éloge de la débroussailleuse

L’un des bénéfices de la vie à la campagne est d’épouser au plus près sa condition animale. Pas vraiment besoin de s’astreindre à courir dans les rues sans autre motivation que d’entretenir sa carcasse quand on est appelé à couper son bois l’hiver ou à domestiquer la végétation au printemps. L’exercice physique fait, en quelque sorte, partie du jeu.

myosotis 2

Adepte d’Edward T. Hall, j’ai fait disparaître il y a une quinzaine d’années les clôtures qui entouraient le terrain de la vieille ferme d’où son écrites ces lignes et sur lesquelles butaient le regard, dégageant ainsi l’horizon, laissant apparaître un dégradé de végétation qui donne d’un côté sur une petite prairie puis sur la route communale, de l’autre sur un petit bois.

En ces terres assez humides de Loire-Inférieure, la végétation est tonique et doit être régulièrement contenue, au risque de coloniser l’espace. Le recours à la débroussailleuse est donc nécessaire, en particulier au printemps. J’adore cet engin, en dépit d’une prévention coupable pour les machines trop sophistiquées (je m’obstine à râper les carottes à la main, sous les sarcasmes de la maisonnée) et du bruit strident de son moteur deux temps.

C’est une Husqvarna, un de ces engins nordiques simples et increvables – une malheureuse révision en dix ans – qui démarre rituellement au quart de tour après un hiver passé dans la poussière et l’humidité. Abreuvée d’un carburant écolo, l’Aspen, assez cher mais peu polluant, elle est équipée d’un solide fil de nylon, dont la rotation sectionne la végétation au pied, de préférence à la lame métallique, plus efficace mais plus dangereuse.

Cette débroussailleuse est un outil extrêmement fin, qui permet de sculpter la végétation au gré des saisons et des accidents du terrain. On peut ainsi choisir d’épargner tel ou tel bouquet spontané, à l’image des myosotis qui ont poussé cette année sous la ligne d’arbres qui borde le jardin. On peut quasiment araser la végétation ou laisser pousser les cheveux un peu plus longs de telle ou telle partie du terrain, dessinant ainsi une géographie différente d’une année sur l’autre.

La débroussailleuse est, en quelque sorte, la sœur bohême de la tondeuse, celle qui explore et dessine les frontières, autorise les contours flous, repousse les barbares mais peut, sur un coup de cœur, donner le droit d’asile à quelque plante, quelque fleur sans papier. Son maniement, assez simple, sous le soleil, autorise même l’esprit à vagabonder et à imaginer un billet saugrenu qui s’intitulerait « éloge de la débroussailleuse. »

Jean Blaise à tous les étages

Hasard ou télescopage de calendrier éditorial, j’apprends, quelques jours après avoir achevé un récit sur le parcours de Jean Blaise « Réenchanteur de ville » à paraître en mai aux Ateliers Henry Dougier (le fondateur des éditions Autrement), que les éditions de l’Aube annoncent, également en mai, la sortie d’un livre d’entretiens entre Jean Blaise, Stéphane Paoli et Jean Viard « Un immense besoin de culture ».

image jean blaise

L’actualité culturelle sera donc Blaisienne en mai prochain, à quelques semaines du quatrième « Voyage à Nantes » et quelques mois avant la publication de son rapport sur la culture dans l’espace public commandée par Aurélie Filippetti. Ce n’est pas totalement injustifié. Si le personnage est bien connu à Nantes, il intrigue ailleurs où l’on observe avec étonnement et gourmandise la transformation de cette ville depuis quelques années. Une ville où la culture s’est emparée de l’espace, du jardin des plantes aux chantiers navals, des douves du château aux rives de l’estuaire.

Certes Jean Blaise n’est pas toujours considéré comme prophète en son pays, et les rabat-joie manquent rarement pour brocarder chacune de ses initiatives, dénonçant généralement la « gabegie » de l’argent public. Lesquels détracteurs n’en écrasent pas moins une larme furtive en souvenir de quelques moments épiques, qu’il s’agisse d’une chanteuse d’opéra juchée sur une décapotable au milieu de la circulation ou d’un spectacle de La Fura del Baus dans un hangar désaffecté de l’île Sainte-Anne.

Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, en particulier des néo-nantais, qui saluent la richesse et le décalage de l’offre culturelle sur les bords de Loire, la joyeuse décontraction qui imprègne la ville en été, comme j’ai pu le constater en rédigeant « S’installer à Nantes ». Mais au-delà, c’est l’ensemble du monde de la culture, à Paris, Marseille ou Londres, qui observe depuis quelques années cette ville transformée en théâtre urbain, où les champignons chantent dans les jardins, où les jeux pour enfants sont des monstres japonais.

Jean Blaise n’est certes pas le seul auteur de cette transformation, mais il en est indéniablement l’inventeur et le chef d’orchestre. Le mot de Jean-Luc Courcoult, le fondateur de Royal de Luxe, qui ouvre le livre, est de ce point de vue émouvant. Le témoignage du patron du Service des espaces verts de la ville, dont le travail a été proprement réenchanté n’est pas moins instructif. Une sorte de contamination a gagné les esprits, et la ville ne se pense plus sans qu’un grain de folie ne vienne féconder les projets d’aménagement sur l’ensemble de l’espace public.

Curieusement, s’il existe des bouquins sur Royal de Luxe, les Machines de François Delarozière ou la création du Lieu Unique, le parcours de Jean Blaise n’avait jusqu’alors fait l’objet d’aucune mise en perspective. Sans doute parce que le personnage, plutôt discret, avance en marchant et se soucie peu du passé. Je dois avouer avoir pris plaisir à mettre en scène ce parcours de trente ans, à interroger certains acteurs de l’ombre comme Daniel Sourt, le directeur technique modeste et génial du CRDC, à proposer une vision panoramique d’une aventure qui n’a pas d’équivalent.

Une amie venue de la région parisienne me disait ne pas comprendre comment elle pouvait ne pas avoir eu vent de l’incroyable histoire de Cargo 92 et me confessait sa jalousie au lendemain de la publication de la seule video disponible sur internet. Correspondant de Libé à l’époque, je me souviens avoir eu toutes les peines du monde à passer un maigre encart lors du passage de La Mano Negra, venue jouer place de la Bourse sur le livre métallique de L’histoire de France. La culture en province ne pouvait exister, voyons.

De fait, toute une époque a quasiment disparu dans les limbes. Et je ne regrette pas de m’être replongé dans l’aventure. D’avoir confronté les mémoires des acteurs, des Bernard Bretonnière, Pierre Gralepois, Thérèse Jolly ou Astrid Gingembre. Et j’espère que le lecteur sera contaminé par cette idée simple mais presque trop évidente aujourd’hui à Nantes : l’art doit aller à la rencontre du public, interroger les représentations de tous, enchanter la rue plutôt que rester confiné dans les boites noires où il s’enferme trop souvent.

des chevilles apparentes dans un texte

La relecture à froid d’un long texte, sur lequel on a planché plusieurs mois, travaillant nécessairement par fragments, met cruellement en lumière nos faiblesses. Je viens ainsi de me livrer à la relecture panoramique du petit livre (en fait pas si petit : 13,5 x 19,5 cm) écrit ces dernières semaines, et le défaut de fabrication qui m’est apparu la plus voyant est la visibilité des chevilles, qui permettent d’emboîter les phrases.

dédicace

toute ressemblance… (source inconnue).

Il a donc a fallu faire la chasse aux « ainsi, de fait, en effet, en outre, en revanche, par ailleurs, paradoxalement, de sorte, en conséquence… » qui m’ont sauté au visage comme des têtes de clous sur une chaise de menuisier. Ces chevilles ne sont, évidemment (hum), pas inutiles. Elles servent à mieux articuler le texte, et d’une certaine façon à le fluidifier, à faire couler une phrase dans une autre, sans douleur, sans heurt. Mais, comme en toute chose, le trop est l’ennemi du bien.

Ce doit être un tic de journaliste. Contrairement à ce que certains imaginent peut-être, la plupart des papiers sont écrits sur un mode démonstratif. Le journaliste choisit un angle, après avoir réalisé son enquête, et une fois cet angle choisi, s’emploie à illustrer, à détailler l’information première, déclinée en trois niveaux au début de son article (titre, chapeau et accroche). D’où l’utilisation fréquente d’adverbes ou de locutions commodes qui permettent de rebondir d’une phrase sur l’autre, de les emboîter, pour conduire gentiment son lecteur vers la chute. « Un papier, une idée coco » c’est la règle.

