Archives de catégorie : Chroniques

Chers amis d’outre Loire

Quelle drôle de coutume que celle d’une « rentrée littéraire », à l’heure où il va falloir déserter le hamac pour se remettre à la table de travail. Au moment peut-être le moins propice de l’année pour s’aérer l’esprit. Quelle étrange manie que de vouer ainsi un culte à la nouveauté,  la chose qui, par définition, se démode le plus vite.

zulma 2 Mais le commerce du livre neuf est ainsi fait que les ouvrages qui ne passeront pas la rampe à l’automne auront disparu des tables des libraires avant Noël. Et parmi ces nouveautés, bien peu auront la chance de disposer de l’artillerie lourde des grands éditeurs, de leurs bataillons  d’attachées de presse, seront suffisamment armés pour franchir les lignes de défense des services « culture » de la presse parisienne. Celle qui donne le La, qui dit le bien et le mal, le bon et le mauvais.

 Quelque chose est pourtant en train de changer avec l’avènement de la « société de recommandation » chantée par le philosophe Bernard Stiegler. Et ce quelque chose c’est tout simplement la sincérité benoîte de lecteurs anonymes, de critiques amateurs qui disent leurs enchantements ou leurs désillusions ici ou là sur l’océan numérique.

 La critique littéraire n’est pas mon fort, et je suis, qui plus est, un piètre lecteur de littérature contemporaine – pensez, j’en suis à relire le voyage de Bougainville – . Pour autant, je connais, j’estime et j’aime le travail de quelques auteurs qui ont la faiblesse de travailler depuis ma chère province.muette

 Et, comme ce blog a le plaisir d’être fréquenté par quelques amis journalistes, quelques libraires, quelques « prescripteurs » comme on dit, et plus généralement quelques bons lecteurs, qu’il me soit permis d’attirer leur attention sur deux romans qui paraissent ces jours-ci : Muette d’Eric Pessan (Albin-Michel) et Lucia Antonia, funambule (Zulma) de Daniel Morvan. Deux auteurs, qui sont, chacun dans leur registre, faits du bois dont on taille les authentiques écrivains. Pessan est un virtuose de la langue, Morvan un funambule de l’esprit.

Ces deux livres semblent provoquer un premier engouement dans les rédactions. Mais la route est sacrément encombrée pour franchir les colonnes des grands journaux, monter sur les tables des libraires  et le temps compté pour exister à Strasbourg, Nice ou Bordeaux. Retenez donc ces couvertures et n’hésitez pas à feuilleter ces livres lors de votre prochain passage en librairie. Je ne prends pas grand risque à vous les recommander. Bonne rentrée.

Quand les historiens saluent Corto Maltese

« Pratt a saisi plusieurs aspects remarquables de la période – le premier quart du XXème – avec parfois une avance considérable sur les historiens professionnels. Dans les années 70, quand il concevait ses albums, la première guerre mondiale était encore largement vue de façon nationale, diplomatique, militaire. Lui montre que la guerre a été mondiale dès que les puissances européennes impériales l’ont déclarée : ainsi il fait se rencontrer des Sikhs de l’Armée d’Inde avec leur turban kaki et l’uniforme britannique et des Indiens de l’Orénoque. »

 cortoCet extrait d’un papier d’Annette Becker, professeur à Nanterre, est l’un des multiples éclairages que propose le hors-série estival consacré à Corto Maltese par L’Histoire et Marianne. Passionnant. Je l’ai découvert, avec un peu de retard, en cette fin d’été. Ce document extrêmement complet, signé par une brochette de sommités – universitaires, chercheurs, diplomates – remet en perspective l’œuvre d’Hugo Pratt, et montre à quel point le père de Corto a su s’appuyer sur une érudition époustouflante (il s’était constitué une bibliothèque de 20 000 ouvrages) pour tisser la trame sur laquelle il faisait évoluer son héros.

