Archives de catégorie : Chroniques

Cabinets de lecture

“Mais revenons aux cabinets, qui est le mot français que l’on emploie, pour une raison qui m’échappe, toujours au pluriel. Certains de mes lecteurs se souviendront peut-être d’un passage dans lequel je rapporte de tendres souvenirs de France et où je parle d’une visite rapide aux cabinets et de la vue absolument inattendue de Paris que j’ai eue de la fenêtre de cette pièce minuscule. Est-ce que ce ne serait pas séduisant pensant certaines gens, de construire sa maison de telle façon que l’on ait du siège des cabinets lui-même vue sur un fantastique panorama ? A mon avis, la vue que l’on a du siège des cabinets n’a pas la moindre importance. Si, lorsque vous allez aux cabinets vous devez emmener autre chose que vous-même, autre chose que votre besoin vital d’éliminer et de nettoyer votre organisme, alors peut-être une vue merveilleuse ou fantastique constitue-t-elle pour vous un desideratum. En ce cas, vous pouvez aussi bien installer une bibliothèque, suspendre des tableaux, et on peut aussi bien s’asseoir dans « la salle de bains » et méditer. Si c’est nécessaire édifiez tout votre monde autour du petit coin. Que le reste de la maison reste subordonné au siège de cette importante fonction. Mettez au monde une race qui, hautement consciente de l’art de l’élimination, se fera un devoir d’éliminer tout ce qui est laid, inutile, mauvais, et nuisible dans la vie quotidienne. Faites cela et vous élèverez les cabinets au niveau d’un paradis. (…)

lire aux cabs

Le vieil adage dit : « Gardez vos intestins ouverts » et faites confiance au Seigneur ! » Il n’est pas sans sagesse. En gros, cela veut dire que si vous gardez votre organisme libre de tout poison, vous pourrez garder l’esprit libre et clair, ouvert et prêt à tout recevoir ; vous cesserez de vous préoccuper de problèmes qui ne vous concernent pas – tels la façon dont l’univers devrait être gouverné, par exemple – et vous ferez ce qu’il y a à faire en paix et tranquillement.”

Henry Miller, Lire aux cabinets, trad Jean Rosenthal, éditions Allia. Photo : Inghe Solheim

Les racines de la ville

Peut-être faut-il avoir traversé des régions, des villes, sans eau, sans électricité, sans gaz naturellement, pour garder présent à l’esprit le confort dans lequel nous vivons, le niveau de dépendance qui est le nôtre à l’égard de la technique. On n’est certes pas obligé de s’émerveiller du fait que la lumière s’allume chaque fois que l’on presse un bouton –encore que – mais il est assez surprenant de constater que nous sommes, pour la plupart, à la fois dépourvus d’un minimum de culture technique et d’une naïveté confondante au regard des services que nous rend cette technique.

paris

Jean-Marc Jancovici, scientifique iconoclaste, évalue à l’équivalent du travail de 600 esclaves les moyens énergétiques dont dispose un Occidental en ce début de XXIème siècle. C’est peut-être un peu exagéré, et il n’est pas question ici d’énergie, mais il est quand même étonnant que nous ne soyons pas un peu plus lucides quant à notre condition. Ne parlons pas de notre tendance à grogner lorsque google ne répond pas en un quart de seconde à une requête qui aurait paru insensée il y a seulement dix ans, alors que cette requête a peut-être fait trois fois le tour du monde.