Le problème est que sans ces chevilles, le paragraphe peut se disjoindre et se transformer en assemblage bancal. Il faut donc trouver des voies détournées, reprendre l’ouvrage, bien souvent au-delà de la phrase coupable. Parce que chaque coup de rabot peut remettre en cause l’équilibre de l’ensemble. C’est la raison pour laquelle l’intervention d’un correcteur qui ne connait pas le texte est toujours bienvenue.

Après quelques relectures amicales, c’est désormais le cas. On n’imagine pas le nombre de relectures nécessaires pour parvenir à un texte abouti. Il n’en reste pas moins, toujours ou presque, quelques coquilles, quelques répétitions disgracieuses. C’est à la fois la limite et le charme du travail d’artisan.

La muraille et les livres

“J’ai lu, ces derniers jours, que l’homme qui ordonna la construction, aux frontières de la Chine, d’une muraille presque infinie fut ce même empereur, Chi Hoang-ti, qui fit également brûler tous les livres antérieurs à lui. Que les deux vastes opérations – les cinq à six cents lieues de pierre opposées aux barbares, l’abolition rigoureuse de l’histoire, c’est-à-dire du passé, fussent dues à la même personne, qu’elles fussent en quelque sorte ses attributs, j’en éprouvai à la fois, inexplicablement de la satisfaction et de l’inquiétude. (…)

livres brûlés

livres brûlés dans la vallée de l’Euphrate. D.R.

 

Enclore un verger ou un jardin est chose commune, mais non enclore un empire. Il n’est pas banal non plus de prétendre que la plus traditionnelle de toutes les races renonce à la mémoire de son passé, mythique ou véritable. Les Chinois avaient trois mille ans de chronologie (qui contenaient l’Empereur Jaune, Tchouang Tse, Confucius, Lao-Tse), quand Chi Hoang-ti ordonna que l’histoire commence avec lui. (…)

“Toutes choses veulent persévérer dans leur être” a écrit Baruch Spinoza : peut-être l’empereur et ses mages crurent-ils que l’immortalité nous est intrinsèque et que la corruption ne peut entrer dans un monde fermé. Peut-être l’empereur voulut-il recréer le commencement du temps et se donna-t-il le nom de Hoang-ti pour être en quelque façon Hoang-ti le légendaire empereur qui inventa l’écriture et la boussole. (…)

Chi Hoang-ti, peut-être, entoura l’Empire d’une muraille parce qu’il le savait périssable, et détruisit les livres dans la pensée que c’étaient des livres sacrés, c’est-à-dire des livres qui enseignent ce qu’enseigne l’univers entier ou la conscience de chaque homme. L’incendie des bibliothèques et la construction de la muraille sont peut-être des opérations dont chacune, secrètement, s’annule elle-même.(…)”

Jorge Luis Borgès, La muraille et les livres, Autres inquiistions, Buenos Aires 1950

 

de l’économie libidinale

Le Divin Marché, de Dany-Robert Dufour, date un peu (2007), mais c’est un précieux bréviaire pour remonter aux sources de la divinisation du sus-dit marché. Je tombe, en premier lieu sur une information qui a de quoi laisser pensif : Edward Bernays, théoricien et praticien assumé de la manipulation des foules en démocratie, n’était autre que le neveu de Sigmund Freud. pub

Les théories de Freud ont été mises à profit, via leur adaptation au monde de l’industrie réalisée par… Edward Bernays, son neveu américain, qui a exploité (d’abord pour le fabricant de cigarettes Philip Morris) les immenses possibilités d’incitation à la consommation de ce que son oncle appelait l'”économie libidinale”. Le génie de Bernays, c’est d’avoir vu très tôt le parti des idées qu’il pourrait tirer de Freud (…) Il indique que “la solitude physique est une vraie terreur pour l’animal grégaire, et que la mise en troupeau lui cause un sentiment de sécurité. Chez l’homme, cette crainte de la solitude suscite un désir d’identification avec le troupeau et avec ses opinions”. Mais une fois dans le troupeau, l’animal grégaire souhaite toujours exprimer son avis “par conséquent les communicateurs doivent toujours faire appel à son individualisme qui va toujours de pair avec son égotisme.” (Le divin marché pp 41/42)

