Retour à Tchekhov

Un homme qui meurt en buvant une coupe de champagne ne peut être tout à fait mauvais. La vie d’Anton Tchekhov est un roman, et cet homme qui s’est « arraché à l’esclavage » sans jamais renier ses origines est un écrivain né. De ces hommes qui écrivent « comme l’herbe pousse » ainsi que le disait Conrad.

tchekhov

La postérité a surtout retenu le théâtre de Tchekhov, portant une ombre coupable sur ses nouvelles. Ses courts récits sont pourtant des bijoux absolus. Hors Maupassant, il n’est pas d’écrivain qui soit capable en un paragraphe d’installer une atmosphère, de peindre un décor et d’entrer dans l’intimité d’un personnage.

L’intelligence, la sensibilité, la profonde connaissance de la nature humaine – Tchekhov était médecin – transpirent à toutes les lignes des dizaines de courts récits, écrits au cours de sa courte vie (il est mort à quarante-quatre ans). Tchekhov n’est pas l’écrivain des grands espaces comme son contemporain Stevenson, mais le peintre de la Russie domestique, pré révolutionnaire. Une Russie où l’on se sent à la maison, dans la peau de personnages souvent aux frontières de deux mondes, aristocrates déchus ou paysans parvenus.

Mais avec Tchekhov on n’est jamais dans le jugement, toujours dans l’observation. Il n’y a d’ailleurs pas de chute à ses nouvelles. C’est assez déstabilisant au début, mais on y prend vite goût. Tchekhov tire les lignes, dresse les perspectives, construit un univers et puis d’un coup lâche son lecteur dans la nature. A chacun de se débrouiller pour imaginer la suite de l’histoire.

maison tchekhovA quoi tient le charme si singulier de cet auteur profond et élégant ? On serait bien en peine de le dire. Mais une chose est sûre. Lorsque tout est épuisé, lorsque la bibliothèque ne parle plus, lorsque les essais fatiguent, les romans déçoivent, il est toujours un refuge précieux, un coin de chaleur assuré : le retour à Tchékhov.

Illustrations : Anton Tchékhov, Datcha natale en Crimée, d.r. 

19 réflexions sur « Retour à Tchekhov »

  1. Philippe Auteur de l’article

    La Puck, vous faites de la provocation. Bien menée certes, mais de la provocation. Si vous souscrivez à la formule « demander à un homme de se servir de sa raison c’est comme demander à un gaucher d’utiliser sa main droite », vous cautionnez une défaite de l’esprit. Et vos exemples sur le monde comme il va s’inscrivent dans cette représentation. Pas assez concentré ce soir pour aller plus loin (et parti en voyage avec La Pérouse) . Il fera jour demain.
    Bonne soirée.

  2. et bla et bla

    C’est peut-être ce poids qui vous exaspère. Les philosophes se piquent de s’extraire de leur milieu pour élaborer une vision du monde qui prend de la hauteur.

    Pas du tout. Rien compris. Dommage. Salut.

  3. Philippe Auteur de l’article

    Vous n’êtes pas du même bois que Puck, blabla. Il est facétieux certes, mais ne dit pas, pour autant, des âneries. Je suis même assez preneur de son regard sur Tolstoï, Dostoeïveski (c’est mon voisin dans ma bibliothèque perso – une coquetterie produite par l’ordre alphabétique – ) et Tchékhov. Et il est pertinent pour Tchékhov, chez qui le temps ne fait rien à l’affaire. Chez Tchékhov (j’adopte l’accent d’Elena) les personnages sont bien souvent plombés. Même s’il est difficile de distinguer, et c’est là toute sa subtilité, le poids de la destinée et la charge du milieu. Les parents jouent souvent un rôle central dans ses récits. Ils incarnent cette double tension. C’est peut-être ce poids qui vous exaspère. Les philosophes se piquent de s’extraire de leur milieu pour élaborer une vision du monde qui prend de la hauteur. Et ces satanés Russes nous ramènent inlassablement sur terre. Ce peut être désagréable, convenons-en. Mais c’est pour cela, peut-être, qu’on y revient toujours (enfin toujours, l’exagère, mais, disons, rituellement).

  4. puck

    c’est bien la Raison des hommes qui a condamné le Christ, il faudrait rajouter : et qui continue de le condamner encore aujourd’hui, jour après jour, c’est une belle prémonition de Dostoïevski, sa leçon de philosophie n°1 : penser que c’est la Raison qui voue les hommes au malheur, comme disait Lichtenberg “demander à un homme de se servir de sa raison c’est comme demander à un gaucher d’utiliser sa main droite” j’écoutais tout à l’heure des spécialistes parler de l’impasse actuelle de la construction européenne, le chômage, les déficits sociaux, les jeunes générations sacrifiées, les vieux condamnés à finir leur vie dans des conditions misérables, à l’évidence des gens très intelligents formés dans les meilleures écoles, car moins nous y arriveront et plus nous élèverons les conditions d’admission dans les meilleures grandes écoles, et plus nous élèverons ce niveau d’enrôlement et moins nous y arriverons, c’est le cercle infernal dans lequel notre soif de savoir et de connaissance nous a plongé : imaginer qu’en rendant les gens plus intelligents ce monde sera meilleur, à l’évidence c’est l’inverse qui se produira, immanquablement, c’est évident.

  5. et bla et bla

    je vous plains sincèrement, Puck, d’avoir autant de certitudes en si peu de mots, et autant de facilité pour vous dérober derrière des effets de langue.

  6. puck

    hého vous êtes là ? toc toc toc…
    sérieux Monsieur Dossal ça fout la pétoche de se retrouver seul ici.
    vous croyez en Dieu ? et au Progrès ? social ? au destin ? à l’amor fati de Marc Aurèle ?
    je m’imagine Dostoïevski en train de prendre des notes de Marc Aurèle, sur l’amor fati, l’amour du destin…
    blablablabla…
    l’amour du destin chez Dostoïevski. merci pour cette nouvelle, ça fait du bien de rire, parfois.
    l’amour du destin apocalyptique de l’homme.
    sans l’existence de Dieu Nietzsche ne vaudrait pas un clou, ni la corde pour se pendre.
    d’où provient l’infériorité du roman européen sur le roman russe ? c’est évident : il provient de sa sécularité, son sécularisme, le fait de ne pas croire au Salut, et au destin apocalyptique comme amor fati.
    le roman russe s’est écrit entre la fin du servage en 1860 et la révolution en 1908, des années paisibles avec la prémonition qu’elles n’allaient pas durer.
    qui a dit que pour avoir une vision du roman russe il fallait la voir de très loin avec une bouteille de vodka sous la main.
    c’est marrant ce triptyque (en virant du lot leur père Pouchkine et leur ange gardien Gogol) : Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, le premier croit au Progrès des hommes, le second croit en Dieu et au Salut mais ne croit pas au Progrès et le troisième ne croit ni en Dieu ni au Progrès ni au Salut ; le premier est solide comme un roc au point qu’il se pensait immortel, son énergie lui vient de sa santé, et pour les deux autres leur énergi leur vient de leur maladie.
    Tchekhov a inventé une forme nouvelle du roman initiatique : le roman où le temps n’apprend rien, au contraire non seulement les années accumulées n’apprennent absolument mais elles ne servent qu’à désagréger ce qui semblait tenir la route au départ, voilà une belle histoire de l’humanité, alors que les autres imbéciles donnaient confiance en décrivaint des individus qui s’épanouissent aevec le temps, Tchekhov nous apprend que le temps n’a qu’un effet : le dépérissement, inéluctable, pas que le dépérissement du corps mais aussi celui de l’esprit, celui des rêves, des espoirs, le temps est une machine à broyer les espérances.
    sans doute a-t-il passé beaucoup de temps à lire Marc Aurèle et son idée de kairos.
    comment la nature a-t-elle pu produire des esprits aussi crétins que les stoïciens ?
    le kairos et l’amor fati !!! tu parles d’invention de fables pour débiles.
    blblablabla…
    bien sûr que quand Dostoïevski dit que la raison est du côté de Pilate il ne pense pas à la raison d’état, ce serait bien trop facile s’il ne s’agissait que de ça, c’est bien la Raison des hommes qui a condamné le Christ.
    bien à vous.