L’un des exemples qui me frappe à chaque fois lorsque j’ai, comme journaliste, à me pencher sur les questions d’urbanisme est la construction de la ville sous la ville. Nous le savons vaguement, pour avoir pesté contre quelques rues éventrées embarrassant la circulation, mais bien peu d’entre nous imaginent ce que sont aujourd’hui les racines de la ville. Outre les réseaux d’eau et d’assainissement, les réseaux électriques, téléphoniques, la fibre optique, les conduites de gaz, les voies de circulation souterraines, on ajoute désormais les réseaux de chaleur, provenant des usines d’incinération et même des réseaux d’ordures, qui circulent sous terre grâce à une propulsion à air comprimé.

londres

Seuls aujourd’hui, les écologistes se sont emparés – de façon empirique en la circonscrivant à la pollution et aux ressources énergétiques – de cette question, en criant haro sur le progrès, mais sans véritablement se poser, me semble-t-il, les questions de fond. En particulier de l’empreinte du progrès technique sur les esprits. Il faudrait, pour cela, disposer d’un minimum de culture, ce qui disparaît progressivement du fait de la fragmentation des savoirs. Il faudrait pouvoir faire la part des choses entre évolutions techniques géniales (comme l’internet) et luxe délirant dont nous sommes les bénéficiaires béats, sans même une once de reconnaissance.

« La technique ne peut plus être considérée comme un simple intermédiaire entre l’homme et la nature » disait Jacques Ellul, qui professait – dans le désert – que chaque progrès technique avait son revers, ajoutant « il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui crée ce monde, c’est la machine ».  L’approche d’Ellul reste pourtant, paradoxalement, marginale, dans un pays d’ingénieurs et de techniciens – les Français sont étonnants, ils disposent d’infrastructures parmi les plus sophistiquées du monde, construisent des ponts, des réseaux d’eau et d’électricité, des TGV sur la planète entière – mais se piquent de mépriser la technique.

Il n’est pas exclu que cette absence de réflexion, de distance critique ne vienne pas un jour nous chatouiller les doigts de pieds. Nous plaçant, déplumés et idiots, devant un réseau d’eau contaminé ou une ville ventre ouvert, comme des poulets devant un mixer. En attendant la maison vient d’accueillir quatre poules, pour se remémorer comment est fait un œuf.

Illustrations : Paris et Londres (DR)

Economie de l’attention et algorithmes souverains

Un bon thermomètre pour mesurer l’évolution des usages du numérique chez les jeunes gens, nous dirons cultivés, est la tournée des popotes effectuée chaque rentrée parmi les étudiants en Master « métiers de l’information et médias numérique » à l’université de Nantes. La quarantaine d’étudiants en Master 1 a volontiers répondu, ce mardi, à la question ouverte qui leur était posée quant à leur « mode de consommation » des médias.

étudiants

 Pas de surprise pour la consommation du papier, devenue marginale depuis plusieurs années. Quelques résistants confessent toutefois lire Le Monde de temps à autres. La télévision continue, sans surprise, à s’effondrer. En revanche la radio tient bon. Mais c’est évidemment internet qui écrase le paysage. Les sites des grands journaux sont abondamment cités, les blogs spécialisés également, mais une tendance, que je n’avais pas encore repérée semble se faire jour : l’utilisation du fil d’actualité des réseaux sociaux (facebook et twitter)  comme substitut à la recherche directe sur les sites d’information ou les agrégateurs de contenus, tel Google news.

Cette tendance se vérifie dans les faits, selon les professionnels de la profession (ZDnet) « 34,2% des visites d’un site web d’actualité français proviennent en moyenne du site Facebook en septembre 2013 (vs 20,3% en août 2012) et 8% des visites d’un site web d’actualité français sont issues en moyenne du site Twitter (7,2%en 2012). Même si c’est Google (et notamment Google News) qui reste et de loin le principal pourvoyeur de visites. » Intéressant à observer, pour deux raisons, me semble-t-il : elle montre que les jeunes gens organisent de plus en plus l’économie de leur attention en privilégiant un fil d’actualité plutôt que de se livrer à un vagabondage de consultations. Elle montre également que les jeunes utilisateurs sont devenus des virtuoses du paramétrage de leur fil, en y intégrant leurs journaux préférés et en se débarrassant, autant que faire se peut, des publications parasites.

