La femme du dedans

“Elle était belle comme la femme d’un autre”. Cette pensée fugace de Paul Morand parle bien souvent aux hommes. Mais qu’en est-il des femmes ? Quels éclairs, quels tourments traversent l’esprit et le coeur d’une femme de trente ans, dont le corps s’évade à la recherche de sensations inédites ? Déployer de Douna Loup déplie en sept livrets les états d’âme et de corps de l’une d’entre elles, Elly, mère de deux filles, qui vit en couple à la campagne. Une exploration singulière, une descente vertigineuse à l’intérieur d’une femme.

Pour mettre en lumière ce tourment intérieur, Douna Loup a choisi une forme extrêmement libre, une sorte de vagabondage de l’esprit, qui lui permet d’emmener son lecteur dans des profondeurs qu’elle ne connait pas elle-même. “Ce qu’il faut savoir pour lire la suite de l’histoire c’est que je ne connais rien à la suite de l’histoire. et c’est cela le plus important. Etre certain de ne rien savoir par avance, ni de soi, ni des autres….” Cette liberté de forme autorise une confession déliée de toute convenance, dont l’objectif est clairement affiché : mettre des mots sur des sensations qui échappent à la jeune femme, la débordent, l’enchaînent à ses propres contradictions.

Le désir, l’ambiguité des relations entre les hommes et les femmes, la maternité, la jalousie qui tord le ventre, tout y passe dans un livret ou dans un autre de ce livre protéiforme. L’ordre de lecture des sept livrets n’a pas d’importance. On y retrouve la même histoire, les mêmes personnages, à un moment différent de l’aventure ou sous une perspective nouvelle. C’est assez déstabilisant au départ, mais cela fonctionne parfaitement. On dispose au bout du compte d’un éclairage panoramique des états d’âme d’Elly, de pans entiers de son histoire aussi, de clefs qu’elle va chercher dans les tréfonds de son enfance.

“… la consolation attendue de l’extérieur ne viendra pas… elle doit pousser à l’intérieur de soi… Il vient un jour où je m’aperçois que je ne sais pas vivre…” ces extraits tronqués notés à la volée peinent à donner le ton de cette confession étonnante, profonde sans être crue, et pour tout dire pénétrante, sans mauvais jeu de mots. Une rare occasion pour un homme de visiter l’intérieur d’une femme. Une occasion aussi de mesurer qu’au bout du compte femmes et hommes ne sont pas si différents, et que la monogamie reste, pour les unes comme pour les autres, une construction culturelle, toujours difficile à domestiquer.

Déployer, Douna Loup, Editions Zoé Genève. 7 livrets, 5040 possibilités de lecture

Les sept vies d’un grand port maritime

C’est compliqué un titre. Ce ne doit être ni trop long ni trop court, résumer en quelques mots le contenu du papier, éviter si possible les lieux communs et inviter à la lecture. Inviter au voyage pourrait-on presque dire pour un article de 12 000 signes qui prétend embrasser une aventure millénaire (rassurez-vous celui-ci n’en fait pas 3 000). J’ai longtemps tourné autour du titre de la contribution que m’a demandée l’automne dernier la revue 303 sur l’histoire du port de Nantes. La revue vient de paraître et je ne me souvenais plus si j’avais choisi Les sept vies d’un grand port maritime ou les sept vies d’un grand port maritime et fluvial. Cette seconde option eût été plus juste, mais le titre un peu long.

Cet atelier me donne la possibilité de revenir sur cette dimension capitale dans l’histoire du port de Nantes et de la plupart des grands ports européens. Sans fleuve pas de véritable port. Il faut se souvenir que jusqu’à l’avènement du chemin de fer, le transport de marchandises s’effectuait principalement par voie fluviale. Les grands ports, et Nantes en premier lieu, étaient en réalité des places de marché, des charnières entre la terre et la mer. Nantes a d’ailleurs longtemps compté deux ports, de part et d’autre du château, séparés par une ligne de ponts. Une ligne que les navires hauturiers ne pouvaient franchir avec leurs grands mâts. Sur les quais s’échangeaient le sel de la baie de Bourgneuf, le vin de Loire, les toiles de chanvre ou la laine d’Espagne.