J’ai fait quelques recherches sur cet Edward Bernays (un bon papier ici), c’est assez hallucinant. Il a été de tous les coups au XXe siècle (il est mort à 103 ans en 1995), du célèbre “I Want you for US Army” en 1917 à la création, au terme d’une campagne de subtiles manipulations de l’opinion, des Républiques bananières en Amérique centrale, en passant par l’enfumage des populations pour l’industrie cigarettière. Goebbels, paraît-il avait toutes ses oeuvres, dont le célèbre Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie.  extra

Il me semble qu’on trouve un parfait exemple du formatage esthétique de l’économie libidinale dont parle Stiegler dans l’invention graphique de la pin-up des années 30. La pin-up deviendra le support nécessaire d’objets à vendre en tout genre. On sait que l’invention passera ensuite au cinéma, avec celle qui deviendra la plus célèbres des pin-up, Marilyn Monroe – elle et toutes ses soeurs étant constamment mobilisées pour vendre tout et rien : des cigarettes, du parfum, des châteaux en Espagne, des pavillons de banlieue, des voitures, des tracteurs, des poids lourds, des voyages, des manteaux de fourrure, des dessous affriolants, du whisky, du rêve… (Le divin marché p 43). 

Je ne connais pas assez cet Edward pour en faire une note sérieuse, mais l’affaire mérite d’être creusée. Elle me conforte, quoi qu’il en soit, dans l’intuition qui est la mienne et que les familiers de l’atelier connaissent bien. “Notre véritable bulletin de vote c’est notre ticket de caisse.” Cela dit c’est un peu court. Et la liberté en démocratie cette “liberté de faire ce qu’on veut” est dans bien des cas une illusion, telle l’illusion de la gratuité de l’information généreusement payée par du temps de cerveau disponible, dont il pourrait être utile de prendre conscience. Non ?

Dany-Robert Dufour sera l’invité de la prochaine édition  d’Impressions d’Europe, le vendredi 10 avril au grand T, Nantes.

 

Petit Véhicule et Grosses machines

Curieux télescopage cette semaine sur la table travail, enfin sur l’écran de veille. Alors que j’achève, pour un éditeur parisien, la rédaction d’un ouvrage sur la façon dont a été réenchantée par l’art la ville de Nantes ces trente dernières années, je reçois un coup de gueule de mon éditeur nantais qui s’indigne du fait que les petites structures culturelles sont abandonnées à leur sort dans la même ville.

kawamata

L’observatoire de Kawamata à Lavau-sur-Loire. Estuaire. Arts et références

 

A bas bruit, deux camps s’opposent dans la cité. Les défenseurs des grosses machines (Royal de Luxe, Lieu Unique, Machines de l’île, Voyage à Nantes…) dont je fais partie, et les défenseurs des petites cylindrées (salles des spectacles, compagnies modestes, petits éditeurs…) dont je fais aussi partie, étant notamment édité au bien nommé Petit Véhicule, qui souffre de problèmes de visibilité, de diffusion.

royaume de Siam

Au royaume de Siam, éditions du Petit Véhicule.

En deux mots, je dois aux grosses machines des émotions inoubliables (cf la video précédente) des moments de partage incroyables et je suis persuadé que l’intrusion de l’art dans l’espace public, qu’il s’agisse d’un bateau mou, de champignons qui chantent ou de la création d’une librairie dans un village de six cents habitants, a influé sur le rapport à la création d’une multitude de gens, sur leur perception de l’espace public. Sur l’autre versant, je dois à une maison d’édition associative d’avoir publié des travaux plus personnels, des récits de voyage qui me tenaient à cœur. Ce n’est pas rien.

Le procès qui est fait aux grosses machines est, à grands traits, celui de l’argent (à droite comme à gauche). Elles pomperaient les budgets culturels, empêchant les petites maisons de prospérer dans leur ombre. Je ne suis pas certain que ce soit le cas. Enfin, je ne crois pas que les choses se jouent sur ce registre. L’opéra coûte un bras (cinq millions d’euros), faut-il pour autant le supprimer ? Même si, en ces temps de restriction budgétaire, la suppression des subventions au Petit Véhicule est un mauvais signe envoyé par le pouvoir local.