Mais cette tendance révèle surtout l’intelligence déployée par les informaticiens des réseaux sociaux, qui affinent en permanence leurs algorithmes pour proposer les publications les plus « adaptées » au profil de l’utilisateur. Rappelons que l’algorithme de facebook prend en compte plus de 100 000 paramètres et propose à chacun un fil d’actualité tenant compte de son âge, de ses usages, de ses goûts… et qu’il mélange allègrement publications privées et publiques en tenant compte d’une mystérieuse alchimie concoctée dans ses laboratoires.

facebook-news-feed-edgerank-algorithm

Ce confort, qui permet de n’être soumis qu’à des publications, des articles de presse répondant à nos centres d’intérêt a toutefois un revers. Celui d’évoluer dans un monde clos, balisé par nos seuls désirs, et soumis au bon vouloir d’algorithmes souverains. On sait par exemple que les contenus (photos ou liens) provoquant le plus de réactions émotionnelles, montent plus vite que les autres sur le fil, en raison d’une règle simple : plus un sujet est cliqué par nos « amis » plus il est monte en référence.

Faut-il s’en inquiéter ? Pas sûr. Les informaticiens ne s’appuient finalement que sur une bonne vieille loi du papier : « la presse est un miroir » et chaque consommateur choisit les supports d’information qui confirment ses représentations. Et puis tous ces jeunes gens ne sont pas idiots, en affinant le paramétrage de leurs comptes, ils livrent une bataille muette mais passionnante aux analystes qui scrutent en permanence leurs comportements.

Illustrations : étudiants d’une promotion précédente, maville.com, présentation sommaire de l’algorithme facebook (DR).

Le Point atteint de phobie administrative

C’est un comportement assez partagé que de reprocher ses propres turpitudes à ses contemporains. Le Point, qui n’est pas avare de dénonciations enflammées, notamment contre les administrations, est pourtant atteint de phobie administrative aigüe. L’hebdomadaire, après m’avoir congédié sans autre forme de procès pour une humeur publiée sur ce blog après douze ans de bons et loyaux services, se refuse à me délivrer un certificat de travail, gentiment demandé par courrier recommandé  le 29 juillet dernier.

déclarationNon que ce certificat me soit d’une grande utilité professionnelle, mais il se trouve que la maison qui conserve la misérable épargne salariale que le journal m’a fait souscrire d’office, exige ce certificat pour m’autoriser à récupérer mes billes. Ce dont le modeste pigiste que je suis a un besoin criant après s’être fait limoger sans le moindre fifrelin d’indemnité. Ajoutons que sans certificat de travail, le salarié est privé de toute prétention au chômage.

 Selon la loi de la République, tout employeur est contraint de délivrer  ce certificat à un employé dont il se sépare, quelle qu’en soit la cause (licenciement, démission, rupture conventionnelle…). Il est vrai que là on ne sait pas trop où on est puisque le journal me présente toujours comme faisant partie de ses effectifs, après m’avoir confirmé le fait qu’il ne faisait plus appel à mes services. Et donc ne m’emploie plus. Allez comprendre.persecutes_

 On peut toutefois esquisser une hypothèse. En refusant de me délivrer ce certificat de travail, l’hebdomadaire, propriété du milliardaire François Pinault – il est amusant de le rappeler – joue la montre, à l’image d’un Thévenoud, en tablant sur l’impunité dont il est sûr de bénéficier. Et économise ainsi  « le solde de tout compte » dont il est redevable. Par bonheur, la loi n’est pas la même pour tous. Entre un malheureux pigiste, qui n’a pas même les moyens d’engager un procès et un grand journal, il n’y a pas photo. Continuons donc à donner des leçons à la terre entière, à dénoncer les chômeurs indélicats, l’incurie des administrations, la malhonnêteté des politiques à longueur de colonnes.

C’est ça le journalisme contemporain coco.

