Pour saluer Marco

Un grand monsieur vient de disparaitre. L’un des hommes politiques le plus fantasques et les plus créatifs que l’Europe ait connu depuis la seconde guerre mondiale. Marco Pannella, dirigeant historique du Partito Radicale, ce parti transnational “libéral et libertaire”, défenseur de tous les droits humain, était un aristocrate de la politique, inclassable, généreux, imprévisible, profondément attaché à la lutte non-violente.

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Marco Pannella et le Dalaï Lama DR

Admirateur de Gandhi, Il a surtout marqué les esprits par ses jeûnes à répétition, qu’il n’hésitait pas à poursuive jusqu’à la limite extrême de ses forces, pour obtenir un engagement de l’Europe contre la faim et la malnutrition ou, plus récemment, pour alerter l’opinion sur la condition des détenus en Italie. Homme de culture, proche de Leonard Sciascia comme de Pier-Paolo Pasolini, Marco, docteur en droit, parlait un français parfait.

La Cicciolina

La Cicciolina, députée Radicale

Politiquement, il était allergique à tout dogmatisme. Je me souviens des cris d’orfraie poussés par les militants de gauche lorsqu’il s’était rendu à un congrès du MSI, le parti d’extrême-droite Italien. Marco parlait à tout le monde, considérait que chaque être humain, quel qu’il soit, avait droit à la considération, ce qui ne l’empêchait pas de dire ce qu’il pensait, de mener des luttes épiques pour le droit au divorce, à l’avortement ou la légalisation des drogues douces. Il croyait en la liberté et en la responsabilité de chacun.

Marco déployait des trésors d’imagination pour faire valoir son point de vue, allant  jusqu’à faire élire une actrice de films porno à la Camera dei Deputati en 1987, une provocation dont il s’amusait beaucoup. Cette sulfureuse biographie politique n’a pas empêché le pape François de se préoccuper de sa santé ces derniers jours. Marco était un homme aimé des Italiens pour sa générosité et son franc-parler.

J’ai eu la chance de travailler avec lui au début des années quatre-vingt. A Bruxelles, à Strasbourg et surtout à Rome. A Strasbourg il s’agissait de rendre public un débat sur la faim et la malnutrition, que l’Assemblée européenne avait décidé de conduire à huis clos. Il voulait que ce débat soit rendu public. Nous avons donc monté une opération clandestine, installant un émetteur HF dans son bureau, où les débats étaient retransmis, discrètement loué une grosse sono, que nous avions prévu d’installer devant le parlement, dans le périmètre bénéficiant du statut d’extra-territorialité, négocié la retransmission des débats avec une radio strasbourgeoise et préparé une manifestation pacifique sur le parvis. L’affaire a malheureusement fuité et un cordon de CRS entourait le parlement le jour J  lorsque nous avons voulu installer la sono. J’étais désespéré, mais lui riait. Son pari était gagné, nous avions attiré l’attention sur ce débat.

C’était Marco.

 

Champagne !

par Pascale Martello

Deux hommes aiment la même femme. C’est un vaudeville. Dans les années 30. Ça swingue. C’est un Woody Allen.

