Archives de catégorie : Notes de lecture

Penser sans filtre

Le syndrome d’Asperger est un étrange trouble du comportement, dont on ne sait dire s’il est un handicap ou un rapport au monde singulier. Il ne touche pas l’intelligence mais les rapports sociaux. En gros, la personne atteinte de ce syndrome est inaccessible aux compromis que le commun des mortels passe avec son environnement pour faciliter la vie en société. Elle place sa vérité au dessus de tout, toujours avec la plus grande honnêteté intellectuelle, quitte à se fâcher avec la terre entière. C’est absolument infernal pour l’entourage mais passionnant à observer.

venet-2Emmanuel Venet nous propose d’entrer quelques longues minutes – le temps d’une cérémonie funéraire, l’enterrement  de sa grand-mère – dans la peau d’un autiste Asperger. Ulcéré par l’hypocrisie régnant à cette cérémonie, le narrateur, un homme de quarante-cinq ans, qui ne s’intéresse habituellement qu’au scrabble, à la logique et aux catastrophes aériennes, brosse dans Marcher droit, tourner en rond, une galerie de portraits incendiaire et drôlissime de l’ensemble de la famille. C’est bien mené, délicieusement écrit, sans une once de gras. Et, bien que l’auteur soit psychiatre, on ne tombe jamais dans le psychologisme. On reste à la surface, bénéficiant de l’acuité remarquable du regard du narrateur. Extrait.

“Ma tante Lorraine se croit drôle parce qu’elle appelle mon père “Jean-Phil”, répète “Noyeux Joël” chaque vingt-cinq décembre, et prétend connaître la réponse à la célèbre question sur laquelle Freud soi-même aurait calé. D’après elle, ce que veulent les femmes tient en trois mots : manger sans grossir. Elle même se voulant mince contre toute évidence, elle boudine ses quatre-vingt kilos dans des vêtements de jeune fille qui lui scient la graisse et dont j’ai toujours peur que les coutures craquent (…) Ma tante Lorraine ne peut pas s’empêcher de révéler qu’elle porte des vêtements, des sous-vêtements et du maquillage onéreux qu’elle a payés une misère parce qu’elle connait toutes les combines : magasins d’usine, collègues dont le mari travaille chez un grand couturier, solderies d’articles dégriffés, vieilleries trouvées dans des vide-greniers ou enchères bien conduites sur internet. De sorte que, persuadée de représenter un modèle d’élégance hors de prix, elle est toujours très mal fagotée pour trois francs six sous.”

Voilà donc Tante Lorraine habillée pour l’hiver, mais il n’y aura pas de jaloux, tout le monde y passe, à l’exception d’un grand-père bricoleur et poète à sa façon. Cette galerie de portraits est aussi une belle occasion de pointer nos contradictions, par l’intermédiaire notamment d’une cousine (ou d’une tante ?) qui vote à l’extrême-gauche et se comporte dans la vie quotidienne comme la plus redoutable des égoïstes. Un pur délice que ce livre, qui montre, une nouvelle fois s’il était besoin, le discernement et la qualité du travail des éditions Verdier.

Sauve qui peut (la rentrée littéraire)

On a beau se tenir à distance de l’étal des nouveautés chez les libraires, détourner le regard devant les critiques de rentrée, fuir tout ce qui ressemble au prêt-à-porter littéraire du moment, il y a toujours un ou deux ouvrages récents qui finissent par entrer par la fenêtre et s’installer près du feu. C’est encore le cas cette année, avec deux romans publiés ces dernières semaines Un enfant plein d’angoisse et très sage de Stéphane Hoffmann et Sauve qui peut (la révolution) de Thierry Froger. J’ai dévoré le premier et n’en finis pas de déguster le second.