Illustrations : DR

La méthode Schopenhauer

La méthode Schopenhauer n’est pas un bouquin sur Schopenhauer. Les familiers du vieux philosophe misanthrope n’apprendront pas grand-chose sur le personnage, pas plus que sur sa géniale théorie : « Le monde comme volonté et comme représentation ».  Non, ce roman d’Irvin Yalom est une mise en abîme d’une psychothérapie de groupe, où un adepte de Schopenhauer plombe l’ambiance et contraint les autres membres du groupe à s’interroger sur leurs… représentations.

la méthodeC’est drôle, émouvant et bougrement contemporain, en dépit d’un postulat de départ un peu facile : un thérapeute apprend que ses jours sont comptés et décide, pour finir en beauté, d’accompagner jusqu’au bout le groupe qu’il a constitué, composé pour l’essentiel de bobos américains victimes de mal-être, de problèmes sexuels ou conjugaux.

Irvin Yalom est psychiatre, et cela influe évidemment sur le regard qu’il porte sur ses frères humains. Un regard d’une acuité singulière, teinté d’une bienvenue bienveillance. Il montre ici que la frontière entre psychologie et philosophie est beaucoup plus ténue qu’elle ne le semble parfois. Schopenhauer n’est-il pas le précurseur de Freud lorsqu’il affirme que nous sommes mus par une volonté supérieure, qui échappe à notre conscience d’individus : la nécessité de la préservation de l’espèce, qui nous dépasse et nous empoisonne parfois l’existence.

La méthode Schopenhauer (que l’on retrouve pour les curieux qui souhaitent aller au texte dans un petit recueil : aphorismes sur la sagesse dans la vie) est une méthode radicale, inspirée des philosophes orientales : la meilleure solution pour se préserver de la souffrance et de se garder de tout attachement, d’éviter le commerce des hommes (et des femmes) et de cultiver son jardin. Ainsi Philip (sic) le héros du bouquin, victime d’une addiction au sexe, s’est-il extrait du monde et a-t-il trouvé son équilibre dans le commerce des grands esprits.

schpoenhauerCette posture, cette froideur calculée, qui s’appuie sur une solide réflexion (il est docteur en philo) et des citations magistralement choisies va, dans un premier temps, bouleverser l’équilibre du groupe, avant de contraindre le fauteur de troubles à réinterroger ses représentations, son rapport aux autres. En dépit d’un argument un peu intello, ce livre est lisible par tous. Ce n’est pas une mauvaise introduction à Schopenhauer et c’est surtout une lecture précieuse en ces temps d’interrogations récurrentes sur le vieillissement.  La méthode Schopenhauer est en effet un excellent remède pour dédramatiser la condition humaine :

« A son grand étonnement, un homme se retrouve en train d’exister après des milliers et des milliers d’années de non-existence. Il vit pendant quelque temps, puis, de nouveau, il retrouve une période tout aussi longue, pendant laquelle il n’existe plus. » A.S. En d’autres termes, la mort est beaucoup calomniée, mais en fait elle n’est pas plus ni moins redoutable que la non-vie. Et beaucoup plus reposante.

Le problème Spinoza

Spinoza est un problème. Son grand œuvre L’Ethique est un fagot d’épines, impénétrable au commun des lecteurs, qui exige de se munir d’un coupe-coupe pour pénétrer phrase après phrase dans l’univers mental de l’auteur. Pour autant, tout lecteur un peu curieux, qui l’a croisé ici ou là, sent que cet homme a des choses à nous dire. Bergson n’écrivait-il pas « tout philosophe a deux philosophies, la sienne et celle de Spinoza. »

spinoza

Comment faire alors ? J’ai tenté de l’aborder par la bande cet été, au grand dam d’amies philosophes, qui ne jurent que par le texte. « Le texte, Philippe, le texte ». C’est ça les filles, et si je ne comprends rien, comment je fais ? Le Spinoza  de Alain, n’est pas mal, quoiqu’un peu laborieux. Plus convaincant, plus clair et plus abordable est le Spinoza, une philosophie de la joie de Robert Misrahi. On commence à toucher là à la pensée de ce juif iconoclaste, excommunié pour avoir remis en cause la représentation de Dieu au XVIIe.