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La presse en parle abondamment, les spectateurs en sortent ravis, légers, enthousiastes, gais, réjouis, heureux, satisfaits de tenir là un « bon Woody Allen », pour lequel, étonnamment, la mesure de la satisfaction est…. Woody Allen himself ! Je ne vais pas faire de fausse note, et côté notes, on est servi. Jazz et jazz. Pas un instant de pause, et du meilleur dans le genre, ce qui fait écrire à certains –il faut bien trouver quelque chose à redire, et faire son spécialiste- que ce jazz est « un peu suranné ». Franchement, il faut alors décliner l’adjectif, qui n’est pas un défaut, à l’opus tout entier, les tenues –ah ! les complets-vestons masculins, souples, amples et de belle facture et les smokings impeccables ; les coiffures féminines chapeautées et plumetées comme jamais, pour ne rien dire des toilettes et des bijoux ; les intérieurs mais les piscines et les cocktails, les envolées d’escalier, les marbres mais les lustres, mais les cigares, et le champagne, le champagne, le champagne. Pipers-Heidsieck comme de la limonade. Rares sont les plans où il n’est pas, (si ! chez les parents new-yorkais) et même à Central Park au bout de la nuit, en bordure d’aurore brumeuse illuminée de l’intérieur par le jour naissant. Mais comment font-ils ?
Je m’applique à ne pas raconter. Tous les papiers de presse l’ont fait. Qui optant pour le contraste entre la vie californienne et la new-yorkaise, qui pour l’intrigue et la cruauté des sentiments emballée dans du papier de soie, qui pour le très réussi (mais pour certains, « des cordes déjà usées » –normal, c’est Woody !) tableau de la famille juive, dont les parents confondent bon sens, formules toutes faites, formules tout court et traits d’humour noir, avec une métaphysique du désespoir. Un moment jubilatoire : le vieux couple juif, un peu cradingue, qui s’envoie des répliques au-dessus de l’édredon sur les bienfaits comparés des dogmes chrétien et juif à propos de la vie après la mort….déclinaison sur le rien. Hilarant.
Jessy Eisenberg est émouvant, fragile comme un Woody, imperceptiblement voûté, timide, souriant et paumé comme lui. Du grand art. Mais c’est voulu. Le « mais » est de trop… Il y a un mimétisme rétrospectif très très réussi. Insensible et pourtant bien là, surtout au début, me semble-t-il. Le Bobby, patron du Café Society de la fin est plus flamboyant, mais c’est de la triche…. Vonnie (Kristen Steward) est inoubliable. La petite secrétaire qui cachait bien son jeu dans ses tenues affriolantes d’adolescente attardée. L’épouse de l’homme fort, riche et puissant. Son visage lumineux, gracieux, mystérieux, auquel les magnifiques éclairages de Vittorio Storaro rendent un hommage de tous les instants, avec quelques gros plans dignes de ce cinéma des années trente dont les noms célèbres et célébrés résonnent en cascade depuis la première seconde, le premier plan, et qui font, à mon sens, un personnage à eux seuls, le jazz avec. La nostalgie est froufroutante, les clins d’œil permanents, les évocations subtiles, tous les topoi, dirait-on en littérature, sont là : New-York. Hollywood. Etre Juif. Etre amoureux. Etre maffieux. Avoir peur de mourir. Rire même quand c’est un peu triste. L’intello marxiste même pas crypto, de service. Moment pétillant, joyeux, romantico-chamallow un peu… Ne boudons pas notre plaisir.
Quand, dans quelques jours bientôt, l’esprit Festival de Cannes sera retombé, on risque d’oublier l’effet de miroir qu’a pu avoir Café Society en film d’ouverture. Bien vu –quelle expression ici !- pour la programmation en abyme. Je veux bien croire que la nostalgie aide la beauté, et les souvenirs l’élégance, mais une chose est sûre, la mise, la classe, l’allure ne sont plus ce qu’elles étaient.
[juste une minuscule et très personnelle frustration, pour l’inconditionnelle de Cinéma Paradiso que je suis, les trop rares inscriptions d’extraits de films d’époque, en noir et blanc, dans cette harmonie de couleurs mordorées et douces.]

Entre le zen et le jazz

par Pascale Martello

On n’a pas toujours envie de lire Maupassant ou Gide. On a tort. Et j’en connais qui s’y collent avec délectation. Mais ce n’est pas le sujet. Michelet, Chateaubriand, ou Proust. On a tort aussi. Mais pas de la même façon. Parce qu’on ne peut pas, croit-on, attaquer des sommets abrupts à mains nues. C’est un peu vrai, mais c’est aussi très faux. Et  ce n’est toujours pas le sujet.

Alors  quel est l’objet ?

Deux petites choses que j’ai aimées. Sans effort. C’est peut-être ma faute et mon excuse pour avoir sacrifié, une fois de plus, une fois de trop,  à ma procrastination native. Et de retarder l’ouverture et réouverture, de quelques monuments- les déclasser dans la pile-  au profit  de deux petits plaisirs coupables dont j’ignorais tout avant de les pratiquer. Je veux dire par là que je n’ai lu aucun des deux par incitation d’un tiers.