hoffmannUn enfant plein d’angoisse et très sage est un livre léger, hors sol, flottant à quelques centimètres du réel, qui hésite entre le conte et la fable contemporaine. C’est l’aventure d’un gosse de riches, élevé par une grand-mère fantasque, qui se joue de ses parents avec un cynisme et un détachement déroutants mais au bout du compte assez jouissifs. On se laisse volontiers emporter par ce scénario loufoque, piqueté de traits d’esprits, qui fait du père – Britannique – un désinvolte collectionneur de chaussettes et de la mère une ambitieuse entrepreneuse de travaux publics dont le rêve est de devenir ministre. L’apparente désinvolture dans la conduite de ce récit foutraque, masque en fait un chapelet de réflexions, de pépites semées ici ou là –  “Baladine a négligé la femme qui était en elle jusqu’à en ronfler – Il ne nous prendrait pas un peu pour des demeurés le Saint-Ex avec son nom d’eau minérale et de soutien-gorge“- pensées habillées par le regard de l’enfant, le dialogue muet avec son chien. Un enfant plein d’angoisse et très sage vient de remporter le prix Jean Freustié. C’est une bonne nouvelle pour Stéphane Hoffmann, par ailleurs grand ordonnateur des Rendez-vous de La Baule. Chapeau bas, mon cher Stéphane.

sauve-qui-peutLe second ouvrage est une montagne au sommet de laquelle je ne suis pas encore parvenu. Un objet non identifié dont l’argument est aussi inattendu que casse-gueule : le déroulé parallèle de deux récits, l’un contant les efforts du cinéaste Jean-Luc Godard pour monter un film sur la Révolution française à l’occasion du bicentenaire, l’autre l’exil de Danton – épargné par Robespierre à la dernière minute – sur une île de Loire… où JLG rejoint régulièrement un historien de ses amis, spécialiste de la Révolution, qui écrit justement… un ouvrage sur Danton. Ajoutant pour le piquant la présence d’une troublante jeune fille sur cette île et nous voilà partis. C’est diablement érudit, assez malin, plutôt drôle. Honnêtement je ne pensais pas tenir cent pages la lecture de ce pavé au prétexte aussi fumeux. Eh bien, j’y parviens et je vais sans doute aller au bout de cet ouvrage étonnant. Pour le plus grand plaisir de Marie, qui me l’a recommandé. L’auteur Thierry Froger est professeur d’arts plastiques, formé à l’école des Beaux-Arts de Nantes, nous dit la quatrième de couverture de Sauve qui peut (la révolution). C’est un bon début.

Un enfant plein d’angoisse et très sage, Stéphane Hoffmann, Albin Michel. Sauve qui peut (la révolution), Thierry Froger, Actes Sud.

 

Nao Victoria

magellan-2Il faut se pincer pour y croire. C’est sur une coque de noix de la dimension d’un gros chalutier qu’une vingtaine d’équipiers de Magellan a bouclé en 1522 le premier tour du globe terrestre, réalisé la première circumnavigation de l’histoire. La réplique du Nao Victoria, rescapé de la flottille ayant quitté Séville en août 1519 pour prendre possession des Moluques au nom de la couronne d’Espagne, s’est amarrée durant quelques jours au ponton Belem dans le port de Nantes. Votre serviteur n’aurait manqué pour rien au monde la visite de ce navire mythique dont il a suivi les péripéties jour après jour à travers le récit des survivants – dont le chroniqueur Antonio Pigafetta – réunis dans le magnifique ouvrage réalisé par les éditions Chandeigne, évoqué ici dans une chronique intitulée Quand l’Eglise distribuait le monde.

On comprend en posant le pied sur le pont de cette “caraque” que l’on est à peine sorti du Moyen-Âge lorsqu’on se lance à la découverte de la planète. Il n’y a pas même une barre à roue pour diriger le navire, à la conception et aux équipements extrêmement sommaires, qui devaient rendre les manœuvres particulièrement difficiles et périlleuses. La nef disposait d’une seule cabine, réservée au capitaine, et d’un seul réduit fermé pour se mettre à l’abri pendant les tempêtes. On a peine à imaginer les conditions de vie des dizaines de marins qui cohabitaient sur ces petits navires, pourris d’humidité – l’un des bateaux a dû rebrousser chemin aux Moluques tans ses bordés étaient vermoulus – qui se réchauffaient aux feux de cuisine allumés sur le pont.

magellan-1Les visiteurs de l’atelier me pardonneront, je l’espère, la médiocrité des images prises à la volée lors de ce passage, qui s’explique sans doute par l’émotion et la fascination provoquées par cette visite.  Je n’avais pas l’intention de me voler le présent à moi-même comme le font trop souvent les visiteurs de lieux remarquables, privilégiant la photographie à la jouissance de l’instant présent.