  7. Philippe Auteur de l’article

    Vous n’avez pas à être désolé pour le message précédent Puck. Les pensées déliées sont les bienvenues ici, même si elles provoquent du frottement. Et les prolongements sur la littérature russe, son approche sensible plutôt que rationnelle, sont tout à fait à leur place ici.
    Pas le temps de commenter plus avant mais la maison est ouverte.

  8. puck

    Philippe Dossal par votre faute j’ai pas dormi, sortir des vieux cahiers jaunis, il faut être taré pour perdre tout ce temps pour ces futilités.

    alors encore des affirmations à tout va : j’ai retrouvé la déclaration d’Ivan Karamazov à son frère : “je veux voyager en Europe, je veux sortir d’ici. Et pourtant je sais que je ne trouverai qu’un cimetière, mais c’est un très pr”cieux cimetière, voilà ce que c’est ! Précieux sont les morts qui y sont couchés ; chaque pierre qui les recouvre parle d’un passé si ardent, d’une foi si passionnée dans leur oeuvre, leur vérité, leur lutte et leur science que je tomberai à terre pour baiser ces pierres et pleurer sur elles. Et pourtant je suis persuadé dans mon coeur que depuis longtemps ce n’est plus rien qu’un cimetière”.

    Dans Journal d’un écrivain Dostoïevski, emporté par son éloge pour Sand écrit : “nous autres russes nous avons deux patries : la Russie et l’Europe – même quand nous nous disons slavophiles”.

    cette attirance répulsion des russes pour l’Europe on la retrouve aussi chez les américains, quand Henry James écrit dans une lettre “c’est un destin complexe que d’être américains, et l’une des responsabilités qu’il comporte c’est de lutter contre une estimation superstitieuse de l’Europe”.

    sans doute a-t-on assisté à une forme d’ “affrontement” littéraire entre ces trois grands blocs : l’Europe, l’Amérique et la Russie, à l’évidence l’Europe n’a pas été à la hauteur de cet affrontement, nos Flaubert et autres ont été balayés comme de la paille par la puissance de frappe des autres (il faudrait prendre le temps de comprendre où se situeexactement cette infériorité) , sans doute cet affrontement continue-t-il aujourd’hui dans sa forme politique, le problème est qu’avec les livres nous n’avons pas à revendiquer nos appartenances, c’est peut-être parce que cette âme russe nous effraie autant (elle a de quoi nous effrayer encore aujourd’hui) que nous éprouvons une si forte attirance pour ses écrivains.
    bien à vous.

    ps : je peux revenir encore ? j’ai plein de notes…. sur littérature et philo….

