Archives de catégorie : Chroniques

Papier : hiver sera rude

L’Obs cédé à vil prix,  L’Express et Marianne à vendre, Le Point en restructuration : ça y est, l’heure des hebdos est venue. Après les quotidiens nationaux c’est au tour des news magazines de flancher face au numérique. Les hebdos, qui proposent en théorie analyses et mises en perspective, auront été quelque temps l’abri de la chaude concurrence des écrans. Mais pour avoir cru qu’ils s’en sortiraient en pratiquant une douteuse surenchère dans la caricature – certains lecteurs se souviennent peut-être d’une verte chronique sur le sujet – ils s’apprêtent à payer le prix fort d’une coupable erreur stratégique.

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Le commun des lecteurs ne le sait généralement pas, mais les news magazines ont un modèle économique singulier. Ils tirent l’essentiel de leurs ressources de la publicité, laquelle peut atteindre 70% de leurs recettes. En d’autres termes lorsque le lecteur achète un magazine 3 euros, ce magazine en coûte en réalité 10 à fabriquer et à diffuser. La chute des recettes publicitaires a donc des conséquences extrêmement sévères pour leurs caisses, plus sévères encore que l’érosion du lectorat.

Je me plais, sur ce chapitre, à expliquer aux  étudiants les raisons pour lesquelles ces magazines font régulièrement des offres promotionnelles apparemment délirantes en proposant des abonnements à prix cassés auxquels ils ajoutent un sac en cuir ou un ordinateur portable, offres confinant au non-sens économique. Ces magazines ont tout simplement intérêt à acheter des lecteurs pour augmenter leur diffusion et justifier ainsi de tarifs publicitaires élevés. Un lecteur de magazine est, en premier lieu, un consommateur de publicité. Il n’est qu’accessoirement un lecteur de contenus.dsk

Ce n’est pas révéler un grand secret de dire que la pagination des contenus est dépendante du nombre de pages de pub. Lorsque Le Point réalise un spécial Nantes ou un spécial Strasbourg, la pagination de la copie est liée au nombre de pages de pub locales (grosso modo : deux tiers/un tiers). Cette pagination peut varier jusqu’au dernier moment et des contenus être commandés aux journalistes en urgence si les commerciaux décrochent plus de pages de pub que prévu.

Mais là n’est même plus la question aujourd’hui. Le newsmagazine, calqué sur le modèle américain (Times et Newsweek) dans les années soixante, semble bien avoir vécu. Il ne mouline plus guère que du marronnier (le palmarès des cliniques ou le prix de l’immobilier) en se finançant sur les montres Suisses et les voitures allemandes. Et sa reconversion annoncée sur des supports numériques est loin d’être gagnée. Ses rédactions sont de petites cylindrées au regard de celles quotidiens, qu’elles auront des difficultés à concurrencer sur le terrain de l’actu chaude, faute de moyens humains.the point

La bonne nouvelle dans ce grand chambardement, c’est que cette presse, pour l’essentielle parisienne, dont l’arrogance n’a d’égale que la suffisance, va devoir sérieusement se remettre en question pour survivre, confrontée à un public infidèle et volatil. Pendant ce temps, de nouveaux modèles tracent discrètement leur chemin, sans faire de bruit, dans les replis du web. Mais chut, il ne faut pas le dire.

Illustrations : DR

Le premier livre d’Histoire

hérodote fragmentC’est une sorte de bible païenne dont la particularité est d’être basée sur des faits réels, s’appuyant sur des personnages, Crésus, Cyrus ou Thalès de Milet, qui ont existé dans la vraie vie. Histoires d’Hérodote est tout simplement le premier livre d’Histoire. C’est d’ailleurs de ce livre que nous vient le mot, lequel signifie, à l’origine, enquête. Histoires est le fruit de l’enquête de toute une vie, celle d’un Grec du Ve siècle avant JC (habitant d’Halicarnasse sur la côte sud de l’actuelle Turquie) qui eut la géniale idée d’aller vérifier sur le terrain toutes les histoires qui se racontaient à cette époque dans ce qui était alors considéré comme le monde civilisé (bassin méditerranéen et Moyen-Orient). Témoignages, documents, monuments, Hérodote a arpenté toute la région, a disséqué, épluché, avec une naïveté qui lui a certes parfois été reprochée, pour nous transmettre un document incroyable, dont la rédaction a pris vingt ans, et qui nous parvenu quasiment en l’état.

J’avais été amusé, il y a quelques années, par la lecture du premier tableau de ces Histoires, découvertes en feuilletant un lot de livres anciens et je m’étais promis d’y revenir. Ce tableau peint la manière dont débute une série de lourds malentendus qui vont enflammer le bassin méditerranéen et provoquer une longue inimitié entre Grecs et Barbares. L’histoire est assez jolie. Elle prétend que les Phéniciens, venus déballer une cargaison de marchandises d’Egypte et d’Assyrie dans le port d’Argos en Grèce, avaient attiré « une troupe nombreuse de femmes », dont Io, la fille du roi, venues en quelque sorte faire les soldes avant le départ des navires. « Les Phéniciens se précipitèrent sur elles et les ayant embarquées sur leur vaisseau, partirent en cinglant vers l’Egypte. » Ce fut là, ajoute Hérodote, « le premier incident qui commença la série des torts. » Il y a de la chair dans ce livre.

Ce n’est certes pas le genre d’ouvrage que l’on avale d’une traite, mais une portion d’héritage comme celle-là peut bien requérir quelques années, qu’importe, et l’ouvrage est opportunément divisé en neuf livres. Seul aspect pénible de la lecture, la litanie des généalogies, qui nuisent à la fluidité du récit pour le lecteur contemporain. Confessons-le, je m’en débarrasse sans états d’âmes en sautant ce type de passage.

Il faut toutefois disposer d’une édition armée d’un bon appareil de notes (et, merci internet, ne pas hésiter à situer les lieux sur une carte) pour ne pas trop souffrir à la lecture de cet étonnant document. Dans l’ensemble la posture d’Hérodote est assez moderne. S’il raconte dans les moindres détails les superstitions de l’époque, notamment le recours aux oracles, il n’en garde pas moins une neutralité absolue à l’égard des dieux, allant même jusqu’à se montrer facétieux. Ainsi lorsque Crésus, le Lydien, demande aux oracles de Delphes s’il doit faire la guerre aux Perses, l’auteur reprend, sans commentaire,  la redoutable réponse faite à Crésus, laquelle l’informe que s’il fait cette guerre il détruira un grand empire. Suspense.

portiquesCette édition idéale m’est tombée dans les bras il y a quelques jours. Il s’agit de l’édition des Belles-Lettres (texte traduit par Ph.E. Legrand, de l’Institut, préface et notes de A.Dain) reprise par la collection Les Portiques du Club français du livre en 1957. Un seul volume grand format, imprimé sur papier bible. Les Portiques se voulaient à l’époque le pendant de La Pléiade, le confort du format en plus. Le luxe quoi pour une vingtaine d’euros. N’oubliez surtout pas, si vous le cherchez, de passer par livre-rare-book, véritable site de bouquinistes et non par Abebooks, filiale d’Amazon (je mets le lien par précaution). En cette période de cadeaux : il reste un levier précieux, celui du ticket de caisse.

