le français : une altération composée

Trois caractères distinguent nettement le français des autres langues occidentales : le français bien parlé ne chante presque pas. C’est un discours de registre peu étendu, une parole plus plane que les autres. Ensuite : les consonnes françaises sont remarquablement adoucies, pas de figures rudes ou gutturales. Nulle consonne française n’est impossible à prononcer pour un Européen. Enfin, les voyelles françaises sont nombreuses et très nuancées, forment une rare et précieuse collection de timbres délicats. (…)

Si la langue française est comme tempérée dans sa tonalité générale; si bien parler le français c’est le parler sans accent; si les phonèmes rudes ou trop marqués en sont proscrits, ou en furent peu à peu éliminés; si, d’autre part, les timbres y sont nombreux et complexes, les muettes si sensibles, je n’en puis voir d’autre cause que le mode de formation et la complexité de l’alliage de la nation.

Dans un pays ou les Celtes, les Latins, les Germains, ont accompli une fusion très intime, où l’on parle encore, où l’on écrit à côté de la langue dominante une quantité de langages divers, il s’est fait nécessairement une unité linguistique parallèle à l’unité politique et à l’unité de sentiment. Cette unité ne pouvait s’accomplir que par des transactions statistiques, des concessions mutuelles, un abandon par les uns de ce qui était trop ardu à prononcer pour les autres, une altération composée.

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Images de la France, pléiade 2, 1001.

 

Changer de moteur

J’ai pris la mesure de la puissance de notre instinct grégaire lors de ma seule (et mémorable) expérience de commerçant, durant six ans, comme bouquiniste. J’ai alors compris à quel point le fait de créer, puis de respecter les habitudes des clients est capital pour faire des affaires. Donner des lieux, des points de repères, des marques, des jours, des chemins tracés est au moins aussi important que la qualité de la marchandise (la came diraient mes amis) proposée.

C’est pour cela que l’on revend des fonds de commerce, des clientèles, toutes choses immatérielles, ce qui pourrait paraître idiot. En fait on vend des habitudes. De la même façon nous pouvons nous interroger sur notre fidélité à telle marque, telle boutique, alors qu’elles ont maintes et maintes fois changé de main, parfois radicalement modifié leur philosophie.

Notre façon de naviguer sur internet n’échappe pas à cette logique de chemins tracés, de sites habituels, de rituels quotidiens. Je connaissais ainsi depuis belle lurette le moteur de recherche Qwant, plein de qualités, de conception française, ne traçant pas ses utilisateurs, je l’avais essayé mais j’en restais à mon bon vieux google. Essentiellement par fainéantise.

Une annonce vient opportunément de me rafraîchir la mémoire et j’ai décidé de l’utiliser avec l’un des deux navigateurs que j’utilise régulièrement (en l’occurrence firefox). Et pour me contraindre à modifier mes habitudes, j’ai gravé Qwant dans le marbre de la barre de favoris après avoir viré google. L’idée n’est pas ici de faire de la pub pour un moteur plutôt qu’un autre, mais de témoigner du fait qu’un éclair d’énergie passagère peut parfois nous désengluer du marais de redoutables habitudes contre lesquelles nous pestons régulièrement.

Bonne semaine

L’illusion de la gratuité

La semaine dernière c’était un cyclone, cette semaine c’est un seau d’eau qui a mis le feu à la prairie. Radios, télévisions et journaux sont brusquement montés en température autour d’une information capitale. Emmanuel Macron aurait décidé de dormir sur un lit de camp et de prendre sa douche avec un seau d’eau au petit matin lors de son passage à Saint-Martin. Scandale interplanétaire immédiat, abondamment relayé par les réseaux sociaux : Macron met en scène son intervention aux Caraïbes.

Sauf que… l’information était fausse. Issue d’une supposée confidence de l’entourage du PR à un journaliste de RTL. Ce que révèle le lendemain deux journaux papier. Macron a tout simplement dormi chez un gendarme. La femme d’icelui s’est d’ailleurs montrée fort marrie que l’on mette en doute la qualité de son hospitalité.

Mais passons, cet épisode met en lumière la tragique dérive de ce qu’il était jusqu’alors convenu de qualifier de “grande presse”. Les journalistes, envoyés spéciaux et reporters de terrain, soumis à la pression de réseaux sociaux qui, tels twitter, se posent en agences de presse parallèles, réagissent comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, ils plongent au jugé dans le premier interstice  venu. Histoire de montrer qu’il existent. Il fut un temps ou une erreur grossière de ce type eut été sanctionnée. Ce n’est plus le cas. On n’a plus le temps. Un phénomène étrange est en train de se produire. A l’image de ce qui se passe aux Etats-Unis ce n’est plus la réalité de l’information qui importe c’est son incandescence, sa capacité à déclencher un incendie, à générer du clic.

