Malraux et l’Inde

On dit beaucoup de mal de Malraux. Pour de bonnes raisons parfois, pour de mauvaises souvent. L’une des bonnes raisons me semble-t-il est la lourdeur, ou plutôt l’épaisseur de sa prose, de son style. On a bien souvent, à le lire, l’impressions d’avancer  au coeur d’une jungle hostile. Il faut régulièrement reculer d’un pas pour retrouver son chemin dans ce maquis impénétrable. Ses essais ne rachètent pas ses romans de ce point de vue. Le summum est atteint dans sa somme sur l’art La métamorphose des dieux, carrément illisible en dépit d’une intuition remarquable : les représentations des dieux se sont métamorphosées avec le temps en oeuvres d’art.

Malraux travaillant sur La métamorphose des dieux

Pour autant, l’effort fourni pour avancer dans cette jungle étouffante est trés souvent récompensé par de subtiles considérations sur la condition humaine et par une pré-science des évènements que l’on a pas fini d’observer. Malraux a senti, dès ses premiers ouvrages, notamment La tentation de l’Occident, les failles de la civilisation occidentale. Ses faiblesses endémiques devant les cultures orientales. Ses aventures en extrême-orient dès les années 1920 n’y sont évidemment pas pour rien.

Parmi ces civilsations, celle qui l’a le plus fasciné(e) est sans doute la civilisation hindoue. Vraisemblablement, ainsi qu’il l’explique dans ses Anti-mémoires, parce qu’il s’agit de la seule civilisation qui ait survécu depuis cinq mille ans aux invasions successives et qui ait préservé, non seulement dans les textes mais dans une tradition vivante un héritage dont les sources remontent à la préhistoire :

Face à l’Inde Je venais de retrouver l’une des plus profondes et des plus complexes rencontres de ma jeunesse. Plus que celle de l’Amérique préhispanique, parce que l’Angleterre n’a détruit ni les prêtres ni les guerriers de l’Inde, et que l’on y construit encore des temples aux anciens dieux. Plus que celle de l’Islam et du Japon, parce que l’Inde est moins occidentalisée, parce qu’elle déploie plus largement les ailes nocturnes de l’homme ; plus que celle de l’Afrique par son élaboration, par sa continuité. Loin de nous dans le rêve et dans le temps, l’Inde appartient à l’Ancien Orient de notre âme.

marché au poisson de Chavakkak, photo maison

Je relis avec un extrême plaisir ces anti-mémoires –  première partie du Miroir des Limbes, le pléiade de ce voyage –  qui font la part belle à l’Inde et aux longues conversations que Malraux a tenues à plusieurs époques avec Nehru. Ces échanges ont une saveur toute partciulière sous la lumière et la chaleur écrasante du Kerala, dans une Inde qui n’a pas encore cédé aux coups de boutoirs de l’Occident, sans pour autant  y échapper complètement. Il est une chose qu’on ne peut pas enlever à Malraux : le fait d’être un acteur et un témoin exceptionnel de son siècle, écrivain, aventurier et ministre, qui pouvait accompagner la Joconde à New-York pour les beaux yeux de Jackie Kennedy et tailler une bavette avec Mao comme avec Nehru. La littérature a ceci d’extraordinaire qu’elle permet de se glisser, tanquillement, entre les interlocuteurs et de participer à ces conversations qui disent quelque chose du monde où nous vivons.

Royal Enfield

 

Ce pourrait être un bel objet de collection, une pieuse relique mécanique, une vénérable grand-mère à deux roues. Que nenni, son esthétique furieusement rétro – sortie tout droit d’un documentaire sur Steve Mac Queen – son moteur de chalutier bienveillant, est une moto on ne peut plus contemporaine en Inde.

sur la route de Guruvayoor, Kerala, photo maison

Mieux encore, cette vieille moto anglaise, achetée et interprétée par la jeune industrie indienne, qui cherchait une moto légère, performante et facile d’entretien au lendemain de l’indépendance, est revenue par la fenêtre en Europe il y a quelques années, où elle fait depuis lors un tabac. En 2014 il s’est vendu dans le monde plus de Royal Enfield que de Harley Davidson.

