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Rwanda : la guerre qui ne dit pas son nom

Sorte de Fabrice à Waterloo, il se trouve que j’arpentais l’Afrique des grands lacs en novembre 1991, au début de la crise Rwandaise, avec l’intention de poser mon sac sur les bords du lac Kivu. Visa refusé à Bujumbura, la capitale du Burundi voisin, j’ai dû me résoudre à survoler Kigali pour filer directement sur Entebbe, en Ouganda.

homme blancJe n’entends, depuis lors, jamais sans émotion évoquer le génocide qui s’est produit trois ans plus tard dans ce pays longtemps réputé pour être une région bénie des dieux. Et si l’heure est aujourd’hui à la Mémoire, il faudra sans doute encore un peu de temps pour que l’Histoire fasse la part des choses et permette d’établir les responsabilités dans cet effroyable déchaînement de violence. Trop d’acteurs sont encore en scène, de part et d’autre, à commencer par Agathe Habyarimana, la veuve du président assassiné, toujours réfugiée en France, et Paul Kagame, l’actuel président du pays. Trop d’intérêts inavouables sont encore en jeu.

Quelques éléments de contexte ne sont toutefois pas superflus, qui permettent à tout le moins de replacer ce drame dans son histoire et sa géographie. Et on sait à quel point Mitterrand, en particulier sur la fin de son deuxième mandat était obnubilé par l’Histoire.

Le Rwanda et le Burundi, issus du démantèlement d’une colonie allemande à la fin de la première guerre mondiale, ont longtemps été placés sous protectorat belge et étaient situés à la charnière du monde francophone et anglophone (entre le Congo Belge, aujourd’hui la RDC, francophone, et l’Ouganda anglophone). En 1990, le Rwanda et le Burundi étaient en quelque sorte des postes avancés de la sphère d’influence française en Afrique de l’Est, qui bénéficiaient d’une monnaie convertible en francs.

Mitterrand, qui connaissait bien son Histoire, avait en mémoire la crise de Fachoba, en 1898, qui, au moment du partage de l’Afrique, avait privé les Français de leur grand rêve – relier la côte occidentale à la côte orientale du continent – au profit des Anglais, lesquels souhaitaient, de leur côté tracer une verticale reliant l’Egypte à l’Afrique du Sud. Sa lecture du conflit Rwandais était une lecture géopolitique. Si le FPR, venu d’Ouganda, prenait le pouvoir à Kigali, le Rwanda allait, de son point de vue, inévitablement basculer dans la sphère anglophone, ce qui s’est d’ailleurs produit.

Ceci explique sans doute en partie l’aveuglement du vieux Président, qui n’a pas su ou voulu voir la préparation des événements du printemps 1994, même si, il est utile de la rappeler, l’armée française n’était plus présente es qualité au Rwanda au moments des faits puisqu’elle avait quitté les lieux en décembre 1993.

Une autre donnée est, me semble-t-il, à prendre en compte dans la lecture de ces événements tragiques : le contrôle des richesses naturelles de l’Est du Congo. Cette région est l’objet de convoitises de toutes les grandes compagnies occidentales. C’est en effet l’une des régions du monde les plus riches en métaux précieux et en terres rares. Il ne fait plus guère de doute que les rebelles qui contrôlent aujourd’hui cette région sont armés par le Rwanda de Kagame, qui tire là l’essentiel de son revenu.

Il est extrêmement compliqué de faire la part des responsabilités dans ce jeu à multiples acteurs et plusieurs échelles, où les grandes puissances jouent leur partition, en premier lieu dans le champ économique, continuant à ponctionner allègrement les richesses du sous-sol Africain. Mais on le verra dans les années qui viennent, l’enjeu linguistique n’est pas marginal pour les occidentaux sur un continent en pleine explosion démographique. Rappelons que la seconde ville francophone du monde est désormais… Kinshasa.  Et la lutte d’influence entre l’anglais et le français semble reprendre le la vigueur en Afrique, comme en témoigne l’étonnante étude publiée le mois dernier à l’occasion du sommet de la francophonie.

Illustration : L’homme blanc, éditions Joca Seria. Récit de voyage en Afrique de l’Est.

place au storytelling

« Il ne prend pas la lumière, il n’a pas de voix, pas de présence physique ». Jean-Marc Ayrault aurait fait un mauvais comédien. Mais feu le maire de Nantes n’imaginait sans doute pas que ces défauts pouvaient être rédhibitoires pour mener à bien un projet politique. Il s’est trompé.

La société du spectacle exige désormais des personnages publics qu’ils soient avant tout des artistes. Son successeur affiche de ce point de vue de bien meilleures dispositions : une voix de stentor, une expression claire une belle présence physique. Il sera, sans doute aucun, bien meilleur au micro et sur les écrans.

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Pour autant, il est possible que cela ne suffise pas. Pris dans la même tenaille que son prédécesseur, il va lui falloir jouer de tous ses talents infliger en douceur au bon peuple la purge à laquelle il risque fort de ne pas échapper.

Il est possible que Manuel Valls, plus direct, soit moins enclin à pratiquer le double langage qui aura marqué ce début de quinquennat, double langage qu’Ayrault semble avoir adopté sous l’amicale pression de son patron « il ne faut pas effrayer le petit peuple ». Avec le résultat que l’on sait.

Non, Valls va devoir avoir recours au storytelling, qui a fait défaut à Ayrault. Cette technique de communication qui consiste à mettre en récit son action en lui donnant une structure narrative, à toucher le cœur pour atteindre le cerveau. Nous avons tous besoin qu’on nous raconte des histoires. Et nous sommes prêts à affronter des difficultés, des drames même, pourvu qu’ils s’inscrivent dans une belle histoire.

La réussite de Manuel n’est donc pas liée à un quelconque programme politique – ses marges de manœuvres sont, de fait, aussi faibles que celles d’Ayrault – mais elle est, en quelque sorte, conditionnée par ses talents artistiques. Comment construire un récit, sur une durée somme toute assez courte, qui fasse la part du sang et des larmes tout en promettant le bonheur.

Voilà qui va être intéressant à observer. Il est vraisemblable que la dramaturgie sera mieux étudiée. Et que le personnage va s’employer à ne pas se laisser dicter le tempo par une critique aux aguets permanents qui aura, cette fois, affaire à plus forte partie. Même si, sur le fond, les choses ne risquent guère de changer. Nous sommes vraiment de petites choses.

Photo : Paris-Match

Hewlet Packard N°5

Les images frappantes sont parfois utiles pour prendre la mesure de certaines réalités. Celle que propose Dimanche Ouest-France est particulièrement évocatrice : le prix de de l’encre pour imprimante HP (150 € les 10 ml) est supérieur à celui du parfum Chanel N°5 (110 € les 10 ml).

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Nul besoin d’être grand spécialiste pour se rendre compte  que les fabricants d’imprimantes ont mis au point ces dernières années une stratégie diabolique pour faire prospérer leur business en s’appuyant sur la vente de consommables. Chacun a pu constater que la baisse continue du prix des machines correspondait à une hausse du tarif des cartouches. A tel point que certaines imprimantes sont aujourd’hui à peine plus chères que les recharges !

C’est même plus malin que ça. Au terme d’une recherche rapide, on tombe sur une enquêtre du Guardian qui met à jour une pratique encore plus perverse : entre le début des années 2000 et nos jours, la quantité de liquide présent dans les cartouches a été divisé par 3 ou 4 suivant les marques. Ceci alors que l’emballage est de la même taille. Autre technique machiavélique  : les imprimantes mentent sur le niveau d’encre qui reste utile et bloquent unilatéralement l’impression au-dessous d’un certain seuil, ainsi que le révèle une enquête publiée récemment par Rue 89.

Il fut un temps où l’on trouvait sur internet des kits de remplissage de cartouches composés d’une seringue et d’une bouteille d’encre noire qui permettait de contourner ce racket organisé. C’est de plus en plus difficile. D’autant que désormais les têtes des cartouches ont gagné en… fragilité. Restent, il est vrai, les boutiques qui proposent de recharger les cartouches usagées. Mais ces commerçants avisés sont peu à peu entrés dans la ronde en alignant progressivement leurs prix sur celui des grandes marques.