A l’opposé de ces tempêtes qui se déchainent régulièrement, un support consacré aux enquêtes au long cours vient de voir le jour à Nantes. Mediacités, se veut “un journal en ligne d’enquête et de décryptage consacré aux principales métropoles françaises.” Déjà implanté à Lille, Lyon et Toulouse, il ouvre à Nantes. Un pari insensé à l’heure où l’illusion de la gratuité est souveraine ? Pourquoi payer une information puisque je peux me faire une idée de l’actualité qui importe  aujourd’hui simplement et rapidement sur internet ? C’est oublier un principe simple : quand c’est gratuit c’est toi le produit.

L’idée n’est pas de faire la morale ce dimanche matin, mais d’attirer l’attention sur le fait que les véritables sources d’information se raréfient, faute de moyens, au profit d’un océan de clichés survendus, fabriqués pour chatouiller nos émotions.

On pourrait par exemple, en ce dimanche 17 septembre au matin, plutôt que de s’indigner à peu de frais sur le sort des Rohingas, qui envahit nos journaux sans que l’on y comprenne grand chose, se préocccuper de la situation des 27 mineurs isolés qui débarquent chaque semaine à Nantes, et que tentent de prendre en charge un collectif d’hébergeurs solidaires. Florence Pagneux, est allée à la rencontre de quelques familles qui accueillent discrètement ces jeunes gens, dont le souhait le plus cher n’est autre, pour l’un des garçons rencontré, que de devenir plombier. Des jeunes gens qui se réjouissent devant une trousse remplie pour aller à l’école. Mais pour prendre connaissance de cette enquête, il faut payerun peu  de sa personne, accepter de verser son écot à Médiacités, qui en retour rémunère correctement ses collaborateurs, lesquels réalisent de véritables enquêtes de terrain. C’est tout bête, ça s’appelle du journalisme.

 

 

avant l’obsolescence programmée

Il y avait une vie avant l’obsolescence programmée. Je viens d’en avoir la délicieuse confirmation en recomposant une chaîne haute fidélité des années soixante dix, qui me ravit chaque matin en autorisant un réglage ultra-précis de la radio grâce au tuner à aiguilles, et en permanence grâce à la rondeur et la clarté du son délivrée par l’ampli.  Les colonnes Cabasse y sont certes pour quelque chose mais le précédent matériel, pourtant griffé de marques prestigieuses (Marantz, Technics), ne permettait pas d’obtenir l’incomparable moëleux de ces vieux clous et surtout ne dissociait quasiment pas la stéréo.

C’est tout à fait par hasard que j’ai acquis au cours de l’été le tuner Kenwood à aiguilles, sur un vide-grenier. 5€, le risque n’était pas très grand et le vendeur était affirmatif et convaincant : il fonctionnait, selon lui, parfaitement, ce qui s’est vérifié de façon spectaculaire. Je ne supportais plus le tuner électronique précédent qui ne comprenait pas l’extrême sensibilité de la modulation de fréquence (FM) et les incidences de la météo. Seul l’aiguille d’un bon vieux vu-mètre permet d’opérer un réglage au petit poil. Restait ensuite à trouver un ampli à la hauteur du tuner. Celui en service, noir comme la nuit, aux commandes illisibles, n’avait plus de balance et de grosses faiblesses sur un des canaux.

Les dieux étaient de bonne humeur cet été puisqu’ils m’ont permis de découvrir, quelques jours plus tard, une boutique extraordinaire, près de l’ancienne prison de Nantes, justement spécialisée dans la réparation et la revente de matériels “vintage” comme on dit maintenant “Comme à la radio”. Il ne m’a pas fallu longtemps pour trouver mon bonheur dans cette caverne bourrée de madeleines métalliques pour les garçons de mon âge. Le vendeur, un fêlé de matériel de l’époque, et forcément de disques vinyles, a eu la gentillesse d’ouvrir la bête, pour me montrer l’état des composants et leur passer un petit coup de bombe, état nickel chrome malgré les quarante ans d’âge de l’objet.

Ne me reste plus maintenant qu’à retrouver une platine et remettre en circuit la paquet de vinyles qui dort au grenier. Ce sera pour une prochaine fois. Bonne semaine.

L’heure de la rentrée

L’un des habits qu’il me faut endosser cette année pour la rentrée est celui de correspondant local du quotidien Ouest-France. C’est assez plaisant, plutôt sympa et pas trop compliqué, mais cela demande toutefois de conjuguer des exercices forts différents, entre le décryptage des politiques publiques pour le lecteur averti et pointilleux de Courriercab, une dose rituelle de bons vieux clichés pour quelque grand magazine parisien et la chronique de la rentrée scolaire pour la locale du journal.