 Mais plus encore qu’un festival d’érudition, qui remet en lumière la guerre des trains blindés dans la Russie Tsariste (Corto Maltese en Sibérie) l’incroyable histoire du peuplement de la Guyane  Hollandaise (Suite Carabïenne) ou les batailles épiques qu’a conduit l’Italie en Ethiopie (Les Ethiopiques), ce supplément montre à quel point des pans entiers de la lutte auxquelles se sont livrées les grandes puissances sur le globe au début du XXème, ont été oubliés, méprisés ou écartés par l’historiographie officielle.

corto 2On a peine à imaginer, à la lecture de tous ces articles, qui soulignent tous la pénétration de l’auteur (né en Ethiopie, longtemps basé en Argentine), quel pouvait être l’état d’esprit d’Hugo Pratt lorsqu’il réalisait ces planches destinées à séduire un public de gamins espiègles, lecteurs de Pif Gadget. C’est en effet dans Pif Gadget, une publication pour mioches du Parti communiste français, que la plupart des aventures de Corto Maltese ont été pré-publiées avant d’être réunies en albums. Quel pouvait être son sentiment lorsqu’il greffait sur un substrat historique patiemment travaillé, des aventures rocambolesques et parfaitement invraisemblables pour tenir l’attention de son jeune lectorat.

 L’humour avec lequel Corto observe le monde insensé dans lequel il évolue, le recours à la littérature – on croise parfois au détour d’une page Jack London, Ernest Hemingway ou Jorge-Luis Borges – ont sans doute été ses moyens les plus sûrs pour envoyer à la postérité certains signaux que les universitaires commencent aujourd’hui à décrypter. Quoi qu’il en soit ce supplément invite chacun d’entre nous à ressortir les albums poussiéreux perdus dans les bibliothèques pour relire avec des yeux d’adultes les aventures pas si extravagantes que ça de l’invincible et nonchalant Corto Maltese.

L’immortalité selon Borgès

Dans l’oeuvre de Borgès, il est un recueil de courts essais Sept nuits, prolongé par une série de conférences donnée à l’université de Belgrano au cours des années soixante-dix, intitulé En marge de Sept nuits. Cette série d’essais, qui porte sur des sujets sans lien apparent, des Mille et une Nuits à La Cécité, en passant par La Kabbale ou Le Bouddhisme, n’est pas seulement un délice absolu de lecteur – comment ne pas goûter les facéties de Borgès ? – c’est un jardin que l’on peut parcourir à l’infini sans jamais en épuiser les ressources.

bombardementsParmi ces essais, il en est un auquel je voue un culte particulier : L’immortalité. En quelques pages Borgès réussit la prouesse de dédramatiser et d’enchanter cette notion particulièrement délicate, dans un exposé qui provoque le type de vertige dont il est coutumier. Convoquant aussi bien Hume que saint Thomas d’Aquin, il propose ainsi une lecture, dont la légèreté le dispute à la profondeur, de cette croyance que partagent certains humains, qui a traversé les siècles et imprègne la plupart des religions.

Borgès visite tout d’abord l’immortalité personnelle, donnant assez vite son point de vue sur cette dernière : « En ce qui me concerne, je ne la désire pas et même je la crains; pour moi ce serait effrayant de savoir que je vais continuer à exister, ce serait effrayant de savoir que je vais continuer à être Borgès. Je suis las de moi-même, de mon nom et de ma renommée, et je voudrais me libérer de tout cela. » Mais Borgès n’est pas inquiet. Il considère, avec Hume, que la notion d’individu, de permanence individuelle est contestable : « Qu’est ce que l’âme si ce n’est quelque chose qui perçoit et qu’est-ce que la matière sinon quelque chose qui est perçu ? Si on supprimait tous les substantifs dans l’univers, celui-ci se trouverait réduit aux verbes. Comme le déclare Hume, nous ne devrions pas dire « je pense », mais « il est pensé », de même qu’on dit « il pleut. »