  9. puck

    désolé pour mon message précédent, Philippe Dossal vous pouvez le supprimer.
    qui sont ce qu’on nomme les grands philosophes ? nous avons les reconnaitre Kant oui, Marx non, Descartes oui, Rousseau non, Spinoza oui, Montaigne non, Leibniz oui, Pascal non, Hegel oui, Nietzsche non….
    je ne sais pas comment caractériser l’esprit russe.
    pourquoi cet esprit n’a donné naissance à aucun “grand” philosophe ?
    pourquoi, à la place, ce même esprit a engendré les plus grands écrivains ?
    ce que j’ai voulu dire c’est que les deux sont liés, un est la conséquence de l’autre.
    c’est vrai peut-être vrai aussi pour les auteurs américains.
    il faudrait faire l’expérience de lire à la suite dans la foulée : le Rouge et le Noir, Madame Bovary, Moby Dick et les Frères K. pour bien comprendre ce qui différencie les uns des autres, pourquoi leurs livres au delà de représenter le talent de chaque auteur représente des façons de pensée, des mondes non seulement différents mais incompatibles, Dostoïevski comme Tchekhov n’ont jamais été inquiétés par cet esprit journalistique qui a menacé un temps notre littérature (cette menace n’est pas terminée mais les auteurs d’aujourd’hui n’ont pas grand chose à perdre), cette obsession non seulement de coller à la réalité, mais d’expliquer, de comprendre, de justifier les actes des uns et des autres, Dieu que le monde serait simple s’il suffisait de faire jouer notre intelligence pour le mettre à nu, les autres n’ont pas emprunté cette voie facile si française, à la fin de Bovary nous pouvons prendre position, les avis sont partagés, il est possible d’en discuter, l seule chose qu’il nous reste quand nous finissons Tchekhov c’est un vide et une inquiétude, l’inquiétude de reconnaitre que l’essentiel de nos vies échappent à notre intelligence, non pas que tout soit qu’un énorme malentendu absurde mais que la nature (ou des Dieux nichés sur leurs nuages) s’arrange pour organiser ce malentendu de telle sorte qu’il nous soit même impossible de lui coller les mots de tragique ou de fatalité. non il n’y a même pas la possibilité d’un recours à la fatalité chez Tchekhov.
    Je ne sais pas les hypothèses nécessaires pour construire un bon esprit philosophique, j’imagine qu’il faut avoir un minimum de convictions.
    à la question : pourquoi les romans de Dostoïevski sont-ils si longs la réposne est simple : il était payé à la page.
    bien à vous.

  10. et bla et bla

    “la raison elle est du côté de Ponce Pilate” la raison ou la raison d’État qui en est juste le contraire?

    Je vous trouve bien aventureux, et bien aventurier, Puck, dans vos affirmations à tout vat, qui mélange quand même tout et tout. Il paraît que c’est votre marque à vous, au moins vous ne risquez pas l’accusation d’intransigeance, si pratique pour éviter d’entrer dans la précision que l’autre tente d’apporter. Toujours botter en touche.

  11. puck

    oupsss désolé je ne voulais pas créer de polémique.
    par contre ne soyez pas désolée de paraître “rigide” et “déterminée” car c’est aussi de cela dont nous parlons, il faut rajouter le mot “intransigeance”.
    d’ailleurs nous sommes tous rigides, déterminés et intransigeants, les écrivains russes l’étaient aussi, quand Dostoïevski reproche à Tolstoï son “pacifisme” dans Anna K. il parle même d’apostasie, de trahir la grandeur russe… et Tolstoï de son côté dit des livres de Dostoïevski d’incarner une “pensée juive”, ce qui pour un russe, comme chacun sait est une terrible insulte.
    C’est que les deux avaient deux visions du monde opposées et inconciliables.

    Berdaiev aussi est un philosophe russe, je ne sais plus si c’est Chestov ou Berdaiev qui dit de Dostoïevski qu’il est le plus grand métaphysicien russe : belle place pour un écrivain.
    Je ne sais plus où Dostoïevski dit que le Christ n’incarne pas la raison, la raison elle est du côté de Ponce Pilate, Dostoïevski savait bien ce qu’est la raison.
    On pourrait trouver des répliques identiques sur la vérité ou la justice.

    Cioran dit Tchekhov annotait le livre de Marc Aurèle ?
    connaissant Cioran J’imagine qu’il a dû aussi pas mal annoter les livres des stoïciens, Dostoïevski aussi probablement.
    Ils ont dû aussi beaucoup annoter les dialogues de Platon : je suis sûr que Socrate a dû être une immense référence très annotée pour les écrivains russes.
    Descartes aussi probablement a dû être annoté pour dire que la raison est du côté de Pilate et pas du Chrsit il faut l’avoir annoté.

