La Malais de Magellan (Almenêches 1)

‘il t’en a fait la demande, il me paraît difficile de refuser. On ne mécontente pas un client de cet aloi, d’autant qu’il vient de me passer commande d’un nouveau recueil de poèmes. Tu en profiteras pour livrer madame d’Avoise à Radon, c’est sur le chemin. » Léonard cache difficilement sa joie : maitre du Bois l’autorise à déserter l’atelier trois jours durant pour accompagner Clément Marot à Almenêches, où la duchesse – il ne parvient décidément pas à la penser en reine – envoie son confident annoncer sa venue. Marguerite souhaite se faire une idée précise de l’état de l’abbaye Notre-Dame d’Almenêches, sur laquelle les rumeurs les plus folles courent la ville depuis des semaines. Au fil des visites à l’imprimerie, qu’il fréquente assidûment lors de ses passages à Alençon, Clément Marot s’est pris d’affection pour Léonard, dont il goûte le caractère enjoué et la curiosité. Sans compter le fait que d’être accompagné d’un jeune artisan lui simplifie la tâche. Le premier valet de la duchesse, c’est son titre officiel, doit voyager sans attirer l’attention, de sorte que l’évêque de Séez ne soit pas informé trop tôt de cette visite surprise. Ce grand débauché aurait tôt fait de rétablir un semblant d’ordre pour complaire à la reine de Navarre.

Marguerite a décidé la veille au soir de se rendre à Almenêches, situé à huit lieues au nord d’Alençon, par-delà la forêt d’Ecouves. Elle est coutumière de ce genre de d’expédition impromptue et ne craint pas les longues chevauchées. N’est-elle pas descendue jusqu’à Madrid quelques années plus tôt pour plaider la cause de son frère François, prisonnier de Charles Quint ? Clément est chargé de lui ouvrir la route, de prévoir une étape pour la mi-journée et d’informer la prieure de son arrivée le lendemain, en petit équipage. Outre le plaisir d’assouvir sa curiosité, d’approcher enfin ces moniales qui défraient la chronique – certaines ont, paraît-il, des enfants en nourrice dans le bourg -, Léonard est ravi de faire halte au manoir d’Avoise, où réside l’énigmatique Jeanne, la bienfaitrice de l’imprimerie, qui vient de se porter caution pour Maitre du Bois, menacé par plusieurs créanciers. Il n’a pas trop de la journée pour se préparer et passer le relais à Gaspard, l’apprenti, qui commence à bien se débrouiller. Les deux messagers doivent partir aux premières lueurs du jour. Léonard dormira chez Guillaume pour être prêt à l’aube. Clément Marot se montre aussi enchanté de rendre visite, au passage, à Jeanne d’Avoise, la belle veuve de Radon, qu’il a croisée une fois ou deux dans les appartements de Marguerite.

« Tu sais, Léonard, je suis sûr que nous allons parvenir à imposer les caractères romains. Il faut maintenant passer à l’acte. La duchesse nous soutient, tout comme la reine mère, qui veut donner au parler vulgaire une graphie à l’antique. » Clément se veut rassurant par cette fraîche matinée de mai sur le chemin qui borde la forêt d’Ecouves. Il est persuadé que les vieux barbons de la Sorbonne finiront par lâcher prise un jour ou l’autre. Léonard ne demande qu’à partager son enthousiasme en goûtant chaque pas de cette équipée inespérée que lui offre le confident de la duchesse. Clément Marot n’offre pas, au premier coup d’oeil, un visage très avenant : un front trop large, des yeux trop gros et trop ronds, un nez trop petit et une bouche indistincte, noyée sous une barbe mal taillée, mais ces défauts s’effacent rapidement et après deux ou trois jours de fréquentation il réussit à paraître extraordinairement bon, gentil et même beau. La vivacité de son esprit, capable d’aimanter l’attention de n’importe quelle assemblée, enchante le jeune imprimeur.

Les deux cavaliers ne tardent pas à rejoindre le manoir d’Avoise, annoncé par une longue allée plantée de chênes. Un enfant joue au pied de la tour d’escalier qui se détache de la façade de cette bâtisse élancée couverte d’ardoises. Ce doit être le fils de Jeanne, qui se rue dans la maison pour annoncer les visiteurs. Jeanne d’Avoise paraît sur le pas de la porte, laissant à peine le temps aux  cavaliers de descendre de leur monture. Un grand sourire éclaire le visage de la maîtresse de maison, qui reconnait immédiatement les deux visiteurs. « Que me vaut cet honneur, de si bon matin ? ». « Nous sommes venus vous apporter le lot d’Evangiles commandé à maître du Bois » bredouille Léonard, en attachant maladroitement son cheval à l’un des anneaux scellés dans la façade. Clément, lui goûte sans rien dire, au plaisir du moment : l’accueil simple et chaleureux de cette femme sans façons, couverte d’un grand tablier, sous le soleil matinal qui dissipe les derniers lambeaux de brume.