C’est lors de me plus belles aventures journalistiques, un tour des côtes France que m’avait confié en 1992 le quotidien Libération pour un hors série consacré à la renaissance des bateaux traditionnels, que j’ai découvert l’importance oubliée de la navigation fluviale. Les difficultés de naviguer à contre-courant sur les grands fleuves, même si la batellerie de Loire avait la chance de bénéficier de vents dominants. Ce qui n’empêchait pas, parfois, les vins de tourner sur des gabares encalminées, expliquant la raison pour laquelle Orléans est devenue la capitale du vinaigre. De découvrir aussi la longue tradition de bateaux à usage unique qui descendaient le fleuve depuis sa source chargés jusqu’au plat bord pour finir en bois de chauffage dans l’estuaire.

L’Hermione, photo Rochefort-Océan

La réplique de l’Hermione, la frégate qui conduisit La Fayette en Amérique à la fin du XVIIIe, n’était pas encore en construction lors de ce tour des côtes de France. Mais je la visiterai avec grand plaisir lors de son passage à Saint-Nazaire et Nantes, fin mai. Je conserve un souvenir extasié de la venue de la Victoria, la réplique du dernier navire de l’expédition Magellan, pas plus grosse qu’un chalutier, ne disposant pas même d’une barre à roue, lors de son passage à Nantes il y a deux ou trois ans. Pour revenir à 303, ce numéro spécial est un véritable bijou d’édition. Je ne sais pas si le thème a été choisi dans la perspective de la grande exposition sur la mer, prévue fin juin à Nantes, mais c’est fort possible. Ce me semble en tout cas une bonne idée, à l’heure où l’on commence – enfin – à se préoccuper de l’état des océans, que nous continuons, en puérils apprentis sorciers que nous sommes, à saloper allègrement.

Le manuel du castor senior 1

Quand la femme, cet être supérieur apte à résoudre 99% des problèmes de vie quotidienne, vient à manquer, l’homme est bien souvent appelé à mettre en oeuvre des stratégies de contournement (merci Marmiton), qui aboutissent parfois à des trouvailles de génie, qu’il peut être tentant de partager. C’est l’idée qui m’est venue en observant le résultat spectaculaire du nettoyage de mon évier avec un produit hyper basique qui traînait sur les étagères. Frère célibataire ou solitaire, j’ai donc décidé de faire un pas de côté épisodique sur ce blog, pour une série irrégulomadaire que nous intitulerons le manuel du castor senior. Quelques trucs, trouvailles, dont la seule contrainte sera d’être écolos faute d’être orthodoxes.

du percarbonate de soude

Petit frère méconnu du bicarbonate de soude, cette poudre magique qui résout une grande partie des problèmes ménagers, le percarbonate de soude est proprement divin pour nettoyer certaines surfaces très sales ou tachées. C’était le cas de mon évier (genre inox mat un peu granuleux). En fait je cherchais à faciliter l’écoulement et à éviter les mauvaises odeurs, quand après avoir rincé l’animal, le fond est apparu rutilant, comme jamais il ne s’était présenté depuis des années. et j’ai immédiatement nettoyé l’autre bac avec le même résultat. Hosanna ! Je vous laisse grenouiller sur internet pour confirmer les vertus de cette poudre magique, qui ne coûte rien (5€ le kilo) et se révèle parfaitement écolo (se dissout en soude et oxygène)

de la tondeuse mécanique

Pour rester dans le registre écolo, évoquons une autre (re)découverte de la semaine : la tondeuse à main. Le truc apparemment plus con de la terre auquel personne – ou presque – ne pense (en tout cas pas mes voisins). Rappelons qu’une tondeuse thermique pollue autant, voire plus, qu’une automobile. Or pour une surface de l’ordre de 500 mètres carrés, la tondeuse à main est totalement jouable. Triple avantage : aucune émission de CO2, pas de bruit et un précieux exercice physique. La ruse est de ne pas laisser la pelouse monter trop haut. Une première coupe motorisée peut être nécessaire. Mais ensuite c’est Byzance. La tonte peut se faire régulièrement par morceau. Et cela permet de sculpter le paysage avec une grande finesse.

du double face

Un petit truc de mec pour terminer. Le double face pour les ourlets ou les cols qui rebiquent quand les vêtements ne sont pas repassés. Bon là c’est one shot, mais c’est hyper facile à mettre en oeuvre. Ei ça peut vraiment dépanner quand on doit être présentable et que les fringues refusent de se mettre en place. C’est peut-être un peu sévère pour le tissu, mais bon, ça peut rendre bien des services. Voilà, voilà pour cette première livraison du manuel des castors seniors. Bonne semaine.

Le paradoxe de Tocqueville

Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des hommes, et ils se figurent volontiers qu’ils sont appelés à de grandes destinées. Mais c’est là une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. Cette même égalité qui permet à chaque citoyen de concevoir de vastes espérances rend tous les citoyens individuellement faibles. Elle limite de tous côtés leurs forces, en même temps qu’elle permet à leurs désirs de s’étendre.

Non seulement ils sont impuissants par eux-mêmes, mais ils trouvent à chaque pas d’immenses obstacles qu’ils n’avaient point aperçus d’abord. Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables; ils rencontrent la concurrence de tous. La borne a changé de forme plutôt que de place. Lorsque les hommes sont à peu près semblables et suivent une même route, il est bien difficile qu’aucun d’entre eux marche vite et perce à travers la foule uniforme qui l’environne et le presse.

Cette opposition constante qui règne entre les instincts que fait naître l’égalité et les moyens qu’elle fournit pour les satisfaire tourmente et fatigue les âmes. On peut concevoir des hommes arrivés à un certain degré de liberté qui les satisfasse entièrement. Ils jouissent alors de leur indépendance sans inquiétude et sans ardeur. Mais les hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise. Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra pas rendre les conditions parfaitement égales dans son sein et s’il avait le malheur d’arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait encore l’inégalité des intelligences, qui, venant directement de Dieu, échappera toujours aux lois.

Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté. Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.

Chez les peuples démocratiques, les hommes obtiennent aisément une certaine égalité; ils ne sauraient atteindre celle qu’ils désirent. Celle-ci recule chaque jour devant eux, mais sans jamais se dérober à leurs regards, et, en se retirant, elle les attire à sa poursuite. Sans cesse ils croient qu’ils vont la saisir, et elle échappe sans cesse à leurs étreintes. Ils la voient d’assez près pour connaître ses charmes, ils ne l’approchent pas assez pour en jouir, et ils meurent avant d’avoir savouré pleinement ses douceurs.

C’est à ces causes qu’il faut attribuer la mélancolie singulière que les habitants des contrées démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance, et ces dégoûts de la vie qui viennent quelquefois les saisir au milieu d’une existence aisée et tranquille. On se plaint en France que le nombre des suicides s’accroît; en Amérique le suicide est rare, mais on assure que la démence est plus commune que partout ailleurs. Ce sont là des symptômes différents du même mal.

Les Américains ne se tuent point quelque agités qu’ils soient, parce que la religion leur défend de le faire, et que chez eux le matérialisme n’existe pour ainsi dire pas, quoique la passion du bien-être matériel soit générale.

Leur volonté résiste, mais souvent leur raison fléchit.

Dans les temps démocratiques les jouissances sont plus vives que dans les siècles d’aristocratie, et surtout le nombre de ceux qui les goûtent est infiniment plus grand; mais, d’une autre part, il faut reconnaître que les espérances et les désirs y sont plus souvent déçus, les âmes plus émues et plus inquiètes, et les soucis plus cuisants.

Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, Livre II (1840)

CHAPITRE XIII. Pourquoi les américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être




Comme des guêpes dans une bouteille

Toutes les lectures imaginables du conflit qui agite le pays ont été évoquées ces dernières semaines, exceptée, me semble-t-il, la principale : celle du vertige provoqué par l’impasse du modèle consumériste.

Les objets du bonheur

Baudrillard propose, au début de La société de consommation, une excellente image. Il note que certaines populations mélanésiennes, après avoir observé les blancs sur les îles voisines, alignaient la nuit des lumières sur leur île pour attirer les avions, ces gros papillons de métal. De la même façon les consommateurs contemporains  posent autour d’eux les objets du bonheur et attendent que le bonheur se pose. Hélas, pas plus qu’en Mélanésie cela ne fonctionne. Le consommateur occidental, encouragé par une industrie à créer du désir d’une redoutable efficacité – la publicité – a donc été condamné à acquérir de plus en plus d’objets. Cette course effrénée a plus ou moins bien fonctionné pendant quelques décennies.

 

L’erreur de l’industrie du désir

L’erreur de l’industrie du désir a sans doute été d’aliéner la dernière liberté du consommateur, celle de décider s’il sortait ou non son portefeuille pour s’accorder telle ou telle fantaisie. La généralisation de la ponction directe sur le compte en banque par les fournisseurs d’objets, de services et de loisirs, a réduit progressivement, la marge de manoeuvre du consommateur, qui, ajoutée à la stagnation de son revenu depuis une dizaine d’années, lui a donné l’impression qu’il ne maitrisait plus rien, si tant est qu’il ait jamais maîtrisé quelque chose. D’où la colère sourde qui l’agite. On notera d’ailleurs avec intérêt que ce ne sont pas les petites voitures qui affichent le plus volontiers des gilets jaunes derrière le pare-brise, mais des véhicules qui entendent afficher un certain standing social.

Comme une guêpe dans une bouteille

Le consommateur s’est donc révolté en enfilant un gilet jaune. Et s’en est pris au pouvoir politique, accusé de favoriser les méchants riches (on notera au passage que le désir ultime de ces gentils est de devenir méchants). Le pouvoir, surpris, a lâché ce qu’il pouvait sur le coût du fluide d’existence, le pétrole, qui permet au consommateur contemporain d’aller et venir sans contrainte apparente. Et depuis lors ce dernier tourne en rond comme une guêpe dans une bouteille. Il se cogne contre les parois, s’énerve, insulte, invective, mais refuse de se poser deux minutes pour observer son environnement et débusquer la sortie. Ce goulot est étroit effectivement,  mais il existe. il demande un petit effort d’imagination pour s’extraire du bain collant dans lequel il s’est peu à peu englué. Le premier pas est sans doute d’éteindre la télévision. Mais on peut aussi continuer à patauger allègrement dans la glue.




L’épaisseur du temps

“Je dois avoir besoin d’éprouver la durée” expliquait ces jours-ci l’historien Patrick Boucheron en contant la genèse de son dernier ouvrage, La trace et l’Aura, sur lequel il a travaillé plus de quinze ans. J’ai arrêté la voiture pour noter la formule et tenter de fixer les réflexions qui m’ont saisi à l’écoute de cette remarque. J’y ai spontanément perçu une résonance avec le travail ici engagé autour du XVIe siècle.

Deux conseils de lecture, Chambord-des-songes de Charles Dantzig et La guerre des pauvres d’Eric Vuillard ont ainsi provisoirement stoppé la poursuite de La tentation de Louise. Cette pause n’est nullement une contrainte, plutôt un luxe que le promeneur s’accorde sur le chemin. Le plaisir de la durée, celui de donner aux enrichissements le temps d’infuser, pour, sait-on jamais, suggérer ici une remarque sur l’inscription dans la pierre de la tournure d’esprit d’un roi, là donner quelques clefs sur la folie apparente de certaines révoltes populaires.

La construction de cette somptueuse coquille vide qu’est Chambord, un peu à l’image du Taj Mahal à l’autre bout du monde, l’idée d’un écrin de pierre, imaginé pour le seul plaisir des yeux, a en effet quelque chose de vertigineux et nous dit quelque chose de la nature humaine. Je n’ai pas encore achevé Chambord-des-songes, qui confessions-le, me déçoit un peu. L’ouvrage tourne à la démonstration de virtuosité d’un auteur un peu trop content de lui à mon goût. Il y a certes de précieuses indications sur le contexte dans lequel a été conçu Chambord, sur la psychologie de François 1er, mais beaucoup de digressions qui finissent par fatiguer son lecteur et polluer le propos.

Côté guerre des pauvres, je vais attendre la venue de l’auteur, ce mercredi 13 février à Nantes (libraire La vie devant soi, 18h30) pour me faire une idée. Il s’agit apparemment d’un texte court et dense. Quoi qu’il en soit, les révoltes dans le premier tiers du XVIe – notamment celle des anabaptistes évoquée par Marguerite Yourcenar dans L’oeuvre au noir – alors que la parole de Dieu se frotte à la langue vulgaire grâce à l’imprimerie (oserais-je avancer comme les gilets jaunes et internet), sont passionnantes à observer.

