Quand l’Eglise distribuait le monde

« Le traité conclu à Tordesillas le 7 juin 1494 entre le Portugal et l’Espagne, après le refus, par le premier, de l’arbitrage par le pape Alexandre VI, instaure un nouvel ordre mondial dominé par la puissance maritime ibérique. Les terres à découvrir qui s’étendent à l’ouest d’un méridien tracé à 370 lieues à l’ouest de îles du Cap-Vert appartiendront à l’Espagne; celles qui sont situées à lest de cette ligne, notamment les côtes africaines ainsi que les Indes orientales, appartiendront au Portugal. Face à l’Islam, les deux royaumes ibériques incarnent la chrétienté triomphante. »bibliothèque

C’est ainsi que débute la préface au « Voyage de Magellan » de Chandeigne, un bijou d’édition, dont je rêvais depuis sa présentation par Michel Chandeigne en personne lors d’une récente édition d’Etonnants Voyageurs à Saint-Malo. De ces livres qui cumulent toutes les qualités : complet, beau, merveilleusement illustré et doté d’un excellent appareil critique. L’ouvrage s’appuie, bien sûr, en premier lieu sur la relation d’Antonio Pigafetta, marin et chroniqueur italien, l’un des rescapés de cette aventure d’anthologie. Magellan, mort aux Mariannes, lui doit la notoriété posthume et abusive qui fait de lui le premier navigateur à avoir réalisé la première circum-navigation. magellan 1

La première surprise de ce récit est le malentendu de départ. L’expédition de  Magellan, navigateur portugais passé au service de l’Espagne, n’a pas pour but de faire le tour du monde, mais de prendre possession des Moluques, îles réputées pour leurs épices, au nom de l’Espagne. L’idée de Magellan, qui n’est pas sans savoir que la terre est ronde (on le sait depuis les Grecs, l’Eglise le reconnaît, mais on pense le globe plus petit) est d’ouvrir une nouvelle route, par l’ouest, en franchissant l’Amérique, considérée à l’époque comme une simple bande de terre séparant l’Atlantique de l’océan Indien. Il compte revenir par la même route pour ne pas empiéter sur le domaine Portugais, qui s’étend, selon le traité de Tortedillas, du Brésil aux confins de l’Asie. Espagnols et Portugais ne s’étaient pas contentés de se séparer l’Amérique en 1494, ils s’étaient carrément attribué chacun une moitié de planète (carte ci-dessous, partie portugaise au centre).magellan 2

Le texte de Pigafetta est assez lapidaire sur la première partie du voyage. Il est habilement complété dans l’édition Chandeigne, par des renvois sur les récits des autres survivants, qui développent certains épisodes, notamment les règlements de comptes, trahisons et naufrages qui ponctuent la première partie du voyage. L’un des bateaux prendra ainsi la décision de quitter la flotte, en plein milieu du détroit de Magellan – qui ne l’est pas encore – pour rejoindre l’Espagne. Ce récit, dont la copie originale a disparu, et dont il reste quatre versions, l’une en Vénitien (qui semble la plus fiable) et trois en français, est aussi abondamment complété par un ensemble de notes donnent l’état des dernières recherches sur le sujet.

Pigafetta est un fidèle de Magellan, lui pardonne ses cruautés mais relève toutefois la folie de l’entreprise de son capitaine lorsque ce dernier se lance avec soixante hommes à l’assaut d’un roitelet alors que son adversaire dispose de plusieurs milliers de guerriers. Les dernières recherches tendent à montrer que l’expédition avait un côté suicidaire et que ce geste apparemment insensé pourrait s’expliquer par le désarroi de Magellan, comprenant que, malgré ses calculs, il était parvenu dans le domaine Portugais et que toute cette aventure se soldait par un échec. Le voyage n’en continue pas moins, et la flotte, réduite à trois puis deux navires (sur les cinq du départ) poursuit sa découverte des iles du pacifique (ainsi nommé au terme de cette première traversée), tâchant de convertir au christianisme les souverains locaux au passage, à l’aide de miroirs et de couteaux. Pour un lecteur contemporain, le récit est pollué par le maquis d’appellations d’époque qui désignent des îles que l’on a du mal à situer sur une carte. Mais peu importe.

Ce qui fait le charme indéniable de cette aventure c’est la qualité du regard de Pigafetta, qui découvre chaque jour, une plante un animal, un mode de vie inconnus. Telle cette description d’un phasme : « Encore on trouve là des arbres qui ont telles feuilles que, quand elles tombent, elles sont vives et cheminent. et sont ces feuilles ni plus ni moins comme celles d’un mûrier mais non pas tant longues. Près de la queue d’un côté et de l’autre, qui est courte et pointue, elles ont deux pieds, n’ont point de sang et devant qui les touche elles s’enfuient. » Joli, non ?

Mais au delà de ce récit, c’est une page centrale de l’histoire de l’humanité qui se précise sous nos yeux. Songeons que c’est précisément au même moment que Cortès conquiert Mexico avec quatre cents hommes. L’Eglise est toute puissante, a distribué le monde, ivre de sa domination. L’ère de la diffusion des connaissances, de la Réforme et des pirates peut s’ouvrir.

Illustrations : Improbables bibliothèques (A.K.), Le voyage de Magellan, le partage du monde (D.R.)

9 réflexions au sujet de « Quand l’Eglise distribuait le monde »

  1. Philippe Auteur de l’article

    Merci Pascale, super tuyau. Voilà qui fait le lien (tiré par les cheveux convenons-en) entre Tobie Nathan et les polars ethniques évoqués il y a quelques semaines. Je viens de jeter un oeil, le film sort le 11 septembre (sic).