Un adolescent américain, cité par Ouest-France, a évalué à 370 millions de dollars l’économie que ferait l’administration de son pays en adoptant le Garamond, une police de caractère moins gourmande en encre que le Times new roman, pour ses documents officiels. L’idée n’est pas idiote. Mais l’administration pourrait peut-être, en premier lieu, aller jeter un œil du côté des fabricants. Il ne serait pas surprenant de découvrir un jour que cette escroquerie à grande échelle soit le résultat d’une entente amicale entre gens de bonne compagnie – défenseurs par ailleurs de la loi du marché et de la libre concurrence – qui auraient trouvé là une confortable et transparente rente de situation.

En anglais dans le texte

Reçu vendredi la traduction anglaise de l’ouvrage sur les “industries culturelles et créatives” sur lequel je planche depuis le début de l’hiver. Voici un extrait de l’introduction, qui pose justement la question du vocabulaire,  What do « cultural and creative industries » cover exactly? manière de saluer le travail de ce traducteur (ou de cette traductrice) que je ne connais pas, et qui s’est sorti avec une grande habileté des difficultés que pouvaient représenter ce texte. Incroyable, je comprends tout !

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A silent revolution has taken place over the last ten years or so, out of the limelight, in the corridors of industrial wastelands, under unlikely hangars and in the obscure offices of passionate researchers. Artists and engineers, designers and architects, students and hobbyists explore, experiment and above all share their finds and discoveries against the backdrop of technical change and an uninhibited relationship to innovation. For a long time, this discreet fermentation and joyous effervescence were looked upon with an amused or even condescending eye by the economic sphere. Serious people, who build cars or planes, who generate employment and participate in collective prosperity, found it hard to imagine that these likeable performers could, one day, play a leading role in the development of economic activity. Admittedly, they applauded the remarkable success of certain American companies, which, from nowhere, managed to dominate the world market for new technologies in only a few years. Companies who had managed to combine scientific research, design and brainstorming for new uses and industrial applications. They knew the film production industry model, with its cluster logic in Hollywood, that digital pioneers reproduced to create Silicon Valley, but the good old French rationality that has separated training, techniques and industrial production for two centuries, struggled to adhere to this concept. The blooming of technology parks, at the end of the 20th century, reflected a logic based solely on technical efficiency. An engineer is an engineer, a researcher a researcher and an artist an artist. Only maybe architects and designers provide a tenuous link between the aesthetic and technical worlds. And it’s surely not a coincidence that they play a pivotal role today in the quiet revolution which is discreetly spreading in certain French cities.

 What do « cultural and creative industries » cover exactly? It is an expression from the English- speaking world that irks French artists. How can you put together two terms as contradictory as industry and culture? Culture in its classical sense is associated with a unique piece. A work of art in the strict sense – a painting, a sculpture – is, by definition, singular and original. Admittedly, but whilst a literary work, a musical piece or a photograph is singular, the edition of this work and its reproduction in thousands of copies come from an industry. It is the same thing for cinema, which Americans had no qualms from the start about calling an industry, and by extension all audiovisual production. Video games naturally follow the same logic. At the same time original works – requiring the talents of creators and graphic artists – and technological objects, video games were from the start considered as an industry – one which is booming, and employs nearly 25,000 people in France.

However, do performing arts, art handicrafts and intellectual production fall within the scope of industries? No, at first glance, and it would seem more adapted to choose a more open expression, to cover the scope of creation and creative activities. The question was raised for the edition of this first « observatory of the cultural and creative sectors » in the Nantes/Saint-Nazaire metropolis. But choosing a vaguer, less explicit expression leads to a double problem : that of intuitive understanding and especially that of comparison with other creative basins. A common language is a prerequisite to understand the phenomenon and share experiences. Although we will see in the study presentation on creative sectors, that the criteria for selection to Cultural and Creative Industries vary depending on national and local approaches. To decide, we need to go back to etymology and ask the uncontested authority in France : Le Petit Robert dictionary. What does it tell us? : Industry : 1 – Skill for doing something = art. 2 – Skill = ingenuity, invention, know-how.  

Illustration : Blockhaus Y10, île de Nantes, graphi creatis.