Bref, tout cela pour témoigner du fait qu’un des privilèges de l’âge est peut-être de prendre la mesure de l’épaisseur du temps. De comprendre qu’il est doux de s’extraire de cette contrainte que l’on s’impose trop souvent à soi-même, la contrainte d’être “dans les temps”. Non, la durée a quelque chose à nous dire. Et puis, comme dit le poète : “Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui”.

Bon dimanche, bonne semaine, bonnes lectures.

 

 




La tentation de Louise

Voici le premier jet du premier chapître, l’incipit en quelque sorte, de La tentation de Louise, titre provisoire de la suite du Malais de Magellan. L’exercice n’est pas simple parce ce livre devra pouvoir se lire sans, nécessairement, avoir connaissance du précédent. Il me fallait donc choisir un artifice pour résumer le Malais, présenter les personnages sans être redondant. Et en tâchant d’être parfaitement raccord. Comme pour le Malais, cette esquisse n’a pas vocation à rester en ligne. Il s’agit, au bon sens du terme, d’une épreuve. Vos éventuelles remarques sont les bienvenues (que vous ayez lu le Malais ou pas) sur latelierdupolygraphe@gmail.com. Cette plongée dans la bibliothèque du château d’Alençon au debut du XVIe siècle dure environ cinq minutes. Bonne lecture. 

 

« Avant de vous confier cet ouvrage, Etienne, je vous dois une confidence. » Louise se tortille sur sa chaise devant la grande table de la librairie. La chambrière de la duchesse semble troublée par le petit livre en attente de reliure qu’elle tient entre les mains. Ce n’est pas son habitude mais la jeune femme, d’ordinaire plus railleuse que bavarde, a envie de parler aujourd’hui, besoin de dire. « Asseyez-vous, je vous en prie » poursuit-elle en ouvrant le livre sur le plateau où ils ont coutume  de travailler, de convenir du type de reliure pour chaque ouvrage. « Je ne sais pas ce qui me trouble le plus. Si c’est la qualité de la forme : le vergé est magnifique, la mise en page de Simon de Colines splendide, le jeu des caractères d’une grande élégance – votre travail devrait en faire un pensionnaire distingué de la bibliothèque de Marguerite ; et en même temps ce livre ne dit pas ce qu’il a à dire. Ce sera vraisemblablement un objet muet, un nouvel élément de décor sur les étagères de la librairie, pas une véritable présence. Dîtes-moi sincèrement, qui à Alençon peut s’intéresser au Voyage et navigation fait par les Espagnols aux îles Molluques ? Ou plutôt ne me dites-rien. Accordez-moi simplement un moment, ajoute la chambrière en relevant ses yeux verts sur ceux du vieux relieur.

Etienne Besnard est un peu surpris par cette entrée en matière. Lui qui se réjouit toujours de pénétrer dans cette petite bibliothèque nichée à l’arrière du palais d’été de la duchesse d’Alençon. Le vieux relieur est un taiseux. Il aime son métier, considère comme un privilège le fait d’être au service d’une grande maison, tenue depuis plus de vingt ans par une princesse éduquée et savante, maniant plusieurs langues, grande protectrice des arts et des lettres. Mais il se garde depuis toujours de se mêler du contenu des ouvrages régulièrement livrés au château pour enrichir la librairie, ouvrages qu’il relie patiemment, dont il coud les cahiers, pose les plats et  estampe à froid les cuirs aux armes de Marguerite d’Angoulême, duchesse d’Alençon et reine de Navarre. Ce n’est pas un secret, la châtelaine est une adepte de certaines idées nouvelles, combattues par l’Eglise, de traductions en langue vulgaire, de commentaires des philosophes grecs, quand elle ne publie pas ses propres ouvrages, à l’image de son récent Miroir de l’âme pécheresse. Cette dernière livraison en provenance de Paris ne semble pourtant pas, à première vue, sentir le fagot ; la bibliothèque héberge déjà quelques récits de voyages évoquant des terres inconnues. Le relieur est curieux de connaître les raisons du trouble de la jeune chambrière.

Etienne aime beaucoup Louise, jeune femme franche et un tantinet moqueuse, qui s’est imposée naturellement comme gardienne du temple de la duchesse. Le relieur la fréquente depuis le départ subit, il y a deux ou trois ans, du typographe qui eut quelque temps le soin de la librairie et qui s’est, dit-on, installé à Paris. Etienne Besnard est épaté par l’érudition de la chambrière, sa connaissance de la chose imprimée, qui en fait une interlocutrice de choix pour habiller, classer, entretenir les livres du château. Difficile d’imaginer, au regard de ce sourire malicieux, de cette silhouette élancée, de cette chevelure auburn mise en lumière par une coiffe posée avec une savante négligence, qu’il s’agit d’une ancienne nonne, placée au sortir de l’enfance dans un couvent par les restes d’une famille dissoute par les guerres d’Italie. Mais c’est ainsi, et ce n’est sûrement pas un hasard si Louise voue une reconnaissance éternelle à la duchesse d’Alençon, qui l’a sauvée du couvent en la prenant sous son aile, au point de s’oublier elle-même, d’oublier que les années passent et qu’elle s’enterre aujourd’hui d’une autre façon dans les couloirs et la librairie de ce château déserté.

« Figurez-vous, Etienne, que je connais bien ce texte, trop bien peut-être. Pour l’avoir travaillé, corrigé, amendé, commenté même, pour une édition qui ne verra jamais le jour. » Le vieux relieur tressaille puis se recale dans son fauteuil. « Continuez, Louise, continuez, vous m’intriguez évidemment. » « Ce récit va bien au-delà d’un voyage fait par les Espagnols aux îles Molluques, même si le titre est juste. Il s’agit de la première circumnavigation faite autour du globe terrestre. Le premier voyage autour du monde, rien de moins, raconté par l’un des dix-huit survivants d’une expédition incroyable, partie en direction de la Nouvelle Espagne et revenue par les côtes de l’Afrique, qui s’est achevée il y a à peine plus de dix ans. Ce survivant, Antonio Pigafetta, a offert le récit de son voyage à quelques souverains, dont  la mère de Marguerite, et au Pape, qui s’est semble-t-il débrouillé pour que l’affaire ne s’ébruite pas trop. On sait juste que Pigafetta a disparu après avoir vainement tenté d’éditer lui-même un récit complet de son aventure. J’ai eu connaissance de ce journal de voyage grâce à Léonard Cabaret, le typographe qui fut un temps en charge de cette librairie, lequel s’était procuré le manuscrit avec la complicité Clément Marot, le facétieux factotum de la duchesse, poursuit Louise, dont le visage s’empourpre imperceptiblement.

« C’est Clément qui s’était chargé de la traduction et, de fait, sauf le respect dû au traducteur de la reine mère, un certain Jacques-Antoine Fabre, le récit sur lequel j’ai travaillé était beaucoup plus complet, écrit dans une prose beaucoup plus souple et imagée. Léonard et son ami, le graveur Guillaume Bonaventure, que vous avez connus tous deux, avaient utilisé la presse de l’atelier de la rue du jeudi pour imprimer quelques exemplaires de ce récit fabuleux, avec l’accord de maître Simon du Bois. Mais l’affaire a fait long feu si l’on peut dire, puisqu’elle est tombée en pleine crise entre l’évêché et le château et que les liasses, que nous avions eu la mauvaise idée d’imprimer en caractères romains en dépit de l’interdiction de l’Eglise, ont été brûlées par une bande d’excités à la solde de l’inquisiteur. Vous pouvez remarquer que Simon de Colines n’a pas commis cette erreur puisqu’il a composé le récit en gothique bâtard, ajoute Louise en montrant le superbe incipit composé par l’imprimeur parisien. Il n’a pas, non plus, pris le risque de mettre en exergue le tour du monde, pour ne pas s’attirer les foudres de l’Eglise, de plus en plus querelleuse quant aux publications qui sortent des presses du royaume.  Pour autant, Simon de Colines a réalisé un ouvrage d’une grande beauté, qui me renvoie à la trivialité de notre composition. Contrairement à ce que nous imaginions, tout ne réside pas dans le caractère. L’équilibre de la composition, la balance des blancs, l’introduction de points crochus pour faire respirer les phrases, changent tout. Ce n’est, finalement, pas un drame que ce livre n’ait jamais vu le jour, pas pour l’imprimerie en tout cas. Quant à la progression de la connaissance, c’est sans doute une bonne solution, par les temps qui courent, de ne pas trop provoquer l’Eglise. Simon des Colines préfère d’évidence diffuser discrètement le texte sans attirer l’attention des inquisiteurs. »