Mais c’est somme toute assez complémentaire. On est plus affûté avec le cabinet d’un ministère quand on peut le titiller sur les retombées concrètes des mesures concoctées dans un bureau aveugle. La géographie n’est pas la même sur une carte – lorsque l’on décide par exemple que la responsabilité de l’eau sera confiée aux intercommunalités – et dans la vraie vie, où le débit de l’eau se moque des frontières administratives mais son conforme au relief, aux bassins versants. Toutes choses auquelles il est parfois difficile de penser depuis Paris et qui font souvent enrager les responsables de collectivités. Mais passons.

Le grand bénéfice (et la grande responsabilité parce que c’est à double tranchant) du statut de correspondant du journal est celui d’être subitement élevé au rang de notable. Rien à voir avec celui d’obscur journaliste pour la presse nationale ou d’auteur de bouquins. D’intello un peu excentrique. Votre regard sur l’environnement prend désormais une toute autre valeur. Il acquiert une sorte de pouvoir symbolique qui l’autorise, croit-on, à juger ce qui a un intérêt et ce qui n’en a pas. C’est évidemment un leurre parce que les contraintes sont multiples, de forme comme de fond, et qu’on ne décide pas de grand chose au bout du compte.

Cette semaine par exemple c’est la rentrée scolaire et la préparation de les journées du patrimoine. Autant de bons vieux marroniers. Mais mine de rien, je vais pouvoir vérifier sur le terrain si cette histoire de 12 élèves par classse en CP se vérifie. Il faut que je me dépêche mon cartable n’est pas prêt. Bonne semaine.

Le feuilleton de l’été

Nous arrivons au terme du feuilleton de l’été avec la fin du premier livre du Malais de Magellan (les épisodes sont déclinés ci-dessous), qui en comptera trois. Rappelons le pitch de l’ouvrage :  ce ne sont pas les navigateurs qui dessinent le monde au début du XVIe mais les cartographes et les imprimeurs. L’Amérique n’a pas été découverte par Amerigo Vespucci, mais les premiers cartographes en décident ainsi. Magellan n’est pas le premier homme à avoir fait le tour du monde, mais c’est son nom que les livres d’Histoire retiennent. Par bonheur Léonard, un jeune typographe d’Alençon, protégé de Clément Marot et de Marguerite de Navarre, va nous aider à y voir plus clair dans cette affaire. Après avoir évité les bûchers de l’inquisition, croisé ses premiers sauvages à Rouen, et pu enfin consulter le manuscrit d’Antonio Pigafetta à Nantes, il sera en mesure d’imprimer le véritable récit, celui du découvrement de l’Inde Supérieure par les Espagnols, et d’en décrypter le contenu. Explosif pour l’époque.

Les choses ont bien avancé cet été, l’ouvrage sortira en avril 2018, sous la même forme que mon premier livre sorti vingt ans plus tôt, en avril 1998. C’est Gwenhaëlle Le Roy (Le Mercure, Gallimard) qui réalisera la maquette et Claude Lefebvre qui l’illustrera d’une ou plusieurs gravures sur bois. Ce sera donc un petit format, pour un livre assez court, d’environ 140 pages, à l’image de Derrière la Montagne. De la même façon une cinquantaine d’exemplaires sera proposée en souscription quelques semaines avant la sortie.Pour un prix somme toute modique, inférieur à 15€, qui sera vraisemblablement le prix public.

S’il n’y a pas d’enjeu éditorial ou commercial, puisque j’ai décidé de publier l’ouvrage sous l’enseigne de L’atelier du polygraphe, merci malgré tout de ne pas utiliser, de ne pas reproduire cette copie de travail, datée et publiée ici sous l’ISSN 2497-7144 accordé par la Bibliothèque Nationale à l’Atelier. Elle restera en ligne quelques semaines puis sera retirée de la consultation publique pour faire place au livre en papier. Bonne lecture et à bientôt pour de nouvelles aventures.

Illustration : Le géographe Vermeer

Le Malais de Magellan (La belle charpente 1)

La Malais de Magellan (La belle charpente 2 et 3)

La Malais de Magellan (Almenêches 1)

Le Malais de Magellan (Almenêches 2 et 3)

Le Malais de Magellan (Le curé de Condé 1)

Le Malais de Magellan (Le curé de Condé 2)

Le Malais de Magellan (L’affaire Saint-Aignan 1)

La Malais de Magellan (L’affaire Saint-Aignan 2)

La Malais de Magellan (L’affaire Saint-Aignan 2)

uel bon vent vous amène ? » n’hésite pas à persifler Silly, en accueillant Mesnil dans la cour de l’évêché. « Voyons-nous en privé si vous le voulez bien, répond le lieutenant général, en attrapant le coude de l’évêque avant de se diriger vers le perron du logis, cela vaudra mieux pour tout le monde. » De la conversation entre les deux hommes, enfermés dans le bureau de Silly, seuls quelques éclats de voix indistincts filtrent au-delà des vantaux de la double porte. D’évidence, l’échange est viril. Quelques gouttes de sueur perlent d’ailleurs sur le front de l’évêque, au sortir de l’entrevue. Mais une sorte de soulagement émerge discrètement derrière l’affaissement des chairs qui semblent avoir marqué un moment de décomposition du visage. Du Mesnil sort, de son côté, les traits aussi tendus que les haubans d’un navire. « Ils se sont empressés de convoyer Lecourt au tribunal de Rouen » confie simplement le lieutenant général au sergent qui l’accompagne en reprenant sa monture. « A l’heure qu’il est ils passent les frontières du duché, il est trop tard pour leur courir après. Mais ce coup précipité va coûter très cher à Silly. Sans doute la main qu’il comptait mettre sur le duché au départ de la reine. Désormais nous le tenons par les couilles, et il le sait. »

Décidément, Clément ne lâche plus Louise, s’agace Léonard par devers lui, en apercevant les deux jeunes gens, suivis à quelques pas de dame Cécile, qui s’approchent en devisant alors qu’il prend l’air devant l’atelier. Le poète parait ravi d’allumer le sourire de la jeune chambrière, qui l’écoute en chantonnant, le regard en coin. « J’accompagne ces dames chez Pierre Laisné le tailleur, commente le poète en arrivant devant l’atelier. La duchesse souhaite que sa nouvelle chambrière ait un peu d’allure, et elle a raison. N’est-ce pas Louise ? Mais c’est toi que je viens voir, ajoute-t-il. Je vais devoir laisser filer ces dames, à mon grand désespoir, nous venions à peine d’entamer la conversation. » Louise, elle, ne semble pas pressée de poursuivre sa route. « Dame Cécile m’a dit que Pierre Laisné venait de recevoir un grand coupon de velours vert. J’adorerais une longue robe de velours avec des manches bouffantes sur une jupe noire et une chemise blanche à col carré » n’hésite-t-elle pas à commenter pour Léonard, qu’elle sent un peu dépité, prisonnier de son atelier. Le typographe, les mains maculées d’encre, n’ose pas imaginer l’espiègle jeune fille dont les cheveux, qui émergent d’un petit béret, trahissent quelques reflets roux, dans une longue robe de velours vert. Il se surprend toutefois à se représenter furtivement l’architecture d’une robe serrée à la taille, comme la mode semble le vouloir ces temps-ci, faisant chanter le buste sous la chemise à l’abri du trop sage col carré.

« Les nouvelles ne sont pas bonnes du tout pour Lecourt » résume Clément une fois à l’abri dans l’atelier « Silly l’a envoyé à Rouen et il ne pourra sûrement pas échapper à un procès. Et Dieu sait que Rouen s’enflamme aisément, surtout avec la triste engeance qui siège au tribunal de l’archevêché. Cela dit Mangon, qui semble avoir fait du zèle dans cette histoire, est calmé pour un moment et Gaspard ne devrait pas être inquiété. Frotté tient Silly par la culotte avec l’affaire Saint-Aignan. Nul doute qu’il va faire durer le plaisir de ce côté ». Léonard ne dit rien, il réfléchit, et ne masque pas une grosse inquiétude. Non pour Lecourt, qui a bien cherché ce qui lui arrive. N’avait-il pas été prévenu ? A plusieurs reprises ? Non, mais pour Gaspard. Comment l’apprenti va-t-il réagir ?  attaché comme il l’est à son bienfaiteur. Il est capable de se jeter sur les chemins pour tenter de venir à son secours. Gaspard, l’orphelin, doit tout à Lecourt : non seulement sa paillasse et son pain depuis de longues années, mais aussi son apprentissage de la lecture et, d’une certaine façon, son élévation d’esprit. Encore que de ce point de vue, l’héritage puisse être contestable et en tout cas hautement inflammable. Au terme d’un long silence, Léonard finit par confier son inquiétude à Clément.

« Et pourquoi n’irais-tu pas toi-même aux nouvelles à Rouen. Tu es moins tête brûlée que Gaspard, qui est désormais capable de te remplacer quelques semaines à l’atelier. En tout cas je peux en faire mon affaire auprès de maître du Bois. Et j’aurais, ajoute-t-il après un temps de réflexion, une mission complémentaire à te confier. Je suis à la recherche des bois qui ont servi à illustrer la dernière édition connue des poèmes  de François Villon, faite en 1489 à Rouen. Je suis en train de rassembler l’ensemble des œuvres de ce génial saltimbanque, quasi oublié aujourd’hui, pour un ouvrage que je prépare avec Simon de Colines. Ces trois gravures doivent toujours se trouver à Rouen. Cela te ferait un beau prétexte, non ?» Certes, pense Léonard, et puis ça te permettrait de conter tranquillement fleurette à la jeune Louise pendant mon absence, crapule. Pour autant un voyage à Rouen, le port où les navigateurs embarquent pour les terres nouvelles, est une aventure extrêmement tentante. Léonard est de plus en plus fasciné par la découverte des nouveaux mondes dont l’écho devient chaque saison un peu plus perceptible à Alençon, à travers les poules d’inde de la duchesse, les récits des colporteurs ou les révélations de Clément. L’occasion d’approcher quelques témoins de ces découvertes risque de ne pas se reproduire de sitôt. Pas avec le consentement de Simon du Bois, en tout cas. « Ce peut être une idée, sourit Léonard, j’en parle à Gaspard dès ce soir. Mais tu dois te débrouiller, de ton côté, pour m’obtenir un blanc-seing du château, et quelques livres tournois d’avance pour tes bois ».

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, août 2017. Lettrine de Goeffroy Tory

 

Le Malais de Magellan (L’affaire Saint-Aignan 1)

otre évêque s’est un peu précipité me semble-t-il, sans doute sous la pression de son inquisiteur et des prélats les plus radicaux de la cour épiscopale. Mais il est allé trop vite en besogne, il nous donne une belle occasion de le remettre à sa place. » Jehan de Frotté, le chancelier de la duchesse, ne semble pas particulièrement ému en ce début de matinée dans la salle du conseil, où Marguerite a réuni ses fidèles pour évoquer la situation. Ce petit homme trapu, presque chauve, manifeste même une certaine excitation à l’idée d’entrer en scène dans le duché dont il aura la charge au lendemain du départ de la duchesse pour son royaume de Navarre. La provocation maladroite de l’évêque Jacques de Silly, un bellâtre suffisant et dépravé, va l’autoriser à mettre les choses au point. N’en déplaise à l’Eglise, le pouvoir temporel restera à Alençon après le départ de Marguerite et ne glissera pas vers la cour de Séez, en dépit des fastes que déploie Silly pour imposer son autorité face au château. La mission confiée par François 1er  à Frotté en le plaçant auprès de sa sœur est claire : protéger ce petit duché, destiné à devenir un apanage de la famille royale, des appétits de tous les prédateurs, y compris les clercs de l’Eglise.

« Le lieutenant général du Mesnil va nous aider » poursuit Frotté de sa voix caverneuse, qui semble aller chercher les graves au plus profond de la poitrine, le visage fendu par un  large sourire. En bon politique, le nouveau chancelier a diligenté une enquête sur l’évêque et débusqué une affaire inespérée, qui se trouve en ce moment entre les mains du lieutenant général d’Alençon. Ou plutôt entre les barreaux des geôles du château. « Le lieutenant est embarrassé parce qu’un certain Saint-Aignan, soupçonné d’être impliqué dans la disparition d’un membre de la garnison, a prononcé le nom de l’évêque à plusieurs reprises au cours de son interrogatoire, donnant des dates, des lieux précis… toutes choses en cours de vérification. Il s’agirait en fait d’une histoire de cocuage, la femme de Saint-Aignan, plus belle que vertueuse, aurait entretenu une double liaison avec ce jeune officier aujourd’hui disparu – pour lequel nous sommes fort inquiets – et Silly. Le jeune homme aurait découvert son infortune en se rendant un peu trop tôt à un rendez-vous fixé par la belle dans une maison de campagne que possède l’évêque près de Séez. Depuis ce jour on ne l’a plus revu. Saint-Aignan, qui était parfaitement au courant des turpitudes de son épouse, desquelles il tirait quelques bénéfices, jure ses grands dieux qu’il ne sait rien de plus, et surtout pas où est passée sa femme, dont on dit en ville qu’elle s’est embarquée en toute hâte pour l’Angleterre. Peut-être pourrions-nous poser quelques questions à Silly ? » conclut Frotté pas mécontent de l’effet produit par cette révélation sur un petit conseil médusé.

« Tu vois Louise, ces énormes poules noires qui s’enfuient en gloussant, ce sont les poules d’inde dont Clément t’a parlé. Elles nous viennent des Indes occidentales d’où les navigateurs espagnols les ont rapportées. Leur chair est abondante et délicieuse et j’ai le projet d’en faire l’élevage pour qu’elles croissent et multiplient dans mes domaines. » Marguerite a décidé de présenter elle-même ses poules d’inde à sa nouvelle chambrière au grand déplaisir de Clément qui voit s’échapper l’occasion de faire un brin de cour à la jeune fille en cette après-midi ensoleillée. Le château est de meilleure humeur depuis l’intervention de Frotté le matin au conseil, et la duchesse s’offre le loisir d’une visite du parc, le plus bel atour de cette forteresse normande. Cette vaste clairière piquetée de bouquets de chênes, c’est un peu la forêt qui entre dans la ville, forêt qui moutonne à perte de vue et vient lécher les remparts du château du côté du soleil couchant. Léonard longe le parc lorsqu’il chevauche vers Saint-Germain puis Héloup avant de gagner la belle charpente. Ce soir il rentre à la maison avec de bonnes nouvelles. Il est possible que Mangon soit moins arrogant dans les jours qui viennent. Même si cela ne règle pas, pour l’heure, le problème de Gaspard, qui revient des champs au moment où la silhouette du typographe se découpe dans la grande porte de la belle charpente.

Dans le logis de l’évêque, qui s’adosse à la cathédrale de Séez, l’atmosphère est, en revanche, pesante. Jacques de Silly, tourne et retourne autour de la grande table de la salle à manger encombrée par les reliefs d’un repas à demi consommé. Etienne Mangon se tient de bout à l’entrée de la pièce. « Vous y êtes allé un peu fort Mangon, il n’était pas convenu que vous passiez les fers à Lecourt. Vous allez nous mettre en difficulté » Puis après un nouveau tour de table silencieux : « Nous ne pouvons plus reculer maintenant, débrouillez-vous pour le transférer sans délai au tribunal de l’archevêché de Rouen, en sorte que les sbires de Marguerite, qui ne vont sans doute pas tarder à débarquer, ne le trouvent pas ici. » « Bien monseigneur, ce me semble aussi la meilleure solution. Cet hérétique ne pourra plus dès lors bénéficier de la protection dont il abuse éhontément dans le duché d’Alençon. » Silly n’est pas rassuré. Ce coup d’éclat ne sera évidemment pas du goût de la cour d’Alençon et pourrait augurer quelques complications dans les relations entre l’évêché et le château. Il pense juste. Mangon n’a pas encore franchi la porte de Gacé, que le lieutenant général du Mesnil quitte Alençon pour venir lui demander quelques explications sur ses relations avec certaine dame Saint-Aignan.

(a suivre)

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, août 2017. Lettrine de Goeffroy Tory

 

Le Malais de Magellan (Le curé de Condé 2)

ouise pendant ce temps, découvre l’intérieur du logis en tentant d’emboîter le pas rapide de dame Cécile, une délicieuse petite bonne femme, bavarde et énergique, qui lui fait l’honneur d’une visite du palais. La distribution des lieux n’est pas très compliquée. L’aile située à gauche de la tour d’escalier est dévolue aux activités quotidiennes, celle de droite à la vie publique. La salle à manger est un peu la pièce commune de la grande maisonnée dans la journée, elle ouvre sur une grande cuisine tapissée de récipients en étain, où s’affairent deux cuisinières devant une marmite fumante. C’est bientôt l’heure du repas, la duchesse ne devrait d’ailleurs pas tarder à revenir de Longrai. Elle prend souvent ses repas dans la salle commune avec une douzaine de membres de sa petite cour, comme le veut la tradition des hobereaux de Normandie. « Les choses vont sans doute changer maintenant qu’elle est reine » commente dame Cécile en se tournant vers Louise « mais son époux étant à la chasse pour quelques jours, il est vraisemblable qu’elle soupera ici ce soir, comme à son habitude ». L’atmosphère est beaucoup plus solennelle dans la salle de réception, aux murs recouverts de tapisseries des Flandres et flanquée de lourds coffres en bois, mais plutôt sobre à l’étage des appartements de la duchesse, où Louise est appelée à passer une partie de ses journées. Elle comprend ainsi à demi-mots qu’elle est destinée à emplir le rôle de la chambrière attachée au château, en remplacement de l’une des actuelles suivantes, qui accompagnera Marguerite en Navarre. C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle pour la jeune fille, qui s’était prise à rêver déjà de suivre la reine dans ses voyages. Mais rien ce soir ne pourra altérer sa joie d’avoir quitté sa défroque de moniale pour reprendre l’habit de Louise de Chauvigny.