Illustrations: Hérodote fragment (bibliothèque d’Alexandrie), Les Portiques collection.

Le musée disparu

Il est des livres qui attendent trop longtemps pour être lus, et qui vous le font savoir lorsque vous condescendez enfin à les ouvrir. Le Musée disparu est de ceux-là. Non parce qu’il s’agit d’une oeuvre littéraire mémorable, non parce qu’il contient des révélations extraordinaires (ce qui fut le cas à sa sortie) mais parce qu’il éclaire d’une lumière nouvelle tout un pan de l’histoire, qu’il nous révèle les liaisons dangereuses qui existent parfois entre art et politique.

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Il est sans doute inutile de revenir sur le propos du livre : l’enquête minutieuse d’un journaliste américain (Porto-Ricain) sur la réalité du pillage industriel des oeuvres d’art auquel se sont livrés les Nazis durant la seconde guerre mondiale. Un livre qui a changé l’histoire comme le relevait Pierre Assouline en 2009 puisqu’il a permis à plusieurs familles juives de retrouver la trace d’oeuvres qu’elles pensaient à jamais évanouies. Le musée disparu  est d’ailleurs constamment réédité et complété à la lumière des découvertes qu’il continue à provoquer. On notera au passage, qu’Hector Feliciano est un personnage charmant, simple et discret, que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Saint-Nazaire il y a deux ou trois ans, à l’occasion d’une rencontre organisée par la Meet (Maison des écrivains étrangers et des traducteurs), où il était invité à échanger avec Pierre Michon, lequel venait de sortir Les Onze, autour des amours coupables entre art et politique (je découvre à l’occasion de ce billet que cette conversation est disponible en ligne).

Mais revenons à notre affaire. Ce qui m’a frappé au fil de cette lecture c’est qu’on oublie souvent une dimension (enfin, c’était mon cas) du projet nazi. Il s’agissait non seulement de conquérir physiquement le monde, mais aussi (et surtout ?) d’en conquérir les esprits et les âmes. Et il fallait pour cela construire une histoire de l’art qui soit au service d’une idéologie écrasante. D’où le projet de musée universel conçu par Hitler, qui devait être installé dans son village natal, et qui devait rassembler ce qui, de son point de vue, représentait les plus hautes productions picturales de l’humanité. Et de ce point de vue, impossible de se passer des oeuvres classiques hollandaises, espagnoles ou françaises. On pouvait certes faire l’économie de “l’art dégénéré” du XXe, mais pas question de se priver de Vermeer ou de Goya, de Fragonard ou de Courbet.

A vrai dire, je ne mesurais pas à quel point ce projet était important pour Hitler, peintre raté on le sait. A quel point certains dignitaires nazis étaient férus de peinture (le cas de Goering frise la pathologie) et quelle énergie avait été déployée pour regrouper en Allemagne des dizaines de milliers d’oeuvres d’art, d’antiquités, de bibelots, convoyés par trains entiers. Comme si l’Allemagne nazie avait ainsi voulu vampiriser la psyché du reste de l’Europe.

Ce travail, qui prend un peu trop souvent la forme d’un inventaire, ce qui alourdit la lecture concédons-le au passage, peut aussi nous inviter à réfléchir sur la légitimité d’une partie du patrimoine regroupé dans nos musées, trop souvent arraché à l’occasion de conquêtes militaires. L’heure de rendre de comptes pourrait sonner, comme elle sonne actuellement pour les Anglais auxquels les Grecs réclament les marbres du Parthénon.

Illustration : L’Astronome de Vermeer, l’une des premières prises de guerre nazie. Le Musée disparu, Hector Feliciano, folio histoire.

Frères humains qui après nous vivez

C’est un drame pour le portefeuille chaque année à la même période : il faut choisir deux volumes de la Pléiade pour obtenir l’indispensable agenda de la maison, sans lequel on ne saurait envisager d’exister.

gravure villon2Cette année le choix ne sera pas trop difficile : le second  volume de Jane Austen, révélation de l’an dernier, et le premier tome de nouvelles de Tchékhov qu’un fils distrait a égaré en voyage. Le Villon, qui vient de sortir, est tentant il est vrai, mais de ce côté je suis déjà gâté : certain passé de bouquiniste m’a pourvu d’un magnifique exemplaire des œuvres du maraud, sous emboîtage, illustré de gravures sur bois de Paul G Klein.

Il manque toutefois à cette somptueuse édition,  un appareil critique, fort utile pour comprendre, au-delà de la magie expressive de Villon, cette œuvre et ce personnage dont on sait, somme toute, peu de choses. En furetant dans les chroniques publiées à l’occasion de cette édition, nous apprenons que le premier véritable éditeur de Villon fut Clément Marot. Philologue avant l’heure, Marot, le poète attitré de Marguerite de Navarre, s’est évertué à regrouper les poèmes épars de son aîné pour en publier en 1533 la première édition complète et commentée, qui fera autorité pendant plusieurs siècles.

clément marot 2

Poète libertin et iconoclaste, plusieurs fois emprisonné, Clément Marot fait partie de ces pionniers de la langue française qui ont donné leurs lettres de noblesse à cette « langue vulgaire » qui n’était pas encore reconnue, et même interdite d’impression en caractères romains, jusqu’alors réservés au latin (le français devait être imprimé en gothique). Auteurs, graveurs, imprimeurs, éditeurs ont, pour certains, fini sur le bûcher pour avoir bravé les interdits de l’église en la matière. Clément Marot, lui, devra fuir le pays pour échapper eux foudres de la Sorbonne et finira en exil à Genève.

On ne connaît pas, en revanche, le sort de François Villon, dont la trace s’est perdue, au siècle précédent, alors qu’il était âgé de trente-et-un ans. Mais on conserve de lui une belle part d’éternité :

Frères humains qui après nous vivez

 N’ayez les coeurs contre nous endurcis,

Car, si pitié de nous povres avez,

Dieu en aura plus tost de vous merci.

 

Illustrations : gravure sur bois de Paul-G Klein, portrait de Clément Marot (source inconnue).