« Voilà, vous savez tout, ou presque. Et vous comprenez sans doute mieux les raisons pour lesquelles Léonard Cabaret et Guillaume Bonaventure ont quitté Alençon dans la foulée de Simon du Bois.  En l’absence de la duchesse, qui se partage désormais entre la Navarre et à la cour de France, une imprimerie n’était plus tenable en ville. Trop exposée à la vindicte de prêtres terrorisés par la propagation d’un savoir qui leur échappe. » Etienne Besnard se garde de commenter le contenu de cette longue confidence, dont il connaissait les contours sans avoir jamais compris le motif du départ précipité du jeune typographe. Il n’en est pas moins estomaqué de la témérité et de l’aplomb que cache la jeune femme sous le manteau de l’avenante chambrière. Mais ceci explique sans doute cela. Sa connaissance de la chose imprimée ne tombe pas du ciel, Louise s’est elle-même déjà frottée au bois de la presse et au métal des caractères. Il n’en savait rien. Comme cela arrive parfois, rarement à vrai dire, la jeune femme se dilate soudain dans le regard du vieux relieur, elle prend une dimension nouvelle, une épaisseur singulière. Et il comprend mieux sa remarque, tout à l’heure, sur la présence d’un livre.

Voici donc le premier jet de La tentation de Louise, titre provisoire de la suite du Malais de Magellan. L’exercice n’est pas simple parce ce livre doit pouvoir se lire sans avoir lu le précédent. Il me fallait donc choisir un artifice pour résumer le Malais, présenter les personnages sans être redondant. Et en tâchant d’être parfaitement raccord. Comme pour le Malais, cette esquisse n’a pas vocation à rester en ligne. Il s’agit, au bon sens du terme, d’une épreuve. Vos éventuelles remarques sont les bienvenues sur latelierdupolygraphe@gmail.com. 




La bibliothèque vagabonde

Les dernières commandes honorées (dont un sujet sur l’histoire du port de Nantes à paraître au printemps dans la revue 303) l’heure est venue de redonner vie à Léonard Cabaret et Louise de Chauvigny, dont les aventures ont obtenu le succès d’estime qu’elles escomptaient mais mis en lumière une certaine sécheresse de l’auteur. Auteur qui reconnaît volontiers avoir un peu négligé ses personnages au profit d’une contextualisation parfois abusive (qui n’est pas pour autant exempte d’erreurs, nous y reviendrons) et d’une attention maniaque aux ressorts dramatiques. Il est donc temps de remettre l’ouvrage sur le métier pour donner un peu de chair à ces personnages dont les aventures devraient, si tout va bien, se déployer en trois tomes regroupés à terme en un volume.

Marguerite de Navarre par Jean Clouet (vers 1530)

Aprés m’être replongé dans les mentalités de l’époque en relisant (avec grand plaisir) l’Heptaméron de Marguerite de Navarre, je me suis lancé en décembre dans une nouvelle recherche pour imaginer la bibliothèque (à l’époque on disait la librairie) de cette femme de lettres dans son château d’Alençon. C’est en effet dans cette bibliothèque que je souhaite démarrer ce second tome, dans laquelle Louise va découvrir l’édition de Simon de Colines du voyage de Magellan. Ceci pour être parfaitement raccord avec le Malais. Je n’en dirai pas plus pour le moment, parce qu’en fait je n’en sais guère plus. Sinon que Louise, en cette année 1534, soit cinq ans aprés la premier opus, est devenue la libraire attitrée de Marguerite et que Léonard a ouvert un atelier d’imprimerie à Nantes. L’idée générale restant d’être le plus pointu possible sur le contexte historique, l’évolution des techniques, les détails de la vie quotidienne, l’histoire des mentalités, mais très libre sur les ressorts dramatiques, sur l’évolution des personnages fictifs, que sont Louise, Léonard et Guillaume le graveur.