Il faudrait évidemment revenir plus avant sur cette incroyable équipée, qui se déroule à la charnière de deux époques, au moment de la construction effective d’un monde nouveau.  Mais il faudrait pour cela proposer un livre entier. Ce que Chandeigne a fort bien fait dans un ouvrage que je ne cesse de recommander. Allez encore une petite louche :  Le voyage de Magellan, la relation d’Antonio Pigafetta et autres témoignages.

Bonnes semaine

Flohic : un aventurier de l’édition

A quelques jours des journées du patrimoine il n’est pas incongru de saluer l’une des aventures éditoriales les plus folles de ces dernières années : l’inventaire du patrimoine remarquable de France et de Navarre décliné par commune en une collection de dictionnaires illustrés. Un projet monstrueux, envisagé sous l’angle de la singularité. Chaque clocher, maison, pressoir, vitrail, manoir, calvaire, phare… retenu fait l’objet d’une notice dans cet ensemble d’ouvrages aujourd’hui épuisés et très recherchés. commune-double-light

Ce projet, qui n’a pas pu être conduit à son terme  – on le comprend lorsque l’on feuillette l’un des ouvrages réalisés (un peu sur le mode des guides Gallimard, avec beaucoup de photos détourées), cela a dû coûter une fortune – est celui d’un personnage étonnant, Jean-Luc Flohic qui a laissé peu de traces au lendemain de la faillitte de sa maison. Voici ce qu’en disait Edouard Launet dans Libé en 2003 :

« Cet éditeur monomaniaque est en train de recenser le patrimoine de chaque commune de chaque département français (…) Une trentaine de départements ont déjà été passés à la moulinette (…) Jean-Luc Flohic, 56 ans, est un homme d’une grande gourmandise intellectuelle, avec de la suite dans les idées. Voilà vingt ans, il commence par éditer des revues d’art contemporain. Puis édite de la littérature qui s’intéresse à l’art. Puis regarde sous les pieds des écrivains et des peintres, pour y découvrir des racines d’un beau diamètre : un terroir toujours irrigue les artistes. (…) Un département est ratissé en six mois : recensement du patrimoine (artistique, agricole, technique, administratif, religieux) avec des érudits locaux, puis analyse, tri et envoi de photographes. Ensuite encore huit mois pour les textes et la fabrication de l’ouvrage. Au total, une centaine de personnes contribuent au chantier. “Jamais auparavant il n’y a avait eu un tel travail systématique dans chaque commune, dans chaque canton”, affirme Jean-Luc Flohic. Mais l’opération ne prétend pas être un inventaire exhaustif. »

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Outre les départements, Jean-Luc Flohic s’était attaqué au patrimoine des grandes institutions françaises. Mais au lendemain de la faillite de sa maison, aux alentours de 2005, tout ce patrimoine livresque a dû être cédé à vil prix, par palettes entières, pour payer les dettes sans doute. Certains bouquinistes ne s’y sont pas trompés, qui ont acheté des stocks entiers de ce précieux “Patrimoine des communes de France”, lequel se vend aujourd’hui à prix d’or. Difficile de trouver un “Flohic” (pour la plupart en deux volumes) à moins de 200 €. Le Flohic est devenu une référence, à défaut d’avoir été un succès éditorial.

Les plus perspicaces d’entre vous peuvent apercevoir sur la photo de bandeau deux têtes de dictionnaires jaune(s), c’est le Flohic de Loire-Atlantique.

 

Le cas Annunziato

C’est l’une des gourmandises possibles du moment. Un petit livre malin, érudit et drôle qui ravira les amoureux de l’Italie, du quattrocento et de Florence. Un ouvrage empreint de cette élégance faussement désinvolte propre à l’Italie et aux Italiens.

annunziatoLe prétexte est assez simple : lors d’une visite du couvent San Marco de Florence, transformé en musée national, un visiteur se retrouve enfermé dans une cellule de moine jadis décorée par Fra Angelico. Ce traducteur, en retard sur un travail en cours, saisit l’occasion pour mener à bien une traduction dans laquelle il peinait à se plonger, alors qu’au dehors la ville gronde, secouée par des manifestations hostiles au Cavaliere Berlusconi.

Ces quelques jours de flottement à la surface du temps – le musée reste fermé quelques jours pendant que l’Italie manifeste dans la rue – font la texture de ce livre étonnant. Ce n’est pourtant pas Kafka, plutôt Italo Calvino pour le côté loufoque ou Pirandello pour les emboitements d’identités.

Difficile d’en dire plus sur ce court roman, le premier d’un journaliste nantais, Yan Gauchard, publié aux éditions de Minuit, sinon que le ton est juste, l’atmosphère italienne remarquablement traduite et l’humour délicieusement distancié. Tout juste pourrait-on reprocher un brin d’aridité à ce texte taillé au cordeau. La côté Minuit peut-être, ou le travers du journaliste au souffle toujours un peu court quand il se lance en littérature. Mais les mystères du travail d’édition disent rarement ce qu’un roman doit à la patte de l’éditeur.

Il faudra sans doute attendre quelques années pour cela, comme l’a fait  Jean Rouaud en racontant dans Un peu la guerre la genèse des Champs d’honneur, évoquant le “bricolage romanesque”  auquel il avait dû se livrer pour voir son premier ouvrage publié par Jérôme Lindon. Jean Rouaud qui débuta également dans les couloirs de Presse-Océan, le quotidien où officie Yan Gauchard.

La presse n’est peut-être, finalement, pas une si mauvaise école d’écriture, pour peu que le journaliste s’affranchisse des lieux communs. Et la cellule de Fra Angelico ou Yan Gauchard nous enferme, et surtout la tête de Fabrizio Annunziato sont tout… sauf des lieux communs.

 

Jorge Luis Borges : l’électricité des mots

Les cahiers de l’Herne ont eu l’excellente idée de réimprimer le numéro consacré à Jorge Luis Borges, épuisé depuis un demi-siècle (1964). Une somme de témoignages, de regards croisés, qui nous permet de faire connaissance avec le Borges intime, notamment sous la plume de ses meilleurs amis. Impossible évidemment de résumer en une courte note la richesse de cet ouvrage de 464 pages. Pour les lecteurs qui n’auraient pas encore eu la chance de fréquenter cet auteur vertigineux, voici quelques extraits d’un jeu auquel lui a demandé de se livrer l’une de ses connaissances, Carlos Peralta en commentant, au débotté quelques mots choisis. L’entretien, titré « l’électricité des mots » se déroule à l’hôtel Cervantes de Buenos Aires. Borges s’y prête volontiers, amusé.

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INDIVIDU : Je me souviens du traité de Spencer, le philosophe anglais. Spencer pensait l’individualisme à un tel extrême qu’il s’opposait à la monnaie officielle et considérait que chaque personne devait frapper sa propre monnaie. Il rejetait également les armées des Etats, et pensait, sans doute, que les armées appartenant à de petites compagnies privées étaient ce qu’il y avait de mieux. Qu’aurait-il pensé en voyant l’Angleterre nationaliser les chemins de fer ! Peut-être que les compagnies nationalisées deviennent lentes et coûteuses, comme cela s’est produit aussi en Argentine. Je me souviens que mon père se définissait politiquement comme un anarchiste individualiste. Et je crois que moi aussi je me définis comme un anarchiste individualiste.

DIEU : Je dirais que l’idée de Dieu, d’un être sage, tout-puissant, et qui, de plus, nous aime, est une des créations les plus hardies de la littérature fantastique. Je préférerais, malgré tout, que l’idée de Dieu appartint à la littérature réaliste.

FEMMES : Avec une certaine tristesse, je découvre que toute ma vie je l’ai passée à penser à une femme ou à une autre. J’ai cru voir des pays, des villes, mais il y a toujours quelque femme pour faire écran entre les objets et moi. Il est possible que j’eusse aimé qu’il n’en fut pas ainsi : j’aurais préféré me consacrer entièrement à la jouissance de la métaphysique, ou de la linguistique ou à tout autre matière.