  2. pascale

    M le Maudit, bien sûr! excellent lapsus (pléonasme), ce Maudit est Magnifique (peut-être aussi contamination par Gatsby le Magnifique dont on parle beaucoup en ce moment.)

  3. pascale

    Trouvé ça que je copie-colle ci-dessous, sans rapport avec tout ce qui précède, mais je ne suis pas douée pour retrouver des pistes (d’indiens) et la visibilité des com à propos de posts anciens et quasi égale à zéro (la première chose qu’on voit c’est le nombre de com concerné par les lignes d’actualité). J’avoue ne même pas aller visiter l’allée de droite….
    Ce qui m’a attirée c’est le nom de Devereux, le maître de Tobie Nathan, ici même évoqué. Mais je ne cache pas mon inquiétude quant à un tel film. Que ceux qui ont des infos, ou des remarques, des préventions ou des espoirs, se lèvent!
    D’ailleurs, côté cinéma, je poursuis mon voyage au pays des chefs-d’oeuvre. M le Magnifique de Fritz Lang, il y a peu. Impératif. Idem pour Fanny et Alexandre de Bergmann. Impératissime. Et revu Jules et Jim. Revisible.

    Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines) d’Arnaud Desplechin
    Cinq après Un conte de Noël, Arnaud Desplechin revient nous raconter une autre histoire, celle de Jimmy Picard (Benicio Del Toro), un Américain de la tribu Blackfoot souffrant de troubles psychologiques, et celle de Georges Devereux (Mathieu Amalric), son psychanalyste, ethnologue survolté qui refuse d’abandonner son patient au diagnostic facile de la schizophrénie. Remarqué au dernier Festival de Cannes, Jimmy P. est l’un de ces films au goût complexe, presque malickien, qui ne laissent pas indifférent. Porté par un Del Toro et un Amalric hypnotiques, il sera une belle introduction à la rentrée du cinéma français.

  4. pascale

    Me suis feedblitzée, Gaëtan…
    Je ne sais pas du tout ce qui m’attend! si trop de sollicitations, c’est sûr, comme disait l’autre : “J’arrête tout”!!!!!

  5. pascale

    (avais pas vu la coquille!)
    pour l’abonnement, comme je n’ai d’autres pratiques coupables que les mails, je ne vois pas trop comment faire une fois apparu le mot “courriel” il n’y a pas d’option, genre “accepter”…

  6. Philippe Auteur de l’article

    Alexandre VI et non Alexandre IV comme indiqué par erreur, vous faites bien de le préciser Pascale, je viens de corriger. Je m’étais pourtant livré à une partie de chasse à la coquille en relisant le texte ce matin. Merci pour l’indication de la bio.
    Pour revenir au Mexique, je peux convenir que “La griffe du chien” est un polar extrêmement touffu, parfois confus, qui peut sembler interminable. Cela n’en reste pas moins une fresque contemporaine édifiante sur l’état du Mexique et le jeu de la CIA.
    Pour info, Gaëtan a réinstallé la vignette “abonnement” (sous le petit vendeur de journaux) qui doit permettre à ceux qui le souhaitent d’être informés de la publication d’un nouveau papier.
    Bonne journée.

  7. pascale

    http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/07/24/22-morts-dans-une-serie-d-attaques-au-mexique_3452655_3222.html#xtor=EPR-32280229-%5BNL_Titresdujour%5D-20130724-%5Btitres%5D

    Je pensais être totalement Hors-Sujet, poussant la porte ce matin, après avoir lu cet article. Hors temps, oui, mais pas hors-lieu. Nous sommes toujours au Mexique. Et moi toujours, ça commence d’ailleurs à faire longuet, dans La Griffe du Chien, le thriller-polar ici même recommandé par le patron. Excellent en effet pour l’action, l’histoire contemporaine et “régionale”, ne faisant l’économie de rien, les tortures, les amours, et tout et tout, la description des boites de nuit kitchissimes lessiveuses pour argent sale, les liens multiples et finalement indénouables (existe celui-là?) -pour le lecteur- entre les familles généalogiques et les “familles” d’affaires… à tel point que, ne pouvant avaler tout cela dans un délai raisonnable, -d’autres lectures en même temps- j’en perds souvent le fil, pourtant patiemment tissé par l’auteur pour nous donner à saisir toute la pelote constituée par le marché dela drogue, hic et nunc. C’est passionnant, très bien “tricoté” donc, pour “filer” la métaphore (usée), mais trop long. Il m’arrive de confondre les personnages -je ne sais plus où j’ai lu qu’au-delà de 10 noms par page, c’est presque mission impossible. J’incrimine mon manque d’assiduité, mais je me demande si, au lieu d’être la cause, il ne serait pas la conséquence…

    Quant au Borgia, ci-dessus nommé, je veux dire Alexandre VI, c’est un de mes préférés celui-là, dans la grande histoire de la papauté, il faut le mettre en très bonne place. (Excellent livre d’Ivan Cloulas sur cette illustre famille.)
    Il y avait, dans l’exposition romaine et passée, Lux in Arcana, des cartes sorties des tiroirs vaticanesques, reprenant les partages et partitions du monde selon les désirs et caprices des différents pontifs, souverains et si peu chrétiens sur une douzaine de siècles. Édifiant! dans tous les sens du mot. François, ci-devant prêchant l’humilité et la pauvreté, n’a pas fini de demander pardon pour les vicissitudes et autres turpitudes de ses prédécesseurs.

  8. Philippe Auteur de l’article

    Ce papier a été publié une première fois sur le précédent blog, aujourd’hui disparu, sous le titre “le tour du monde sur un malentendu”. Légèrement remanié, il fait partie des quelques notes qui viendront cet été prendre leur place sur les étagères du nouvel atelier.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *