La Pérouse, le loser magnifique

La Pérouse est victime, un peu comme La Palice, d’une formule dont il n’a pas eu connaissance mais qui colle à sa mémoire comme le scotch du capitaine Haddock. « A-t-on des nouvelles de monsieur de La Pérouse » aurait demandé Louis XVI avant de monter sur l’échafaud. Cette question a suffi à classer l’un des plus grands explorateurs du XVIIIe parmi les navigateurs infréquentables, lui qui fut paradoxalement le plus attachant, les plus pacifique et le plus éclairé des découvreurs français sur les mers du globe.

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Il faut dire que l’expédition La Pérouse n’était pas destinée à frapper les mémoires. Nulle conquête à son programme. Le navigateur, à la tête d’une flottille de deux vaisseaux marchands transformés à Brest en frégates – La Boussole et l’Astrolabe – avait pour mission de remplir les blancs sur la planisphère, d’en préciser les contours. Accompagné d’une bordée de scientifiques – astronomes, botanistes, naturalistes, minéralogistes, physiciens, et même un mathématicien – il avait pour programme de faire progresser la connaissance dans un maximum de disciplines. Durant trois années, au cours desquelles il prendra un soin maniaque de la santé de son équipage, La Pérouse explore les côtes les plus ingrates du globe, Alaska, Kamtchatka, îles volcaniques du Pacifique, dans le but de dresser des cartes fiables pour les navigateurs et d’affûter la précision des instruments de mesure.

La Pérouse ne découvre aucune terre majeure. Il refuse même de planter le drapeau français sur certaines îles inconnues, à l’image de l’île Mowée, ce dont il s’explique de façon touchante dans son journal. « Les philosophes doivent gémir sans doute de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante-mille de leurs semblables ; que, sans respect pour leurs droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres. Ces peuples ont heureusement été connus à une époque où la religion ne servait plus de prétexte à la violence et à la cupidité. Les navigateurs modernes n’ont pour objet, en décrivant les mœurs des peuples nouveaux, que de compléter l’histoire de l’homme ; leur navigation doit achever la reconnaissance du globe ; et les lumières qu’ils cherchent à répandre ont pour unique but de rendre plus heureux les insulaires qu’ils visitent, et d’augmenter leurs moyens de subsistance. »

Son  second, Langle, commandant de l’Astrolabe, sera victime aux îles Samoa de la philosophie de l’expédition, qui prônait le respect absolu des “naturels”, massacré sur une plage avec douze membres de l’expédition alors qu’il descendait chercher de l’eau en chaloupe. La Pérouse, s’il a lu Rousseau, n’est pourtant jamais dupe. Et prend ses distances avec le mythe du « bon sauvage » tout restant attentif à ne jamais utiliser la force. Il refuse ainsi se venger lorsque Langle est assassiné.

Au terme de ce tour du monde qui devait durer quatre ans, l’expédition La Pérouse est engloutie par un ouragan aux abords de l’île Vanikoro, près de la Nouvelle-Guinée. La Révolution ne daignera que très tard, trop tard, partir à la recherche de cet envoyé du roi, et les traces du naufrage ne seront découvertes qu’en 1828, après la mort des derniers survivants. « Le voyage autour du monde », dont l’essentiel nous est parvenu à cheval, par Barthélémy de Lesseps (l’oncle de Ferdinand), débarqué lors d’une escale en Sibérie orientale, est un peu fastidieux à lire, en raison des nombreuses notations scientifiques qui le scandent, compréhensibles par les seuls navigateurs. Cela n’en reste pas moins un document précieux et édifiant sous de nombreuses coutures, comme la critique du colonialisme espagnol aux Philippines ou le regard porté sur les mœurs des « naturels » croisés ici ou là, la condition de la femme, de l’Alaska à la Terre de Feu.

Illustration : l’expédition La Pérouse sur les côtes de l’Alaska (musée La Pérouse, Albi).

et Dieu créa Gotlib

« Qui a dérangé les cinq tonnes de bois qui étaient dans la cour ? » est une accusation rituelle à la maison lorsque l’on veut calomnier un enfant. La Rubrique-à-brac une bande dessinée que l’on suce dès le berceau et tout le monde connait par cœur les dialogues du petit poucet de Gotlib. L’état pitoyable de la collection témoigne, au besoin, du commerce qui en est fait.

hamsterGotlib nous revient ces jours-ci dans un hors-série Pilote-Fluide et une exposition au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Les éditeurs, le public, les médias n’arrêtent pas de faire leurs adieux à ce grand maître de la bande dessinée, qui a pourtant rangé ses pinceaux il y a trente ans. Gotlib, quatre-vingt printemps, confesse que ça le fatigue un peu, mais il fait avec. Son interview est parfaite.

Pas de révélation majeure dans ce hors-série, mais quelques belles reproductions, notamment la pochette de Pervers Pepper Lonely Hearts club band. Et puis la dernière planche complète, qui date de 1986 : La Genèse. « Puis Dieu créa la peau de banane et il vit que la peau de banane était bonne. Il y eut un soir, il y eut un matin. »

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Appris, en fouinant, que Marcel Gotlieb l’avait échappé belle pendant la guerre, juif hongrois qu’il était. Ce type a une histoire, un parcours complètement fous. C’est sans doute de ce parcours de miraculé qu’il a tiré l’incroyable liberté qui est la sienne. Gotlib a porté le jeu entre le texte et le dessin sur des cimes jusqu’alors inexplorées et dessalé toute une génération de dessinateurs, au nombre desquels Edika, Binet ou Larcenet.

burpMon héros personnel est le professeur Burp et ses présentations naturalistes : le pluvian, dentiste du crocodile, le corbeau qui parle, le putois… Les fables de La Fontaine aussi sont des morceaux d’anthologie, avec ses morales revues et corrigées : le savetier qui place son argent chez le financier ou le loup végétarien, martyrisé par l’agneau, qui finit par manger son psychanalyste.

Bref, Gotlib n’est pas une option dans une bibliothèque, c’est une évidence. Un signe de bienvenue, une preuve d’humanité. Une maison où il y a une Rubrique-à-brac ne peut être tout à fait mauvaise.

 

Retour à Tchekhov

Un homme qui meurt en buvant une coupe de champagne ne peut être tout à fait mauvais. La vie d’Anton Tchekhov est un roman, et cet homme qui s’est « arraché à l’esclavage » sans jamais renier ses origines est un écrivain né. De ces hommes qui écrivent « comme l’herbe pousse » ainsi que le disait Conrad.

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La postérité a surtout retenu le théâtre de Tchekhov, portant une ombre coupable sur ses nouvelles. Ses courts récits sont pourtant des bijoux absolus. Hors Maupassant, il n’est pas d’écrivain qui soit capable en un paragraphe d’installer une atmosphère, de peindre un décor et d’entrer dans l’intimité d’un personnage.

L’intelligence, la sensibilité, la profonde connaissance de la nature humaine – Tchekhov était médecin – transpirent à toutes les lignes des dizaines de courts récits, écrits au cours de sa courte vie (il est mort à quarante-quatre ans). Tchekhov n’est pas l’écrivain des grands espaces comme son contemporain Stevenson, mais le peintre de la Russie domestique, pré révolutionnaire. Une Russie où l’on se sent à la maison, dans la peau de personnages souvent aux frontières de deux mondes, aristocrates déchus ou paysans parvenus.

Mais avec Tchekhov on n’est jamais dans le jugement, toujours dans l’observation. Il n’y a d’ailleurs pas de chute à ses nouvelles. C’est assez déstabilisant au début, mais on y prend vite goût. Tchekhov tire les lignes, dresse les perspectives, construit un univers et puis d’un coup lâche son lecteur dans la nature. A chacun de se débrouiller pour imaginer la suite de l’histoire.

maison tchekhovA quoi tient le charme si singulier de cet auteur profond et élégant ? On serait bien en peine de le dire. Mais une chose est sûre. Lorsque tout est épuisé, lorsque la bibliothèque ne parle plus, lorsque les essais fatiguent, les romans déçoivent, il est toujours un refuge précieux, un coin de chaleur assuré : le retour à Tchékhov.

Illustrations : Anton Tchékhov, Datcha natale en Crimée, d.r. 

de l’indignation sélective

Le rapprochement est peut-être brutal, choquant, mais il est mathématiquement correct : le million d’euros* de dégâts causé samedi aux services publics nantais aurait permis de servir un million de repas aux réfugiés centrafricains qui errent en ce moment sur les routes et dans les camps de toile du pays.

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Alors que les journaux, les réseaux sociaux débordent d’accusations, d’invectives, pour pointer les responsabilités de ce dérapage ridicule et imbécile, des populations crèvent allégrement sur les routes et dans les camps, chassés par une redoutable guerre civile.

Il se trouve qu’un de mes fils vit et travaille actuellement dans ce chaudron africain et passe ses journées et ses nuits à tenter de trouver des solutions pour les milliers de réfugiés qui convergent vers la frontière camerounaise. Essayez de lui parler de Notre-Dame-des-Landes, pour voir.

L’humanitaire n’est certes pas la panacée, mais bon sang les causes un peu sérieuses, un peu épaisses, ne manquent pas pour les jeunes gens qui veulent changer le monde. Il faut sortir un peu, plutôt que de casser le tramway de grand-maman, qui n’en peut mais. Cette focalisation aveugle de la révolte me fait penser aux ados des banlieues qui brûlent les voitures de leurs voisins au pied de leur immeuble.

Nul doute que ce billet aura moins de succès que le précédent, qui a fait exploser la fréquentation de cet atelier. Peu importe, s’il invite trois opposants égarés ici, exaltés par la lutte contre l’implantation d’un parking pour avions dans un pré, à réfléchir deux secondes. Mais j’en doute fort. Le monde est une représentation, et chacun choisit celle qui l’arrange, désigne ses bons et ses méchants. Il n’est pourtant pas interdit de prendre un peu de recul et de s’interroger sur la hiérarchie de ses indignations.

* dernière estimation en date

Illustration : camp de réfugiés en Centrafrique, droits inconnus. 

A la recherche du ventre perdu

« Les angoissés ont l’estomac noué, les amoureux ont des papillons dans le ventre, les lâches manquent de tripes, et nous prenons parfois des décisions viscérales la peur au ventre… » C’est ainsi que débute le documentaire scientifique « Le ventre, notre deuxième cerveau » réalisé par Cécile Dejean, coproduit par Arte France, Scientifilms et l’Inserm. Ce film dresse un état des lieux de la recherche scientifique sur le système nerveux entérique, ce « deuxième cerveau » que nous avons dans le ventre, qui a progressé de façon spectaculaire ces dernières années, à tel point que l’on parle aujourd’hui de « névroses intestinales ».


Sollicité pour animer un débat, le 13 mars prochain, dans le cadre de « La semaine du cerveau »  en présence de chercheurs de l’Inserm du CHU de Nantes, j’ai visionné, un peu sceptique dans un premier temps, puis conquis et littéralement émerveillé ce documentaire de 55 minutes, qui met en lumière l’incroyable univers que nous avons dans le ventre : autant de neurones que dans le cerveau d’un chien, autant de bactéries que la galaxie compte d’étoiles (ah les bactéries, petit coup de pied au passage à l’hygiénisme ambiant, les enfants peuvent sucer des cailloux, oui, c’est bon pour leur flore intestinale, pour leur système immunitaire).

Impossible de résumer en quelques lignes ce documentaire foisonnant et diablement bien construit, qui nous montre que les anciens n’avaient pas tout à fait tort lorsqu’ils considéraient que le cerveau est loin d’être la tour de contrôle exclusive de l’être humain. Le système digestif, lien avec le monde, n’est pas seulement une soute à charbon, une centrale énergétique sur laquelle cerveau se brancherait pour prendre les décisions. C’est lui le patron, et il influe beaucoup plus qu’on ne l’imagine sur nos états d’âme, nos décisions, notre manière d’être. Mais les messages ne passent pas par notre conscience, d’où notre difficulté à comprendre les mécanismes de ce dialogue muet entre ventre et cerveau.

Retrouvé cette citation de Montesquieu qui ne disait pas autre chose : « Je crois à l’immortalité de l’âme par semestre ; mes opinions dépendent absolument de la constitution de mon corps : selon que j’ai plus ou moins d’esprits animaux, que mon estomac digère bien ou mal, que l’air que je respire est subtil ou grossier, que les viandes dont je me nourris sont légères ou solides, je suis spinoziste, socinien, impie ou dévot. »

« Le ventre, notre deuxième cerveau » a été diffusé par Arte, le 30 janvier dernier, il est en accès libre sur Arte future jusqu’au 30 mars (lien ci-dessus). Projection et débat le jeudi 13 mars à 18h15 au cinéma Katorza de Nantes, en présence de Michel Neunlist directeur de l’unité Inserm U913 de Nantes et directeur scientifique pour la réalisation du film, de Claire Lissalde, chargée du pôle audiovisuel de l’Inserm et de Philippe Damier, professeur de neurologie eu CHU de Nantes. Un hommage au passage à Bernard Lardeux, chercheur au CNRS, et cheville ouvrière de “la semaine du cerveau”. 

La langue est une arme de guerre*

Mexico-facts-Montezuma-II1« L’histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne » par Bernal Diaz del Castillo est sans doute l’un des témoignages historiques les plus précieux et les plus fous qu’il nous soit donné de consulter**. Ce récit de la conquête de Mexico, l’une des plus grandes villes du monde en 1520, par quatre-cents espagnols hallucinés, ce choc frontal entre deux civilisations inconnues l’une à l’autre, par l’un de ses acteurs, est à la fois un document poignant et une mine d’informations sur une civilisation disparue.

Nous ne reviendrons pas ici sur la thèse publiée par un chercheur français l’an dernier, *** assurant que ce récit a été écrit par Hernan Cortès lui-même, ce n’est pas l’objet de cette chronique. Non, c’est une dimension peu explorée qui nous intéresse ici. Dans l’édition que j’ai pu récupérer (Club des libraires de France, 1959), décevante au demeurant en ce qu’elle ne donne pas le texte dans son intégralité, il est un aspect de ce choc des cultures relevé par le traducteur, Dominique Aubier, dans sa préface, qui donne à penser :

« Deux langues sont en présence et vont se faire une guerre insoupçonnée. Elles ne possèdent ni la même distribution harmonique, et donc pas la même vitesse, pas la même perméabilité aux choses étrangères, ni la même adhérence au réel. Le castillan est bref, bisyllabique, direct. Il ne s’embarrasse pas du discours. Il a le don de percer la vérité. Il colle au réel. Il procède par vitesse et coup de sonde. Il possède l’éclair et la foudre, pratique l’illumination. La décision et l’action lui conviennent. Elle y entraîne. Ses démarches grammaticales et logiques décrivent une sorte de réalisme naturiste, d’une extrême efficacité sur des hommes simples.

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La nahualt (langue des Aztèques) occupe l’attention par un vocabulaire luxueusement riche en syllabes, où la longueur du mot semble décrire le système mental de coagulation d’images qui se contaminent entre elles. Les mots lancent en effet de longs circuits de sens passionnels qui se réfèrent à des symboles religieux eux-mêmes en métamorphose (…) L’appartenance du vocabulaire à la vision légendaire et sacrée n’autorise pas la liberté, ni le regard direct et concret sur les choses. Le monde, pour un Mexicain, est d’abord une apparence légendaire. Sacrée elle aussi, la langue n’a aucun pouvoir dialectique.

Ainsi deux idiomes s’affrontent, mais ne se répondent pas. Quand les Espagnols demandent en désignant un village sur la côte ; « Quel est ce village ? » et que les Indiens inquiets, désireux de comprendre, disent à haute voix « Qu’est-ce qu’ils demandent ? », les Espagnols acceptent le son indien de “qu’est-ce qu’ils demandent” pour le nom du village. Les Espagnols ne cherchent pas à comprendre mais à nommer. (…) Le heurt entre ces deux structures mentales se fait dans les plaines et les montagnes de l’actuel Mexique comme à l’état pur. Et c’est presque une expérience de laboratoire qui se réalise en terrain neuf, en cours de découverte. »

J’ai un peu taillé dans le texte, mais le sens est là. Deux structures mentales, deux représentations du monde, deux attitudes face à l’inconnu, deux langues. Impossible de faire la part entre l’univers mental et la langue, puisque la langue est l’expression de cette structure mentale. Mais cela donne quand même à penser. Nous sommes autant les maîtres que les esclaves de notre propre langue.

*Mis à jour le 19 février, **L’édition courante est intitulée “La conquête du Mexique”, Babel, Actes Sud, *** thèse remarquable, voir les commentaires.

Illustrations : Montezuma, l’empereur Aztèque, itinéraire de Cortès. 

Les sous-doués de la presse parisienne

L’arrogance de la presse parisienne, dont certains éminents représentants ont dû être remis à leur place par le service d’ordre de la Maison blanche lors du récent voyage de François Hollande, n’a d’égale que son incapacité à affronter la crise qui la secoue. Baisse inexorable du lectorat, effondrement des ventes, inaptitude à gérer le passage au numérique, comme le relève l’ami Eric Chalmel… La solution trouvée est une surenchère dans la caricature, l’aboiement systématique et l’exploration de la vie privée des personnages publics, tout en appelant au secours le Pouvoir pour boucher les trous béants de sa trésorerie.

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Son incapacité à se pencher sur les questions de fond, bien illustrée par le traitement des municipales, pour lesquelles Paris n’a pas encore découvert que les enjeux n’étaient plus communaux mais métropolitains, devient de plus en plus embarrassante pour ces braves donneurs de leçons. Marseille c’est la mafia, Nantes un aéroport, Toulouse, du cassoulet à la viande de cheval… N’en jetez plus. Les médias audiovisuels ne sont pas en reste. Même France-Inter devient inaudible le matin, engoncé dans la suffisance de ses éditorialistes, l’agressivité systématique de ses interviewers, qui coupent la parole en permanence à leurs invités ne laissant jamais une réponse se déployer.

 Du coup les politiques se réfugient dans la langue de bois, ne fonctionnent plus que par petites phrases, et le débat s’appauvrit chaque jour un peu plus. J’ai décliné l’invitation à participer aux dossiers que prépare Le Point sur les municipales, dont les angles sont, de mémoire : les abus de pouvoirs des maires et leurs réalisations pharaoniques. On n’est pas loin du « tous pourris », tous bons à jeter. Voilà qui va relever le niveau du débat démocratique. Sans doute cela va-t-il booster les ventes artificiellement à court terme, mais il est vraisemblable que le calcul ne sera pas payant sur la durée. C’est presque triste à dire, mais seule la presse économique, pour laquelle j’ai travaillé pendant huit ans, respecte la province, s’intéresse aux aspects concrets de la vie hors du périphérique, à ce qui fait le pays. Ne parlons évidemment pas de la culture, chasse gardée d’un cénacle de chroniqueurs parisiens. En province d’ailleurs « la création » n’existe pas. On rôde un spectacle à Rennes ou à Lyon. On le « crée » à Paris, même s’il a été déjà été joué cent fois.

Basta. Il est possible que je brûle mes vaisseaux en publiant une telle humeur. Si quelque chef zélé du Point tombe dessus, ma collaboration à ce grand magazine pourrait faire long feu. Mais pour tout dire, je m’en moque un peu. Ce sont eux qui sont venus me chercher il y a un peu plus de dix ans. La vie est ailleurs désormais, et la presse se réinvente autrement. Amen.

de l’orthographe

le 20ème

Ce cadeau pour tous mes frères qui ont de problèmes avec les doubles consonnes (Le 20ème de cavalerie, Morris et Goscinny, Spirou, 1965). Retrouvé ce gag d’anthologie en creusant dans les albums de Lucky Luke à la recherche de ce qui structurait l’imaginaire d’un enfant des années soixante, sa fascination pour les Etats-Unis, les grands espaces.

 

 

Un peu la guerre

« C’est un travail de dépouillement, d’abandon, de reddition, pour lequel il n’y a ni bon, ni mauvais profil, ni lignes de défense, ni parade, ni pose. Juste la recherche du rien. Si on s’y adonne, l’écriture livrera alors un relevé précis des étapes de cet affranchissement, et m’aurait-on demandé où je voulais en venir, j’aurais répondu que je voyais très bien, à ceci près que j’avais désigné comme le seul art poétique qui valût la peine : Ecrire comme ça me chante. L’écriture aura été le papier carbone de ma vie. »

rouaudJean Rouaud écrit comme ça lui chante et ses livres sont le papier carbone de sa vie, enfin de sa vie poétique. Un peu la guerre est le troisième volume de cette « vie poétique », qui qui poursuit ce cycle autobiographique, ou plutôt ce vagabondage de l’esprit, cette exploration du temps. Lequel livre s’achève, alors que notre homme tient un kiosque de journaux à Paris, par le contrat signé pour son premier roman « Les Champs d’honneur » avec Jérôme Lindon. Une délivrance plus qu’une joie. « Comme si une dernière vague m’avait déposé sain et sauf sur la plage alors que j’étais en train de me noyer ». Cette troisième partie est somptueuse. Mais il faut, pour y parvenir, accepter un peu de guerre, voire pas mal de guerre.

Un peu la guerre est une balade littéraire dans les années de formation du jeune Rouaud, étudiant en lettres à Nantes. Une balade qui emprunte des chemins escarpés (de très belles pages sur Bernal Diaz del Castillo), de plus balisés (Proust et Breton) qui fait au passage du petit bois avec Aragon, mais qui se heurte à « la mort du roman » décrétée au moment précis où notre narrateur solitaire et ombrageux entame ses études littéraires. Il tourne beaucoup autour de cette question, qui le taraude manifestement pendant des années. Et puis après avoir longtemps cherché comment dire le monde, il se retourne : « Moi aussi j’avais mes Polynésiens, mes Gitans. Et de la même façon leurs qualificatifs étaient un chapelet d’injures : ploucs, paysans, péquenots, bouseux. Je n’avais qu’à leur prêter les mêmes vertus que les ethnologues accordent spontanément aux peuples primitifs. Un Sauvage c’est quelqu’un qu’on observe avec distance tout en partageant sa façon de vivre, dont on considère que les mœurs singulières jurent avec notre monde moderne tout en veillant à y déceler une solution future pour la survie de l’humanité. Mes sauvages avaient vécu en Loire-Inférieure. J’étais l’un d’eux. »

Bien vu. Tellement bien vu que le kiosquier remporte le Goncourt avec ce premier livre. Jean Rouaud aurait pu sortir son violon pour nous conter cette histoire invraisemblable. Il ne le fait pas, préférant nous dire ses inquiétudes, ses atermoiements. Il prend le ticket, honore son contrat de cinq volumes, marqué par le mémorable Pour vos cadeaux et s’en va écrire « comme ça lui chante ». Ce qu’il fait ici avec le talent si particulier qui est le sien. Cette phrase qui ne commence jamais, ni ne se termine. Qui vous prend par la main et vous promène dans les couloirs de la pensée. Cette lecture érudite et poétique, parfois drôle, souvent grave, du demi siècle écoulé peut être vertigineuse et il faut pour cela accepter la règle du jeu : vous ne savez pas où l’auteur vous emmène, c’est “comme ça lui chante”.

La presqu’île

La presqu’île de Julien Gracq est une sorte de road movie lent et poisseux qui se déroule entre Savenay et Guérande, dans la partie tourbeuse de Loire-Inférieure, où un vaste marais, la Brière, dessine une tache huileuse sur la carte. Une longue nouvelle d’une densité telle que l’on est contraint, à l’image de Simon, qui tue le temps en vagabondant sur les routes, de s’arrêter régulièrement au bord du chemin pour s’imprégner des tableaux qui se succèdent sans répit à travers les vitres de la voiture. Pour laisser infuser la lecture visuelle de cette campagne, apparemment sans caractère et sans relief.

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Il est des livres qui donnent le vertige, qui peuvent même provoquer une sorte de nausée, comme le ferait un repas trop copieux, trop riche. C’est le cas de cette Presqu’île où il ne se passe pourtant rien, rien de rien. L’étrange et singulière qualité de Gracq est de faire parler les paysages, de leur donner corps, mieux encore, de leur donner une âme. Ce géographe fait écrivain est décidément un cas à part dans la littérature.

« Presqu’aussitôt qu’il eut tourné au bout de la ligne droite il sortit du marais et il aperçut, barrant la perspective, une bâtisse brune et massive, liserée d’un cordon de pierre blanche, qui était l’église sans clocher de Malassac. Tassée sur sa butte, la laide église décapitée, soulevait lourdement ses épaules veuves au-dessus du paysage. Simon songea que l’on voyait partout dans les marches de la Bretagne de ces bâtisses rechignées, brûlées sans doute au temps de la Chouannerie, rebâties hautes et larges, mais que des souscriptions trop mesquines avaient dû châtrer au dernier moment de leur clocher : espèces de silos liturgiques, de granges-aux-âmes, qui semblaient entreposer au rabais pour ces campagnes terreuses non le pain du ciel mais plutôt le foin. Puis il pensa que ces églises punissaient une des plus laides campagnes de France… »

Gracq transperce ainsi les paysages, et leur fait, en quelque sorte, rendre gorge. Les contraint à avouer leurs significations cachées, à livrer leurs secrets enfouis. C’est vertigineux. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes dans ce décor totalement privé de relief. La presqu’île pourrait être, d’une certaine façon, un roman d’apprentissage à la lecture du paysage. Une géographie humaine habillée de géographie physique.

Illustration : La Brière, Tour d’Hexagone à cheval. Elodie.