MORT : La pensée de la mort, je la recherche pour me consoler des difficultés et des choses fâcheuses. Devant n’importe quel malheur, je pense que j’ai encore à vivre une expérience complètement neuve. Je crois qu’on devrait se sentir excité devant une telle chose, le passage à quelque chose de fondamentalement distinct, à quelque chose qui – à moi du moins – ne m’est jamais arrivé. Non pas pour les châtiments ou les récompenses – ce serait puéril – : parce que s’ouvre une vie nouvelle, ou qu’il n’y a rien, et cela aussi, ce serait nouveau.

CELEBRITE : Pour le peu que j’en connais, c’est une incommodité. L’homme célèbre ne se reconnait pas tout à fait en celui que voient les autres. Cela n’améliore personne. Bien sûr, l’obscurité aussi doit être incommode, et aussi la célébrité ne peut être enviable que pour qui ne l’a pas encore eue.

TEMPS : J’ai pensé ou écrit tellement sur le temps… Mais je vais vous raconter une anecdote : un philosophe argentin et moi, nous conversions au sujet du temps, et le philosophe dit : « Dans ce domaine, on a fait de gros progrès ces dernières années. » et moi j’ai pensé que si je lui avais posé une question sur l’espace, sûr qu’il me répondait : « Dans ce domaine, on fait de gros progrès ces derniers cent mètres. »
Vous vous rendez compte : alors on attend jusqu’à la fin du mois, voilà qu’on sait tout sur le temps…

NB : ce billet a été publié une première fois en mai 2014.

La révolte des vieux crabes

Une bande de vieux schnoques à moitié décatis s’enfuit, qui de sa maison de retraite, qui de sa chambre d’hôpital, et se lance dans une improbable équipée à la poursuite d’un moment charnière de son passé. Tel est le prétexte de deux ouvrages (une bande dessinée et un roman), que le hasard des recommandations a placé ces derniers jours sur ma table de chevet. Est-ce simplement un hasard, ou l’air du temps serait-il imprégné par la révolte d’une génération qui se voit basculer du côté obscur de la vieillesse et entend exprimer sa révolte face au sort qui lui est réservé, par la dépossession rampante de sa propre fin.

vieux fourneauxCes deux bouquins sont, quoi qu’il en soit, extrêmement toniques et contraignent le lecteur à décaler son regard sur la vieillesse. Extirpés de leurs mouroirs respectifs, et s’assurant, au besoin par la contrainte, de la complicité de leurs petits enfants, les deux bandes de copains se livrent en effet dans chacun des récits à une virée endiablée, digne des adolescents les plus inconscients, n’hésitant pas au besoin à casser des voitures, à semer les flics et à squatter les lieux les plus mal famés. La concordance des fils conducteurs est troublante même si le prétexte et le déroulement de ces deux virées sont très différents. Les vieux fourneaux débute en France et se poursuit en Italie sur les banquettes d’un J7 Peugeot rouge, conduite par la petite fille de l’un des protagoniste, enceinte jusqu’au cou. Manière de montrer que la société de la précaution est jetée aux orties passé le portail de la maison de retraite. C’est décalé, drôle, jouissif, déconnant mais cela reste intelligent et grave, qui plus est les dialogues sont excellents, telle cette réplique de la jeune femme, excédée par les exigences de son chargement de vieux  : “En 80 ans, vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons, il y a 50 milliards de poulets en batterie élevés chaque année dans le monde, et les gens crèvent de faim ! Vous êtes la pire génération de l’histoire de l’humanité !”