On peut, il est vrai, s’interroger sur le « fait du prince », sur le pouvoir démesuré des institutions sur telle ou telle structure. Mais sans grosses machines pas de Royal de Luxe à Nantes aujourd’hui, pas de Claude Ponti au jardin des plantes, pas d’observatoire de Kawamata à Lavau-sur Loire. Et toutes proportions gardées (vous pouvez hurler, la discussion est au café), pas de tour Eiffel, pas de Léonard de Vinci, pas de Taj Mahal, pas de Monteverdi. Sans Mécène pas de Virgile.

Faut-il chercher des boucs émissaires, trancher dans le lard, considérer qu’a priori « small is beautiful » ? Je m’autorise à en douter. Et je ne me plains par exemple que certains de mes livres n’aient obtenu qu’un succès d’estime. C’est ainsi. On peut, en revanche, se poser la question des raisons pour lesquelles les maisons d’édition de province ne parviennent pas à percer dans un monde écrasé par les grosses machines parisiennes. « Le divin marché » comme le qualifie Dany-Robert Dufour, qui sera l’invité des prochaines Impressions d’Europe, est organisé de telle sorte que la puissance de feu commerciale constitue, de fait, une arme de destruction massive.

C’est plutôt de ce côté, de ce « divin marché » qui chatouille notre instinct grégaire et modèle inconsciemment nos choix, y compris nos choix culturels, qu’il faut regarder, me semble-t-il.

La véritable histoire de France

La véritable histoire de France, pas celle de Lorant Deutsch ni celle d’Emmanuel Leroy Ladurie, a été racontée il y a quelques années par un groupe de poètes, qui avait le mérite de ne pas se prendre au sérieux, sur un grand livre de métal. Celles et ceux qui ont assisté à cette présentation, devant le palais des papes, dans les rues de Nantes ou sur le port de Caracas en conservent forcément un grand souvenir. Il existe peu d’archives visuelles, le Royal de Luxe de l’époque redoutant les captations, qui affaissent l’émotion produite par le spectacle vivant. Je viens toutefois d’en retrouver une en marge du travail que j’effectue en ce moment sur cette période. Certains d’entre vous ne connaissant pas les spectacles du Royal, n’ayant pas entendu parler de l’aventure du Melquiadès, ce cargo part faire la tournée des ports d’Amérique du sud en 1992, je me fais un plaisir de relayer ici la seule video de La véritable histoire de France en ligne. Elle est donnée à Caracas. Mettez le plein écran et accrochez vous aux branches. L’inquisition, Napoléon devant Moscou en flammes : onze minutes de délire joyeux et poétique.

Très chère université

Cela doit faire une bonne vingtaine années que j’interviens auprès de tes étudiants en licence et désormais en master Information Communication. Au départ il s’agissait de former des « rédacteurs concepteurs multimedia ». Aujourd’hui le diplôme prépare aux « métiers de l’information et du numérique ». Cela ne change pas grand-chose à l’affaire mais c’est peut-être plus chic. Je ne sais pas.

ordinateur-du-bunker

L’une des curiosités de ta maison est qu’il est impossible de se connecter au réseau internet dans la plupart des salles de cours. Les murs sont trop épais paraît-il. Ce qui fait toujours rire les étudiants étrangers. Un peu moins les chargés d’enseignement dont je fais partie. Pas forcément facile de familiariser une promotion de cinquante étudiants avec la toile en disposant d’un malheureux tableau noir, enfin blanc.

Mais ce que je trouve le plus merveilleux est ton site internet. J’y dispose depuis quelques années d’une adresse et d’un espace qui permet, dit-on, de communiquer avec les étudiants. Ce qui est plus simple que de les contacter à l’unité lorsque je souhaite leur transmettre une offre de stage ou d’emploi.

J’ai réussi, il y a quatre ou cinq ans, à pénétrer dans ce site, enfin dans ce bunker. Et j’ai pu constater qu’une centaine de mails m’attendaient, paisibles et endormis, sur l’adresse de messagerie qui m’est dévolue. La fois suivante je me suis fait retoquer. Tu m’avais changé mon mot de passe. Sans me demander évidemment. En fait pour pénétrer dans cette messagerie, il faut être très gentil faire une demande au secrétariat du département, qui se renseigne auprès de l’administration, qui accorde un mot de passe provisoire sans lequel il n’est pas envisageable de passer la page d’accueil.

N’ayant pas l’intention de suivre une formation d’ingénieur centralien pour lire mes mails j’ai donc renoncé depuis bien longtemps à consulter cette messagerie, qui est pourtant publique, et où des étudiants m’écrivent parfois par mégarde. Nous communiquons donc par mail ou par le biais des réseaux sociaux.

Pour autant, en cette heure de recherche de stages, il aurait pu être utile que je puisse diffuser les annonces qui me parviennent. J’ai donc pris ma plus belle plume et demandé que l’on me donne mon mot de passe de la saison. Que j’ai obtenu. J’ai donc pris mon courage à deux mains, prévenu mon entourage que mon taux d’irritabilité pourrait monter dans la journée, et essayé de franchir la page 2 du site, tapant scrupuleusement ce mot de passe infernal et voici la réponse qui m’a été faite :

Utilisateur dossal-p inconnu dans l’application, mais connu auprès de CAS.<br /><br /><a href=”https://cas-ha.univ-nantes.fr/esup-cas-server/logout?service=https%3A%2F%2Fwww.univ-nantes.fr%2Fservlet%2Fcom.jsbsoft.jtf.core.SG%3FPROC%3DIDENTIFICATION_FRONT%26ACTION%3DDECONNECTER”>Veuillez vous déconnecter de CAS.</a>

Gasp. Apparemment je suis inconnu dans l’application mais connu auprès de CAS br br. Ce qui me fait une belle jambe. Depuis lors ce message m’est renvoyé à la figure à chaque tentative de connexion. Avoue que c’est vexant. Surtout pour un formateur en « métiers de l’information et du numérique ».

Que dois-je faire. J’hésite. Une immolation par le feu devant les locaux de la présidence serait peut-être exagérée. J’opte donc pour ce petit mot, qui ne risque pas de polluer ton site. C’est déjà ça.

Bien à toi,

Philippe

Illustration : l’ordinateur du bunker de Lost

 

Ce bon vieux canard

L’une des conséquences de l’affaire Charlie aura été la lumière portée sur certaine presse papier, victime, dans une relative indifférence, d’une progressive désaffection du public. Désaffection qui pouvait s’avérer mortelle pour les supports vivant du seul produit de leurs ventes, Charlie hebdo était d’ailleurs au bord de la faillite.

Petillon_drawingCe n’est pas le cas du Canard enchaîné, qui va fêter cette année son centième anniversaire, lequel reste solide sur ses appuis, sans échapper à l’érosion de la diffusion qui frappe l’ensemble du papier (399 567 ex de moyenne en 2013, en baisse de 16% par rapport à 2012, selon les derniers chiffres trouvés en ligne).

La saine gestion du volatile, la structure de son capital (le journal appartient aux salariés en exercice), la prudence de ses responsables, qui se sont gardés de livrer gratuitement leurs contenus en ligne, ne doivent toutefois pas occulter une réalité : le lectorat du Canard vieillit et son équilibre économique est à terme en danger.

Certes, l’univers de référence peut parfois sembler un peu trop confiné à la buvette de l’Assemblée, l’habillage peut sembler un peu daté pour les jeunes lecteurs, mais ces reproches ne pèsent pas bien lourd devant ce qui reste un monument de la presse hexagonale. Parce que le Canard enchaîné ce n’est pas seulement une légendaire liberté de ton, une farouche indépendance, des nerfs d’acier (il faut avoir tâté de l’intimidation pour mesurer à quel point les journalistes du Canard s’exposent), c’est aussi une certaine façon de concevoir l’irrévérence, avec une forme d’élégance propre à la presse française.

Et puis le Canard enchaîné, c’est aussi un rapport unique entre le texte et le dessin. Je suis notamment un fan absolu des « culs de lampe » ces petits dessins qui servaient par le passé à boucher les trous au marbre, à animer la page. Ah les soirées de bouclage où les dessinateurs crayonnent dans les coins ! Et puis le Canard ce sont des rubriques irremplaçables, comme la chronique judiciaire de Dominique Simonnot, du brut de chez brut. C’est aussi les films qu’on peut ne pas voir, l’album de la comtesse, la voie aux chapitres… Bref une demi-heure de bonheur quasi garanti.premiercanard

Il n’est pas certain que le lecteur lambda, qui achetait de temps en temps son canard en prenant le train et se réfugie désormais sur sa tablette en picorant des contenus gratuits, ait bien pris la mesure du danger qu’il fait courir à cette presse irrévérencieuse. En ne lui donnant plus les moyens de vivre, de payer son personnel, son imprimeur. Du danger qu’il se fait courir à lui-même en appauvrissant les derniers supports indépendants des puissances de l’argent.