Passant ensuite sur la notion d’infini, de métempsychose chère aux orientaux, il en vient à Lucrèce. « Quand tu naquis » dit-il au lecteur « était déjà passé le moment où Carthage et Troie se disputaient l’empire du monde et cela ne t’importe plus. Alors pourquoi ce qui viendra après toi pourrait-il t’importer ? Tu as perdu l’infini passé, que t’importe de perdre l’infini futur. » Il y a du Montaigne dans cet homme. Mais Borgès, s’il réfute l’idée d’une illusoire immortalité individuelle, ne partage pas moins l’idée d’une immortalité collective, ou plutôt cosmique. Et il donne quelques magnifiques exemples. « Chaque fois que chacun aime son ennemi, apparaît l’immortalité du Christ. Chaque fois que nous citons un vers de Dante ou de Shakespeare revit en nous, en quelque sorte, le moment où Shakespeare ou Dante ont créé ce vers. »

Et de conclure : « Je dirai que je crois à l’immortalité : à l’immortalité non pas personnelle mais cosmique. Nous continuerons d’être immortels : au-delà de notre mort corporelle, reste notre souvenir, et au-delà de notre souvenir restent nos actes, nos oeuvres, nos façons d’être, toute cette merveilleuse partie de l’histoire universelle, mais nous ne le savons pas et c’est mieux ainsi. »

Illustration : au lendemain d’un bombardement à Londres en 1940, source : Improbables librairies.

Kailash Pondichery

L’un des bonheurs possibles, en voyage, est de débusquer un livre de poche écorné en français chez un bouquiniste anglophone, un Maupassant qu’on n’aurait jamais pris le temps de lire à la maison, et de le savourer page à page sous le ron-ron d’un ventilateur ou assis sur une fesse un bus, avant de le remettre dans le circuit à l’étape suivante. Mais une joie inespérée est de découvrir, au bout du monde, un éditeur en langue française proposant des ouvrages qui vont vous aider à comprendre, tout au moins à appréhender l’univers dans lequel vous êtes plongé. C’est le cas à Pondichéry avec les livres de la maison Kailash, éditeur franco-indien, qui publie des textes de référence et des récits de voyage consacrés à l’Asie. Kailash a le bon goût de composer de beaux ouvrages, de format in-8, brochés, de bonne facture et d’excellente tenue, résistant bien à l’humidité.

27910763

C’est dans l’un de ces bouquins « L’aventure des Français en Inde » trouvé au french bookshop de Pondichéry que j’ai appris l’existence et découvert l’histoire de Pierre Malherbe cet aventurier français du XVIe devenu conseiller du grand Moghol Abkar. C’est grâce à une fiction publiée par ce même éditeur « Le tigre et la rose » d’un certain Louis Frédéric, que Gauvain s’est passionné pour l’histoire de Mihr-un-Nisa, cette jeune Persane devenue l’épouse du grand Moghol Jahangir à l’époque de la construction du Taj Mahal.danielou

C’est enfin grâce à un recueil d’articles inédits du spécialiste de l’hindouisme Alain Daniléou que j’ai pu, non pas comprendre, mais approcher d’un peu plus cette relation au monde propre à l’Inde. Mais au delà de ces quelques ouvrages, que je conserve pieusement, je voudrais attirer l’attention sur la qualité du travail de cette maison, qui est une sorte de cadeau des dieux comme il en doit en rester peu à travers le monde. Une maison qui ne roule sûrement pas sur l’or et dont la pérennité est sans doute loin d’être assurée en ces temps difficiles pour le papier. J’ai découvert, en cherchant des illustrations pour ce billet, que les livres de Kailash sont en vente sur les principaux sites en ligne.

Illustrations : La ville blanche, Pondichery, photo Ph.D; Approche de l’hindouisme, Alain Danielou, Kailash.

Pour mémoire :  La moto bleue, sur les routes de l’Inde éditions du Petit Véhicule.

Au château de Montaigne

Quelques ouvrages poussiéreux, quelques caisses de Bergerac, trois cartes postales et deux assiettes gravées – je force à peine le trait – l’accueil au château de Montaigne a quelque chose de simple et de familier qui ravit le coeur. Comme si le gentilhomme campagnard avait transmis a la postérité cette bonhommie et cette simplicité qui traversent ses écrits. On est loin, au château de Montaigne, dont il ne reste guère que la tour – mais quelle tour – du XVIe siècle, de la mise en scène désormais d’usage dans la plupart des monuments historiques. L’explication semble tenir au fait que le château reste une propriété privée, dont les bâtiments principaux sont encore habités.montaigne

C’est une étudiante qui fait visiter les lieux. Certes il ne faut guère l’éloigner du petit compliment consciencieusement appris qu’elle récite en traversant chaque pièce de la tour, de la chapelle à la librairie, mais c’est parfait. Cette liberté donnée au visiteur de caresser les pierres, de s’imaginer la bibliothèque remplie, d’embrasser le point de vue qui s’offrait à l’auteur, de baguenauder dans le parc, est un plaisir chaque fois renouvelé pour qui a partagé les réflexions, les états d’âme, les repentirs de Montaigne.

château MontaigneL’an dernier, en sortant, je n’ai pas emporté de caisse de Bergerac, ce que j’avais fait les années précédentes, content d’épater les copains lors de quelque dîner. Ce Bergerac est quand même un peu juste, et manifestement pas très écolo. Mais là n’est pas l’essentiel; pour qui a goûté un jour à la prose de notre homme. De cette prose rare qui transforme son lecteur. Je reste persuadé que le regard porté par cet honnête homme sur la condition humaine en un siècle aussi troublé que le sien, est l’un des biens les plus précieux qui nous ait été transmis. Chacun ses héros. Montaigne est l’un des miens.

Illustrations D.R.

Don’t cry, sister cry

Il existe une étrange confrérie : celle des amis de JJ Cale. On n’en connaît pas tous les membres et ceux-ci ne se connaissent pas tous entre eux. Mais que dans une assemblée quelqu’un prononce le nom de djé djé, les voici qui s’agrègent, s’isolent et communiquent dans leur culte. Ils plaignent les non-initiés et si, d’aventure, ils ont affaire à un adversaire ou à un sceptique, ils l’accablent.*

okieJJ Cale « has passed away » vendredi en Californie. Drôle de destin pour ce « Okie », ce cul-terreux de l’Oklahoma, enfant d’une terre pauvre et sèche, qui a dû, comme ses ancêtres des « Raisins de la colère » partir vers l’Ouest pour gagner son pain, faire vivre sa musique. Drôle de destin pour ce musicien discret que Neil Young et Eric Clapton considéraient comme le plus grand guitariste de la planète.

On peut concevoir que les non-initiés se montrent dubitatifs à la première écoute de ce musicien minimaliste, ennemi des effets, qui a pourtant réussi une synthèse unique de la tradition américaine : blues, jazz, rock ou country… Une bonne façon de l’aborder est peut-être de jeter un œil sur le show case  réalisé en 1979 par le bluesman Leon Russel, aux studios Paradise de Los Angeles, miraculeusement disponible en ligne. Mais pas question de se contenter d’un extrait. Il faut le visionner en entier pour approcher le feeling du garçon, assister à la présentation de sa vieille guitare. Attention, ensuite, ce peut devenir une drogue dure.