fugueursLes fugueurs de Glasgow, de Peter May, est un récit à double entrée. Celui de cinq vieux Ecossais au bout du rouleau, dont l’un atteint d’un cancer en phase terminale, qui décident de revivre la fugue qu’ils avaient tentée cinquante ans plus tôt pour échapper à leur condition de prolos et tenter leur chance à Londres, la guitare en bandoulière. Fugue qui s’était soldée par un misérable fiasco. Le procédé est assez classique mais plutôt réussi. On suit alternativement les deux équipées espacées de cinquante années (1965/2015) aussi cinglées l’une que l’autre. Rien ne se passe comme prévu, naturellement. La première est imprégnée de violence et de drogue, brossant au passage un portrait au vitriol de la société britannique des années soixante. Mais il y a aussi de l’amour et de la musique, beaucoup de musique. C’est un récit prenant, répondant aux codes du roman noir, dont la clef n’est donnée qu’à la toute fin. Mais peu importe l’intrigue, c’est la confrontation des vieux crabes avec leurs fantômes jeunes qui est la substance de cet ouvrage, sous le regard héberlué d’un petit-fils obèse, sorte de papate de canapé, emmené de force dans l’aventure par son grand-père, pour conduire la troupe à Londres dans sa Nissan Micra. L’énergie, la fantaisie, le courage sont du côté des vieux dans cette confrontation étonnante avec le temps. En dépit de l’image renvoyée par le miroir.

Les Vieux fourneaux, Lupano, Cauuet, Dargaud (3 tomes parus), Les fugueurs de Glasgow, Peter May, traduit par Jean-René Dastugues, Rouergue noir.

 

 

Un hiver avec Compagnon

Je viens d’achever “Un été avec Baudelaire” d’Antoine Compagnon, attrapé au vol cet été sur l’étal d’une jolie librairie de L’Isle-sur-la-Sorgue. Il semble que la série demandée à France Inter au professeur du Collège de France soit achevée. C’est bien, cela aurait pu finir par faire système.

un été avecCette ravissante petite collection – Montaigne, Proust et Baudelaire – n’en constitue pas moins une précieuse introduction à trois monuments de la littérature française. Et en refermant le Baudelaire, je me suis pris à penser que l’ensemble ferait un parfait cadeau pour les lecteurs, notamment les ados, qui sont effrayés par ces monuments de la littérature française (surtout Proust et Montaigne).

Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, réussit un bel exploit à travers ces trois recueils de chroniques : approcher les oeuvres sous une multitude d’angles en s’adressant à un large public avec le niveau d’exigence qui est le sien. Il ne s’agit pas d’ouvrages de vulgarisation mais d’approches thématiques, le plus souvent inédites, toujours nourries par des citations, remettant l’oeuvre et l’auteur dans leur contexte historique, social, et bien sûr littéraire.

La conversation selon Montaigne, l’éreintage chez Baudelaire ou l’amour chez Proust, autant de chroniques qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres, mais qui donnent envie de poursuivre le chemin.  Proust  fait l’objet d’une “recherche” plus fouillée qui fait appel à une pléiade de spécialistes. C’est d’ailleurs l’ouvrage le plus copieux.

On me permettra ici un clin d’oeil à Pascale, qui m’avait sauvé la vie lors de rencontres littéraires au cours desquelles nous recevions Antoine Compagnon et qui m’avait offert un précieux décryptage des Antimodernes, l’ouvrage pour lequel il était invité. C’est un garçon charmant, pas du tout imbu de sa personne, avec lequel nous avions passé un moment délicieux. Comme quoi la notoriété n’est pas toujours synonyme de suffisance.

 

Internet : la colonisation douce

« Au XIXe et XXe siècles les pays colonisateurs ont organisé un acheminement des matières premières provenant des pays colonisés. Ces matières premières ont été transformées pour produire de la richesse et permettre aux économies de se développer. Tel un arroseur arrosé nous sommes désormais une colonie du monde américain à qui nous apportons de la donnée. » Stéphane Grumbach, directeur de recherche à l’Inria et spécialiste des questions géopolitiques liées au numérique, est l’une des nombreux observateurs d’internet interrogés par Laure Belot, journaliste au Monde, dans un essai foisonnant : « La déconnexion des élites, comment internet dérange l’ordre établi », qui vient de paraître aux Arènes.

