assise dans sa victoire pour donner au monde la fête d’un grand siècle littéraire. Au dix-huitième, longtemps reposée à la cour de Louis XIV, elle ressaisit la vieille épée de Luther, en arme Voltaire, et court, tumultueuse, à l’attaque de cette ancienne Europe dont elle a déjà tué l’expression architecturale. Au moment où le dix-huitième siècle s’achève, elle a tout détruit. Au dix-neuvième, elle va reconstruire.

Or, nous le demandons maintenant, lequel des deux arts représente réellement depuis trois siècles la pensée humaine ? lequel la traduit ? lequel exprime, non pas seulement ses manies littéraires et scolastiques, mais son vaste, profond, universel mouvement ?. Lequel se superpose constamment, sans rupture et sans lacune, au genre humain qui marche, monstre à mille pieds ? L’architecture ou l’imprimerie ?

L’imprimerie. Qu’on ne s’y trompe pas, l’architecture est morte, morte sans retour, tuée par le livre imprimé, tuée parce qu’elle dure moins, tuée parce qu’elle coûte plus cher. Toute cathédrale est un milliard. Qu’on se représente maintenant quelle mise de fonds il faudrait pour récrire le livre architectural ; pour faire fourmiller de nouveau sur le sol des milliers d’édifices ; pour revenir à ces époques où la foule des monuments était telle qu’au dire d’un témoin oculaire « on eût dit que le monde en se secouant avait rejeté ses vieux habillements pour se couvrir d’un blanc vêtement d’églises » . Erat enim ut si mundus, ipse excutiendo semet, rejecta vetustate, candidam ecclesiarum vestem indueret (GLABER RADULPHUS).

Un livre est sitôt fait, coûte si peu, et peut aller si loin ! Comment s’étonner que toute la pensée humaine s’écoule par cette pente ? Ce n’est pas à dire que l’architecture n’aura pas encore çà et là un beau monument, un chef-d’œuvre isolé. On pourra bien encore avoir de temps en temps, sous le règne de l’imprimerie, une colonne faite, je suppose, par toute une armée, avec des canons amalgamés, comme on avait, sous le règne de l’architecture, des Iliades et des Romanceros, des Mahabâhrata et des Niebelungen, faits par tout un peuple avec des rapsodies amoncelées et fondues. Le grand accident d’un architecte de génie pourra survenir au vingtième siècle, comme celui de Dante au treizième. Mais l’architecture ne sera plus l’art social, l’art collectif, l’art dominant. Le grand poème, le grand édifice, le grand œuvre de l’humanité ne se bâtira plus, il s’imprimera (…)

Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit jusqu’ici d’une façon nécessairement incomplète et tronquée, le genre humain a deux livres, deux registres, deux testaments, la maçonnerie et l’imprimerie, la bible de pierre et la bible de papier. Sans doute, quand on contemple ces deux bibles si largement ouvertes dans les siècles, il est permis de regretter la majesté visible de l’écriture de granit, ces gigantesques alphabets formulés en colonnades, en pylônes, en obélisques, ces espèces de montagnes humaines qui couvrent le monde et le passé depuis la pyramide jusqu’au clocher, de Chéops à Strasbourg. Il faut relire le passé sur ces pages de marbre. Il faut admirer et refeuilleter sans cesse le livre écrit par l’architecture ; mais il ne faut pas nier la grandeur de l’édifice qu’élève à son tour l’imprimerie.” (…)

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Livre 5 chap 2.  “Ceci tuera cela”.

 

 

 

Aux marches du palais

L’une des facettes les plus précieuses du métier de journaliste est d’offrir la possibilité de côtoyer toutes les couches de la société, du clochard au ministre, du gangster au magistrat, du poète maudit au lauréat du prix Goncourt. Et parfois de nouer des relations, de cultiver des amitiés avec des personnages a priori exclus de notre champ social, de notre sphère familière.
Parmi ces personnages, il en est un particulièrement attachant, qui vient, enfin, de sortir le livre qu’il portait depuis des années : Georges Courtois. Pour mémoire, Georges est le malfaiteur, ainsi qu’il se qualifie lui-même, qui défraya la chronique il y a trente ans en prenant en otage la Cour d’assises de Nantes durant deux jours devant une France médusée.