Jeanne les reçoit dans la grande cuisine qui s’ouvre à main droite de la tour d’escalier, où elle prépare un gâteau en l’absence de sa cuisinière, et les invite à s’asseoir alors qu’elle reprend, sans retard, le travail de la pâte. Les manches retroussées, les cheveux noués à la va-vite n’altèrent pas la charme naturel de cette maitresse femme, à la voix grave et à l’œil clair, qui pilote seule le domaine d’Avoise depuis la mort de son mari.  Jeanne conserve dans cette posture inattendue de pâtissière un savoureux maintien aristocratique qui ravit les garçons. « Ne me dites pas, Clément, que vous avez fait le chemin exclusivement pour me livrer ces Evangiles » lance-t-elle amusée à Marot. « Non, effectivement » répond le valet de Marguerite en souriant « Même si c’eut été un authentique plaisir. Nous filons sur Almenêches, où la duchesse se rend demain pour mettre un peu d’ordre à l’abbaye Notre-Dame. »

« Il est possible qu’il y ait un peu de travail » répond instantanément Jeanne, dont le sens du dialogue enchante Marot, avant d’ajouter, plus grave « mais comment en vouloir à ces moniales, livrées à elles-mêmes depuis la mort de leur abbesse, qui n’ont pour toute autorité qu’un évêque dont la chronique des débauches court tous les chemins du duché ». Jeanne fait partie, avec Marguerite, de ces femmes ulcérées par la désinvolture coupable du clergé, et qui appellent de leurs vœux une sérieuse remise en question de ses mœurs. Conquise par les réflexions du cercle de Meaux, elle œuvre discrètement à la propagation des idées nouvelles, auxquelles le roi lui-même, croit-on savoir, n’est pas indifférent. Même si François d’Angoulême n’a pas les coudées aussi franches que le souhaiterait sa sœur Marguerite, et doit louvoyer entre son alliance avec le pape en Italie et la perméabilité des princes allemands aux idées nouvelles.

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, juillet 2017.  Lettrine de Goeffroy Tory

La Malais de Magellan (La belle charpente 2 et 3)

uillaume est penché sur son pupitre face à la croisée ouverte dont les battants recouverts de papier huilé reflètent le soleil du matin. Tout entier absorbé par un tracé à l’encre sur une planche de poirier, une jambe curieusement tendue vers l’arrière, il n’a pas entendu Léonard pénétrer dans la pièce, pourtant desservie par un sonore escalier en bois. L’étrange posture de Guillaume fait naître un léger sourire sur le visage du visiteur, qui profite de cet instant de silence pour observer, depuis le chambranle de la porte, la précision et la sûreté du geste de son compagnon. « Tu n’as pas encore fait un sort à ce pestiféré ? » lance Léonard, un tantinet moqueur, qui découvre en s’approchant du pupitre le profil d’un homme couvert de bubons. « Arrête, j’ai gâché la planche hier soir en donnant un malheureux coup de gouge. Deux jours de labeur perdus d’un geste maladroit » répond Guillaume, sans se retourner « je commence à me demander si j’ai bien fait d’accepter l’offre de maître du Bois. Mais bon, à toute chose malheur est bon, je crois que ce pestiféré sera plus réussi que le précédent. »

Léonard passe rarement une journée sans rendre visite à son ami, même s’il attend habituellement la tombée de la nuit pour grimper les escaliers de la taverne des Sept colonnes, au-dessus de laquelle Guillaume a installé son repaire. Histoire de commenter ensemble devant une chopine les évènements de la journée, qui ne font pas défaut à Alençon lorsque duchesse y tient sa cour. Ce matin,  Léonard souhaitait s’enquérir de l’avancée des travaux de Guillaume, récemment promu graveur attitré de Simon du Bois. L’imprimeur veut en effet rehausser le « Sommaire de toute médecine et chirurgie » de quelques estampes à la manière des ouvrages illustrés qui commencent à voir le jour à Lyon, et c’est à Guillaume qu’il a confié la réalisation des planches. Léonard n’est pas innocent dans le choix de cet artisan discret et solitaire, qui n’était pas, il y a quelques mois encore, un familier de l’exercice. Mais les graveurs sont rares dans la petite cité des ducs, où l’imprimerie était encore inconnue voilà un couple d’années. Il fallait donc trouver un fin connaisseur du décor sur bois qui accepterait de travailler en creux plutôt qu’en volume. Et c’est tout naturellement que le choix s’est porté sur Guillaume, avec qui Léonard a usé ses culottes sur les bancs de l’école de la paroisse. Certes Guillaume est plutôt porté sur les monstres, les diables et les farfadets, à l’image de ceux sculptés aux encoignures du retable de l’église Notre-Dame, mais l’exercice ne lui déplait pas et l’impétrant se tire plutôt bien de la mission qui lui a été confiée.

Les yeux plissés par un sourire malicieux, Guillaume se retourne enfin après avoir reposé sa plume. « Voilà, je vais maintenant pouvoir me remettre à l’ouvrage, tu devrais l’avoir demain soir. » « Rien ne presse, maître du Bois n’est pas là, et je ne me risque pas encore à insérer les gravures dans la presse. Il ne m’a pas dit où il allait, mais je le soupçonne d’être parti relier le manuel d’instruction chrétienne de ses amis évangélistes qu’il imprime la nuit, en mon absence. A vrai dire, toutes ces cachoteries, qui ne trompent personne, me font plutôt rigoler, d’autant qu’elles font enrager le vicaire de Montsort, cette grosse outre avinée qui nous a tant tapé sur les doigts à l’école. Bon, je dois filer, il me faut préparer un nouveau pot d’encre et je n’ai pas intérêt à me rater si je veux avoir tiré le premier cahier du Sommaire avant son retour. Je repasse ce soir pour que tu m’en dises un peu plus sur l’histoire des sœurs d’Almenêches. Il paraît que la duchesse est inquiète et qu’elle a écrit à l’évêque pour se plaindre de la débauche qui semble règner au couvent. N’hésite pas à laisser traîner tes oreilles aux Sept colonnes en m’attendant. »

« La duchesse, la duchesse. Il faut que je fasse attention. Elle est reine maintenant qu’elle a épousé le roitelet de Navarre, même si j’ai bien du mal à m’y faire ». Léonard se sermonne seul en remontant la Grand rue, encombrée de chariots à cette heure matinale. La ville est en effervescence depuis l’arrivée de Marguerite, qui est, pour la première fois, venue accompagnée de son nouvel époux, le roi de Navarre. Et les commerçants, qui ouvrent leurs étals au pied des maisons à pans de bois de la Grand rue, rivalisent d’imagination pour marquer leur attachement à la duchesse. D’autant que les membres de la petite cour, l’imprévisible Clément Marot en tête, ne dédaignent pas arpenter les rues du centre pour échapper à la froideur des coursives du vieux château. Alençon a eu peur lorsque le duc Charles, qui avait apporté la prospérité à la ville, est mort au lendemain de la triste bataille de Pavie. Et c’est avec une joie partagée que la ville retrouve sa duchesse, à qui son frère de roi, François Ier, a laissé le duché de feu Charles IV d’Alençon en usufruit.

Belle surprise en arrivant rue du jeudi, l’atelier est ouvert. Simon du Bois est revenu plus tôt que prévu et converse avec un vieux monsieur sur le pas de la porte, indifférent au vacarme provoqué par les barriques qui roulent sur le pavé de la place du Palais. Le cheveu argenté débordant d’un chapeau de feutre,  les joues creusées de profondes rides sous des pommettes hautes, l’inconnu est vêtu d’un long manteau noir qui trahit son appartenance au groupe de clercs qui entoure Marguerite.  Les deux hommes semblent bien se connaître et ne cachent pas le plaisir qu’ils ont à se retrouver. « Léonard, je te présente Jacques Lefevre, un ami très cher, dont j’ai eu le privilège d’imprimer quelques ouvrages lorsque j’étais à Paris » lance l’imprimeur en apercevant son jeune compagnon. « Maitre Lefevre d’Etaples ? »  « Lui-même, mon garçon »  répond le vieux monsieur, amusé, par la perte de contenance du jeune homme, rouge jusqu’aux oreilles, manifestement perturbé par cette rencontre inattendue. « Enchanté maître, bredouille Léonard, je… je n’imaginais pas vous rencontrer un jour en chair et en os ». Léonard peste intérieurement contre lui-même, maudissant cette ridicule émotivité qui lui empoisonne, si souvent, l’existence. A sa décharge, cette présence à Alençon du théoricien du cénacle de Meaux – si c’est bien lui, il a du mal à y croire – que certains comparent déjà au grand Erasme, est une telle surprise, que ce moment d’émotion est, somme toute, assez naturel. Certes, dans les rues d’Alençon, le philosophe ami de la duchesse ne doit guère être embarrassé par les admirateurs, qui sont bien peu nombreux à connaître les écrits. La nouvelle n’en est pas moins extraordinaire aux yeux de Léonard, qui sait le prix du travail de cet esprit éclairé, dont la traduction du Nouveau Testament vient de paraître à Anvers, en caractères romains s’il-vous-plait.