Lord Jim

La fiction est, on le sait, beaucoup moins inventive que la réalité. Et il ne fait guère de doute que le mystère du Boeing disparu servira de trame, le moment venu, à quelque roman à succès ou à quelque production hollywoodienne.

lord jimMais si la réalité offre souvent une généreuse matière première à la fiction, la littérature et le cinéma ont une force que n’aura jamais l’enquête la plus fouillée, le procès le plus rigoureux : celle d’entrer dans la peau de personnages plongés dans des situations invraisemblables, et de proposer une lecture de leurs comportements lorsqu’ils sont confrontés à des conditions extrêmes.

C’est le cas de Lord Jim de Joseph Conrad, roman inspiré d’un fait divers d’une envergure comparable à celui du Boeing disparu : l’abandon par son équipage, en plein océan, d’un vapeur rempli de huit cents pèlerins chinois à l’approche d’un ouragan. Lord Jim, commandant en second du navire, se retrouve sans l’avoir vraiment voulu dans la chaloupe des officiers qui abandonnent les passagers à une mort certaine. Mi-victime, mi-complice, il n’en assume pas moins au cours de son procès, la responsabilité de ses actes, alors que ses pleutres acolytes se défilent ou sombrent dans la folie.

Jim va ensuite tenter d’expier cet acte impardonnable en subissant l’exil sur les côtes malaises, à l’abri du monde, au service entier d’une population oubliée. Mais la rémission d’un pêché originel de cette nature est-elle possible ? La mort n’est-elle pas préférable ? Tout l’art de Conrad tient dans la lecture de cette bataille intérieure qui se livre chez Lord Jim. Mais cette lecture n’est pas psychologisante, n’est pas empathique, elle est froide, plutôt proposée de l’extérieur, dans la tradition anglo-saxone.

C’est un roman complexe, un savant tissage, dont les motifs n’apparaissent que très progressivement, au fil d’un récit, il faut en convenir, assez tortueux. Cela n’en reste pas moins un chef d’œuvre de la littérature, qui résonne étrangement avec l’actualité, à l’heure où l’on fouille l’histoire des pilotes et des passagers d’un avion disparu pour tenter de comprendre l’incompréhensible.

La Pérouse, le loser magnifique

La Pérouse est victime, un peu comme La Palice, d’une formule dont il n’a pas eu connaissance mais qui colle à sa mémoire comme le scotch du capitaine Haddock. « A-t-on des nouvelles de monsieur de La Pérouse » aurait demandé Louis XVI avant de monter sur l’échafaud. Cette question a suffi à classer l’un des plus grands explorateurs du XVIIIe parmi les navigateurs infréquentables, lui qui fut paradoxalement le plus attachant, les plus pacifique et le plus éclairé des découvreurs français sur les mers du globe.

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Il faut dire que l’expédition La Pérouse n’était pas destinée à frapper les mémoires. Nulle conquête à son programme. Le navigateur, à la tête d’une flottille de deux vaisseaux marchands transformés à Brest en frégates – La Boussole et l’Astrolabe – avait pour mission de remplir les blancs sur la planisphère, d’en préciser les contours. Accompagné d’une bordée de scientifiques – astronomes, botanistes, naturalistes, minéralogistes, physiciens, et même un mathématicien – il avait pour programme de faire progresser la connaissance dans un maximum de disciplines. Durant trois années, au cours desquelles il prendra un soin maniaque de la santé de son équipage, La Pérouse explore les côtes les plus ingrates du globe, Alaska, Kamtchatka, îles volcaniques du Pacifique, dans le but de dresser des cartes fiables pour les navigateurs et d’affûter la précision des instruments de mesure.

La Pérouse ne découvre aucune terre majeure. Il refuse même de planter le drapeau français sur certaines îles inconnues, à l’image de l’île Mowée, ce dont il s’explique de façon touchante dans son journal. « Les philosophes doivent gémir sans doute de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante-mille de leurs semblables ; que, sans respect pour leurs droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres. Ces peuples ont heureusement été connus à une époque où la religion ne servait plus de prétexte à la violence et à la cupidité. Les navigateurs modernes n’ont pour objet, en décrivant les mœurs des peuples nouveaux, que de compléter l’histoire de l’homme ; leur navigation doit achever la reconnaissance du globe ; et les lumières qu’ils cherchent à répandre ont pour unique but de rendre plus heureux les insulaires qu’ils visitent, et d’augmenter leurs moyens de subsistance. »

Son  second, Langle, commandant de l’Astrolabe, sera victime aux îles Samoa de la philosophie de l’expédition, qui prônait le respect absolu des “naturels”, massacré sur une plage avec douze membres de l’expédition alors qu’il descendait chercher de l’eau en chaloupe. La Pérouse, s’il a lu Rousseau, n’est pourtant jamais dupe. Et prend ses distances avec le mythe du « bon sauvage » tout restant attentif à ne jamais utiliser la force. Il refuse ainsi se venger lorsque Langle est assassiné.

Au terme de ce tour du monde qui devait durer quatre ans, l’expédition La Pérouse est engloutie par un ouragan aux abords de l’île Vanikoro, près de la Nouvelle-Guinée. La Révolution ne daignera que très tard, trop tard, partir à la recherche de cet envoyé du roi, et les traces du naufrage ne seront découvertes qu’en 1828, après la mort des derniers survivants. « Le voyage autour du monde », dont l’essentiel nous est parvenu à cheval, par Barthélémy de Lesseps (l’oncle de Ferdinand), débarqué lors d’une escale en Sibérie orientale, est un peu fastidieux à lire, en raison des nombreuses notations scientifiques qui le scandent, compréhensibles par les seuls navigateurs. Cela n’en reste pas moins un document précieux et édifiant sous de nombreuses coutures, comme la critique du colonialisme espagnol aux Philippines ou le regard porté sur les mœurs des « naturels » croisés ici ou là, la condition de la femme, de l’Alaska à la Terre de Feu.

Illustration : l’expédition La Pérouse sur les côtes de l’Alaska (musée La Pérouse, Albi).

et Dieu créa Gotlib

« Qui a dérangé les cinq tonnes de bois qui étaient dans la cour ? » est une accusation rituelle à la maison lorsque l’on veut calomnier un enfant. La Rubrique-à-brac une bande dessinée que l’on suce dès le berceau et tout le monde connait par cœur les dialogues du petit poucet de Gotlib. L’état pitoyable de la collection témoigne, au besoin, du commerce qui en est fait.

hamsterGotlib nous revient ces jours-ci dans un hors-série Pilote-Fluide et une exposition au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Les éditeurs, le public, les médias n’arrêtent pas de faire leurs adieux à ce grand maître de la bande dessinée, qui a pourtant rangé ses pinceaux il y a trente ans. Gotlib, quatre-vingt printemps, confesse que ça le fatigue un peu, mais il fait avec. Son interview est parfaite.

Pas de révélation majeure dans ce hors-série, mais quelques belles reproductions, notamment la pochette de Pervers Pepper Lonely Hearts club band. Et puis la dernière planche complète, qui date de 1986 : La Genèse. « Puis Dieu créa la peau de banane et il vit que la peau de banane était bonne. Il y eut un soir, il y eut un matin. »

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Appris, en fouinant, que Marcel Gotlieb l’avait échappé belle pendant la guerre, juif hongrois qu’il était. Ce type a une histoire, un parcours complètement fous. C’est sans doute de ce parcours de miraculé qu’il a tiré l’incroyable liberté qui est la sienne. Gotlib a porté le jeu entre le texte et le dessin sur des cimes jusqu’alors inexplorées et dessalé toute une génération de dessinateurs, au nombre desquels Edika, Binet ou Larcenet.

burpMon héros personnel est le professeur Burp et ses présentations naturalistes : le pluvian, dentiste du crocodile, le corbeau qui parle, le putois… Les fables de La Fontaine aussi sont des morceaux d’anthologie, avec ses morales revues et corrigées : le savetier qui place son argent chez le financier ou le loup végétarien, martyrisé par l’agneau, qui finit par manger son psychanalyste.

Bref, Gotlib n’est pas une option dans une bibliothèque, c’est une évidence. Un signe de bienvenue, une preuve d’humanité. Une maison où il y a une Rubrique-à-brac ne peut être tout à fait mauvaise.