Il existe très peu d’enregistrements en public de JJ Cale – pas tous réussis-  qui se gardait de la foule, refusait de prendre l’avion et fuyait la célébrité. Sans Eric Clapton, qui fut le premier à reprendre ses compositions, en premier lieu « After midnight », peut-être n’aurions nous jamais entendu parler de djé djé, qui doit, curieusement, une partie de sa notoriété au public français. Et aux grands guitaristes, tels Marc Knopfler, qui savent leur dette à son égard et lui ont rendu justice sur le tard.jj cale 1

Les membres de l’étrange confrérie des amoureux de djé djé vont désormais devoir apprendre à vivre sans la perspective d’un prochain album. Ils vivaient en effet hors du temps, entre deux passages du guitariste en studio, tous les trois ou quatre ans, qui régénérait à chaque fois un répertoire apparemment classique, sans avoir l’air d’y toucher , apportant une nouvelle subtilité ici, creusant là un nouveau sillon : quelques cuivres, un solo de violon, un coup de sax, une voix de femme (un hommage au passage à Christine Lakeland) …

Il va falloir redécouvrir les albums disparus, comme Okie, pour se donner l’illusion que la vie continue, pour retrouver ce délicieux chatouillement provoqué par la finesse du jeu de djé djé sur le manche d’une guitare. Mais la peine est grande malgré tout.

Salut l’artiste.

*clin d’oeil à la préface d’Au dessous du volcan de Maurice Nadeau, Illustrations : album Okie, JJ Cale.

Alcatraz breton

« Libertinage outré et fougueux, dissipation et débauche, friponnerie, ivrognerie et bassesses, fourberie et mensonges… » le catalogue des motifs de séquestration au château du Taureau, Alactraz breton planté à l’entrée de la rade de Morlaix, est à la fois délicieux et glaçant. C’est un précieux témoignage des moeurs de l’aristocratie bretonne au XVIIIe siècle, confrontée à l’émancipation d’une jeunesse débridée, contaminée par les licences de la Cour et les écrits des premiers philosophes. On y enferma, durant quelques décennies, à la demande de plusieurs grandes familles, des gouverneurs de Brest ou des intendants de Bretagne « les prodigues, les écervelés, les incorrigibles ou les aliénés » qui devenaient des sujets de honte, de gêne ou de déshonneur pour leur entourage. C’est ainsi que le Chevalier des Reals fut incarcéré par les siens durant plusieurs années pour l’empêcher de contracter un mariage déshonorant.

dessin taureau

Le château du Taureau, forteresse construite au XVIe siècle par les bourgeois de Morlaix pour protéger la ville des incursions anglaises et fortifiée par Vauban au siècle suivant, est ainsi devenu au XVIIIe siècle une sorte de Bastille avec vue sur mer, une prison magnifique pour aristocrates déviants relevant des lettres de cachet. Difficile, lorsque l’on embrasse le panorama somptueux qui se découvre depuis l’île Callot, à l’ouest du Taureau, de ne pas songer à ces gentilshommes qui croupissaient la nuit dans des casemates humides et jouissaient le jour, sur les courtines, du spectacle offert par cette baie ouverte entre Trégor et Léon, où se déployaient à marée haute les voiles de lin des navires marchands. Etrange captivité que cette réclusion à ciel ouvert, rythmée par le ressac et le cri des goëlands argentés, en compagnie d’une garnison d’invalides de guerre qui cultivait des légumes sur une île voisine pour améliorer le quotidien de la communauté.

Si l’on en croit les chroniques de l’époque, tous les prisonniers n’étaient pas soumis au même régime, certains pouvaient même se rendre à terre entre deux marées et on dit que La Chalotais, procureur-général de Rennes, protégé de Voltaire, conduit au Taureau à la demande du gouverneur de Bretagne pour crime de « cervelle échauffée », avait l’autorisation de visiter sur parole ses parents, dans le voisinage, au château de Keranroux en Ploujean. Ce flottement du droit, qui mêlait les griefs les plus disparates, de la mésalliance à l’homicide, les condamnations les plus imprévisibles, de quelques mois à plusieurs dizaines d’années, et les conditions de détention les plus fantaisistes, vraisemblablement en fonction de la fortune du condamné, ce flottement du droit disions-nous, a quelque chose de cruel et de romanesque. L’histoire de chacun de ces Monte-Cristo est, en quelque sorte, un roman englouti dans la baie de Morlaix.