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Certes, nous avons connaissance, grosso modo, de l’ensemble des informations rassemblées dans cet essai, pour la plupart disponibles sur le web, mais leur mise en perspective n’est pas un luxe. L’état des lieux, vingt ans après la généralisation d’internet, nous permet de mieux comprendre l’évolution de ce moyen de communication qui bouleverse les échanges, les mœurs et modifie notre représentation du monde. Et ce n’est pas une information : quelques grandes compagnies américaines, Google, Apple, Facebook, Microsoft ou Amazon, ont mis la main sur un réseau imaginé par un Européen. Si l’internet (la diffusion d’informations par paquets) est, en effet, une innovation américaine, le World Wide Web (l’interconnexion des serveurs) est une création du chercheur Britannique Tim Berners-Lee, informaticien au Cern (Centre européen de recherche nucléaire) en 1989. L’idée était de créer un outil qui permette aux chercheurs de partager leurs travaux.

Cette dimension de partage n’a pas totalement disparu, en témoignent les sites participatifs situés hors de la sphère marchande, comme Wikipedia, le moteur de recherches Mozilla, le système d’exploitation Linux, et les nombreuses communautés qui continuent à vivre sur le réseau. Mais le business a globalement pris la main en généralisant un système de traçage systématique des utilisateurs. Ce système,  connu du grand public sous le doux nom de « cookies », permet aux grandes compagnies, notamment google, de suivre les pérégrinations de chaque internaute, de les stocker et de les commercialiser auprès des annonceurs qui souhaitent cibler de plus en plus précisément leur clientèle.

Aujourd’hui 90% des données mondiales sont aspirées par les Etats-Unis, dans des « nuages », lieux privés, sous législation américaine. Et, curieusement, personne ne semble véritablement s’en émouvoir. Pas nos élites en tout cas, occupées ailleurs. Seuls pour l’heure les Chinois et les Indiens semblent avoir pris la mesure du risque de cette colonisation douce, qui se déploie à bas bruit. Nos élites ne comprennent tout simplement pas ce qui est en train de se passer, de se jouer, formatées pour un monde où règne le cloisonnement et où la notion d’espace public virtuel n’a pas encore été intégrée.

routard

photo : le routard

 

Un bel exemple de cet aveuglement a servi de prétexte à cet essai. Intriguée par le succès phénoménal du site leboncoin (17 millions de visiteurs uniques par mois dès 2012), Laure Belot a tenté de trouver des chercheurs qui travaillaient sur le phénomène. Elle n’en a non seulement trouvé aucun, mais s’est faite éconduire avec condescendance, comme site un site de petites annonces pouvait intéresser des chercheurs. La sociologie refuse encore aujourd’hui de se pencher sérieusement sur la sphère numérique. Notons au passage que leboncoin est devenu le premier site français d’offres d’emploi, devant  Pôle emploi. Une explication ? Pôle emploi, 1 500 informaticiens, n’accepte pas les CV sous format Word. Un bel exemple de déconnexion des élites. On pourrait multiplier les illustrations. Qui étudie sérieusement le «  poulailler » qui s’ébat au pied des articles de presse en ligne ? (là c’est moi qui illustre) Cette agora est pourtant un précieux thermomètre de  l’état de l’opinion (une simple promenade sur le site du Parisien suffit à s’en convaincre).

J’ai corné des tas de pages de cet essai (de l’importance des mathématiques par exemple) avant d’attaquer cette note, mais il faudrait écrire… un livre pour tout commenter. Une question fondamentale doit toutefois être posée avant de conclure, c’est celle du droit. Comment réguler un espace qui échappe par nature aux frontières physiques et donc aux législations nationales ? Les Belges viennent de lancer une grande offensive contre facebook, en ordonnant au réseau américain de ne plus suivre les internautes non membres (ce qui paraît le minimum). Il va falloir suivre de près ce combat juridique, qui n’est pas gagné. S’il est un domaine où le droit européen pourrait avoir une légitimité, c’est bien sur ce terrain.

Une lueur d’espoir malgré tout, pour finir : ces colosses, qui ont prospéré en une décennie, ont malgré tout des pieds d’argile. Et leur succès tient essentiellement en la quantité de données recueillies. Qu’une partie du public se détourne du service et le colosse s’effondre. Tout n’est pas encore joué. Nous n’en sommes qu’à la préhistoire d’internet. Disons au début du XVIe, quelques décennies après l’invention de l’imprimerie. Et nous ne sommes vraisemblablement pas au bout de nos surprises.