En Inde c’est la référence absolue, un peu comme l’Hindoustan Ambassador pour l’automobile. De ces motos qui absorbent sans broncher tous les caprices de la chaussée, emportant deux, trois quatre et même parfois cinq passagers. Avec cette désinvolture propre aux usagers de la route indienne, pour qui la seule règle qui vaille est de ne pas se trouver à deux au même endroit et au même moment.

petite bibliothèque portative

Il est toujours délicat de composer une bibliothèque portative lorsque l’on est appelé à séjourner plusieurs semaines loin de ses repères, de ses livres et de toute librairie praticable. Même si, avec le temps, on s’est affranchi des contraintes que l’on s’imposait par le passé pour voyager le plus léger possible, à savoir un livre unique choisi dans la bibliothèque de la pléiade.

Le jeu est assez plaisant de faire entrer tel ou tel livre dans le sac, de le laisser quelques jours pour finalement le remplacer par un autre, et puis non, en relire quelques pages, le replacer, réfléchir à son voisinage, et parvenir à équilibre satisfaisant : une promesse le longues heures de lecture, qui sont comme chacun le sait des parenthèses de bonheur possible.

Première considération : emporter un essai et un roman. Le roman est choisi depuis un moment. Il s’agit de L’homme sans qualités de Musil. Le premier volume qui pèse ses 900 pages devrait être suffisant, même s’il est déjà bien entamé. C’est une lecture charmante, aérienne, un peu hors sol, mais assez addictive. Trés intellectualisante, peut être un peu trop, qui nous parle de l’empire Austro-Hongrois comme on nous parlerait de l’Europe aujourd’hui. Pour l’essai, ce sera Le miroir des Limbes de Malraux, en pléiade pour le coup, parce que ce recueil de textes n’existe sous cette forme qu’en pléiade. C’est une relecture. Et un autenthentique bonheur.

Je dois à Malraux la visite des temples d’Ellora en Inde, un série de temples sculptés dans la montagne, “un des sites anciens les plus sous-estimés de la terre” qui m’a profondément marquée. Relire ses conversations avec Nehru, replonger de façon aléatoire, comme il le propose dans ces mémoires, dans les souvenirs de ce témoin du XXème siècle, qui a eu dès les années 20 l’intuition de l’Asie, est un plaisir que j’entends bien m’offrir en Inde. Pour accompagner ce récit, un document, déjà lu lui aussi à plusieurs reprises, mais difficilement épuisable Approche de l’hindouisme d’Alain Danélou, aux éditions Kailash de Pondichéry. Un bouquin acheté au french book shop de Pondichéry lors d’un précédent séjour. Il s’agit d’un précieux bréviaire pour approcher cet univers mystérieux qu’est l’hindouisme. Pour tenter de comprendre ce “rapport à la fois retenu et souriant, familier et courtois, que les Hindous entretiennent avec les dieux, les fleurs, les parfums, les animaux, la musique, la beauté des rites, des statues et des cérémonies.”

Enfin, pour le travail, parce que le travail que le polygraphe s’assigne durant ce mois d’avril exotique est la reprise de l’ouvrage sur la naissance de l’imprimerie, le dictionnaire de la France de la Renaissance, dont le poids reste raisonnable. La multiplicité des entrées devrait convenir au besoin que l’on peut avoir de trouver un point d’appui à l’esprit à avant de laisser l’imagination vagabonder à son gré. Nous verrons bien. Quoi qu’il en soit, les livres sont dans le sac.

sur quelques instincts et pentes naturelles de la démocratie

Bien des gens, en Europe, croient sans le dire, ou disent sans le croire, qu’un des grands avantages du vote universel est d’appeler à la direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique. Le peuple ne saurait gouverner lui-même, dit-on, mais il veut toujours sincèrement le bien de l’Etat, et son instinct ne manque guère de lui désigner ceux qu’un même désir anime et qui sont les plus capables de tenir en main le pouvoir.

Pour moi, je dois le dire, ce que j’ai vu en Amérique, ne m’autorise point à penser qu’il en soit ainsi. A mon arrivée aux Etats-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun parmi les gouvernés, et combien il l’était peu chez les gouvernants. C’est un fait constant que, de nos jours, aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonction publiques (…). On peut indiquer plusieurs causes à  ce phénomène.  Il est impossible, quoi qu’on fasse, d’élever les lumières du peuple au dessus d’un certain niveau. On aura beau faciliter les abords des connaissances humaines, améliorer les méthodes d’enseignement et mettre la science à bon marché, on ne fera jamais que les hommes s’instruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps. Le plus ou moins de facilité que rencontre le peuple à vivre sans travailler forme donc la limite nécessaire de ses progrès intellectuels. Pour que cette limite n’existât point, il faudrait que le peuple n’ait point à s’occuper des soins matériels de la vie, c’est-à-dire qu’il ne fût plus le peuple.

Il est donc aussi difficile de concevoir une société où tous les hommes soient éclairés, qu’un Etat où tous les citoyens soient riches. Ce sont là deux difficultés corrélatives. J’admettrai sans peine que la masse des citoyens veut très sincèrement le bien du pays; je vais même plus loin et je dis que les classes inférieures de la société me semblent mêler, en général, à ce désir moins de combinaisons d’intérêt personnel que les classes élevées; mais ce qui leur manque toujours, plus ou moins, c’est l’art de juger des moyens tout en voulant sincèrement la fin. Quelle longue étude, que de notions diverses sont nécessaires pour se faire une idée exacte du caractère d’un seul homme ! Les plus grands génies s’y égarent et la multitude y réussirait ? Le peuple ne trouve jamais le temps et les moyens de se livrer à ce travail. il lui faut toujours juger à la hâte et s’attacher au plus saillant des objets. Delà vient que les charlatans de tous genres savent si bien le secret de lui plaire, tandis que, le plus souvent, ses véritables amis y échouent…

Alexis de Tocqueville, de la démocratie en Amérique, La vie politique, 13.

 

Le carnet de Notes

Calepino, Nantes.

17 avril 2017

“Selon des traditions dignes de foi, ce serait au cours du XVIe siècle, période d’intense animation spirituelle, que l’homme, renonçant à violer les secrets de la nature comme il l’avait tenté jusqu’alors pendant vingt siècles se spéculation religieusse et philosophique, se contenta, d’une façon que l’on peut qualifier de “superficielle”, d’en explorer la surface. (…) L’étrange est qque la terre se soit montrée si sensible à ce procédé et qu’elle se soit laisssé arracher, depuis cette prise de contact, une telle foison de découvertes, de commodités et de connaisssances qu’on en crierait presque au miracle.” Robert Musil, L’homme sans qualités

10 avril 2017

“… mais il est vrai que les moyens de transport rapides font plus de victimes que que tous les tigres de l’Inde.” Musil

26 mars 2017

“Il n’y a plus guère aujourd’hui que les criminels qui osent nuire à autrui sans recourir à la philosophie.” Robert Musil, L’homme sans qualités.

9 mars 2017

“D’ailleurs, et pour mille raisons, il n’est pas de passé qu’on connaisse plus mal que ces trois ou quatre décennies qui séparent vos propres vingt ans des vingt ans de votre père.” Robert Musil, L’homme sans qualités.

8 mars 2017

“Cette sauce était un applaudissement de stade, debout après un but, c’était une étreinte, un saut et une cascade dans les narines.” Erri de Luca, Le plus et le moins.

7 mars 2017

“Il n’y a en général que les conceptions simples qui s’emparent de l’esprit du peuple. Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie mais complexe.” Tocqueville, De la démocratie…

4 mars 2017

“Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.” Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte.

20 février 2017

“Il m’avait exposé l’ingéniosité des célibataires dans le domaine du repassage : la rosée efface les plis des vestons.” Malraux, Le miroir des Limbes.

19 février 2017

« Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Winston Churchill

15 février 2017

“La psychologie des foules suit des lois invariables : on aboutit toujours à une domination des éléments les plus stupides et les plus agressifs.” Michel Houellebecq in Cahier de l’Herne, p 90.

14 février 2017

Voltaire cité par une correctrice du Monde sur France Inter : “Marot a ramené deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé.”

Le curieux

Petite énigme du dimanche : que regarde ce curieux depuis près d’un millénaire ? Questions, indices et réponses au café.

Canson et Montgolfier

Belle surprise ces dernières semaines que la découverte, dans deux boutiques différentes, de carnets d’esquisses et de notes signés par la papeterie Canson. L’avancée est certes timide, le choix de formats encore hésitant, mais le grand consommateur de carnets et de cahiers de notes que je suis ne pouvait que se réjouir de cette initiative. Les papeteries Canson et Montgolfier sises à Annonay (Ardèche) sont, et de très loin, les plus anciennes (la première papeterie date de 1557)   et les plus capées des papeteries françaises. La légende veut même que ce soit un Mongolfier qui, prisonnier à Damas lors des croisades, ait rapporté d’orient le secret de la fabrication du papier.

Pour avoir vécu quelques années dans cette petite ville attachante et commis un 1997 un ouvrage sur ce “pays d’incorrigibles bricoleurs”, ouvrage aujourd’hui épuisé mais disponible dans quelques bibliothèques, dont celle d’Alexandrie en Egypte (sic) dans sa traduction anglaise, je suis particulièrement sensible à cette heureuse diversification. Il est vraisemblable que cette incursion sur le terrain des carnets à usage multiple soit due aux nouveaux propriétaires italiens de l’illustre maison qui ont racheté la papeterie Canson en octobre 2016. Les Italiens sont les rois de l’habillage et du marketing dans l’univers des lettres. En faisant quelques recherches j’ai ainsi découvert que le groupe Moleskine, qui inonde les librairies de ses carnets en “peau de taupe” (mole skin) était une création du groupe italien Modo et Modo.

Mais revenons à nos papeteries Canson. Pourquoi Canson. tout simplement parce le gendre de Joseph de Montgolfier, inventeur avec son frère Etienne du premier aérostat, qui prit son envol à Annonay bien avant Paris, se nommait Barthélémy Barou de la Lombardière de Canson. Les papeteries Montgolfier sont ainsi progressivement devenues Montgolfier et Canson, puis Canson et Montgolfier, avant de se simplifier en Canson tout court.

C’est, de mémoire, la qualité des eaux d’Annonay, riches en silice, qui ont assuré la pérennité des papeteries sur ce site depuis bientôt cinq cent ans. Annonay (ou peut-être Davézieux la commune voisine) abritent un musée de la papeterie qui retrace l’histoire de la fabrication du papier depuis le XVIIe siècle. Une histoire étonnante où il est question de chiffons, de bois, de moulins et où l’on est amené à comprendre ce qui fait la spécificité et la noblesse de certains grands papiers.

 

François Fouquet

L’Histoire est injuste envers Nicolas Fouquet, homme de goût, découvreur de talents, protecteur des arts, à qui Louis XIV doit tout ou presque. Certes le surintendant des finances avait pris quelques libertés avec la collecte des impôts mais, intelligent et généreux, il entendait bien faire profiter le roi de ses largesses. La seule fête d’inauguration de Vaux-le-Vicomte aura suffi a le discréditer et à le condamner dans l’esprit du jeune Louis, qui n’aimait pas trop qu’on lui fasse de l’ombre. Arrêté à Nantes quelques semaines plus tard, Nicolas, en dépit d’une défense acharnée, finira ses jours dans un cul de basse-fosse, alors que ses protégés, de Lenôtre à Molière, entameront la carrière que l’on sait.

François Fillon a sans doute commis un pêché d’orgueil comparable a celui de Nicolas Fouquet. Ce n’est certes plus le roi qui décide de la vie ou de la mort des grands commis de l’Etat, mais cela ne change pas grand chose à l’affaire. Celui qui prétend gérer les finances du pays peut difficilement encourir le soupçon de se servir dans la caisse. Un homme d’affaires, un footballeur (tout comme un prince ou un grand duc pouvait le faire par le passé) peut afficher une fortune arrogante, plus difficilement un homme politique en charge de la gestion des deniers publics. Cette photo du château familial des Fillon publiée par Paris Match voilà quelques années et ressortie récemment, est, dans cette perspective, ravageuse, après les révélations sur l’organisation du train de vie de la maisonnée. C’est, toute proportion gardée,  le Vaux-le-Vicomte de Fillon.

François aura beau tempêter, arguer de sa bonne foi, il est d’ores et déjà condamné au tribunal de l’opinion. Celle qui fait et défait les princes en démocratie. C’est peut-être injuste, mais c’est ainsi. Entre le pouvoir et l’argent, les hommes politiques sont autorisés à choisir.

On the river Loire

Nantes est, selon l’hebdomadaire l’Express, la première des villes françaises où il fait bon vivre et travailler en 2017. Ce n’est pas une révélation puisque la capitale des ducs de Bretagne cumule depuis une dizaine d’années les premières places sur le podium des villes les plus attractives. Héliotropisme, recherche du bon compromis entre qualité de vie et urbanité, offre culturelle, possibilités de travail… Les raisons sont multiples, le propos n’est pas de les décliner ici. L’occasion est toutefois belle d’évoquer le guide “S’installer à Nantes” écrit une première fois en 2011, sur la réédition duquel j’ai travaillé l’an dernier. Voici, pour celles et ceux qui n’ont pas eu l’occasion de le feuilleter,  l’introduction de l’ouvrage.

« Ni tout à fait terrienne, ni tout à fait maritime : ni chair, ni poisson… » La formule de Julien Gracq sied bien à Nantes. Ville portuaire, place de négoce, la cité des Ducs chère à l’écrivain de Saint-Florent-le-Vieil est tournée d’un côté vers l’océan, de l’autre vers la vallée de la Loire. Ni totalement bretonne, ni vraiment vendéenne, partagée entre les toits en ardoise au nord et les premières tuiles au sud, Nantes est un carrefour entre terre et mer, une ville d’échanges, à l’image des ports d’estuaire du nord de l’Europe, dont elle fut longtemps la rivale. Les multiples influences qui ont marqué son histoire, venues d’Espagne, de Hollande ou des Antilles, en font une cité ouverte, quelque peu détachée de son arrière-pays. Nantes, première agglomération urbaine de l’Ouest – 600 000 habitants – est une ville en soi. Il n’y a pas d’accent nantais, pas d’identité affirmée non plus, on est Nantais par adoption, par choix, peu importe d’où l’on vient. On y retrouve toutefois une manière de vivre propre aux gens de l’Ouest, qui se traduit par une certaine réserve de prime abord mais s’estompe rapidement quand la confiance est installée.

La ville aux deux centres
Cette place singulière dans l’ouest de l’Hexagone, Nantes la doit à sa position géographique à l’embouchure de la Loire, fleuve qui fut longtemps la principale voie de communication du pays. La ville a connu une grande prospérité de la Renaissance au XVIIIe siècle, comme en témoigne le château des ducs de Bretagne, palais enserré dans une forteresse médiévale. C’est dans les rues étroites du Bouffay, à deux pas du château, que bat toujours le cœur nocturne de la cité, où les terrasses des bars et des restaurants envahissent chaque soir le pavé et résonnent des éclats de voix des étudiants, nombreux sur les bords de Loire. Nantes compte plus de 47 000 étudiants dont 34 000 pour la seule université. De l’autre côté du cours des Cinquante-Otages, le quartier XVIIIe, avec ses belles bâtisses classiques, constitue, lui, le cœur de la ville dans la journée : on vient y faire ses emplettes, manger un sandwich ou flâner dans le passage Pommeraye ou la rue Crébillon.

La logia du château des ducs (détail)

De la vocation maritime à l’activité de services
La Loire ne passe plus devant la place du Commerce, ni devant le château. La géographie du centre-ville a été bouleversée dans les années 30 par de gigantesques travaux de comblements ; et de grandes avenues qui lui donnent ce côté aéré ont été tracées. C’est l’époque où Nantes renonce définitivement à sa vocation de port maritime, au profit de Saint-Nazaire, mieux situé à l’entrée de l’estuaire. La ville reste toutefois une place financière et un important centre de négoce grâce à la présence de puissantes industries de l’agroalimentaire : sucreries, conserveries ou biscuiteries, dont les noms restent attachés à l’agglomération, qu’il s’agisse de la Biscuiterie Nantaise (BN) ou de Lu (Lefèvre Utile). Elle consolide aussi son statut de centre nerveux du quart nord-ouest de la France, où l’on trouve les sièges sociaux des grandes entreprises de service. L’informatique s’y est notamment taillé une place de choix. Ce rôle de capitale économique a été renforcé depuis 1989 par la présence du TGV, qui met Paris à deux heures et autorise des allers-retours confortables dans la journée.

Comment Nantes se réinvente
La Belle Endormie, comme on surnommait volontiers la cité des Ducs dans les années 1960, s’est réveillée de façon spectaculaire depuis quelque 20 ans. Secouée par la fermeture de son dernier chantier naval, en 1987, qui l’a contrainte à tourner définitivement la page de l’industrie lourde – hormis l’usine Airbus de Bouguenais –, l’agglomération s’est appuyée sur ses faiblesses apparentes pour se réinventer. Une véritable frénésie culturelle s’est emparée des Nantais au début des années 1990. Installés dans les anciens hangars des chantiers navals, sur l’île de Nantes, les bricoleurs de génie du Royal de Luxe ont fait souffler un vent de folie sur la cité et ouvert la voie à de nombreux artistes qui ont peu à peu investi les friches industrielles de l’île où se trouve ce qu’il est convenu d’appeler le désormais le « quartier de la Création », dédié aux industries culturelles et créatives. Après les centres médiéval et XVIIIe siècle, la ville a développé un nouveau cœur, où s’implantent depuis dix ans tous les grands équipements de la métropole, du palais de justice, dessiné par Jean Nouvel, au CHU, dont le déménagement est annoncé, en passant par l’Ecole d’architecture et les Beaux-Arts.

La rançon du succès
La proximité de l’Atlantique n’est pas pour rien dans le succès que remporte l’aire urbaine de Nantes, dont la population croît à grande vitesse. plus de 10 % entre les deux derniers recensements. Le week-end à la plage fait partie des plaisirs que les Nantais s’octroient volontiers dès les premiers rayons de soleil. Conséquence logique : Nantes est, sous certains aspects, victime de son succès. L’agglomération s’est étalée, surtout en raison de la flambée de l’immobilier intra-muros, provoquant de réels soucis de circulation aux heures de pointe. Il est vrai aussi que les bords de l’Erdre, au nord, et les petites communes du vignoble, au sud, ne manquent pas d’attraits pour qui souhaite conjuguer journée en ville et soirée au calme. Mais l’agglomération, située à cheval sur le fleuve, souffre d’un problème endémique : la traversée de la Loire. Deux nouveaux ponts ont été construits en 2010 mais ils ne suffisent pas à empêcher la thrombose qui paralyse la circulation chaque matin et chaque soir, notamment pour gagner la rive sud. Les piétons sont, en revanche, gâtés. À Nantes, ils traversent les rues en toute tranquillité. La civilité est l’une des grandes qualités des Nantais, et c’est sans doute ce qui en fait une ville si plaisante à vivre.

Propaganda

Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, auteur de Propaganda, est un peu le Machiavel du XXe siècle. L’image sulfureuse de ce théoricien de l’industrie des relations publiques aux Etats-Unis souffre du même malentendu dans l’opinion que celle du conseiller florentin, d’une caricature de même nature. C’est ce que je viens de comprendre à la lecture de Propaganda, abusivement sous-titré en français “Comment manipuler l’opinion en démocratie”.

“Véritable petit guide pratique écrit en 1928, ce livre expose cyniquement et sans détour les grands principes de la manipulation mentale de masse ou de ce que Bernays appelait la fabrique du consentement” nous annonce la couverture. Pour ma part c’est la présentation qu’en fait le philosophe Dany-Robert Dufour, dans son essai Le Divin marché, ici évoqué il y a quelques mois, qui m’a convaincu de consulter ce texte étonnant, peu diffusé en France. C’est l’idée d’économie libidinale qu’il m’intéressait de creuser. L’exploitation sans scrupules des théories de Freud dans le but de manipuler les population en flattant leur instinct grégaire me semblait absolument glaçante. Or d’économie libidinale il n’en est pas question une seconde dans ce livre, pas plus que des théories psychologiques de l’inventeur de la psychanalyse.

Propaganda est une sorte de manuel du Castor Junior pour fabricant d’aspirateurs ou politicien provincial en mal de notoriété. Il ferait aujourd’hui rire un étudiant en première année de marketing tant ses conseils semblent tomber sous le sens : travailler autant l’image du produit que le produit lui-même, multiplier les canaux d’information, convaincre les leaders d’opinion, investir les réseaux par capillarité…  Ce manuel a le côté naïf et très politiquement correct des Américains. Il ne s’agit surtout pas de mentir, mais de convaincre. Et on doit pour cela être le premier convaincu. Edward Bernays pouvait, à cet effet, s’appuyer sur un exemple concret, puisqu’il fut, comme membre du Committee on Public Information, l’un des concepteurs de la campagne pour gagner l’opinion publique américaine à l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917.

Pour autant, si le théoricien est finalement assez convenu dans ses recommandations, donnant d’ailleurs une précieuse leçon d’étymologie sur le terme propagande au début du livre*, le créateur des “relations publiques” n’en deviendra pas moins un redoutable professionnel, à qui l’on attribue les campagnes des cigaretiers ayant convaincu les femmes de fumer entre les deux guerres, et la création des “Républiques bananières” en Amérique centrale, en raison des campagnes de soutien éhonté au trust américain United Fruit pour installer au pouvoir des gouvernements corrompus.

Si Propaganda n’est pas un ouvrage impérissable (quoi que honorablement écrit, et bien édité en français par Zones), Edward Bernays, disparu en 1995 à l’âge de 104 ans, est, curieusement, un personnage absent du panthéon des personnalités qui ont forgé le XXe siècle; son l’influence sera vraisemblablement réévaluée avec le temps.

*Propaganda : assemblée de cardinaux qui surveillaient les missions étrangères ; congrégation de la Propagande, créée à Rome par le pape Urbain VIII pour l’instruction des missionnaires catholiques.