    Une chose amusante dans les visions du monde de Tolstoï et Dostoïevski c’est le temps.
    moins évident chez Tchkhov ? encore que l’échelle d’une vie : c’est à la fin de l’histoire que le tout fait sens.
    chez LT le temps est long, très long, il passe lentement, c’est j’imagine le rythme qu’il faut imposer au Progrès, chez Dosto le temps est contracté au maximun, la première partie de l’Idiot se déroule en 24 heures chrono, les Frères K. ça doit durer au total trois ou quatre jours, les Possédés ?
    contracter le temps, ne pas laisser aux personnages le temps de dormir, de se reposer, le temps de la reflexion, ne pas leur laisser la possiblité de disserter voilà la condition essentielle pour révéler l’âme humaine, car quand les gens prennent le temps de réfléchir alors la raison a le temps de s’inventer des mensonges pour échapper à la réalité, Dostïevski ne veut laisser à ses personnages le temps de raisonner parce que raisonner c’est toujours s’égarer, s’éloigner de l’essentiel, quand on leur donne du temps les êtres ont le temps de s’inventer des théories philosophiques qui ne servent qu’à se mentir à eux-mêmes (cf Nietzsche), ils se parent de belles explications bien dites sur le vrai, le beau et le juste, ils s’inventent toujours de belles raisons faites sur mesure même quand ils ont tout foiré, non le meilleur moyen d’échapper à la consolation et au réconfort philosophiques (cf Nietzsche) c’est d’empêcher les gens de dormir pour les faire sortir de leurs gonds, pour qu’ils voient le monde en face.

    désolé d’avoir été long, il aurait été aussi possible de parler du Moi, du sujet, du cogito de l’ergo sum, voir comment les russes abordent cette question du Moi.
    mais il faut aller faire dodo, pour avoir les idées claires…

    bien à vous.

    .

  12. pascale

    C’est un peu mon dada, et encore, c’est un euphémisme….
    Non, la frontière n’est pas ténue entre littérature et philosophie. Deux saisies radicalement différentes du monde et, surtout, des mots pour le dire. Ce qui ne signifie pas que les philosophes n’aient pas “droit” au “style” ou à une plus value esthétique, ni que les littéraires (et les scientifiques, et les historiens….) soient exclus de la réflexion, mais de l’une à l’autre, il n’y a rien de commun. On peut avoir une “vision du monde” hors de la philosophie, et heureusement, et c’est tant mieux! mais toute tentative de réflexion n’est pas philosophique d’emblée, ipso facto, voire “sans s’en rendre compte” ce qui est une contradiction dans les termes.
    Je suis énervée et énervante là dessus, mais ça permet, au moins de rétablir un peu les choses.
    Entre un roman, un poème, une nouvelle, un polar, une biographie… d’une part (et encore chacune de ces catégories en contient tant d’autres!) et un livre, une oeuvre de philosophie, (allez, au hasard… l’Ethique de Spinoza, bon d’accord, là je pousse, alors la Critique de la Raison Pure de Kant, la Monadologie de Leibniz….)la différence n’est pas de degré, mais de nature, quoi qu’il en soit de la vision du monde qui y est contenue.
    Dans ces continents, ces univers, il y a quelques exceptions magnifiques, qui donnent du fil à retordre aux uns et aux autres, mais elles confirment une règle générale, l’expression est affreuse, j’y consens. Impossible de développer, il y faudrait, comme le font certains universitaires , y consacrer des cours entiers, et non quelques mots à la va vite. Et ce sont le plus souvent les philosophes qui interrogent la question littéraire, et pas l’inverse, sauf pour les questions non philosophiques que pose la philosophie aux littéraires, (essentiellement de forme, -(rapports tout à fait particulier du Sa et du Sé, par exemple-)).
    Cioran est un penseur original, magnifique, une vraie vision du monde. Il n’est pas “philosophe” dans la mesure où il s’exempte de dérouler sa pensée, de l’ex-pliciter, de l’ex-poser et que ses fulgurances en aphorismes et en métaphores sont juste la victoire et le succès, au sens de l’efficacité, d’une impeccable maîtrise de l’outil linguistique. C’est un champion toute catégorie de la formule juste, cela ne suffit pas pour être philosophe, à moins, comme le veut le sens commun de mettre tout dans tout. Et Cioran fait partie de ceux qui ne me quittent jamais… sur ce coup là, je peux attester que des “non-philosophes” ont bien quelque chose à nous dire, la question n’est pas là.
    [de mémoire, M.Eliade est de formation anthropologico-ethnologique et/ou sociologique, et pour toutes les raisons (mal) dites ci-dessus, n’est pas “philosophe” même si, et bien que, ses travaux soient fréquentés par les philosophes, comme ceux de tant d’autres.)
    Le corpus est, à y réfléchir même un peu vite, finalement, assez bien délimité entre les deux univers, ce qui n’empêchent pas les uns et les autres de se rendre visite.
    Désolée de paraître rigide et déterminée, mais nous souffrons trop, nous les “tâcherons” de la philosophie, du mélange des genres qui nous est imposé de l’extérieur, et qui nous contraint à “l’impératif toute catégorie” où l’ensemble y perd là où chacun devrait y gagner.

  13. Philippe Auteur de l’article

    Merci Elena pour cette ouverture sur Chestov. Et cette très belle citation sur le “moins bruyant des écrivains”. Chestov est dans mon souvenir une espèce de matière en fusion. Un auteur qui brûle les mains. Je n’ai lu qu’un de ses livres (en entier ?) , “le pouvoir des clefs” qui m’a profondément marqué, sans que je sache dire pourquoi. Ce livre a d’ailleurs disparu de la bibliothèque, comme s’il risquait de déstabiliser ses voisins.
    Pour revenir à la frontière ténue entre littérature et philosophie, on peut aussi citer Cioran ou Mircea Eliade, originaires de l’Est aussi, sans être Slaves. Et là je rejoins Puck, il y a, plus on progresse vers l’Orient, comme une progression vers l’irrationnel, à la fois déroutante et fascinante.

  14. [Elena]

    Si je peux me permettre ? (La question n’est pas rhétorique)
    Peut-être suffirait-il de préciser si l’on place certains « anti-philosophes » à l’extérieur de la philosophie (comme Puck) ou bien si on les y inclut.
    Un penseur comme L. Chestov, qui rapproche Kierkegaard et Dostoïevski, qui situe le commencement de la philosophie non dans l’étonnement mais dans le désespoir (celui de Job), qui rappelle sans arrêt que le savoir n’a pas donné à l’homme la liberté, qui oppose vérités générales de la pensée « objective » recherchées dans « l’omnitude » et vérité révélée à la personne empirique, vivante, dans la particularité subjective de son être, me semble fournir qq arguments qui vont dans le sens de Puck.
    Je vous propose deux citations de Chestov mais si (et seulement si) ça intéresse qqn, je peux en rechercher d’autres.
    Ayant rappelé comment SK a rejeté Hegel (décidant d’ « aller à l‘encontre d’un maître merveilleux qui sait tout mieux que vous, mais qui n’a ignoré qu’un seul problème — le vôtre ») Chestov évoque le double sentiment de SK vis-à-vis de Socrate — d’une part il le vénère, d’autre part il sait qu’il ne trouvera pas non plus auprès de lui de réponse à ses questions : « Platon et Socrate menaçaient les contempteurs de la raison de tous les maux. Mais disposaient-ils du pouvoir de préserver des maux ceux qui aimaient la raison ? » (Kierkegaard et la philosophie existentielle, 41)

    « À la mémoire du moins bruyant des écrivains. — Le leitmotiv de toutes les dernières œuvres de Tchékhov est celui-ci : ‘Tu sens que les hommes t’entendent mal, qu’il faudrait élever la voix, crier. Mais crier te répugne. Alors tu te mets à parler de plus en plus bas, et bientôt tu pourras te taire complètement.’ » (Athènes et Jérusalem, XL, 324)