 

Dessin d’Yvonne Jean-Haffen, (musées de France). Source précieuse : Le château du Taureau, Louis Le Guennec, éditions Mouez Ar Vro, 1921 ou 1922. Réédition, Le Bouquiniste, Morlaix, 2002.

Il faut sauver le soldat Waterman

Posé légèrement en retrait d’une bretelle d’accès au périphérique nantais, le parallélépipède discret qui abrite l’entreprise Waterman est un des éléments du décor qui enchante le parcours quand on arrive en ville. C’est dans cette zone industrielle anonyme que sont fabriqués les stylos-plumes Waterman et Parker pour l’ensemble de la planète qui écrit encore à la main.waterman

 Là on reçoit, de temps à autre, un stylo-plume du Brésil ou de Californie qui appelle un réglage, une réparation. Parce que certains clients ont toutes les peines du monde à se séparer de leur manche fétiche. Plus pour très longtemps. La gamme des stylos réparables va s’amenuiser à la rentrée et la dernière unité de fabrication de stylos-plumes Waterman et Parker va connaître une nouvelle contraction, plus de soixante-dix suppressions de postes.

 La faute à personne. Et à tout le monde en même temps. Le stylo-plume se porte mal. Ou plutôt l’objet singulier se porte mal, au profit – pour enfoncer une porte ouverte –  de produits bas-de-gamme-fabriqués-en-Chine qui inondent les supermarchés à la rentrée. Vu apparaître cette année des stylos-plumes non rechargeables, à jeter lorsque la cartouche d’encre est terminée.

maudit bicPour avoir travaillé par le passé sur l’histoire de Lewis Waterman, à l’occasion d’un papier sur l’usine nantaise, appris l’étonnante aventure de cette entreprise américano-française, qui n’a cessé de traverser l’Atlantique ; pour avoir visité cette maison où l’on fabrique encore des stylos en petite série, éprouvé un plaisir égoïste à l’idée que les derniers vrais stylos-plumes (à l’exception des productions de luxe comme Mont-Blanc) étaient façonnés près de chez moi, je serre les fesses à chaque fois qu’un nouveau plan social est annoncé. On ne va quand même pas nous supprimer Waterman. Non mais alors ! Apparemment cette fois la production n’est pas menacée, mais le service clients part, selon Ouest-France, en Pologne et la distribution à Valence.

 Ressorti pour l’occasion et donné à boire à mon Waterman gris (je préférais celui en bois, mais il est perdu) qui dormait dans le pot à crayons. Celui-ci est un brin rustique, sa plume une peu grasse à mon goût, mais souple et plaisante quand même. Il va falloir retrouver un carré de buvard pour le carnet, se tacher les doigts (c’est fait).

L’usage du stylo-plume peut-il disparaitre vraiment ? On n’ose pas y penser. Les profs semblent ne pas encore avoir abandonné la partie puisque l’on voit toujours des stylos-plumes dans les rayons des supermarkets. Tenez-bon les amis, et n’oubliez pas dans vos recommandations : Waterman et Parker, ça vient de Saint-Herblain, près de Nantes. Yes !

Illustrations : pub waterman, Maudit bic, détournement de Clémentine Mélois

 

La malédiction de Rascar-Capac

On ne sait pas si Camille Putois, la directrice adjointe du cabinet du Premier ministre sera frappée par la malédiction de Rasar-Capac pour avoir menacé de la foudre l’avion du président Evo Morales, mais si tel est le cas nous pouvons peut-être glisser une suggestion aux enquêteurs : aller jeter un oeil sur le port de Saint-Nazaire.