 

 

 

Ebouriffant Markowicz

« Il n’y a qu’en littérature qu’on ne parle pas d’interprétation. En musique on interprète Mozart ou Beethoven, au théâtre Shakespeare ou Tchekov. En littérature, c’est la même chose, chaque traduction est une interprétation». C’est en ces termes – ou à peu près, puisqu’André Markowicz l’a rappelé opportunément, la distance entre le français parlé et le français écrit est assez grande – qu’André Markowicz donc, a répondu ce vendredi 7 novembre à une question posée sur le supposé vieillissement d’une traduction, au terme d’une conférence ébouriffante à la médiathèque de Nantes. En d’autres termes, la question n’a pas grand sens, chaque traduction est une aventure en soi.

markowiczLe traducteur de Dostoïevski pour les éditions Actes Sud a toutefois esquissé une piste pour expliquer l’impression « datée » que peuvent laisser certaines traductions. Selon lui, les traductions d’œuvres étrangères ont longtemps consisté à « rendre en français » des textes écrits dans une autre langue. En essayant de faire entrer une sensibilité, une pensée étrangères dans les clous de notre langue écrite. Or « c’est le chemin inverse qu’il faut emprunter » : c’est à la langue française d’aller chercher dans ses replis la meilleure façon d’exprimer ce que l’auteur a exprimé dans sa propre langue, usant et abusant au besoin des répétitions, ce tabou français. Ce n’est pas simple parce qu’il faut malgré tout respecter la grammaire. « La grammaire c’est le vivre ensemble ».

Prenant un exemple tout simple, il s’est appuyé un instant sur la locution « je ne sais pas ». Il y a des tas de façons de l’exprimer à l’oral en français « je sais pas », « chai pas », « j’en sais rien, moi »… mais une seule à l’écrit. D’autres langues, le russe notamment, autorisent ces nuances. Comment alors faire alors, pour ne pas laisser filtrer une familiarité qui ne ferait pas partie de la proposition originale ? Comment traduire pravda, qui peut contenir à la fois les notions de vérité et de justice, dans telle ou telle circonstance ? André Markowicz, relève, au passage, que le même problème se pose en breton, idiome qu’il maitrise aussi parfaitement, d’évidence.

dosto 2Chaque mot, chaque phrase peut ainsi devenir un casse-tête. Mais André Markowicz, justement, ne se prend pas la tête ; il traduit « comme on conduit une voiture », sans se poser de questions, dégagé des contraintes techniques, parce qu’il a eu la chance de disposer, en Russie, d’un maître en traduction, à la manière d’un instrumentiste qui domestique la technique aux côtés d’un maître de musique. « C’est peut-être ce qui a longtemps manqué en France, une véritable école de la traduction. »

Au-delà des questions techniques, évidemment, il a principalement été question de Dostoïevski, mais aussi de Gogol, l’écrivain qui peut écrire « les malades guérissent comme des mouches » et de Pouchkine. A propos Crime et châtiment « ce livre où tout pue, mais où le mot odeur ne doit pas apparaître une fois » Markowicz a proposé, un décryptage singulier. Les trois piliers en sont, selon lui « le poids, la puanteur et le pas », ajoutant que ce roman nous parle de résurrection, ce qui est extrêmement difficile à rendre parce qu’en français, par définition, on ne peut pas parler de Dieu. Enfin, entendons-nous.

Bref, une conférence ébouriffante, qui donne une furieuse envie de relire Dosto, mais cette fois dans la traduction de Marko, chez Actes Sud.

Photo extraite du blog “Les amis de Paris Saint-Petersbourg”. DR

de la désobéissance civile joyeuse et pacifique

Si tout va bien, ce soir je dormirai en prison. Enfin, si les carabiniers sont de bonne composition, parce qu’il va être difficile à tout le monde de garder son sérieux lorsque nous serons aux portes de la base. Pour l’heure les pneus de la Fiat Panda chassent les cailloux sur la piste qui mène au chantier. Robert conduit sans ménagement la petite voiture louée ce matin dans un garage de Comiso, pendant que Marcello, en équilibre sur la banquette arrière relève d’une main experte le col de mon imperméable. Je dois ressembler à un parfait espion quand nous descendrons de voiture. Lunettes noires, chapeau mou, imper mastic : Marcello s’est chargé lui-même de composer mon déguisement et ne semble pas mécontent si j’en crois son air satisfait dans le rétroviseur.

carabinieriMarcello a été missionné depuis Rome pour me chaperonner dès la descente d’avion à Palerme et assurer la logistique de la provocation que nous en sommes en passe de mettre en scène devant l’aéroport militaire de Comiso. Le chemin n’est pas trop long et nous tombons assez vite sur le premier barrage de carabiniers, à une centaine de mètres du haut grillage qui protège l’aéroport, où doivent être prochainement installés des missiles nucléaires américains. Le scénario n’est pas très compliqué : je dois m’approcher au plus près de l’enceinte, dans laquelle vrombissent au loin des engins de travaux publics, et réaliser à main levée un croquis des installations. Robert, notre chauffeur, correspondant de la BBC, filmera l’opération jusqu’à mon espérée arrestation.

 C’est Francesco qui a eu cette idée loufoque la semaine dernière, au lendemain de l’arrestation d’un pacifiste français, lequel avait pris l’initiative de crayonner la base pour tuer le temps en marge du « Campo per la pace », le rassemblement de pacifistes installé depuis quelques semaines aux alentours de la base. Il croupit depuis lors dans les geôles de Palerme, accusé d’espionnage, victime d’une tentative d’intimidation des autorités. Une manoeuvre face à laquelle il fallait impérativement allumer un contre-feu rapide. Comme Français de service, un rien désoeuvré à Rome, j’étais le cobaye idéal pour mener à bien cette provocation. Le résultat est quasi-garanti. Si je suis embastillé à mon tour pour espionnage, les images de la BBC mettront en lumière l’imbécillité de cette incarcération, si je ne le suis pas nous demanderons immédiatement l’élargissement du pacifiste.

Confessons-le, je n’en mène pas large en me dirigeant vers les voitures des carabiniers, qui patientent, sous l’œil inquisiteur de la caméra de Robert, resté en retrait. « Sono una spia, arrestatemi » titreront demain les journaux, même si, dans les faits, je m’adresse en français au chef de la patrouille, lui expliquant que je suis un espion, ainsi qu’il peut le constater, venu dessiner la base américaine comme mon compatriote l’autre jour. Le gendarme, perplexe et amusé, me demande de patienter pendant que je commence à noircir mon carnet, et en réfère à ses supérieurs par radio. La réponse ne se fait guère attendre : l’officier m’invite à aller me faire pendre ailleurs, en précisant que nous sommes à la lisière d’un terrain militaire et que nous ne pourrons pas aller plus loin.