Léonard, de son côté, a filé par la grand porte ouverte sur la ville, que Marguerite a fait percer dans les remparts pour aérer la forteresse, la faire communiquer avec la cité. Symboliquement gardée par deux soldats en armes, la porte du jeudi reste ouverte jusqu’à la tombée de la nuit et permet aux fournisseurs de la cour de circuler librement dans la journée. Marguerite aime que le château soit vivant quand elle y réside, et il ne lui déplait pas non plus de voir son entourage fréquenter les rues encombrées de sa petite capitale. Indifférent à l’agitation de la ville, Léonard tourne et retourne la situation dans sa tête. Il est préoccupé par le sort de Gaspard, qui pourrait faire les frais de la malignité de l’inquisiteur, le dominicain Etienne Mangon, dont on ne sait précisément ce qu’il a saisi à la cure de Condé. La bonne solution est celle qui lui est venue à l’esprit tout à l’heure : quelques jours au vert à la Belle charpente, en attendant que la situation s’éclaircisse. Maitre du Bois partage cet avis, et pour faire bonne mesure, accepte que Gaspard suive Léonard à la taverne des Sept colonnes, où il doit rejoindre Guillaume avant de prendre le chemin d’Héloup.

Les deux garçons ne demandent pas leur reste et filent à la taverne où Guillaume est déjà attablé devant un pichet de cidre. Le graveur semble inquiet et ne cesse de jeter des regards soupçonneux autour de lui. « Mangon est en ville, il te cherche Gaspard. Il n’osera sûrement pas pointer son nez à l’imprimerie, mais s’il te trouve, nul doute qu’il t’envoie à Séez avec Lecourt. Il vous faut filer, et vite. » Léonard prend le temps d’avaler un bol de cidre pour ne pas trop éveiller l’attention et sort nonchalamment avant de courir chercher son cheval. Gaspard l’attendra à la porte du fond, puis sautera en croupe à son signal. La porte de la Barre est à deux pas. Une fois franchie, ils pourront s’évanouir à la faveur de l’obscurité.

« C’est bon maintenant, on peut respirer ». Léonard ralentit le pas à l’entrée de Saint-Germain. « Tu seras à l’abri à La belle charpente, mais tu vas devoir y rester quelques jours en attendant que les choses se décantent ». Gaspard n’en mène pas large en pénétrant dans le logis. Les épreuves de la journée l’ont anéanti et il est blanc comme un linge en saluant la maitresse de maison. La mère de Léonard est heureusement dotée d’un tempérament placide et douée de beaucoup de sens pratique. Elle assoit les garçons devant un bon fricot et suggère tout de suite une solution. « Nous allons t’envoyer garder les vaches à grêle-poix pendant quelques jours, tu partiras à l’aube et ne reviendras qu’à la nuit tombée. Bien malin qui pourrait te trouver là-bas, dans cette clairière au milieu du bois. Molosse t’accompagnera, il connait parfaitement les lieux. Qu’en penses-tu Mathurin ? » Son mari acquiesce d’un signe de tête. Mathurin Cabaret est un taiseux, mais son approbation muette est sans équivoque. Il ne sera pas dit que la belle charpente n’est pas un lieu sûr. Et l’inquisiteur peut bien pointer son nez jusqu’à la lisière d’Héloup, ce qui est peu vraisemblable, il en sera pour ses frais.

Etourdi par cette longue journée, Léonard essaie vainement de trouver le sommeil dans la chambre haute de la tour carrée. Il songe aux craquements qui sont en train de se produire dans le duché, aux lendemains incertains qui s’annoncent. Pourtant, il en est persuadé, les vieilles soutanes auront beau faire, elles ne pourront pas empêcher les fidèles de consulter les textes, en latin ou en langue vulgaire, en gothique ou en romain. Leur combat est perdu d’avance. On n’oublie pas la roue après l’avoir inventée. On n’oubliera pas la presse à imprimer. Elle ira son chemin, avec ou sans l’aval de l’Eglise. Même si, manifestement, la partie ne va pas se jouer sans résistances. Les curés vont avoir du mal à accepter de ne plus avoir le monopole de la parole d’Evangile et Dieu seul sait comment les choses vont tourner. Pour chasser son inquiétude, le garçon essaie de dompter ses pensées et de les diriger vers le château, où Louise passe sa première nuit. Elle a dû découvrir son nouveau logis à cette heure-ci et doit aussi éprouver quelques difficultés à s’endormir sous les toits du palais. Peut-être devise-t-elle avec quelque autre suivante, partage-t-elle quelques confidences de filles sur la vie à l’abbaye ? Ou peut-être s’est-elle tout simplement effondrée, rompue par la charge émotive de cette incroyable journée, qui lui ouvre les portes d’une autre vie.

(à suivre)

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, août 2017.  Lettrine de Goeffroy Tory.

 

Le Malais de Magellan (Le curé de Condé 1)

Quelque chose ne tourne pas rond, Léonard le pressent en poussant la porte de l’atelier, d’ordinaire grande ouverte sur la place. Dans la pénombre, Gaspard est assis, prostré, en pleurs. Simon du Bois tourne autour de la presse, absorbé, le menton appuyé sur la main. « Ah, te voilà ! » lance-t-il, avec son air des mauvais jours, en découvrant la silhouette de Léonard qui se découpe dans le chambranle de la porte. « Il nous arrive une sale affaire, une bien sale affaire. L’inquisiteur de l’évêché s’est saisi ce matin d’Etienne Lecourt et l’a fait conduire à Séez où il doit être jugé pour hérésie. Je soupçonne l’évêque d’avoir profité de l’absence de la duchesse pour se livrer à cette misérable manoeuvre. Cet olibrius a décidément des espions partout. C’est très embêtant parce que l’inquisiteur a trouvé des ouvrages interdits par la Sorbonne chez Etienne ».

Léonard prend tout de suite la mesure du danger. Etienne Lecourt, le curé de Condé-sur-Sarthe, une paroisse voisine d’Alençon jouxtant Saint-Germain, est connu depuis plusieurs années pour ses positions iconoclastes et ses prêches enflammés. Il a échappé une première fois, faute de preuves, aux foudres du tribunal ecclésiastique, mais le fait que l’évêque revienne à la charge en plein séjour de la duchesse n’augure rien de bon. Cette arrestation respire la provocation politique et pourrait finir par sentir le fagot. Pour Gaspard, protégé d’Etienne Lecourt placé l’an dernier chez maître du Bois, la situation est extrêmement préoccupante. Que va-t-il faire ? Il ne peut, d’évidence, retourner à la cure de Condé, qui doit être surveillée par les sbires de l’inquisiteur. « Ecoute Gaspard, essaie de ne pas trop te tourmenter. Tu vas loger quelque temps à la Belle charpente en attendant de voir comment tournent les évènements. Il n’est pas impossible que la duchesse puisse faire quelque chose pour ton curé. Je monte en parler à Clément. »

Marot est en grande conversation avec l’espiègle Louise devant les marches du palais d’été, dans la cour du château. Le poète détaille la géographie des lieux pour la jeune fille en accompagnant ses explications de grands gestes.  « Les suivantes sont logées dans l’aile droite, au-dessus des appartements de la duchesse » commente-t-il en indiquant une rangée de fenêtres à meneaux située au deuxième étage de cet élégant logis élevé il y a une vingtaine d’années par le père du duc Charles, le dos appuyé sur le parc, au fond de ce qui était autrefois la basse-cour. « Vous avez de la chance, parce que je suis, pour ma part, cantonné dans le donjon, où il fait un froid de canard même aux plus beaux jours de l’été ». En dépit de l’heure tardive, dont témoigne la lumière rasante qui éclaire la cour et découpe des ombres franches,  Clément ne semble pas pressé de confier Louise de Chauvigny à la gouvernante du palais. Mais dame Cécile, informée la veille par la duchesse de l’arrivée d’une nouvelle suivante, apparaît sur le perron et coupe court d’autorité à cet imprudent badinage. « Demain, si vous le souhaitez, je vous montrerai les grosses poules d’inde que la duchesse élève dans le parc » n’en ajoute pas moins Clément alors que la jeune fille s’éloigne pour rejoindre la gouvernante.

« Mauvais coup, effectivement. J’ai peur que Marguerite soit démunie, surtout si l’inquisiteur a saisi des écrits embarrassants » murmure Clément après que Léonard lui a résumé la situation. « Elle est désormais contrainte de mesurer ses protections, la pression de l’Eglise sur le roi est de plus en plus forte. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle s’apprête à conduire maître Lefevre à la cour de Navarre. » Léonard, à dire vrai, redoutait cette fin de non-recevoir. Etienne Lecourt a poussé le bouchon en peu loin en s’offusquant de la dissolution des mœurs de certains clercs, visant de façon à peine voilée la cour épiscopale de Séez. Se donnant, qui plus est, des bâtons pour se faire battre en contestant l’existence du purgatoire et l’efficacité des indulgences. Plus grave encore, il n’hésite pas à citer en chaire les écrits d’un moine illuminé qui court les provinces germaniques, un certain Martin Luther, dont les prêches sont jugés hérétiques par la papauté.

(à suivre)

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, août 2017.  Lettrine de Goeffroy Tory.