  15. pascale

    Ce n’est pas une remarque intéressante, comme vous le dites, Philippe! avec de tels termes! ” la chance d’échapper au fardeau d’avoir des philosophes” et ce qui suit “le malheur de naître au pays de Descartes” et Flaubert qui prend un vieux coup au passage!
    Non, non, d’accord avec A.K!
    Ne manie pas l’aphorisme qui veut!
    A propos d’aphorisme, voilà ce que Cioran dit de Tchékhov : “Je viens de lire dans une biographie de Tchékhov que le livre qu’il a le plus annoté est celui de Marc Aurèle. Voilà un détail qui me comble autant qu’une révélation.” (in Ecartèlement)

    [La lecture des romanciers russes, particulièrement Dostoïevsky, a nourri le nihilisme occidental, et Sartre -qui n’était pas nihiliste- reconnaît aussi sa dette (dans l’Existentialisme est un humanisme, au moins).]
    La partie “La création absurde” du Mythe de Sisyphe entièrement consacrée à Kirilov!

  16. Philippe Auteur de l’article

    Vous êtes sévère Anna K. , la remarque de Puck sur l’absence, disons notable, de philosophes russes est intéressante. Et de fait, c’est surtout à travers la fiction que s’exprime la lecture russe de la nature humaine. On peut penser notamment à Dostoïevski ou à Tolstoï. C’est une approche sensible plutôt que rationnelle, qui éclaire l’homme par le travers, mais qui n’en est pas moins… éclairante. Les frères Karamasov ont beaucoup marqué Camus, qui en parle abondamment dans L’homme révolté.
    En revanche le raccourci sur la littérature française est un peu, comment dire … court. Mais Puck s’amuse, semble-t-il, ici.

  17. anna K

    “les écrivains russes ont eu la chance d’échapper au fardeau d’avoir des philosophes, quand les écrivains ont le malheur de naître au pays de Descartes le mieux qu’ils puissent produire c’est Flaubert….. –

    Si c’est de la provoc, c’est raté, si ça se veut être drôle, doublement! Perso, je ne vois pas trop où l’on va avec de telles formulations.

    “c’est marrant de voir les européens découvrir que les russes n’ont pas envie d’être des européens, pas envie de nous ressembler, c’est que nous ne sommes pas habitués. -”

    Pas habitués à quoi? à ce qu’on ait envie de nous singer… peut-être! mais les Russes ont été des européanophiles cultivés et raffinés…mais je vous parle d’un temps…. etc…. Et la cour impériale qui parlait français ne faisait pas toute la Russie, elle en faisait peut-être même moins que rien, mais, une fois de plus, des formules aussi peu pertinentes nous feraient croire le contraire de ce qu’elles devraient dire….

  18. puck

    bel article !

    c’est marrant de voir les européens découvrir que les russes n’ont pas envie d’être des européens, pas envie de nous ressembler, c’est que nous ne sommes pas habitués.
    amusant aussi de voir les européens découvrir l’admiration du peuple russe pour leur héros Vladimir Vladimirovotch.
    amusant de voir un nombre grandissant d’européens vouloir ressembler aux russes, because leur Vladimir aime les grosses… motos, c’est vrai qu’on l’imagine pas rouler en scooter.
    aussi parce que la Russie incarne des valeurs anciennes, obsolètes comme virilité, courage, sacrifice, nation…
    un nouveau bras de fer s’est engagé, les russes avaient perdu le précédent, rien ne dit qu’ils ne remportent pas le bras de fer actuel, surtout si l’avenir de l’Europe est placé sous le signe des valeurs familiales (incluant racisme et homophobie) et de l’autocratie nationale.

    Les écrivains russes, en voulant dépeindre les spécificités (grandeurs et faiblesses) de l’âme russe on réussi à tirer le portrait de tous les hommes, j’ai toujours imaginé qu’entendre le mot “moderne” devait les faire sourire, les écrivains russes ont eu la chance d’échapper au fardeau d’avoir des philosophes, quand les écirvains ont le malheur de naître au pays de Descartes le mieux qu’ils puissent produire c’est Flaubert…..

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