 

PS : Je pensais que ce blog, édité sous wordpress, une plate-forme qui utilise un système de gestion libre et gratuit, échappait aux cookies (sachant que je paie un hébergement chez l’opérateur français OVH pour éviter la publicité). Non, le simple fait de proposer des boutons de partage sur les réseaux sociaux (au pied de chaque papier) ouvre les données de fréquentation de ce blog aux dits réseaux. J’y reviendrai dans un prochain billet, où je relaierai quelques ficelles pour échapper, autant que faire se peut, au traçage.

 

 

Est-ce que les mots se mâchent ?

« La lecture en malgache se dit famakian-teny, cela signifie littéralement la parole coupée, ou parole en morceaux (…) Mais la lecture en malgache peut aussi se dire vokiteny, la parole qui rassasie. »

l'oragéS’il y a plusieurs mots pour dire la lecture en malgache, il n’y en a pas en français pour traduire l’écriture de Douna Loup. S’agit-il de prose, de poésie, de jeu avec la langue, les langues ? Le chroniqueur est bien embarrassé. Mais s’il a souffert à la lecture de ce roman coupé, de ce texte en morceaux, il n’est pas moins sorti rassasié par cette ode à la poésie malgache et à la liberté de création.

Et pourtant dieu sait s’il a pesté contre ce jeu avec la langue, la grammaire, la typographie même, avec cette absence apparente d’axe narratif, ce refus obstiné de posture de l’auteur, qui déstabilise en permanence le lecteur. Le narrateur est-il un homme, une femme, qui est ce « je », qui est ce « il » qui est ce « elle » ?

La forme, très soignée, très musicale, invite pourtant à poursuivre la lecture de ce texte étrange et envoûtant. Une atmosphère s’installe progressivement, qui, débarrassée des codes du roman, de la chronologie, franchit la cloison du récit pour pénétrer dans l’intimité de deux personnages : Rabe (Jean-Joseph Rabaerivelo)  et Anja-Z (Esther Razanadrasoa), deux poètes malgaches du début du XXème siècle.

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Douna Loup D.R.

La langue, c’est le propos central de ce beau et grave livre. Peut-on écrire des poèmes dans une langue de tradition essentiellement orale, ouvertement méprisée par le colonisateur, celui qui imprime les journaux et les livres ? Ou doit-on lui montrer en utilisant la sienne, en l’enrichissant, que la poésie ne se résume pas à la maîtrise d’une syntaxe et d’un vocabulaire ?

« … absence de genre et de nombre, manque de flexion casuelles et verbale, formes relatives qui servent à tant de fins, syntaxe misérable… font du malgache une langue convenant à ces primitifs, mais à peine à des demi-civilisés et inapte à exprimer les idées des Hovas instruits. » n’hésitait pas à écrire, à l’époque, un haut fonctionnaire français.

“Les hommes avalent des moustiques, moi je veux mâcher ce qu’on me donne à lire. Les mots ne sont pas à gober, n’oubliez pas de réfléchir” lui répond Anja-Z. “Un proverbe malgache dit “ny teny toy ni kitoza ka izay mahatsakostako no mahita ny tsirony” qui veut dire “les mots sont comme le kitoza (les filets de zébu fumé), seuls ceux qui arrivent à les mâcher profitent de leur saveur.”

Et puis il y a l’amour, la liberté des corps. L’amour charnel dans lequel baigne toute la seconde partie du livre, qui résonne en permanence avec la liberté de création que s’accordent les personnages. Lesquels deviendront, chacun à leur manière, des figures majeures de la littérature malgache.

Ce livre, paru en septembre, est un petit oiseau égaré dans la grande forêt de la rentrée littéraire. Un petit oiseau venu de loin et de très près, puisque Douna Loup, Genevoise, l’a écrit non loin de l’océan, près de Nantes, où elle s’autorise une vie à l’image de ses livres.