Reconstitution de la bibliothèque de Montaigne Programme ANR CORPUS 2012 (ANR-12-CORP-0003-01)

C’est la raison pour laquelle je prends un soin particulier à configurer cette bibliothèque, cherchant un maximum de sources, notamment iconographiques comme cette reconstitution en trois dimensions de la bibliothèque de Montaigne. Il s’agit aussi de la situer dans le château d’Alençon. Dans le Malais, cette bibliothèque, confiée à Léonard, se situe dans le palais d’été, mais la découverte de travaux d’un historien alençonnais – qui a fait un travail remarquable sur le château en dépit de la faiblesse des sources –  va vraisemblablement me conduire à la bouger, parce que la localisation de ce palais d’été et même son existence, ne sont pas ausssi assurées que je l’imaginais. C’est un peu la magie de ce “work in progress” qui permet d’affiner les choses au fur et à mesure du travail.

Le châtelet d’entrée, fig 14, in Le château d’Alençon en 1440, Thierry Churin.

La bibliothèque risque donc de s’installer dans le pavillon ci-dessus représenté. Pavillon qui s’appuie sur les deux tours du châtelet d’entrée. D’ici à ce que la bibliotèque se retrouve dans une des tours il n’y a qu’un pas. Ce serait un clin d’oeil à la bibliothèque de Montaigne qui me conviendrait assez bien. Nous verrons au moment d’attaquer le texte. En 2019, c’est à dire demain. Cinq cents ans aprés le départ de l’expédition Magellan, ça ne s’invente pas.

Bon vent à tous pour cette année qui commence.




La fable des abeilles, quand les vices privés contribuent au bien public.

Peu connue du grand public, étrangement oubliée par les intellectuels français du XXe siècle, la Fable des abeilles de Bernard de Mandeville est réputée dans le monde anglo-saxon pour être l’un des textes fondateurs, pour ne pas dire le texte fondateur, du libéralisme économique. Adam Smith s’est ouvertement inspiré de ce court essai, délicieusement provocateur, très drôle, qui a pu il est vrai se révéler destabilisant pour  un certain nombre de théoriciens des lumières, comme ce fut le cas de notre bon Jean-Jacques. Que nous dit cette fable ? Tout simplement que la dynamique d’une société repose sur les débordements, les excès,  les “friponeries” d’un certain nombre de ses membres, Qu’une société trop policée court à sa perte et à son extinction. Ce qu’avait pressenti Nietszche -nous y reviendrons. Laissons parler l’auteur, un médecin hollandais d’origine française vivant en Angleterre au début du XVIIIe siècle :

” L’harmonie dans un concert résulte d’une combinaison de sons qui sont directement opposés. Ainsi les membres de la société, en suivant des routes absolument contraires, s’aidaient comme en dépit d’eux-mêmes. La tempérance et la sobriété des uns facilitaient l’ivrognerie et la gloutonnerie des autres. L’avarice, cette funeste racine de tous les maux, ce vice dénaturé et diabolique, était corrélé au noble défaut de prodigalité. Le luxe fastueux des uns occupait des millions de pauvres pour le satisfaire. La vanité, cette passion si détestée, donnait de l’occupation à un plus grand nombre encore. L’envie même, l’amour-propre et la vanité, fers de lance de l’industrie, faisaient fleurir les arts et le commerce. Les extravagances dans le manger et dans la diversité de mets, la somptuosité dans les équipages et dans les ameublements, faisaient la meilleure partie du négoce. (…) C’est ainsi que le vice produisant la ruse et la ruse se joignant à l’industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie. Les plaisirs réels, les douceurs de la vie, l’aise et le repos étaient devenus des biens si communs que les pauvres mêmes vivaient plus agréablement que les riches ne le faisaient auparavant.”

Cette fable, assez courte, a provoqué un véritable scandale lors de sa parution. Ce qui n’a pas le moins du monde destabilisé son facétieux auteur, qui a répondu point par point à ses détracteurs, au fil de longs commentaires, aussi drôles qu’argumentés. Le philosophe Dany-Robert Dufour, auteur de l’excellent Divin Marché qui signe la dernière mise en forme de cette fable, propose une belle édition commentée de ce texte, alourdie il est vrai d’un avant-propos un peu lourdingue, mais agrémentée de quelques délicieux forfaits de Mandeville, comme L’Apologie des Maisons de joie, qui lui vaudront une amicale absolution.