L’attitude des carabiniers n’est qu’une demie-surprise, mais nous emportons, malgré cet échec apparent, une première victoire : Robert a pu filmer la scène. Un espion peut donc dessiner la base sans que les autorités ne s’en émeuvent. Après avoir salué les pandores, je regagne paisiblement la Panda, et nous décidons de rebrousser chemin pour en référer à Rome, où Francesco attend, devant son téléphone au siège du Partito, les premières nouvelles. Cette provocation est en effet ouvertement montée par un petit parti politique iconoclaste, le Partito Radicale, qui se définit comme « libéral et libertaire »  dans les filets duquel je suis tombé il y a deux ans, conquis par la liberté d’expression de ce mouvement attachant, drôle et provocateur. Le Partito est un joyeux mélange d’antimilitaristes, d’écologistes et de doux rêveurs qui a pour projet de changer le monde. Ce qui tombe fort bien puisque c’est également le mien, même si les trois mois que je viens de passer à Rome, entre les cours d’italien à l’institut Dante Alighieri et les tristes après-midi dans les bureaux décrépits du siège du parti, ont quelque peu douché mon enthousiasme.

Mais aujourd’hui, pour une fois que le réel s’invite à la fête – et quel réel : une base de 108forteresse volante missiles longue portée équipés de têtes nucléaires –  je ne boude pas mon plaisir. Francesco, qui coordonne les opérations depuis Rome et prépare une intervention des députés radicaux à la Chambre, écoute patiemment le récit de la matinée et, après un moment de réflexion, me demande de poursuivre la provocation au commissariat de Comiso. Francesco, grand bourgeois romain encanaillé dans ce parti infréquentable, parle un français parfait et me donne des consignes précises. « Quoi qu’il arrive tu restes dans les locaux du commissariat. Tu maintiens que tu es un espion et que tu as dessiné la base. L’idéal serait qu’ils te mettent dehors manu militari. N’oubliez pas de poster un photographe devant le bâtiment.» Francesco ne croit pas si bien dire. C’est en effet jeté à la rue par trois policiers excédés que je quitte le commissariat à la tombée de la nuit, au terme d’une longue attente dans une pièce aveugle alors que le pauvre commissaire se débat au téléphone avec le procureur pour trancher le sort de ce sciagurato francese qui refuse de bouger .

Deux poids, deux mesures, principes à géométrie variable, justice incohérente… Le lendemain à la Chambre, les députés radicaux ne manquent pas de railler les inconséquences de la police et de la justice italiennes, pendant que je regagne Palerme dans un bus brinquebalant, toujours flanqué de mon inséparable Marcello. La provocation est réussie et, de fait, quelques jours plus tard, le pacifiste français est discrètement libéré avant d’être expulsé. J’aime cette façon de concevoir la politique, de jouer sur les mots et sur les faits pour mettre à jour les contradictions du pouvoir lorsqu’il outrepasse ses prérogatives. La politique, est faite, pour une bonne part, de spectacle. Et les Italiens sont des artistes dans ce registre.

Cette action ne changera certes pas la face du monde et la mise en place des missiles n’en sera vraisemblablement pas retardée, mais cela participera peut-être au réveil de quelques consciences devant la furieuse course aux armements nucléaires – la tête d’un seul missile Cruise de Comiso affiche une puissance supérieure à la bombe d’Hiroshima –  à laquelle se livrent, en ce mois de février 1983, Soviétiques et Américains, prenant l’Europe pour terrain de jeu. On a quelque peine, depuis la fin de la guerre froide, à se représenter la surenchère à laquelle les grandes puissances se livraient à cette période. L’idée que la terre n’était qu’un gros pétard sur lequel nous étions assis était pourtant communément répandue, nous mettant à la merci d’un réchauffement climatique instantané, beaucoup plus brutal que celui redouté trente ans plus tard.

Ce texte est extrait d’un ouvrage à paraître. L’épisode se situe en pleine guerre froide, pendant la crise des euromissiles de 1983. Il m’a semblé opportun de le publier pour éclairer des deux billets précédents et remettre les choses en perspective. Qu’il me soir permis à l’occasion de saluer l’action méconnue et pourtant capitale d’une bande d’étudiants nantais de l’époque qui furent parmi les premiers occidentaux à mener des actions pacifiques de l’autre côté du mur, et de participer à leur manière à son effondrement. Sans violence. 

Illustrations DR

Bookshops and traffic jam

bookDifficile de passer quelques jours à Londres sans faire un saut charing cross road, la rue des bouquinistes, à la lisière de Soho et de Covent garden. De bouquinistes et de libraires il n’en reste malheureusement plus guère, l’Angleterre n’échappant pas à l’hémorragie qui vide les villes de leurs librairies. Depuis quelques années deux bookshops disparaissent chaque semaine au Royaume-Uni. Marks and Co, la boutique rendue célèbre par Hélène Hanff et son délicieux 84 Charing cross road, n’a pas résisté à la désaffection des amateurs de livres anciens, même si, pour l’heure, le 84 est inoccupé.

Le libraire voisin ne cache d’ailleurs pas une certaine lassitude lorsqu’on lui demande des nouvelles de la célèbre enseigne. « Il y a bien longtemps que Marks a mis la clef sous la porte » répond-il un brin exaspéré, retrouvant toutefois le sourire lorsque l’on s’avance vers lui avec les trois volumes de la correspondance de Jack London, édités par les presses universitaires de Stanford. Impossible en effet de repartir de Londres sans un souvenir de papier. Il est des maniaques qui ne savent pas quitter un pays sans rapporter un livre.

traffic jamCela faisait une éternité que je n’avais pas mis les pieds à Londres. Le charme britannique opère toujours dans les rues de la ville, où le kitch british est toujours roi, qui s’expose dans les vitrines, sur les vêtements, comme une sorte de pied de nez éclatant à la grisaille du ciel. Mais la ville respire mal, étouffée par une circulation oppressante – ce « traffic jam » si bien nommé – et victime d’un urbanisme désordonné. Seul le quartier bobo de Chelsea, à l’Ouest semble avoir échappé à la frénésie de constructions qui dévore le centre et la rive sud de la Tamise du côté de la City.

Ce fouillis urbain, bordélique et inconfortable, autorise un regard plus distancié sur Paris, dont l’urbanisme austère, les grands boulevards haussmaniens font, en comparaison, figure de jardin ordonné et paisible. Finalement, le côté cartésien des Français, cette manie de tout tailler au cordeau, de tout réglementer, est parfois exaspérant mais n’a pas que de mauvais aspects. Il permet, à tout le moins, de vivre dans des villes fréquentables au quotidien. Il semble que la folie du moment soit de s’exiler à Londres pour échapper aux rigidités hexagonales. Il n’est pas exclu qu’on en revienne.

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Une histoire de château 2

«Une fois la commission de sécurité passée, j’ai peur d’être un peu perdu. Ce chantier, c’est une partie de ma vie depuis quinze ans. Une expérience unique, qui m’a permis de côtoyer les plus grands architectes, les meilleurs ouvriers, les compagnons les plus talentueux. » Patrick Régnier ne cache pas son émotion à la veille de la réouverture du château. Cet ingénieur en bâtiment, chargé de préparer la sécurité du public dans le monument, suit le chantier depuis le début des années 90. Et il avoue avoir passé des moments fabuleux « rien qu’à voir travailler les gars », s’arrêtant parfois pour admirer le savoir-faire d’un couvreur qui « taille des ardoises une à une, sur le toit », ou pour apprécier le coup d’oeil d’un tailleur de pierre « capable de retrouver d’un regard sur une façade les pierres qui ont servi à monter les échafaudages il y a cinq cents ans ».

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Ce chantier monumental aura pourtant été un invraisemblable casse-tête. Comment, en effet, abriter un musée moderne, accessible à des milliers de visiteurs, dans des conditions de confort et de sécurité maximales, dans un ensemble de bâtiments construit à une époque où les planchers étaient à peine horizontaux, les portes minuscules, et où l’eau courante était inconnue ? Comment restaurer convenablement ces édifices du XVe siècle où chaque clou, chaque pierre, chaque poutre a une histoire, tout en installant une chaudière et une machinerie d’ascenseurs et en créant une librairie et une cafétéria ? Ce projet relevait véritablement de la gageure. Il a fallu en permanence faire des choix, parfois douloureux, accepter de percer un mur de pierre pour faire passer un câble, ou se résoudre à sceller un garde-corps en métal sur une courtine du Moyen Age.

C’est ce travail qu’a coordonné, depuis une quinzaine d’années, la conservatrice du château, Marie-Hélène Jouzeau. Elle ne cache pas qu’il y a parfois eu « des débats vifs » entre les différents maîtres d’oeuvre au moment de rendre les arbitrages les plus délicats, notamment entre l’architecte en chef des Monuments historiques, Pascal Prunet, et l’architecte chargé de la muséographie, Jean-François Bodin. Les choses se sont finalement bien passées, même s’il a souvent fallu faire des compromis, rallonger quelques réseaux pour éviter un obstacle ou accepter d’agrandir une porte pour autoriser le passage des fauteuils roulants.

Celui qui a le plus souffert est sans doute Pascal Prunet, architecte passionnant et passionné, qui défend depuis dix ans chaque feston, chaque soupirail du château des Ducs contre les agressions de la modernité. D’autant que, pour lui, ce château tient un peu d’une affaire de famille. En effet, son père, Pierre Prunet, lui aussi architecte en chef des Monuments historiques, avait déjà travaillé sur l’édifice dans les années 70. A l’adresse des artisans, le mot d’ordre de Pascal Prunet a été simple et constant : conserver autant que possible tous les matériaux d’origine, qu’il s’agisse de bois, de pierre ou de métal, parce que la matière ne se remplace pas. Et ce qui fait l’identité d’un monument, c’est avant tout sa texture.

Pour bien comprendre la façon dont il a travaillé, il est impératif d’aller sur les lieux, de se frotter au tuffeau, de balayer une charpente du regard, d’arpenter le chemin de ronde, bref d’en faire le tour. « L’idée directrice a été de redonner sa verticalité au château, explique Pascal Prunet depuis l’entrée principale, d’où émergent les deux flèches de la tour de la Couronne d’or. Il faut savoir qu’à l’origine le château était hérissé de flèches, qui dominaient la table horizontale des courtines. » Outre ses flèches, le monument avait perdu un étage au cours des siècles. La reconstitution des pavillons, sur les tours qui encadrent le pont-levis, lui a permis de regagner 8 mètres et a contribué à restituer l’élan vertical originel.« Pour l’entrée, poursuit l’architecte, nous avons choisi de travailler sur une période située entre la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe, en nous appuyant sur un dessin de Poitevin de 1715, sur lequel on retrouve le pont leviscampanile que nous avons reconstruit. » Ce campanile a été réalisé en chêne et taillé de façon traditionnelle par les ateliers Perrault frères, l’entreprise qui a oeuvré sur l’ensemble des charpentes du château. Spécialisée dans ce type de travaux, elle a également planché sur le pont-levis, qui a été remis en état dans sa dernière version, celle du XIXe siècle. Ce pont-levis fonctionne aujourd’hui parfaitement : il peut être relevé en une dizaine de secondes, avec un bruit de chaînes qui ravit les radios et les télévisions, mais ne sera pas utilisé quotidiennement comme c’est le cas à Langeais.

Une particularité à Nantes : en pénétrant dans l’édifice, les visiteurs pourront se rendre compte du décalage qui existe entre le château actuel et celui d’origine, puisque le seuil du petit pont-levis, celui réservé aux piétons, est restitué à son niveau initial, soit 30 centimètres au-dessous du niveau actuel. « Globalement, la cour a pris 30 à 35 centimètres dans le haut et 80 centimètres dans le bas depuis le XVe siècle », précise Pascal Prunet.

Son premier chantier a été la façade du Grand Gouvernement. L’architecte l’évoque devant l’éclatant bâtiment dont la blancheur inonde la cour. Son exposé n’est pas toujours facile à suivre pour le profane, mais il affûte le regard et facilite la compréhension de ce monument composite et parfois déroutant. Cet expert explique comment le Grand Gouvernement, mutilé en 1800 par l’explosion de la tour des Espagnols, a été doté, du côté droit quand on lui fait face, d’une fausse travée. Ce qui a permis de loger un certain nombre d’équipements techniques, notamment les ascenseurs destinés aux handicapés pour gagner les remparts.

Sur cette partie droite, les ouvertures ont la sobriété de l’époque classique, tandis qu’à gauche du grand escalier elles sont, à l’évidence, d’inspiration gothique. « C’est un choix qui avait été fait par mon prédécesseur », ajoute Pascal Prunet, qui souligne toute la difficulté de restaurer un bâtiment qui a connu divers états, ayant été plusieurs fois remanié. Au XIXe siècle, par exemple, en plein retour du gothique, on a remplacé les lucarnes classiques de 1680, qui avaient pris place sur les lucarnes du XVe. Il a donc fallu étudier chaque pierre en détail pour comprendre l’histoire du bâtiment et recomposer un nouvel ensemble. « J’ai eu l’occasion de voir les plans de l’entreprise Lefèvre, qui restaure les façades,commente Patrick Régnier. Chaque pierre est notée, et colorée en fonction de sa nature précise, de son origine. On sait si elle est en tuffeau, en creuil, en richemond ou en granite. »

Quoi qu’il en soit, pour le visiteur, le résultat, assez probant, permet de se faire une idée des différents habillages qu’a connus le palais ducal au cours des siècles. Est-ce bien au pied de ce grand escalier que d’Artagnan a arrêté Fouquet en 1661 sur ordre de Louis XIV ? Pascal Prunet confesse ne pas le savoir précisément, ce grand escalier ayant été construit peu avant ou peu après cette période à la place d’une tour préexistante. Il regrette qu’aucune étude historique d’ensemble n’ait été réalisée avant d’entamer les travaux. Curieusement, en effet, il n’y a pas eu de projet global de restauration. C’est la décision de refondre le musée qui a, en quelque sorte, accéléré les travaux en cours. Etude ou pas, de toute façon les documents manquent cruellement depuis l’explosion de 1800 et la disparition des archives du château. Et il a, par exemple, fallu se laisser guider par le peu d’éléments disponibles pour restituer le blason qui orne la façade du Grand Gouvernement.

A l’articulation de celui-ci et du Grand Logis, l’architecte désigne ensuite la tour de la Couronne d’or. Cette magnifique élévation, percée de loges, qui donne au palais ducal son logia oraspect Renaissance et le rapproche de certains châteaux de la Loire, comme Blois notamment où vécut Anne de Bretagne. « Je ne serais pas surpris que l’inspiration soit italienne », note Pascal Prunet, qui relève que les loges sont tournées vers le royaume de France. Montrant d’infimes incises dans l’arête de la tour en tuffeau – « une pierre qui ne supporte pas la pauvreté architecturale » -, l’architecte plaide pour l’éclatante blancheur que la restauration a redonnée à l’ensemble. « A l’origine, les joints n’étaient pas apparents, la mode de la pierre nue et patinée nous vient du XIXe siècle. A l’époque, on travaillait sur de grands pans blancs, c’était une lecture lisse avec des arêtes vives, rehaussées de dentelles. Il faut se souvenir que le tuffeau est un parement. Plaqué sur un mur de schiste, il n’excède pas 20 ou 25 centimètres d’épaisseur. » Il est vrai que restaurée, blanchie, surmontée de ses flèches, la tour a très belle allure. Elle redonne à l’ensemble l’apparence de palais qu’il devait avoir à l’origine. Les bâtiments résidentiels à l’intérieur du château se sont, de plus, débarrassés de leur « gangue militaire » pour retrouver leurs atours de palais princier. La verticalité originelle d’allure plus altière restitue ce qu’avaient souhaité les ducs de Bretagne, qui inscrivaient ainsi leur pouvoir sur la ville et rivalisaient avec la cathédrale voisine.

« Outre la verticalité, l’autre parti pris a été de garder apparentes les traces laissées par les différentes phases de l’histoire du monument », poursuit Pascal Prunet en grimpant l’un des escaliers qui mènent aux remparts. L’architecte montre, au passage, les restes de la tour gallo-romaine qui apparaissent au sous-sol de l’ancien donjon. « Mais nous avons également dû traiter les lacunes (1). On ne peut tout de même pas redonner un bâtiment sans l’achever », ajoute-t-il en passant devant le pignon métallique du Grand Gouvernement qui ferme la fausse travée où sont logés les ascenseurs. Autre création contemporaine qui marque ce secteur mutilé : le jardin en amphithéâtre. Imaginé par le service « espaces verts » de la ville, il habille le parcours qui conduit aux remparts. Très vite, en accédant aux courtines côté ville, on se retrouve ainsi à couvert, sous l’ombre protectrice de la magnifique charpente d’une des tours qui domine l’entrée du château. C’est l’une des originalités de ce cheminement exceptionnel proposé au public sur les remparts : une partie de la promenade est couverte… comme c’était déjà le cas au XVIIe siècle. Mais les larges ouvertures percées dans la muraille pour laisser passer les bouches à feu permettent sans souci d’admirer le paysage nantais. On le découvre alors sous des angles nouveaux. Sans conteste, le circuit des remparts, long de plus de 500 mètres, offre un panorama inédit de Nantes.

« Il est judicieux d’avoir désenclavé le château », confie encore Pascal Prunet, ravi de la création des deux nouvelles entrées. Depuis le circuit des remparts, on surplombe ces entrées qui permettront au public de pénétrer dans la cour par un pont et d’en sortir par un autre. Mais leur création n’a pas non plus été simple. Pour le pont du Secours, par exemple, un long débat a agité les spécialistes. A quel niveau fallait-il placer la tête de pont : celui du XVe siècle, du XVIIe ou du XIXe, tous de hauteurs différentes ? « Il faut savoir que la rue Prémion est une création du XIXe siècle, précise l’architecte. A l’origine, les douves étaient beaucoup plus larges et couraient vers la cathédrale. »

Grand nombre de problèmes ont surgi sur le chantier, en fonction des découvertes, au fil des travaux. Il suffisait, pour le mesurer, d’observer l’empressement des entreprises autour de l’architecte en chef des Monuments historiques lors de ses visites hebdomadaires, qui un plan à la main, qui une question sur les lèvres. C’est ainsi que certaines décisions ont dû être prises à chaud, dans l’urgence. Une situation stressante qui s’est encore accentuée à la fin du chantier.

Ce papier de votre serviteur a été publié le 01/02/2007 dans un hors série du Point consacré à la réouverture du château des ducs de Bretagne après plusieurs années de travaux. Il est ici sauvé, pour mémoire (et pour le plaisir) avant qu’il ne disparaisse du site web du journal. 

Illustrations : DR

Une histoire de château 1

“Ventre-saint-gris ! les ducs de Bretagne n’étaient pas de petits compagnons.” Cette saillie, que l’on prête à Henri IV lors de sa première visite du château de Nantes, témoigne de la place de choix qu’occupait la demeure des ducs de Bretagne dans la France du XVIe siècle. Ce palais ducal, enserré dans une solide forteresse dominant la « rivière de Loyre », était alors l’une des plus sûres et des plus fastueuses résidences du royaume, dans une région rattachée depuis peu à la couronne et qui manifestait encore, de temps à autre, quelques velléités d’indépendance. Il fut conçu par François II, le dernier duc de la Bretagne indépendante, qui avait voulu doter son duché d’un palais digne des grandes cours d’Europe, aménagé par sa fille Anne, deux fois reine de France, et embelli par François Ier.

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L’histoire du site est presque aussi vieille que celle de la ville puisque des vestiges de l’enceinte gallo-romaine qui clôturait la cité primitive ont été mis au jour dans la cour de l’actuel château lors de différentes campagnes de fouilles. Mais il ne s’agissait à l’époque que de simples remparts. Pendant tout le premier millénaire, plusieurs réduits fortifiés flanquaient les extrémités de la ville, en bordure de Loire, pour protéger les Nantais contre les invasions barbares, principalement les incursions normandes.

L’emplacement du château a longtemps été objet de conflits entre l’évêque de Nantes, dont les jardins descendaient de la cathédrale jusqu’au fleuve, et les seigneurs de la ville, qui souhaitaient édifier une forteresse à cet endroit. « Guy de Thouars, nous raconte Marc Elder, l’un des premiers conservateurs du lieu, envahit les jardins de l’évêque Geoffroy en 1207 pour y creuser ses douves et y asseoir ses murailles. L’Eglise brandit ses foudres. Un procès s’engage. Mais le comte ne renie rien de ses gestes et garde la terre. Le château de la tour Neuve, premier état du palais ducal, était fondé. » Ce château, qui remplace celui du Bouffay, résidence première des comtes de Nantes, est mal connu. Il s’inscrivait vraisemblablement dans une partie de la cour de l’édifice actuel. Il n’en reste plus que le vieux donjon, qui devait se situer à un angle des remparts. C’est pourtant là que se déroula l’un des épisodes les plus fameux de l’histoire nantaise : l’incarcération et le procès de Gilles de Retz (ou de Rais), le riche seigneur voisin, qui fut jugé par un tribunal ecclésiastique présidé par Jean de Malestroit, évêque de Nantes, et condamné à la potence et au bûcher pour « hérésie, débauche, apostasie, idolâtrie et commerce avec l’esprit du mal ». La sentence fut exécutée le 26 octobre 1440.

C’est à peine trente ans plus tard, en 1466, que le duc François II, héritier du duché de Bretagne, ordonne la reconstruction du château, qu’il juge à l’époque « petitement logé et indigent de réparations. »Il faut dire que François II n’est pas, en ce milieu de XVe siècle, n’importe quel hobereau de province. Les ducs de Bretagne se considèrent comme de véritables souverains dans leur fief, portent la couronne fermée et refusent de rendre l’hommage lige au roi de France. Qui plus est, la Bretagne est riche. Elle s’est tenue à l’écart de la guerre de Cent Ans, qui a ravagé la France et l’Angleterre, et bénéficie d’une singulière période de prospérité : « Fastueux seigneurs, les ducs de Bretagne ! commente Marc Elder.Leur train égalait la magnificence des cours les plus riches, leur pouvoir balança si longtemps celui des rois de France que même ce vieux renard de Louis XI n’en put venir à bout. »

De fait, la cour de Bretagne est réputée en Europe entière pour son faste, ce qui autorisera François II à faire miroiter la main de sa fille Anne aux plus grands souverains d’Europe, dont le prince de Galles et l’héritier des Habsbourg, avec qui elle sera même mariée par procuration. En attendant, il faut à François un château à la hauteur de ses prétentions. Il confie la mission à Mathelin Rodier, alors chargé du chantier de la cathédrale. On reconstruit d’abord l’enceinte, notamment la façade nord-ouest. Celle-ci est défendue par quatre tours, construites en schiste et en granit, dont deux entourent le pont-levis : la tour du Pied-de-Biche, ainsi nommée en raison de la forme d’un cachot, et la tour de la Boulangerie, où sont installés les fours à pain. Dix ans plus tard on achève le Grand Logis, en pierre calcaire, à l’intérieur de la cour, qui doit servir d’habitation aux hommes d’armes.

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Le grand logis vu de l’escalier du grand gouvernement

Autant l’enceinte est austère, taillée dans le granit, et trahit le Moyen Age finissant, autant le palais se veut léger, ouvert, orné, et annonce la Renaissance, même s’il n’est pas complètement débarrassé des influences gothiques. La forteresse traduit la défiance de la Bretagne à l’égard de sa grande voisine, la France ; le palais exprime, lui, l’ambition des souverains bretons en Europe. François II ne verra pas la fin du chantier puisqu’il meurt en 1488, alors que le Grand Gouvernement n’est pas terminé, pas plus que la tour de la Couronne d’or. C’est sa fille Anne qui poursuivra la construction tout au long de sa vie. Faute de documents, on sait seulement, grâce à un inventaire de 1491, année du mariage de la jeune duchesse avec le roi de France, Charles VIII, que le château était fortifié sur la totalité de son périmètre à cette période.

Le chantier était sans doute très avancé lors de la visite de Nicolas Machiavel en 1498, année de la mort de Charles VIII et du retour d’Anne de Bretagne sur ses terres. Le célèbre Florentin s’est rendu à Nantes pour négocier l’annulation du mariage du nouveau roi, Louis XII. Celui-ci souhaite épouser en secondes noces la veuve de son prédécesseur, la belle duchesse bretonne. Ce mariage, autorisé par le pape, sera fructueux pour le château puisque les aménagements se poursuivront sous le règne de Louis XII, comme en témoigne la présence des armes du couple, l’hermine d’Anne et le porc-épic de Louis, sur l’une des lucarnes du Grand Logis. Les travaux conduits par Anne sont toutefois les derniers effectués au titre d’une Bretagne indépendante.

Le duché est définitivement rattaché à la France en 1532 et le château transformé en résidence royale, où séjourneront notamment François Ier, Catherine de Médicis et Charles IX. Mais l’hôte le plus célèbre de l’histoire du château est sans conteste Henri IV. Venu pacifier la région et rappeler le duc de Mercoeur à ses devoirs, il passe à Nantes le mois d’avril 1598. Le roi loge alors dans le pavillon du Petit Gouvernement, un bâtiment récent, confortable et spacieux, construit au milieu du XVIe siècle pour recevoir les hôtes royaux. C’est au premier étage de ce pavillon que le roi prépare l’édit de tolérance qui va rendre la ville célèbre dans le monde entier : l’édit de Nantes. « C’est vraisemblablement là qu’il l’a signé », précise Marie-Hélène Jouzeau, l’actuelle conservatrice du musée du château. Parmi les hypothèses qui circulent sur le lieu de la signature, une majorité d’historiens s’accorde aujourd’hui pour considérer que c’est bien au château, dans le pavillon du Petit Gouvernement, que le fameux édit a été paraphé.

C’est en revanche dans le Grand Gouvernement que loge Louis XIV lors de son séjour à Nantes, en 1661, à l’occasion des états de Bretagne. Une occasion dont le jeune souverain profite pour mettre un terme brutal à la carrière de son surintendant, Nicolas Fouquet. Vexé, dit-on, par l’étalage du luxe dont l’intendant avait fait preuve lors de l’inauguration du château de Vaux-le-Vicomte, le roi a décidé de faire arrêter et emprisonner son ministre lors de ce déplacement breton. C’est à son fidèle capitaine de mousquetaires, d’Artagnan – le vrai -, qu’est confiée la délicate mission, au terme d’une réunion du Conseil que préside Louis XIV au château. On retrouve trace de l’épisode dans les Mémoires du mousquetaire : « Enfin le Conseil étant fini, il descendit de l’appartement du roi par le grand escalier qui est dans le château. Je l’attendais au bas avec quelques mousquetaires qui étaient à dix pas de moi, dispersés deux à deux sans faire semblant de rien. Il était environné d’une foule de monde comme le sont tous les ministres. Je ne branlai pas de ma place jusqu’à ce que je le vis sur la dernière marche au pied de laquelle sa chaise l’attendait. Lui ayant dit que ce n’était pas là qu’il fallait entrer et que je l’arrêtais de la part du roi, toute cette foule de courtisans disparut dans un moment, sans qu’il en restât un seul pour le consoler ou pour le plaindre de sa disgrâce. » Immédiatement conduit à la forteresse d’Angers, Fouquet ne recouvrera jamais la liberté et mourra, vingt ans plus tard, en prison, oublié de tous.

La disgrâce, ce fut au tour du château de la connaître pendant la Révolution. Matérialisation du pouvoir royal, la forteresse faillit être rasée à plusieurs reprises à la demande des Nantais. L’Assemblée nationale entérina même le projet de démantèlement du château, avant qu’il ne soit sauvé in extremis par les militaires qui l’utilisaient depuis plusieurs années comme base logistique. Cette transformation en caserne est à la fois la meilleure et la pire des choses qui soit arrivée au château. Elle lui a sauvé la vie, mais l’a en même temps irrémédiablement mutilé. L’empreinte la plus spectaculaire de cette période tient dans l’immense bâtiment construit dans la cour, le Harnachement. Longtemps utilisé comme arsenal militaire, il masque la magnifique façade de la tour du Fer-à-Cheval. On relève des dégradations sur tout le périmètre, toute la surface du château. Elles tiennent, en premier lieu, à l’explosion du dépôt de munitions installé dans la tour des Espagnols en 1800, qui détruit la partie nord du château, en particulier l’Ancien Logis. Et puis s’y sont ajoutés les aménagements effectués dans les principaux bâtiments pour accueillir les militaires, des aménagements sommaires, faits à l’économie, rarement respectueux de l’architecture originelle. De sorte qu’il ne reste quasiment plus rien de ce qu’était le Grand Gouvernement lorsque le château est enfin classé Monument historique en 1862. L’architecture intérieure avait été complètement remaniée, la distribution des pièces bouleversée. « A la fantaisie imprévue du Moyen Age a succédé une régularité monotone, relève Marc Elder, en 1935. Trois pièces se commandent à chaque étage, vastes, mais sans le décor des belles cheminées à hotte et des sculptures qui fleurissent les ressauts de pierre. »

La Ville de Nantes acquiert le bâtiment en 1915 après de longues années de bras de fer avec l’Etat, qui y maintenait tant bien que mal une garnison militaire. L’idée peut, aujourd’hui, sembler farfelue, mais la municipalité eut un temps le projet d’y installer l’hôtel de ville. Finalement, c’est un musée qui ouvrira ses portes dans l’enceinte du château, en 1922. La longue histoire militaire du château des Ducs de Bretagne n’est pas achevée pour autant, puisqu’en 1942 les Allemands ont pris possession des lieux. Ils s’y sont installés en 1943 et ont construit un blockhaus dans la cour, devant la courtine du pont du secours. Un blockhaus qui existe encore et matérialise l’empreinte du XXe siècle dans l’enceinte de ce château aujourd’hui vieux d’un demi-millénaire

Ce papier de votre serviteur a été publié le 01/02/2007 dans un hors série du Point consacré à la réouverture du château des ducs de Bretagne après plusieurs années de travaux. Je le sauve ici, pour mémoire, avant qu’il ne disparaisse du site web du journal. Il contient deux erreurs, ou disons deux affirmations non étayées historiquement. Qui ont toutes deux quelque chose à voir avec la littérature. Il sera suivi d’une enquête sur la restauration du bâtiment. 

Illustrations : ville de Nantes

Point final

the journal

« Apprendre que tu as une conscience me fait chaud » commentait il y a quelques jours un ami facétieux à l’annonce d’une négociation avec Le Point, prêt à m’accorder la « clause de conscience». C’est fait, je viens de recevoir ce samedi mon certificat de travail, assorti d’un bienvenu chèque pour « solde de tout compte ».

Après avoir tempêté sur ce blog contre l’hebdomadaire, je me dois aujourd’hui d’être fair play et de saluer l’élégance du journal, qui m’a proposé, au lendemain de mon dernier post, cette sortie « par le haut » d’un conflit passablement dissymétrique.

La clause de conscience est une disposition rarement accordée par les journaux, à tel point que je n’avais pas même pensé à la demander. Elle permet à un journaliste de quitter un support dont il ne partage plus la ligne éditoriale, en bénéficiant du régime juridique du licenciement. Pour faire appliquer cette disposition « comportant un enjeu éthique », le journaliste doit cependant apporter la preuve d’une modification très substantielle de la ligne éditoriale de la publication pour laquelle il travaille. Ce qui n’était pas gagné et pouvait supposer une longue guerilla juridique. En m’accordant cette disposition, le journal respecte l’esprit et la lettre du billet qui a déclenché ce conflit.

« C’est la première fois que nous sommes confrontés à une telle situation » m’a confié le représentant du Point lors du long échange qui a débloqué les choses. Je veux bien le croire. Je ne connais pas, pour autant, les raisons exactes qui ont poussé l’hebdomadaire à m’accorder cette faveur. Ce n’est pas,  m’a-t-on affirmé, la pression mise par les deux malheureux billets sur ce blog. Le Point en subit bien d’autres tous les jours, à la suite des papiers polémiques qu’il publie.

Serait-ce la simple force de persuasion des arguments développés ici ? Le fait d’avoir pointé la « phobie administrative » du journal ? Quelques amicales recommandations en interne ? Mystère. Je peux seulement dire aujourd’hui que je suis soulagé et content. C’est une belle sortie, qui me convient sur la forme comme sur le fond. Et puis c’est peut-être un peu naïf, mais cela montre que la bonne foi, exprimée sans prévention, peut être une arme aussi efficace que la justice.

Certes, le chèque, que j’ai immédiatement porté à la banque pour éteindre l’incendie sur mon compte, ne me servira guère qu’à rembourser les dettes contractées pour faire face à un été catastrophique. Mais il me permet de repartir requinqué et de tourner proprement cette page étonnante de ma vie professionnelle. Merci encore à toutes et à tous pour l’amical soutien manifesté ici et ailleurs.