Le propos n’est pas ici de résumer en trois lignes la philosophie de Spinoza, au risque de nous faire agonir par le premier érudit de passage. On peut toutefois esquisser l’idée que pour Spinoza, Dieu n’est autre que la nature, de laquelle nous procédons et à laquelle nous appartenons. Et que notre bonheur n’est pas à chercher du côté des passions mais du côté de la raison. Raison que l’on doit parvenir à hisser au rang de passion pour connaître une joie intérieure sans entrave et sans limite. Bref pour mourir réconcilié avec le monde.

le problème SpinozaMais pour celles et ceux qu’une approche philosophique effraie ou ennuie d’avance, il est un roman qui conjugue plusieurs vertus, celle du plaisir de lecture, de la culture religieuse, historique et philosophique : Le problème Spinoza, paru cette année en poche, qu’une main amie a eu la bonne idée de m’offrir. Ce roman du psychiatre américain Irvin Yalom est un pur délice, en dépit d’une construction binaire qui peut paraître un peu téléphonée (il s’agit des vies parallèles de Baruch Spinoza et d’Alfred Rosenberg, théoricien nazi qui confisqua la bibliothèque de Spinoza).

Yalom, au fil d’un récit d’une désarmante limpidité, nous invite dans l’atelier de Spinoza, où ce dernier polissait des lentilles pour gagner sa vie, et nous permet de comprendre le parcours de ce génie – le mot n’est pas ici galvaudé – qui a consacré sa vie à bâtir une philosophie de l’existence, débarrassé de ses préjugés et du poids de la tradition religieuse. C’est à la fois simplissime et bouleversant. J’ai lu les 500 pages en deux jours, emporté par cette double biographie, par ailleurs fort bien documentée… et couru à la librairie me procurer La méthode Schopenhauer du même Irvin Yalom.

Illustrations : portrait apocryphe Spinoza (la Malleauxlivres),”Le problème Spinoza”, le livre de poche. 

Cahier de vacances

Il va bientôt être temps d’ouvrir les volets de l’atelier et de se pencher à nouveau sur la table de travail. L’été aura eu la double vertu de faire refroidir la température du lieu, qui s’était exagérément élevée en juin à l’évocation de quelques péripéties professionnelles de l’artisan, et de régler leur sort à quelques ouvrages qui patientaient sur les rayons de la bibliothèque.

bagnolL’été aura aussi permis d’effectuer quelques réglages techniques qu’auront peut-être relevés les familiers. L’atelier y a gagné en sobriété et va ainsi se préserver des marques trop visibles d’échauffement. Ainsi les compteurs de consultation sur les réseaux sociaux ont-ils disparu, qui témoignaient un peu trop abruptement de la différence de fréquentation entre sujets d’actualité et chroniques plus intemporelles. La préoccupation principale n’est pas ici quantitative.

Venons-en aux lectures de l’été. Elles reflètent le vagabondage de l’esprit que l’on s’accorde lorsque l’on est dégagé de toute contrainte. Enfin de toute contrainte, pas tout à fait, puisque le jeu était de piocher parmi les ouvrages présents dans la bibliothèque. Seule exception, le petit Proust bleu qui trônait sur tous les comptoirs des libraires cet été.