« Entrons, si vous le voulez bien, nous serons au calme pour bavarder » tranche maître Du Bois, sortant ainsi Léonard de l’embarras « et toi, jeune homme, file nous préparer un pot d’encre, nous avons du pain sur la planche aujourd’hui. » L’atelier n’étant pas très spacieux,  Léonard, calé derrière un pilier, peut suivre la conversation qui se poursuit entre les deux hommes tout en incorporant ses pigments à un pot d’huile de lin. « L’atmosphère devient de plus en plus malsaine à Paris, explique le clerc, qui s’est assis sans façons sur un banc devant la casse, où sont soigneusement rangés les caractères « et la Sorbonne n’attend qu’une étincelle pour rallumer les bûchers. C’est pourquoi la reine de Navarre m’a suggéré de l’accompagner ici et de la suivre le mois prochain à Nérac, où je pourrai poursuivre mes travaux sous sa protection ». Simon du Bois fronce les sourcils et se laisse emporter par un de ces accès de colère dont il est coutumier : « Ces sorbonnards ne lâchent décidément rien. Même la protection du roi s’avère insuffisante désormais. Il ne leur suffit donc pas que Briçonnet soit rentré dans le rang et que votre cénacle ait été dissous. Je me demande comment tout cela tourner. Quoi qu’il en soit la duchesse a eu une riche idée de m’inviter à déménager mon atelier dans cette bonne ville. La main d’œuvre est plus difficile à trouver, ajoute-t-il en jetant un regard amusé vers le pilier derrière lequel se cache Léonard, mais à tout le moins on peut y travailler au calme, à l’abri des foudres de ces imbéciles encapuchonnés. »

(à suivre)

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, juillet 2017.  Lettrine de Goeffroy Tory

Le Malais de Magellan (La belle charpente 1)

La belle charpente

ette page ne respire pas, elle est beaucoup trop compacte. Léonard examine, dubitatif, la feuille qu’il vient de retirer de la presse. Ces satanés caractères gothiques, avec lesquels maître du Bois le contraint à composer, dressent une barrière hérissée de piquets entre l’œil et le texte, dessinent un champ clos inhospitalier et impénétrable à ses yeux fatigués. Léonard aimerait tant disposer d’une fonte de caractères romains, ces lettres souples et rondes qui caressent les yeux et parlent sans détour à l’esprit. Mais il sait que Simon du Bois n’en démordra pas. L’utilisation du gothique bâtard reste pour l’imprimeur la meilleure façon de se faire comprendre des simples et des rudes. Et puis le bâtard et ses caractères effilés est beaucoup moins gourmand en papier que ne l’est le romain. Léonard en convient à regret en épinglant la feuille sur le fil qui court le long des poutres au-dessus de sa tête.

La nuit commence à envelopper Alençon et la place du Palais se vide peu à peu devant les croisées de l’atelier. Le jeune compagnon est las, ses yeux se sont rougis au fil d’une longue journée passée à composer les premières pages du Sommaire de toute médecine et chirurgie que vient de confier à la maison Jehan Coëvrot, le médecin de la duchesse Marguerite. Gaspard, l’apprenti, après avoir gratté les tampons, a filé ; il est temps de regagner la Belle charpente et de se caler devant un bon souper. Tant pis pour Guillaume, son ami graveur attendra demain pour partager un pichet de cidre. Léonard nettoie consciencieusement la presse à deux coups, ferme les volets avec application puis se dirige vers l’écurie voisine, où patiente sa monture. Indifférent aux échos de la rue, il franchit au pas la porte de la Barre avant de se diriger vers le bourg de Saint-Germain. Chemin faisant, le typographe – il aime ce titre nouveau qui commence à courir les ateliers – ne peut s’empêcher de songer à la manière d’aérer les textes qu’il compose. Il parait qu’à Paris on a introduit récemment de petites baguettes crochues entre les phrases pour reposer l’attention. Il faudra qu’il aille y voir de plus près.

Le bourg de Saint-Germain est silencieux, assoupi sous un gros nuage. Seule une lanterne témoigne d’un peu de vie à l’entrée de l’auberge d’où s’échappent quelques éclats de voix. Mais la lune est de bonne humeur ce soir et le chemin est sûr jusqu’à la Belle charpente, la ferme familiale plantée un peu plus haut en bordure du bois d’Héloup. Léonard n’est pas peu fier de se déplacer à cheval. C’est un privilège accordé par le roi François aux imprimeurs, qui peuvent désormais porter l’épée quand ils sont passés maîtres, à l’image de Simon du Bois, parti quelques jours en vadrouille pour faire relier discrètement un lot d’ouvrages imprimés de frais. C’est son père, Mathurin, qui lui a offert ce cheval au printemps dernier, le jour de l’obtention de son brevet. Avec un sourire, sans dissimuler un beau soulagement, lui qui ne pensait rien faire de ce fils turbulent, envoyé à l’école paroissiale pour donner du grain à moudre à une insatiable curiosité. La vivacité d’esprit et la ténacité du garçon lui ont permis de maîtriser le latin et d’acquérir de précieux rudiments de grec en quelques années.

La Belle charpente est une ferme fortifiée construite à flanc de côteau sur les hauteurs d’Héloup. Elle est entourée de hauts murs en pierre ocre, percés de trois portes et dominée par une tour carrée qui rehausse le corps de logis et permet, au besoin, de surveiller les alentours. Ce modeste appareil défensif est dû à l’isolement de la ferme, qui fut construite au siècle précédent, aux grandes heures de la guerre avec les Anglais, à une époque où il était encore fort dangereux de vivre à l’écart des villages. Les temps ont bien changé, certes, et les bandes de soudards écumant les campagnes se sont raréfiées, mais Mathurin Cabaret ne glisse pas moins chaque soir d’épaisses barres en bois derrière les vantaux des portes, avant de lâcher ses deux gros chiens dans l’enceinte de la ferme. A l’heure qu’il est, il faut passer par le chemin du haut, contourner la grange aveugle qui se dresse en bordure du bois, pour emprunter la grande porte ouvrant sur la cour du logis. Le matin Léonard préfère filer par la porte de la basse-cour, en contre-bas, qui ouvre sur le panorama dégagé plongeant sur Saint-Germain.

Léonard aime cette grande demeure, ses greniers à foin, ses granges et ses recoins. Ses petits chats et ses lourds chevaux. La Belle charpente est un assemblage composite, bâti à plusieurs époques, recouvert de toits pentus en tuiles plates que le temps à teintés d’un brun chaud, auquel le soleil donne parfois des allures de velours rouillé. Dans la grande salle basse, où crépite été comme hiver le feu qui réchauffe la marmite, sous le manteau de la cheminée, on se réunit sans façons pour le repas et l’on plonge allégrement les mains dans le grand plat, comme c’est l’usage. Ce soir, Léonard n’est pas très attentif aux conversations de la maisonnée, indifférent aux rituelles questions de sa mère, Anne, qui s’inquiète de lui voir le visage aussi fermé. Il est tout entier absorbé par cette affaire de clôture graphique. Le jeune homme est persuadé que les caractères romains, plus doux, composant des ensembles plus fluides, débarrasseraient la langue vulgaire de son aspect rugueux, l’aideraient à sortir de la gangue dans laquelle elle est encore prisonnière. Certes ce n’est pas à lui, modeste compositeur, de décider sur quel chemin doit s’engager la graphie, même si, il le sent bien, l’époque est à l’exploration, comme en témoignent les évolutions qui se font jour chaque année dans les ateliers de la rue Saint-Jacques à Paris.

(à suivre)

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, juillet 2017.  Lettrine de Goeffroy Tory

Le feuilleton de l’été

 

Les grands travaux du premier semestre terminés, au calme pour l’été,  je vais pouvoir relancer la fiction autour de la naissance de l’imprimerie entamée depuis de lustres et qui n’a guère avancé cette année. Les choses ont bougé depuis les premiers essais évoqués ici, comme en témoigne le titre de l’ensemble “Le Malais de Magellan”. On subodore donc qu’il ne sera pas seulement question d’imprimerie, d’idées nouvelles, mais aussi de grandes découvertes.

Le pitch est, somme toute assez simple : ce ne sont pas les navigateurs qui dessinent le monde au début du XVIe mais les cartographes et les imprimeurs. L’Amérique n’a pas été découverte par Amerigo Vespucci, mais les premiers cartographes en décident ainsi. Magellan n’est pas le premier homme à avoir fait le tour du monde, mais c’est son nom que les livres d’Histoire retiennent. Par bonheur Léonard, un jeune typographe d’Alençon, protégé de Clément Marot et de Marguerite de Navarre, va nous aider à y voir plus clair dans cette affaire. Après avoir évité les bûchers de l’inquisition, croisé ses premiers sauvages à Rouen, et pu enfin consulter le manuscrit d’Antonio Pigafetta à Nantes, il sera en mesure d’imprimer le véritable récit, celui du découvrement de l’Inde Supérieure par les Espagnols, et d’en décrypter le contenu. Explosif pour l’époque.

Mais n’en disons pas plus pour le moment. Le premier livre est écrit (l’ouvrage en comptera trois), je vais le publier ici durant une douzaine de semaines sous forme de feuilleton de l’été. Journaliste de culture, je réalise cette pré-publication dans l’esprit des feuilletonnistes du XIXe. Et pour tout avouer, cela transforme le travail en exercice à contrainte, la solution que j’imagine pour me botter les fesses et avancer dans l’écriture, faute de commanditaire comme c’est le cas habituellement.

S’il n’y a pas d’enjeu éditorial, puisque j’ai décidé de publier l’ouvrage  l’an prochain sous l’enseigne de L’atelier du polygraphe, merci malgré tout de ne pas utiliser, de ne pas reproduire cette copie de travail, datée et publiée ici sous l’ISSN 2497-7144 accordé par la Bibliothèque Nationale à l’Atelier. Bonne lecture et rendez-vous chaque dimanche de l’été.

Le Malais de Magellan (La belle charpente 1)

La Malais de Magellan (La belle charpente 2 et 3)

La Malais de Magellan (Almenêches 1)

 

La Maison du Port ne meurt jamais

Les exigences de la modernité avaient contraint, l’été dernier, la Maison du Port de Lavau-sur-Loire à cesser de servir crêpes et galettes, l’administration française considérant que les spécifications techniques propres à ce genre d’établissement n’étaient pas respectées. Cela ne signifiait pas une condamnation à mort de cette improbable maison plantée au milieu de nulle part en bordure des derniers espaces sauvages de l’estuaire de la Loire, mais cela y ressemblait un peu.

Yseult, la créatrice et propriétaire du lieu a procédé cet hiver à un certain nombre d’aménagements qui glacent l’ambiance dans sa cuisine mais lui permetent de relancer ses billigs*. La carte est certes beaucoup plus restreinte – il faudra se contenter des grands classiques (oeuf jambon fromage, chocolat ou caramel) – mais l’essentiel est préservé : la Maison du port sera ouverte tout l’été. Et propose naurellement un grand choix de livres d’occasion qui font le charme et la singularité de ce lieu où la restauration est lente et les cartes de crédit inutiles.

La maison du port est ouverte les vendredi, samedi, dimanche et jours fériés durant tout l’été. Parfois aussi parce qu’il fait tout simplement beau. Il est judicieux de s’assurer de l’ouverture au 02 40 34 61 73. Le détour par Lavau-sur-Loire (à hauteur de Savenay entre Nantes et Saint-Nazaire) est forcément une bonne idée lorsqu’il y a un rayon de soleil, d’autant que l’observatoire de Tadashi Kawamata, qui permet d’embrasser un panorama exceptionnel au coude de l’estuaire, a lui aussi été restauré.

La photo de la Maison m’a été aimablement fournie par Yseult. La petite animation s’est téléchargée toute seule sur le site d’Estuaire. Les photos sont signées.

*Doit-on écrire billig, billigs ou billigou ? Les bretonnants sont autorisés à donner leur avis.

 

 

 

Le chapeau de Vermeer

“Aucun homme n’est une île”, cette formule du poète anglais John Donne pourrait être l’argument du Chapeau de Vermeer, grand moment de lecture que propose l’historien canadien Timothy Brook. Cet ouvrage est, en quelque sorte, la démonstration qu’à partir de quelques tableaux puisés dans l’oeuvre d’un artiste n’ayant jamais sa quitté sa ville natale, on peut conter  l’histoire du monde. En  tirant simplement quelques fils, ceux d’un chapeau en feutre de castor, par exemple, qui ouvre sur l’aventure française au Canada.

Le Chapeau de Vermeer est un livre jubilatoire, qui combine allégrement qualité littéraire et érudition. Un essai qui met en perspective, jette des passerelles entre les connaissances éparses du lecteur, les met en cohérence. Bref un livre dont on ressort plus cultivé et plus intelligent tout en ayant passé de délicieux moments. Des exemples : chacun sait que le tabac, comme la tomate, nous vient d’Amérique. Que ces plantes sont arrivées en Europe au cours du XVIe siécle. Comment se fait-il que les Chinois aient eu dès le XVIIe siécle la réputation de faire partie des plus grands fumeurs de la planète ? Timothy Brook nous propose, de cette affaire, une explication lumineuse. L’historien canadien est, il est vrai, un spécialiste de la Chine et de l’extrême-orient. Mais il ne réduit pas sa cartographie à l’orient, pas plus que ne le faisaient les Hollandais de l’époque, à l’image du géographe de Vermeer, qui dessinaient le nouveau monde.

Brook s’appuie beaucoup sur les échanges commerciaux pour nous conter le grand chambardement mondial du XVIIe, époque où Hollandais, Espagnols et Portugais se disputaient le commerce planétaire. D’où le sous-titre de l’ouvrage en français “Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation”. Il nous montre aussi que les Chinois, à qui, paradoxalement, les européens doivent les deux grandes inventions qui ont permis leur expansion – le papier et la poudre – sûrs de la force tranquille de leur civilisation, ne souhaitaient pas multiplier les échanges avec ces barbares mal élevés aux cheveux rouges . “Les Hollandais étaient ravis de posséder des porcelaines chinoises, symbole d’une relation positive au monde. En revanche les Chinois ne prisaient pas les objets européens. Le vaste monde se présentait comme une source de menaces et non de promesses.

Cette lecture “économique” de la conquête planétaire, qui passe naturellement par les métaux précieux, dont l’argent de Potosi, illustré par la Femme à la balance de Vermeer, nous est extrêmement précieuse à nous Français, trop souvent tentés par une lecture politique des évènements. C’est pourtant sur une touche politique et guerrière, l’attaque de la Hollande par les armées de Louis XIV en 1672 et la mort de Vermeer, à 43 ans, que se referme cet ouvrage. “Ce qui a tué Vermeer était peut-être ce qui lui avait permis initialement de faire carrière. La place de Delft au sein des réseaux économiques qui se déployaient autour du monde. A l’époque où ces réseaux étaient prospères, les chefs-d’oeuvre soigneusement exécutés de Vermeer lui permettaient de de gagner de quoi faire vivre sa famille et de prendre le temps qu’il voulait pour achever une toile. Mais lorsque ces réseaux s’effondrèrent et que le seul moyen de se procurer de l’argent fut d’en emprunter, le désespoir et la mort mirent un terme à la fois à sa vie et à son oeuvre.

Le Chapeau de Vermeer, Timothy Brook, Petite bibliothèque Payot, Histoire. 

 

Histoire mondiale de la France

L’idée est mais excellente, la mise en oeuvre habile et l’objet va vraisemblablement devenir un pilier de toute bibliothèque d’honnête homme. L’Histoire mondiale de la France, dirigée par Patrick Boucheron, n’est pas pour autant un livre qui déchaine l’enthousiasme. C’est une somme nécessaire, une promenade dans les couloirs de l’histoire de France à la lumière des dates qui ont construit la mythologie nationale au XIXème siècle, et de celles, plus intéressantes, négligées par l’historiographie officielle.

Déclinons un peu. Parcourir l’Histoire au rythme des dates n’est pas seulement un plaisir d’enfant, une aide précieuse pour se repérer sur l’échelle du temps. Une date est un temps d’arrêt qui permet de brosser un tableau, de donner chair à des personnages. Et de ce point de vue l’exercice est plutôt réussi. On voit Louis IX mourir à Carthage et l’on comprend comment et pourquoi il va devenir Saint-Louis. Mais cette promenade est surtout précieuse pour les moments, les dates passés sous silence pour l’Histoire patentée, faute d’intérêt pour le roman national construit pra Michelet ou plus simplement faute d’éléments mis à jour depuis lors. On relève ainsi que Carnac est aujourd’hui, grâce à ses alignements, considéré comme l’un des centres européens de la civilisation au Ve millinaire avant J-C. “Tout se passe comme s’il existait durant le Ve millénaire avant J-C. une opposition entre une Europe du jade à l’Ouest, avec Carnac comme épicentre, et une Europe du cuivre et de l’or à l’est, avec Varna en Bulgarie comme point focal.”

C’est en lisant ce type de notice que l’on mesure à quel point l’iconographie fait bigrement défaut dans l’ouvrage. Les quelques gravures monochromes qui rythment les chapitres ne suffisent pas à chasser la frustration. Le minimalisme administratif de la maquette ajoute à la froideur de l’ob jet qui manque totalement de charme. Ah le plaisir d’un bon Magellan magistralement édité par Chandeigne !

Colomb, Vasco de Gama, Cortès, Magellan… L’Histoire mondiale de la France ne fait pas l’impasse sur ce grand ratage de la France au tournant du XVIe siècle. L’article “1494, Charles VIII descend en Itale et rate le monde” remet bien les choses en perspective à l’heure ou l’Espagne et le Portugal se partagent la planète. Et même si Michelet considère que cette descente en Italie est décisive pour l’histoire de l’Europe, parce qu’elle donne le coup d’envoi à la Renaissance, il n’en reste pas moins que la France passe à ce moment à côté des grandes découvertes.

C’est ce type d’approche qui justifie pleinement le titre de l’ouvrage. Chaque date, chaque tableau permet de réinsérer l’histoire hexagonale dans le grand courant de l’histoire mondiale. et c’est assez plaisant, on apprend évidemment plein de choses. On comprend que la querelle territoriale avec l’Islam ne date non seulement pas d’hier mais que quelque part elle structure notre rapport à l’espace et à l’imaginaire européen. On note à ce propos qu’il ne s’est rien passé en 732 et surtout pas à Poitiers. En revanche L’Histoire mondiale de la France réévalue singulièrement l’aventure des croisades, considérant que la nation Franque émerge aux yeux du monde au moment de la conquête du Moyen-Orient et non pas avec Clovis ou Jeanne d’Arc, sortis des placards au XIXe. Bref quelques remises en perspective salutaires et quelques précieux moments d’érudition.

Le paradoxe de Tocqueville

“La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer.” ll est vraisemblable que le fait de revenir d’un séjour aux Indes n’est pas étranger à la manière dont m’a frappé cette formule de Sylvain Tesson entendue ces jours-ci au terme de la campagne électorale. En creusant un peu la formule je suis tombé sur une explication de ce phénomène étrange qui veut que l’une des populations les mieux loties de la planète soit en même temps l’une des plus insatisfaites : le paradoxe de Tocqueville.

Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des hommes, et ils se figurent volontiers qu’ils sont appelés à de grandes destinées. Mais c’est là une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. Cette même égalité qui permet à chaque citoyen de concevoir de vastes espérances rend tous les citoyens individuellement faibles. Elle limite de tous côtés leurs forces, en même temps qu’elle permet à leurs désirs de s’étendre.