D’Hubert Haddad, il y a quelque temps déjà, j’ai aimé Le peintre d’éventail1, et je ne suis pas la eventailseule, je crois bien. Je bats ma coulpe d’avoir ignoré l’immense œuvre de cet écrivain dont j’ai maintenant en attente La Condition magique2, et dont j’ai délaissé une nuit de grande fatigue Géométrie d’un rêve3. Ce que je regrette. Et que je vais réparer. Mais cette géométrie est, c’est logique, bien plus abstraite. Il y a sûrement des moments pour lire mieux, pour mieux accueillir tel ou tel texte. Pourtant Haddad est irréprochable en écriture, ce qui est un critère non négociable comme on dit maintenant. La formule a du bon. Aussi, c’est bien Le peintre d’éventail qui m’a enchantée. Ça commence comme une douceur qui ne consentirait  jamais à la langueur. La langueur c’est le temps qui s’ennuie dans un vide de tout. Non, la touche est légère comme l’aile du papillon, celle que le peintre dépose sur l’éventail en l’effleurant. Il n’y a pas d’ennui. Le regard est même vif sur les paysages immarcescibles, et la phrase ajustée à l’image : De si près, forme de cendres blanches, l’œil en flammèche errante, le vieil homme semblait à la limite de l’extinction.

Si on a oublié que l’étymologie de catastrophe  emmène précisément au cœur et au chœur de la tragédie grecque, dont c’est le dénouement, on sait bien, en revanche, qu’il y a dans ce mot tout ce qu’il faut pour  dire la survenue de l’horreur. Le mot juste c’est cataclysme. Cette catastrophe est un cataclysme. Au sens premier, précis,  strict, et au sens général et commun. Quelle force obstinée vous restitue au monde, après l’apocalypse ? Haddad nous mettra exactement parlant, quand le temps sera venu, et sans crier gare, au centre des éléments, dans leur violence, il nous roulera et nous entraînera avec et en eux. Que restera-t-il de la douceur plus haut saluée dans ce déferlement des mots pour dire l’inexorable chaos de la nature, des choses et des humains ? une infinie tristesse. C’est l’autre visage de la douceur.

en-attendant-bojanglesBojantles, c’est Nina Simone. Il y a pire comme marraine ! Les éditions Finitude lui ont offert une couverture très chouette -un peu BD-  à ce titre quasi imprononçable En attendant Bojangles4. Là, on change de registre. C’est léger comme un moment d’insouciance, une histoire qui ne peut pas exister telle qu’elle est narrée,  mais dont on aurait tellement aimé qu’elle ait été un peu la nôtre, juste un peu. Du moins au début. Ma mère vouvoyait également la demoiselle de Numidie, cet oiseau élégant et étonnant qui vivait dans notre appartement, et promenait en ondulant son long cou noir, ses houppettes blanches et ses yeux rouge violent, depuis que mes parents l’avaient ramenée d’un voyage je ne sais où, de leur vie d’avant. Eh bien moi, je trouve ça épatant. Et gonflé. C’est une histoire que raconte le jeune fils, c’est celle de ses parents et lui. Totalement déjantés. Très amoureux les parents. Imprévisibles. Jazz à tous les étages. Récit entrecoupé de longs extraits du Journal du père, autre style,  plus sage, plus appliqué, mélancolico-nostalgique, petite musique classique en mineur, tonalité qui reste finalement quand on a refermé le livre, comme un parfum au vieux bois de rose qui fait traîne derrière celle qui le porte…. Ça se lit vite. On sait maintenant que l’auteur Olivier Bourdeaut écrit là son premier roman. Qu’il a trouvé un ton (un double ton d’ailleurs) aux réminiscences discrètes. Il y a du Vian là-dedans. Une très très légère pincée de Queneau. Il y a même, sûrement en raison de cela, de rares lecteurs que la belle et finalement triste histoire n’a pas su trouver, ou les mots, ou le double registre, ou le côté « c’est pas pour de vrai ». Trop de peu ? trop d’évanescence ? trop de légèreté ? trop de trouvailles ? pas assez de sérieux ? Je ne sais, mais je salue, bien au contraire, cet excès d’apesanteur, ce glissement en bordure de conte, cet équilibre à mon sens réussi, comme un pas de deux accompli, de la tragi-comédie humaine. Car, tout ne restera pas si féérique dans ce triple destin qui, décidément, autrement que dans le précédent roman, mais pas tant que cela, va s’engloutir dans l’inexorable fatalité de ce que personne ne pouvait prévoir.

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1 Hubert Haddad, Le peintre d’éventail, Gallimard, Folio.

2 Hubert Haddad, La condition magique, Zulma

3 Hubbert Hadda, Géométrie d’un rêve, Le livre de Poche

4 Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, éd. Finitude

 

Jorge Luis Borges : l’électricité des mots

Les cahiers de l’Herne ont eu l’excellente idée de réimprimer le numéro consacré à Jorge Luis Borges, épuisé depuis un demi-siècle (1964). Une somme de témoignages, de regards croisés, qui nous permet de faire connaissance avec le Borges intime, notamment sous la plume de ses meilleurs amis. Impossible évidemment de résumer en une courte note la richesse de cet ouvrage de 464 pages. Pour les lecteurs qui n’auraient pas encore eu la chance de fréquenter cet auteur vertigineux, voici quelques extraits d’un jeu auquel lui a demandé de se livrer l’une de ses connaissances, Carlos Peralta en commentant, au débotté quelques mots choisis. L’entretien, titré « l’électricité des mots » se déroule à l’hôtel Cervantes de Buenos Aires. Borges s’y prête volontiers, amusé.

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INDIVIDU : Je me souviens du traité de Spencer, le philosophe anglais. Spencer pensait l’individualisme à un tel extrême qu’il s’opposait à la monnaie officielle et considérait que chaque personne devait frapper sa propre monnaie. Il rejetait également les armées des Etats, et pensait, sans doute, que les armées appartenant à de petites compagnies privées étaient ce qu’il y avait de mieux. Qu’aurait-il pensé en voyant l’Angleterre nationaliser les chemins de fer ! Peut-être que les compagnies nationalisées deviennent lentes et coûteuses, comme cela s’est produit aussi en Argentine. Je me souviens que mon père se définissait politiquement comme un anarchiste individualiste. Et je crois que moi aussi je me définis comme un anarchiste individualiste.

DIEU : Je dirais que l’idée de Dieu, d’un être sage, tout-puissant, et qui, de plus, nous aime, est une des créations les plus hardies de la littérature fantastique. Je préférerais, malgré tout, que l’idée de Dieu appartint à la littérature réaliste.

FEMMES : Avec une certaine tristesse, je découvre que toute ma vie je l’ai passée à penser à une femme ou à une autre. J’ai cru voir des pays, des villes, mais il y a toujours quelque femme pour faire écran entre les objets et moi. Il est possible que j’eusse aimé qu’il n’en fut pas ainsi : j’aurais préféré me consacrer entièrement à la jouissance de la métaphysique, ou de la linguistique ou à tout autre matière.

MORT : La pensée de la mort, je la recherche pour me consoler des difficultés et des choses fâcheuses. Devant n’importe quel malheur, je pense que j’ai encore à vivre une expérience complètement neuve. Je crois qu’on devrait se sentir excité devant une telle chose, le passage à quelque chose de fondamentalement distinct, à quelque chose qui – à moi du moins – ne m’est jamais arrivé. Non pas pour les châtiments ou les récompenses – ce serait puéril – : parce que s’ouvre une vie nouvelle, ou qu’il n’y a rien, et cela aussi, ce serait nouveau.

CELEBRITE : Pour le peu que j’en connais, c’est une incommodité. L’homme célèbre ne se reconnait pas tout à fait en celui que voient les autres. Cela n’améliore personne. Bien sûr, l’obscurité aussi doit être incommode, et aussi la célébrité ne peut être enviable que pour qui ne l’a pas encore eue.

TEMPS : J’ai pensé ou écrit tellement sur le temps… Mais je vais vous raconter une anecdote : un philosophe argentin et moi, nous conversions au sujet du temps, et le philosophe dit : « Dans ce domaine, on a fait de gros progrès ces dernières années. » et moi j’ai pensé que si je lui avais posé une question sur l’espace, sûr qu’il me répondait : « Dans ce domaine, on fait de gros progrès ces derniers cent mètres. »
Vous vous rendez compte : alors on attend jusqu’à la fin du mois, voilà qu’on sait tout sur le temps…

NB : ce billet a été publié une première fois en mai 2014.

Le goût des autres (éloge de la cocotte en fonte)

Un bel exemple des effets délétères de notre perte progressive de culture technique au profit de produits prêts à l’emploi, est notre dépendance grandissante à l’alimentation industrielle. On le mesure régulièrement en consultant les étiquettes des emballages de plats préparés. On s’en scandalise rituellement en lisant les enquêtes de magazines à grand tirage qui détaillent les horreurs parvenant dans nos assiettes.

Mais comment faire ? Peut-être en réinventant l’eau tiède tout simplement. Je viens, pour ma part, d’adopter une solution qui ne cesse de m’épater : la cocotte en fonte de grand-maman. Certes c’est un investissement important (une véritable cocotte made in France coûte autour de 250€), mais un investissement durable comme on dit maintenant et surtout un outil magique pour préparer d’authentiques petits plats avec des produits simples et peu chers.

1332356-staub-cocotte-round-aLa technique est d’une simplicité biblique : il suffit de laisser mijoter tranquillement une préparation sommaire à feu doux, de sorte que viandes et légumes s’imprègnent lentement du goût des autres, des herbes et des épices que l’on a pris soin d’ajouter à la composition. Avantage notable : cette technique permet de mettre en valeur des légumes basiques, non cuisinés et des viandes peu courues et donc peu chères. Inconvénient majeur : une préparation très en amont du repas, qui demande une disponibilité que tout le monde n’a pas. L’alibi du temps proprement dit n’en est pas un puisque vingt minutes suffisent pour réaliser une préparation courante.

Rassurez-vous, votre serviteur n’a aucune prétention, mais vraiment aucune, en matière de cuisine. Pour l’heure il se contente de tester différentes formules, du petit salé aux lentilles à la jardinière de légumes aux pois cassés (achetés secs c’est l’avantage). Mais il a, pour la première fois, l’impression de disposer d’un outil simple, docile et intelligent, qui ne brusque pas les aliments mais leur donne l’occasion de s’exprimer. Une vraie découverte.

Enfin, n’exagérons pas. Tout le monde a une mère ou une grand-mère qui a l’intelligence pratique d’utiliser les bons outils au bon moment. Et de réussir des préparations divines, l’air de rien, avec quelques légumes qui traînent au frigo.  Il suffit d’observer et de retrouver ce plaisir créatif qui consiste à laisser vagabonder son imagination au moment de choisir les ingrédients ou de faire marcher son intuition en goûtant la préparation.

A ce propos, le tenancier est preneur d’idées simples pour élargir sa palette de possibilités qui épatent jusqu’aux ados, pourtant d’ordinaires assez bégueules et peu aventuriers en matière de préparations culinaires.

des Travaux Publics

L’une des découvertes étonnantes faites à Zanzibar lors d’un séjour africain au début des années quatre-vingt-dix*, aura été de croiser des équipes d’EDF qui modernisaient le réseau électrique de Zanzibar Town (lequel, entre nous, en avait bien besoin). Quelques années plus tard une surprise comparable m’attendait à Oulan-Bator, en Mongolie**. France Télécom déployait le réseau téléphonique mongol. On pourrait ainsi, sans difficulté, décliner les exemples de grands travaux, notamment en matière d’adduction d’eau ou d’ouvrages d’art, effectuées par des entreprises françaises en Asie ou en Amérique Latine.

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Le viaduc de Millau. dr.

La France semble ignorer qu’elle possède, en matière d’ingeniérie et de travaux publics quelques-unes des maisons les plus efficaces et les plus courues de la planète. Il est de meilleur ton de brocarder ces entreprises capitalistes qui prospèrent sur la misère du monde. Ce n’est, il vrai, pas très difficile depuis un pays où la lumière s’allume quand on appuie sur un bouton, où l’eau potable coule quand on ouvre le robinet. Qu’on s’entende bien, il n’est pas question ici de nier l’opacité des rapports entre les grands groupes de BTP et certains Etats. Non plus que la voracité avérée de leurs actionnaires.