Côté littérature nous pouvons nous enorgueillir de la découverte de Colette avec un délicieux bouquin De ma fenêtre, chronique déliée de la vie parisienne pendant la guerre. Beaucoup plus subtil que ne le laissait imaginer une espèce de prévention idiote contre l’auteur. Ensuite Le Hussard sur le toit de Giono. Parfait roman de hamac : touffu, haletant, enlevé, presque brouillon, que je rangerais sans doute inconsidérément aux côtés des Racines du ciel  de Romain Gary, lu en juin, ou des Cavaliers de Joseph Kessel. La préoccupation était plus régionale avec Béatrix de Balzac, qui se déroule à Guérande. Mouais. Un peu trop imprégné de romantisme à mon goût. Dans le registre, Balzac souffre de la comparaison avec Jane Austen, mais le second volume de la Pléiade attendra Noël. Tentative avortée enfin d’achever Un prêtre marié de Barbey, trop noir, trop désespérant pour l’heure. Ajoutons une bande dessinée, offerte par les enfants, sur le voyage de Bougainville, qui m’a permis de découvrir l’existence d’une jeune botaniste embarquée clandestinement sur l’un des navires et qui s’avère, après vérification, être la première femme à avoir effectué le tour du monde. Nous y reviendrons.

Côté essais, ce fut l’été Spinoza. Avec dans un premier temps le Spinoza, une philosophie de la joie, de Robert Misrahi puis le Spinoza de Alain. Incapable de lire philosophe dans le texte mais pressentant quelques atomes crochus avec le personnage, je ne suis pas mécontent de commencer à entrevoir la vision du monde du personnage. Et pour achever cet été, retour à Borgès, toujours avec autant de plaisir. Une prochaine chronique sera consacrée à son essai sur le style.

Commandé également quelques bouquins à la librairie La Plume, dont les références traînaient dans mes carnets : La consolation de la philosophie de Boëce, Shantaram de Grégory David Roberts et un contemporain espagnol, Javier Cercas, Anatomie d’un instant. Une commande très décousue, convenons-en, mais qui n’a d’autre vocation que de peupler la bibliothèque pour les longues soirées d’hiver.

Bonne fin de vacances à tous. Elles s’achèvent en Bretagne si l’on en croit certain adage, qui tend à se vérifier cette année « A Brest, il y a deux saisons : le quinze août et l’hiver ».

En anglais dans le texte

C’est une étrange opération de l’esprit que celle de plonger dans un autre univers linguistique que le sien. Plus déstabilisante que celle de changer de costume ou de maison. Une espèce de prévention inconsciente nous retient, nous souffle à l’oreille que c’est décidément trop difficile, qu’on n’y parviendra pas, malgré les années passées à étudier la grammaire anglaise ou allemande sur les bancs de l’école.

 pride 2Curieusement, je n’ai jamais eu ce genre de prévention à l’oral. Question de tempérament sans doute, et d’origine aussi : la Normandie bénéficie d’une proximité historique et géographique avec l’Angleterre, qui a toujours favorisé les échanges entre les deux rivages de la Manche. Je viens, ainsi, de découvrir que Jane Austen avait passé une partie de sa vie à deux pas de Basingstoke, la petite ville anglaise jumelée avec Alençon, où j’ai séjourné, collégien. Et puis j’aime la musique de l’anglais, la plasticité de cette langue, beaucoup plus souple et déliée que ne l’est le français. Pour être honnête, je suis plutôt un praticien, à l’oral, de l’anglais de Yasser Arafat. Cet anglais basique, débarrassé de son accent tonique, ce plus petit dénominateur commun qui sert de langue véhiculaire sur une grande partie de la planète, cette espèce de Land Rover de l’expression, qui permet de se faire comprendre en Tanzanie comme en Inde, en Russie comme au Laos.

En revanche, à quelques rares exceptions, je ne m’étais guère jusqu’alors frotté aux grands textes britanniques. Trop pauvre en vocabulaire, pensais-je, pour ne pas souffrir immodérément et perdre ainsi le plaisir de la lecture. Les journaux passent encore, quelques articles ici ou là et deux ou trois ouvrages, dont un Somerset Maugham de belle mémoire. Mais, sans doute par fainéantise, jamais mes auteurs de langue anglaise favoris, que sont Robert-Louis Stevenson ou Joseph Conrad.