 

de l’indignation sélective

Le rapprochement est peut-être brutal, choquant, mais il est mathématiquement correct : le million d’euros* de dégâts causé samedi aux services publics nantais aurait permis de servir un million de repas aux réfugiés centrafricains qui errent en ce moment sur les routes et dans les camps de toile du pays.

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Alors que les journaux, les réseaux sociaux débordent d’accusations, d’invectives, pour pointer les responsabilités de ce dérapage ridicule et imbécile, des populations crèvent allégrement sur les routes et dans les camps, chassés par une redoutable guerre civile.

Il se trouve qu’un de mes fils vit et travaille actuellement dans ce chaudron africain et passe ses journées et ses nuits à tenter de trouver des solutions pour les milliers de réfugiés qui convergent vers la frontière camerounaise. Essayez de lui parler de Notre-Dame-des-Landes, pour voir.

L’humanitaire n’est certes pas la panacée, mais bon sang les causes un peu sérieuses, un peu épaisses, ne manquent pas pour les jeunes gens qui veulent changer le monde. Il faut sortir un peu, plutôt que de casser le tramway de grand-maman, qui n’en peut mais. Cette focalisation aveugle de la révolte me fait penser aux ados des banlieues qui brûlent les voitures de leurs voisins au pied de leur immeuble.

Nul doute que ce billet aura moins de succès que le précédent, qui a fait exploser la fréquentation de cet atelier. Peu importe, s’il invite trois opposants égarés ici, exaltés par la lutte contre l’implantation d’un parking pour avions dans un pré, à réfléchir deux secondes. Mais j’en doute fort. Le monde est une représentation, et chacun choisit celle qui l’arrange, désigne ses bons et ses méchants. Il n’est pourtant pas interdit de prendre un peu de recul et de s’interroger sur la hiérarchie de ses indignations.

* dernière estimation en date

Illustration : camp de réfugiés en Centrafrique, droits inconnus. 

La langue est une arme de guerre*

Mexico-facts-Montezuma-II1« L’histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne » par Bernal Diaz del Castillo est sans doute l’un des témoignages historiques les plus précieux et les plus fous qu’il nous soit donné de consulter**. Ce récit de la conquête de Mexico, l’une des plus grandes villes du monde en 1520, par quatre-cents espagnols hallucinés, ce choc frontal entre deux civilisations inconnues l’une à l’autre, par l’un de ses acteurs, est à la fois un document poignant et une mine d’informations sur une civilisation disparue.

Nous ne reviendrons pas ici sur la thèse publiée par un chercheur français l’an dernier, *** assurant que ce récit a été écrit par Hernan Cortès lui-même, ce n’est pas l’objet de cette chronique. Non, c’est une dimension peu explorée qui nous intéresse ici. Dans l’édition que j’ai pu récupérer (Club des libraires de France, 1959), décevante au demeurant en ce qu’elle ne donne pas le texte dans son intégralité, il est un aspect de ce choc des cultures relevé par le traducteur, Dominique Aubier, dans sa préface, qui donne à penser :

« Deux langues sont en présence et vont se faire une guerre insoupçonnée. Elles ne possèdent ni la même distribution harmonique, et donc pas la même vitesse, pas la même perméabilité aux choses étrangères, ni la même adhérence au réel. Le castillan est bref, bisyllabique, direct. Il ne s’embarrasse pas du discours. Il a le don de percer la vérité. Il colle au réel. Il procède par vitesse et coup de sonde. Il possède l’éclair et la foudre, pratique l’illumination. La décision et l’action lui conviennent. Elle y entraîne. Ses démarches grammaticales et logiques décrivent une sorte de réalisme naturiste, d’une extrême efficacité sur des hommes simples.

mexique

La nahualt (langue des Aztèques) occupe l’attention par un vocabulaire luxueusement riche en syllabes, où la longueur du mot semble décrire le système mental de coagulation d’images qui se contaminent entre elles. Les mots lancent en effet de longs circuits de sens passionnels qui se réfèrent à des symboles religieux eux-mêmes en métamorphose (…) L’appartenance du vocabulaire à la vision légendaire et sacrée n’autorise pas la liberté, ni le regard direct et concret sur les choses. Le monde, pour un Mexicain, est d’abord une apparence légendaire. Sacrée elle aussi, la langue n’a aucun pouvoir dialectique.