Mais peu de gens semblent faire la part entre la gouvernance de ces entreprises et les prouesses que réalisent techniciens, ingénieurs et ouvriers du BTP. Combien d’entre nous ont une réelle conscience des contraintes qu’impliquent l’alimentation d’une ville en flux de toutes natures : l’eau, le gaz, l’électricité, le téléphone, les liaisons à haut débit, le chauffage urbain, l’évacuation des eaux usées, et j’en passe certainement. Il faut peut-être avoir vu la chorégraphie de pelleteuses imaginée par François Delarozière à La Roche-sur-Yon pour mesurer l’habileté, l’intelligence, la créativité de ces sculpteurs du sol et pour prendre conscience de l’imbécillité de la caricature qui les renvoie au statut de sales bétonneurs.

Le discours dominant est aujourd’hui d’affirmer que nous avons changé de paradigme, que le temps des grands aménagements est terminé. C’est méconnaître fondamentalement le fait que l’aménagement est une matière vivante, qui nécessite en permanence des interventions, des améliorations, des adaptations aux contraintes nouvelles. Les économies d’énergie en sont une. Mais aussi l’économie de l’espace. Ce qui est, par exemple, le cas pour Notre-Dame-des-Landes. A l’échelle de l’agglomération c’est 17 000 ha de ceinture verte gagnés, une densification de l’espace urbain programmée pour économiser les centaines d’hectares grignotés chaque année par l’étalement urbain, qui éviterait des tuyaux à l’infini.

réseaux sous-terrains

photo : pompiers de Paris

Mais certains préfèrent en rester à la logique de l’écologie préhistorique, celle des petites fleurs et des petits oiseaux. Celle du « Not in my backyard » Et ne pas regarder plus loin que le bout leur nez. Sauf que cette écologie-là est condamnée, elle doit se réinventer, penser planétaire. Comment fait-on pour assurer l’approvisionnement en eau en électricité de la moitié du globe ? Pour construire des routes décentes, des moyens de transport adaptés. La solution n’est vraisemblablement pas dans les cabanes en bois, même si cela part d’un bon sentiment

Vinci, en ce moment même, construit plusieurs aéroports en Chine, qui seront fréquentés par les Airbus fabriqués à Nantes et Saint-Nazaire. NDDL n’est qu’un équipement de province pour ce groupe. Pas même un enjeu. Les vraies questions sont ailleurs. Ce sont celles de l’urbanisation (plus de la moitié de la planète vit désormais en ville) de la rationalisation de ses équipements, de la complémentarité entre ses modes de transport. Questions qui ne se résolvent évidemment pas en empêchant une région périphérique de penser l’aménagement de son espace.

Pendant ce temps les campagnols rigolent. Vénérés en Loire-Atlantique, ils sont pourchassés en Auvergne comme d’odieux prédateurs, destructeurs de cultures. On vit décidément une époque formidable

*L’homme blanc, Joca Seria, 2007, **Derrière la montagne, Joca Seria 1999, voir biblio sous la vignette “l’auteur”.

 

Les avions ne tombent pas du ciel

mis à jour le 24/04/16 à 16h40

Il y a une forme de romantisme, d’attachement à la culture technique et scientifique que les opposants à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes semblent ne pas comprendre, préférant réduire le conflit à une bataille entre défenseurs de la nature et bétonneurs. L’invention, l’innovation, la résolution de problèmes techniques apparemment insolubles sont consubstantiels d’un bassin industriel où l’on a conçu les premiers vapeurs, fabriqué les premiers avions. Où l’on planche aujourd’hui sur les EMR (énergies marines renouvelables).  Le supposé aveuglement des populations ne suffit pas à expliquer l’attachement à ce projet, redouté par des opposants qui multiplient les obstacles pour que les électeurs soient consultés.