Encouragé, et piqué au vif sur ce blog par quelques lectrices anglophiles, me voici aujourd’hui plongé dans « Pride and Préjudice » de Jane Austen, en anglais dans le texte, acquis la semaine dernière, en poche, chez Coiffard à Nantes. L’affaire commençait mal : « It is a truth universally acknowledged, that a single man in possession of a good fortune must be in want of a wife. » Il me semblait comprendre le sens de cette première phrase, sans toutefois connaître le sens précis de “acknowledged”. Mais si je m’arrêtais à chaque mot, on n’en sortirait jamais.

 J’ai donc adopté une technique toute simple pour les premiers chapitres. Une première lecture en anglais, acceptant les éventuelles imprécisions dues à l’incompréhension de quelques mots, puis une relecture en français dans la traduction de La pléiade pour vérifier que je n’avais pas fait de contre sens. J’étais terrorisé à l’idée de ne pas goûter à la qualité des dialogues de Jane Austen, de passer à côté des traits d’esprit qui émaillent le texte, et qui en font tout le sel.

 Et, au bout d’une dizaine de ces courts chapitres, la magie a peu à peu opéré, et la relecture est devenue presque superflue. Me voilà désormais plongé dans l’univers linguistique britannique de la fin du XVIIIe, ce versant de la langue que l’on nous apprenait à l’école, où les racines latines sont encore très nombreuses et facilement intelligibles. Où cet humour anglais, tout en subtilité et en retenue, se déploie en version originale. Et puis j’adore ce genre de raccourci que l’anglais se permet « you can but see one of my daughters… ». Ce but me botte parce qu’il résume toute la souplesse de langue, qui s’embarrasse assez peu de grammaire.

Pardon d’avance aux anglophones et anglophiles de passage qui décèleront ici toute la naïveté du propos, mais nous dirons, pour nous faire pardonner, que ce billet s’adresse plutôt aux lecteurs qui n’osent pas franchir le pas. Comme pour apprendre à nager, le plus simple est peut-être de se jeter à l’eau.

Série d’été, cette chronique a été publiée une première fois en janvier 2014

Livres en ligne : le bon filon

L’une des caractéristiques de l’homo clientelus est d’être un animal grégaire. Les grands groupes de commerce en ligne l’ont bien compris en menant, en premier lieu, la guerre du référencement sur les moteurs de recherche.

LRBIl y a bien longtemps qu’Amazon a gagné sa place au sommet du panthéon google. Mais ce groupe est aussi malin dans le livre d’occasion puisque c’est une filiale d’Amazon, Abebooks, qui occupe le haut du pavé dans le commerce du livre ancien. On notera au passage une affection immodérée de ce groupe pour la lettre A.  Le référencement est si habilement fait que lorsque vous tapez les deux mots « livre rare », pour retrouver le site des bouquinistes français, baptisé « livre-rare-book », vous tombez, en première occurrence sur… Abebooks.

 Si les professionnels ou les amateurs familiers de la recherche de livres ne font plus guère attention à cette hiérarchie googelesque en se dirigeant directement vers le site des bouquinistes, il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici qu’il y a une différence fondamentale entre les deux sites.

livre-rare-book est en effet un site indépendant, fondé par un libraire Lyonnais, qui mutualise les fonds de 500 bouquinistes français et permet d’acquérir toute sorte de livres sans intermédiaire et sans commission. Pour chaque recherche les résultats donnent l’adresse, le téléphone et le mail de chaque libraire avec qui l’acheteur négocie directement. Les libraires paient juste une redevance mensuelle proportionnelle au nombre de fiches mises en ligne.kiosque

 Mais ce site, qui propose 3,5 millions de livres, peine à s’imposer. Il a référencé plus de 500 libraires, et n’en compte plus aujourd’hui que 482, manifestement bousculé par les grosses machines, où l’on trouve bien souvent les mêmes ouvrages à un prix un peu plus élevé (de nombreux bouquinistes mettent leur fonds sur plusieurs sites et les grands opérateurs incluent leur commission dans le prix public).