Ainsi deux idiomes s’affrontent, mais ne se répondent pas. Quand les Espagnols demandent en désignant un village sur la côte ; « Quel est ce village ? » et que les Indiens inquiets, désireux de comprendre, disent à haute voix « Qu’est-ce qu’ils demandent ? », les Espagnols acceptent le son indien de “qu’est-ce qu’ils demandent” pour le nom du village. Les Espagnols ne cherchent pas à comprendre mais à nommer. (…) Le heurt entre ces deux structures mentales se fait dans les plaines et les montagnes de l’actuel Mexique comme à l’état pur. Et c’est presque une expérience de laboratoire qui se réalise en terrain neuf, en cours de découverte. »

J’ai un peu taillé dans le texte, mais le sens est là. Deux structures mentales, deux représentations du monde, deux attitudes face à l’inconnu, deux langues. Impossible de faire la part entre l’univers mental et la langue, puisque la langue est l’expression de cette structure mentale. Mais cela donne quand même à penser. Nous sommes autant les maîtres que les esclaves de notre propre langue.

*Mis à jour le 19 février, **L’édition courante est intitulée “La conquête du Mexique”, Babel, Actes Sud, *** thèse remarquable, voir les commentaires.

Illustrations : Montezuma, l’empereur Aztèque, itinéraire de Cortès. 

Les sous-doués de la presse parisienne

L’arrogance de la presse parisienne, dont certains éminents représentants ont dû être remis à leur place par le service d’ordre de la Maison blanche lors du récent voyage de François Hollande, n’a d’égale que son incapacité à affronter la crise qui la secoue. Baisse inexorable du lectorat, effondrement des ventes, inaptitude à gérer le passage au numérique, comme le relève l’ami Eric Chalmel… La solution trouvée est une surenchère dans la caricature, l’aboiement systématique et l’exploration de la vie privée des personnages publics, tout en appelant au secours le Pouvoir pour boucher les trous béants de sa trésorerie.

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Son incapacité à se pencher sur les questions de fond, bien illustrée par le traitement des municipales, pour lesquelles Paris n’a pas encore découvert que les enjeux n’étaient plus communaux mais métropolitains, devient de plus en plus embarrassante pour ces braves donneurs de leçons. Marseille c’est la mafia, Nantes un aéroport, Toulouse, du cassoulet à la viande de cheval… N’en jetez plus. Les médias audiovisuels ne sont pas en reste. Même France-Inter devient inaudible le matin, engoncé dans la suffisance de ses éditorialistes, l’agressivité systématique de ses interviewers, qui coupent la parole en permanence à leurs invités ne laissant jamais une réponse se déployer.

 Du coup les politiques se réfugient dans la langue de bois, ne fonctionnent plus que par petites phrases, et le débat s’appauvrit chaque jour un peu plus. J’ai décliné l’invitation à participer aux dossiers que prépare Le Point sur les municipales, dont les angles sont, de mémoire : les abus de pouvoirs des maires et leurs réalisations pharaoniques. On n’est pas loin du « tous pourris », tous bons à jeter. Voilà qui va relever le niveau du débat démocratique. Sans doute cela va-t-il booster les ventes artificiellement à court terme, mais il est vraisemblable que le calcul ne sera pas payant sur la durée. C’est presque triste à dire, mais seule la presse économique, pour laquelle j’ai travaillé pendant huit ans, respecte la province, s’intéresse aux aspects concrets de la vie hors du périphérique, à ce qui fait le pays. Ne parlons évidemment pas de la culture, chasse gardée d’un cénacle de chroniqueurs parisiens. En province d’ailleurs « la création » n’existe pas. On rôde un spectacle à Rennes ou à Lyon. On le « crée » à Paris, même s’il a été déjà été joué cent fois.

Basta. Il est possible que je brûle mes vaisseaux en publiant une telle humeur. Si quelque chef zélé du Point tombe dessus, ma collaboration à ce grand magazine pourrait faire long feu. Mais pour tout dire, je m’en moque un peu. Ce sont eux qui sont venus me chercher il y a un peu plus de dix ans. La vie est ailleurs désormais, et la presse se réinvente autrement. Amen.