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Aux marches du palais, Georges Courtois, Attila, 20€

Jojo a passé près de quarante ans en prison (il a évidemment payé très cher cet affront inédit à la justice) sans pour autant avoir jamais versé une goutte de sang. Un gangster à l’ancienne, chaleureux, intelligent, lettré, drôle. Dur à cuire aussi, et pas toujours facile. Un gamin des classes populaires, qui s’est très tôt embarqué sur le chemin de la délinquance et qui n’en est jamais sorti. Mais un homme debout, qui a toujours refusé la télévision dans sa cellule, et qui a terminé sa dernière peine comme écrivain public au service de ses codétenus.
Je n’ai pas encore lu « Aux marches du palais ». Georges passe cette semaine en apporter un exemplaire pour la maisonnée. Mais j’ai feuilleté les deux exemplaires acquis pour offrir, et j’y ai retrouvé sa belle écriture classique, sa maîtrise du passé simple et son sens de la formule. Il est vrai que je connais une bonne partie de son histoire, qu’il a volontiers racontée aux garçons lors des quelques permissions qu’il a passées à la maison alors qu’il achevait sa peine au pénitencier de Saint-Marin-de-Ré. La mort de son père, le premier vélo volé, les maisons de corrections, et puis surtout cette ambiance dans les prisons de France et de Navarre dont il est probablement l’un des meilleurs connaisseurs.
Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas de faire ici l’apologie du crime. Ou même de le justifier. Chacun son truc, ce n’est pas le mien. Mais Georges a payé, et cher payé sa dette à la société, sans doute en raison de l’arrogance dont il faisait preuve dans les prétoires. Il est aujourd’hui retraité, comme il dit, et le récit de ce parcours, cette expérience incroyable, de l’autre côté des barreaux a évidemment des choses à nous dire sur la société comme elle va.
La prison reste l’un des étonnants archaïsmes des sociétés démocratiques. Une réponse puérile et toxique aux questions que posent les problèmes d’irrespect des lois, d’insertion, de violence. On le constate aujourd’hui à nos dépends avec certains islamistes qui confortent leurs convictions « au placard », mais nous n’avons pas encore inventé de système plus intelligent semble-t-il. Qu’il faille écarter un temps les « malfaiteurs » de quelque bois qu’ils soient, cela se conçoit, mais que l’on en soit resté au stade de la punition bête, méchante et dans la plupart des cas contre-productive, peut laisser dubitatif. C’est mon cas.
Quoi qu’il en soit, voici une belle occasion de regarder les choses de l’intérieur, de mieux comprendre les mécanismes qui conduisent à la délinquance et les effets qui l’entretiennent. Le tout servi avec l’élégance d’un amateur de littérature, l’ironie d’un anarchiste revendiqué, qui a un temps rêvé de passer une licence de lettres en prison, mais qui n’a pas pu faire sauter les verrous et les préjugés qui l’en ont privé.

La machine à fabriquer de la frustration

Les politiques se grattent la tête, les journalistes se perdent en conjectures : et si l’explication de la montée du FN nous crevait les yeux, tout simplement ? Si elle était tout bonnement installée dans le salon. Une réflexion du philosophe Bernard Stiegler*, conforte l’intuition qui me chatouille sur le sujet.

consumerismExpliquons-nous. L’autre soir, j’ai tenté de regarder un film à la télévision. Evènement assez rare. Escapade au grenier, où est relégué le poste, appel aux garçons pour mettre l’engin en route, réglage sur la chaine convoitée. Et d’entrée une volée de spots publicitaires en pleine face, insérés dans un labyrinthe de bandes annonces pour des programmes, des films, des rendez-vous. Ensuite nouvel écran de pub. Et au milieu, un programme famélique, mal doublé, entrelardé de nouvelles pubs.

Bref, cet engin diabolique n’est rien d’autre qu’une machine à créer artificiellement du désir. Ce n’est certes pas une information, Mais si on réfléchit deux secondes, c’est aussi et surtout une machine à créer de la frustration, parce que personne ne peut humainement répondre à toutes ces sollicitations. On n’ose imaginer ce qu’ingurgite chaque jour une maisonnée française qui regarde la télévision plus de trois heures en moyenne (désolé de rappeler cette cruelle donnée).

Cette fabrique de frustration est un moteur infernal. Ce peut être extrêmement toxique. On ne peut jamais avoir tout mieux que son voisin, et  ça peut vite tourner à l’enfer. On devient envieux, jaloux et pour finir intolérant (la rumeur du supermarché et de la discothèque dans le camp de réfugiés de Calais est assez édifiante). * Stiegler le dit autrement (et beaucoup mieux) mais cela revient au même : « le consumérisme, [qui] a produit une insolvabilité généralisée et dégradé les consommateurs sur les plans physique et psychique. »

Il est étonnant qu’aucun parti politique, pas même les écolos (ne) se soit sérieusement penché sur la question. Chacun se lamente volontiers des conséquences d’une telle aliénation, mais jamais ou rarement de ses causes. Ce n’est pourtant pas très compliqué. La gauche a beau agiter la culture sur tous les modes, elle ne peut nier que la véritable culture populaire reste la télévision. Seules 10 à 15% de la population fréquente les salles de spectacle, les théâtres, les musées, ouvre un livre tout simplement.

On me dira que j’enfonce ici une porte ouverte depuis bien longtemps. Certes, mais il peut être parfois utile de rappeler des choses élémentaires plutôt que de s’embarquer dans des analyses fumeuses. Et de recommander quelques fondamentaux comme l’excellent « Divin marché » de Dany-Robert Dufour, qui décortique cette mécanique de la création artificielle de nouveaux désir… et de nouvelles frustrations.

Un hiver avec Compagnon

Je viens d’achever “Un été avec Baudelaire” d’Antoine Compagnon, attrapé au vol cet été sur l’étal d’une jolie librairie de L’Isle-sur-la-Sorgue. Il semble que la série demandée à France Inter au professeur du Collège de France soit achevée. C’est bien, cela aurait pu finir par faire système.

un été avecCette ravissante petite collection – Montaigne, Proust et Baudelaire – n’en constitue pas moins une précieuse introduction à trois monuments de la littérature française. Et en refermant le Baudelaire, je me suis pris à penser que l’ensemble ferait un parfait cadeau pour les lecteurs, notamment les ados, qui sont effrayés par ces monuments de la littérature française (surtout Proust et Montaigne).

Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, réussit un bel exploit à travers ces trois recueils de chroniques : approcher les oeuvres sous une multitude d’angles en s’adressant à un large public avec le niveau d’exigence qui est le sien. Il ne s’agit pas d’ouvrages de vulgarisation mais d’approches thématiques, le plus souvent inédites, toujours nourries par des citations, remettant l’oeuvre et l’auteur dans leur contexte historique, social, et bien sûr littéraire.

La conversation selon Montaigne, l’éreintage chez Baudelaire ou l’amour chez Proust, autant de chroniques qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres, mais qui donnent envie de poursuivre le chemin.  Proust  fait l’objet d’une “recherche” plus fouillée qui fait appel à une pléiade de spécialistes. C’est d’ailleurs l’ouvrage le plus copieux.

On me permettra ici un clin d’oeil à Pascale, qui m’avait sauvé la vie lors de rencontres littéraires au cours desquelles nous recevions Antoine Compagnon et qui m’avait offert un précieux décryptage des Antimodernes, l’ouvrage pour lequel il était invité. C’est un garçon charmant, pas du tout imbu de sa personne, avec lequel nous avions passé un moment délicieux. Comme quoi la notoriété n’est pas toujours synonyme de suffisance.