 Ceci est donc une petite pub gratuite pour livre-rare-book, où vous aurez outre le plaisir de lire des fiches à l’ancienne, extrêmement précises, la satisfaction de faire travailler d’authentiques professionnels, lesquels pour la plupart, seraient contraints de fermer boutique sans cette précieuse ressource. Et pour les visiteurs qui ne sont pas familiers des livres d’occasion, il est peut-être utile de rappeler qu’ils peuvent ainsi se procurer la plupart des titres en vente dans le commerce dans leurs éditions originales pour, en règle générale, un prix comparable à celui d’une édition de poche. Etant évidemment entendu que c’est la rareté qui fait le prix et qu’un Spirou de 1948 sera vraisemblablement plus cher que le Goncourt de l’an dernier.

Illustration : improbables librairies

Série d’été : ce billet a été publié une première fois en octobre 2013

Il faut canoniser Sylvestre II

Jean XXIII et Jean-Paul II canonisés, voilà qui porte à 82 sur 266 le nombre de super-papes, compte non tenu des variations saisonnières et des antipapes qui se glissent parfois dans la liste.terre

 Cette canonisation fleure un peu la manœuvre diplomatique du nouveau souverain pontife. Elle risque, qui plus est, d’encombrer un peu plus un calendrier des fêtes déjà rempli plus que de raison. Cette canonisation traduit surtout une injustice flagrante à l’égard de certains papes oubliés, qui n’ont pas la chance de trôner au paradis des saints.

 Qu’on en juge : Sylvestre II, pape de l’an mil (999-1003) ne figure pas au palmarès des super-papes. Ce n’est pourtant pas le dernier venu. Mathématicien émérite, astronome réputé, bricoleur de génie, grand politique, on ne lui doit rien moins que l’introduction des chiffres arabes en Europe,  l’invention de la pendule à balancier, l’officialisation de la rotondité de la terre et la création de la France moderne (c’est lui qui, évêque, lance les capétiens en sacrant Hugues). Excusez du peu.pendule

Le Monde avait déjà attiré l’attention il y a quelques années sur ce pape étonnant lors d’une série sur l’an Mil, lui attribuant l’invention de la pendule, un symbole troublant pour tout mécréant un peu superstitieux. Mais ce petit moine français, plus connu sous le nom de Gerbert d’Aurillac, n’était pas seulement un bricoleur facétieux, c’était également un grand mathématicien, un astronome réputé, qui a réussi à faire admettre à l’Eglise que la terre était ronde*, mettant ainsi un terme à près de quinze siècles d’obscurantisme coupable (les Grecs le savaient depuis Pythagore).

Certes, Sylvestre n’est pas allé jusqu’à imposer le zéro et à admettre que la terre tournait autour du soleil, n’exagérons pas. Mais ses trouvailles n’étaient quand même pas misérables et auraient pu justifier une petite place dans l’historiographie officielle à défaut du panthéon catholique.

Mais Gerbert semble avoir pêché par zèle politique. Après avoir mis les capétiens sur orbite, ce bon petit français s’est mêlé d’un peu trop près des affaires temporelles, créant des églises autonomes, et de fait des états souverains, en Pologne et en Hongrie. Ce qui a fini par agacer. Du coup, il est tombé dans l’oubli.

 Il est possible que ce mot, pourtant envoyé dans les nuages par l’intermédiaire du cloud computing, ne suffise pas à réhabiliter la mémoire de Gerbert auprès des hautes sphères de l’Eglise. Mais sachez Sylvestre, si vous tombez sur cette humeur, que votre fan club n’est pas complètement mort. Après Jean XXIII et Jean-Paul II, il faudra sans doute attendre encore un peu, mais l’avenir dure longtemps, vous êtes bien placé pour le savoir.

*rappelons que le procès de Galilée portera sur le fait que le terre tourne et non qu’elle soit ronde.

suite de la série d’été : cette chronique a été publiée une première fois en octobre 2013