affiche snOn n’échappe pas à l’histoire pour comprendre cet attachement. Et le travail sur le guide « S’installer à Saint-Nazaire » m’en donne l’occasion. L’aventure industrielle de cette ville passe en effet, très tôt, par la construction aéronautique. Dès 1923 les Chantiers de Penhoët débutent la fabrication d’un premier hydravion. Le Richard-Penhoët, un pentamoteur, n’aura pas un grand avenir – le prototype explose en vol – mais enclenchera une mécanique qui, depuis lors, n’a cessé de tourner et de marquer l’imaginaire local. Une de grandes questions à Saint-Nazaire est de savoir si l’hydravion jaune qui emporte Tintin et le capitaine Haddock dans « Les 7 boules de Cristal » a été fabriqué sur les bords de la Loire ou non.

La suite sera plus convaincante, les Ateliers et Chantiers de la Loire mettent au point un monoplan, le Gourdou-Lesseure 32. Cet avion, à structure bois recouverte de toile, est assemblé près de l’aérodrome d’Escoublac à La Baule. Il en sera fabriqué 257 exemplaires. Quelques années plus tard, la décision est prise de construire un aérodrome sur la commune Montoir. Il s’agit notamment de répondre à la demande d’une compagnie aérienne britannique qui choisit Saint-Nazaire comme escale sur une ligne régulière desservant l’Afrique et les Indes. Les grands espaces n’ont jamais fait peur aux Nazairiens, c’est une ville de pionniers.london

En 1934 Louis Bréguet reprend la société Wibault-Penhoët, issue de Chantiers, et s’installe à Bouguenais, près d’un champ d’aviation créé en 1928, où est aujourd’hui installée l’une des deux usines Airbus du département. L’autre étant naturellement située à Montoir près de la piste de Gron.

Autre histoire facétieuse déjà évoquée ici, c’est Notre-Dame-des-Landes que les Américains choisissent en 1944 pour installer un petit aérodrome de campagne d’où décollent leurs avions d’observation qui surveillent la poche de Saint-Nazaire jusqu’en mai 1945. La ligne de démarcation se situe à quelques kilomètres entre Fay-de-Bretagne et Bouvron. Il s’agit de Piper, vraisemblablement du modèle Grassshoper.

On pourrait ainsi dérouler l’aventure jusqu’à nos jours et notamment évoquer le Beluga, familier des habitants du département, ce gros nounours qui transporte les pièces des Airbus entre les différentes usines. Mais là n’est pas la question. Allez dire à cette région d’inventeurs, qui a toujours cherché des solutions pour adapter, améliorer ses productions – Nantes a allégé les Airbus avec ses caissons centraux de voilure en carbone, dotés d’une structure en nid d’abeille – allez dire que le transport aérien est condamné.

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Cette peur de l’avenir ne lui ressemble pas. Les ingénieurs préfèrent inventer les hydroliennes et les avions du futur, qui mangeront moins d’énergie évidemment. Et si la régression qui consiste à refuser un équipement plus adapté aux contraintes du jour les étonne, ils ne la cautionneront vraisemblablement pas, comme le montrent toutes les enquêtes d’opinion. Même s’ils ne se déplacent pas en foule. C’est ce qui fait peur aux opposants, pour la plupart venus d’ailleurs, de régions où ne construit pas d’avions, et prisonniers de représentations bucoliques. Souhaitons malgré tout que la population puisse s’exprimer et que son vote soit respecté.

Images : DR

L’apparente simplicité du récit

Il est des bonheurs de lecture que l’on voudrait ne pas avoir vécus, pour en retrouver la fraîcheur originelle, les revivre à nouveau. Je ne pensais pas que ce pouvait être le cas pour le cinéma. C’est fait. La découverte d’Andreï Zviaguintsev est de l’ordre du trouble provoqué par la lecture de Tchékov. Quatre films d’une beauté formelle sidérante, d’une précision redoutable, mais surtout d’une profondeur infinie, que seuls, peut-être, les Russes sont en mesure explorer. C’est à se demander.

Le retour“Il n’y pas de héros dans mes films” explique Andreï Zviaguintsev dans le livret qui accompagne le coffret regroupant ces quatre premiers films “Il y a seulement une situation dans laquelle se retrouvent des personnages – hommes ou femmes, peu importe. C’est une situation de choix, et c’est ce choix auquel le personnage est confronté qui est le premier héros du film. L’autre héros, c’est le langage cinématographique qui va montrer le comportement des personnages à l’écran; et c’est l’idée du film qui en est l’héroïne (…) La lourde tâche du cinéaste, du créateur en général, consiste à essayer de rendre visible l’invisible. Ce qui se voit est temporel. Ce qui ne se voit pas est éternel.”

Pourquoi penser à Tchékov ? Sans doute pour la maitrise de la technique narrative. On est ici aussi dans le domaine de l’épure : pas un plan de trop, pas une ficelle attendue, pas une once de gras, tout s’emboîte parfaitement, tout fait sens. Et puis sans doute l’absence de chute. Zviaguintsev n’est pas un moraliste. C’est un observateur de la nature humaine, qui explore  les ressorts cachés de nos comportements, qu’il s’agisse des rapports ambigus entre un père et ses fils (Le Retour), entre un mari et sa femme (Le Bannissement), ou qu’il s’agisse de la déchirure entre classes sociales (Elena et Leviathan). c’est à la fois diablement contemporain – le tableau brossé de la Russie d’aujourd’hui est d’une précision clinique – et complètement intemporel. On n’est jamais dans le jugement, toujours dans l’observation. Et on joue évidemment avec les genres cinématographique. Elena est un authentique polar noir, qu’aurait pu écrire Edgard Poe.

Andreï Zviaguintsev est un admirateur d’Edward Hopper. Ce n’est pas étonnant. La Leviathanphotographie est extrêmement léchée, il travaille d’ailleurs avec le même chef opérateur depuis le départ. Mais cette beauté formelle n’est pas gratuite, elle n’habille pas le récit. Elle en participe. Il y a une véritable osmose entre le fond et la forme. Bref, du vrai grand cinéma, qu’on aimerait pouvoir partager, si on avait une plume de critique. Alors laissons la parole à un professionnel de la profession, Arnaud Schwartz de La Croix, pour conclure :”Ils ne sont pas si nombreux les films qui vous atteignent au plus profond de l’âme et vous accompagnent longtemps après, tandis que les questions affleurent à l’esprit. On les cherche ces oeuvres qui élèvent par la beauté de leurs images, l’épure de leur décor, l’évidence de leur lumière, l’apparente simplicité de leur récit pour vous entraîner vers ce que le cinéma porte de plus ouvert et de plus noble.”

Le billet d’humeur

Le billet d’humeur, c’est l’électron libre des genres journalistiques ! Il se place résolument du côté du commentaire, et même dans son aspect le plus subjectif.

Le billet d’humeur, c’est avant tout le regard très personnel, décalé et critique d’un journaliste sur un fait d’actualité. Contrairement à l’éditorial, où celui qui écrit marque traditionnellement la position de “l’éditeur”, du propriétaire du journal (plutôt du directeur de la publication en France) et, en général, de la rédaction, le billet d’humeur n’engage que son auteur (…)

Le billet d’humeur ne s’interdit rien, y compris la mauvaise foi. C’est donc le genre trangressif par excellence, le seul à ne pas toujours respecter – par obligation de genre – les règles qui s’imposent à tous les autres genres journalistiques : recoupement des informations, impartialité dans l’analyse des faits, modération des propos, langue soutenue…

Le billet d’humeur, c’est aussi le lieu de l’indignation, du coup de gueule et de la mauvaise humeur. C’est une prise de parole individuelle qui sort le journal d’un certain conformisme, d’une routine, qui est souvent la contrepartie du travail d’équipe. On dit là ce que “tout le monde” pense, mais que peut-être la rédaction aurait du mal à écrire… Rien d’étonnant donc, par exemple, que le billet d’André Frossard, qu’il a tenu dans Le Figaro de 1963 à 1995, s’intitulât Cavalier seul.

Le billet d’humeur, le genre journalistique qui secoue ! (extrait du dossier d’accompagnement, semaine de la presse Académie de Versailles).