Je suis souvent frappé par la naïveté du discours de mes étudiants, qui n’achètent plus de papier, considèrent comme superflu l’abonnement payant à la presse en ligne et prétendent être informés correctement. Comme si l’information tombait du ciel. Comme la démocratie allait de soi. Le Canard nous le opportunément rappelle chaque semaine : « la liberté de la presse ne s’use qui l’on ne s’en sert pas. » Et elle s’use assez vite si on n’y prend pas garde.

Illustrations : Pétillon, le 1er numéro du Canard.

 

Demi-finale de waterclash

Un extrait du petit ouvrage sur lequel je planche depuis un mois et pour un mois encore, histoire de fêter la mi-parcours de la rédaction (et que je m’autorise à évoquer puisque l’éditeur vient d’en annoncer la publication). Il s’agit de la première apparition de Royal de Luxe dans la région nantaise à laquelle j’ai eu la chance d’assister, par le plus grand des hasards, en 1985 ou 1986. La scène est racontée de mémoire. Je viens d’avoir la confirmation qu’il s’agit bien de la toute première apparition de la troupe (actuellement en tournée en Australie) par le directeur technique du CRDC de l’époque. Précisons que la photo, provenant du fonds Royal de Luxe n’a pas été prise à Saint-Nazaire, mais lors d’une représentation à l’étranger.

royal de luxe

C’est dans les rues de Saint-Nazaire que Royal de Luxe fait sa première apparition dans la région en proposant La demi-finale de waterclash et provoque un choc esthétique qui reste inscrit dans les mémoires trente ans plus tard. Qu’on en juge. Le public nazairien assiste interdit, un samedi après-midi d’affluence dans le centre-ville, au passage, au milieu de la circulation, de deux individus vêtus en motards de la police des années cinquante, juchés sur des cuvettes de wc à roulettes propulsées par les moteurs de solex. Suit un gentleman en smoking, équipé de lunettes de soudeur, au volant d’une baignoire à moteur remplie de bain moussant, et un camion boueux sur le toit duquel un groupe de rock joue dans une cage. Proprement estomaqué et légitimement intrigué le public emboîte rapidement le pas de cette improbable caravane, et se retrouve sur une petite place, derrière la Maison du peuple où, sur une estrade, trois personnages en costume cravate, debout aux côtés de gros appareils électro-ménagers se mettent à casser en cadence des dizaines d’assiettes, se livrant à une apparente compétition, pendant que la baignoire à moteur tourne en rond sur la place. Baignoire qui cède rapidement la place à deux terrifiants personnages, chacun juché sur un engin pétaradant, sorte de chopper à trois roues, au guidon duquel ils se livrent à une ébouriffante joute, à la manière des chevaliers du moyen-âge et dont on sent très vite qu’elle ne pourra s’achever que par la mort de l’un des combattants. De fait, au terme d’une série d’échanges fracassants, l’un des hérauts s’effondre au milieu des débris de vaisselle, des pots de peinture et des bulles de savons dont les protagonistes se sont allègrement aspergés. Le silence se fait : une ambulance du centre hospitalier de Saint-Nazaire entre sur la place, charge la victime sur un brancard et repart toutes sirène hurlantes. Les spectateurs de ce rêve éveillé se frottent les yeux, se regardent, incrédules et commencent à sourire timidement. Chacun vient, et le sait, d’assister à un moment qui va se graver durablement dans sa mémoire. « Les services techniques de la ville étaient fous, je me suis fait incendier » se souvient Daniel Sourt « il y en avait partout sur la place, ils m’ont demandé où était la fiche technique du spectacle, je crois qu’il n’y en avait même pas. Je me souviens aussi qu’ils avaient une perche pour soulever les câbles du téléphone et les fils électriques lorsqu’ils gênaient le passage du camion. C’était incroyable, mais tout à fait dans l’esprit de ce qu’on faisait. »

Photo : Royal de Luxe