affiche st nazC’est en effet sur les quais de Saint-Nazaire que Tintin et le capitaine Haddock retrouvent la trace du professeur Tournesol, mystérieusement disparu, à la fin des 7 boules de cristal. Le hasard – mais est-ce bien un hasard ? vient en effet de remettre en lumière cet épisode obscur de l’histoire qui a marqué les relations entre l’Amérique du Sud et la France. L’association les 7 soleils vient de publier un dépliant très complet, intitulé “Dans les pas de Tintin” qui permet de suivre l’itinéraire des deux héros sur les docks de ce port d’où ont longtemps  les paquebots à destination de l’Amérique Latine. tintinils y croisent d’ailleurs le général Alcazar, en partance pour le Pérou.

Du Pérou à la Bolivie il n’y a qu’un pas. et si la malédiction frappe une nouvelle fois – précisons que le président  Morales est originaire de l’Atliplano – les enquêteurs auraient tout intérêt à se munir de ce dépliant qui leur facilitera grandement la tâche pour emboîter le pas de leurs illustres prédécesseurs.

Nous ne souhaitons évidemment pas à notre chère directrice-adjointe d’être victime de la malédiction de Rascar-Capac, même si une bonne cure de sommeil ne lui ferait peut-être pas, au bout du compte, le plus grand bien. Cela l’inciterait peut-être à tourner sept fois son téléphone dans sa main avant de prendre des décisions inconsidérées et d’humilier gratuitement nos amis Latinos.

Big brother ne parle pas suisse

 On s’en doutait un peu. Les Américains ne sont pas les seuls à espionner leurs contemporains, à observer leurs comportements et à stocker leurs échanges. Les Français font la même chose comme nous l’apprend Le Monde. L’ensemble de nos données serait compressé puis stocké, nos connections enregistrées, nos échanges mis au chaud dans les sous-sols de la DGSE, à disposition des services de l’Etat (douanes, DCRI…).

Les informaticiens français ont donc du temps, de l’argent et de l’énergie  à perdre pour stocker les échanges entre madame Michu et monsieur Dugenou, mais ils sont incapables d’observer les transferts de fonds entre banques, sociétés off-shore et autres faux-nez utilisés par les contribuables indélicats. Ou plutôt, argument, assez joli, le fisc n’a pas le droit d’utiliser ces données sans que la justice soit saisie. Et comme elle n’est pas informée, elle ne risque pas d’être saisie.

On pourrait donc s’asseoir sur la loi pour espionner les citoyens, mais pas pour poursuivre les fraudeurs. « On pense qu’on n’a pas d’argent, mais c’est simplement parce qu’on ne sait pas où il est » expliquait ce vendredi matin sur France Inter le banquier Hervé Falciani, qui a dénoncé les pratiques de la banque Suisse HSBC et fourni sur un plateau une liste de 8 200 comptes en Suisse aux autorités françaises.

Assurance-HSBC-Maison

 Certes, mais la loi actuelle ne permet pas de les poursuivre. Il faut la changer. Et laisser ainsi le temps aux petits malins de se mettre leur magot au chaud, en Malaisie ou aux îles Caïman. De qui se moque-t-on ? L’argent ne s’évapore pas. Il franchit forcément les frontières par des jeux d’écriture, de banque en banque, de sociétés écran en paradis fiscaux. Le liquide c’est vulgaire, c’est bon pour Sarkozy, mais les vrais transferts se font de façon plus élégante, qui laissent donc des traces, aussi discrètes soient-elles.

Le syndicat national unifié des impôts évalue à 50 milliards d’euros le montant de la fraude fiscale annuelle en France, plus de 2% du PIB. Alors messieurs un petit effort, faites mouliner vos moteurs de recherche dans la bonne direction plutôt que de vous amuser à pister les adolescents rebelles. Tout le monde y gagnera. Et le gouvernement sera peut-être un peu plus crédible lorsqu’il demandera aux plus modestes de partager les efforts pour redresser les comptes.

illustration : pub HSBC