Non seulement ils sont impuissants par eux-mêmes, mais ils trouvent à chaque pas d’immenses obstacles qu’ils n’avaient point aperçus d’abord. Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables; ils rencontrent la concurrence de tous. La borne a changé de forme plutôt que de place. Lorsque les hommes sont à peu près semblables et suivent une même route, il est bien difficile qu’aucun d’entre eux marche vite et perce à travers la foule uniforme qui l’environne et le presse.

Cette opposition constante qui règne entre les instincts que fait naître l’égalité et les moyens qu’elle fournit pour les satisfaire tourmente et fatigue les âmes. On peut concevoir des hommes arrivés à un certain degré de liberté qui les satisfasse entièrement. Ils jouissent alors de leur indépendance sans inquiétude et sans ardeur. Mais les hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise. Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra pas rendre les conditions parfaitement égales dans son sein et s’il avait le malheur d’arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait encore l’inégalité des intelligences, qui, venant directement de Dieu, échappera toujours aux lois.

Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté. Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.

Chez les peuples démocratiques, les hommes obtiennent aisément une certaine égalité; ils ne sauraient atteindre celle qu’ils désirent. Celle-ci recule chaque jour devant eux, mais sans jamais se dérober à leurs regards, et, en se retirant, elle les attire à sa poursuite. Sans cesse ils croient qu’ils vont la saisir, et elle échappe sans cesse à leurs étreintes. Ils la voient d’assez près pour connaître ses charmes, ils ne l’approchent pas assez pour en jouir, et ils meurent avant d’avoir savouré pleinement ses douceurs.

C’est à ces causes qu’il faut attribuer la mélancolie singulière que les habitants des contrées démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance, et ces dégoûts de la vie qui viennent quelquefois les saisir au milieu d’une existence aisée et tranquille. On se plaint en France que le nombre des suicides s’accroît; en Amérique le suicide est rare, mais on assure que la démence est plus commune que partout ailleurs. Ce sont là des symptômes différents du même mal.

Les Américains ne se tuent point quelque agités qu’ils soient, parce que la religion leur défend de le faire, et que chez eux le matérialisme n’existe pour ainsi dire pas, quoique la passion du bien-être matériel soit générale.

Leur volonté résiste, mais souvent leur raison fléchit.

Dans les temps démocratiques les jouissances sont plus vives que dans les siècles d’aristocratie, et surtout le nombre de ceux qui les goûtent est infiniment plus grand; mais, d’une autre part, il faut reconnaître que les espérances et les désirs y sont plus souvent déçus, les âmes plus émues et plus inquiètes, et les soucis plus cuisants.

 

Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, Livre II (1840)

CHAPITRE XIII. Pourquoi les américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être

L’avenir dure longtemps

Passionnante plongée dans un passé pas si lointain avec l’Almanach des années 80 d’Actuel. Surprise de constater à quel point l’histoire bégaie, plaisir de goûter la liberté avec laquelle certaine presse regardait le monde à la fin des années 70 (l’almanach est publié fin 78).

alamanach actuelUne première évidence : 1978 marque bien la fin des utopies. La révolution aura duré dix ans, comme la grande, avant de se noyer dans le réel. « Les idéologies ruminent depuis dix ans, les polémiques sentent le vieux, les révoltes ne révèlent plus que la fatigue et l’ennui, on vit en circuit coincé dans la confusion. Les clichés cherchent une sortie de secours, gauchistes, cadres, syndicalisme et politique, gauche, réformisme, extrême-gauche, punks, nouveaux économistes, hippies moins frais, et comme personne n’a l’air de trouver, nous n’avions rien à perdre à aller rencontrer monsieur Réel. »

Le propos de cet almanach est de dresser, sans complexe, un état des lieux de la planète (une partie est dédiée aux découvertes scientifiques) pour tenter de régénérer les utopies moribondes, embourbées dans un gauchisme radical ou carrément enterrées par le « No future» naissant. L’objet propose donc une vision panoramique et subjective du monde à la veille des années 80, à la manière singulière d’Actuel. Sujets improbables, papiers rédigés à la première personne, liberté totale de ton. Petit survol du sommaire : « J’ai rencontré les pirates de Lagos », « J’ai chanté au Max’s Kansas à New-York », « J’ai empoisonné des hectares de marijuana », « J’ai vu Babar, roi de Tonga », « J’ai retrouvé la thèse de Khieu Samphan », « J’ai visité un camp nazi en Bolivie», « Science et luxure en Sibérie ».

 Une chose est acquise pour ces jeunes gens atypiques, nourris de contre-culture américaine : le communisme est mort. Ils dynamitent en effet, dix ans avant la chute du Mur, la légende des pays de l’Est en proposant des reportages en immersion, qui révèlent la déliquescence du système (et dénoncent dès 78 le délire des Khmers rouges, alors que nos intellectuels patentés, Alain Badiou en tête, le cautionnent encore l’année suivante, dans la grande presse). Sans complexe donc, la bande à Jean-François Bizot, qui compte dans ses rangs un futur prix Goncourt, Patrick Rambaud, propose une vision crue, parfois extrêmement violente du monde tel qu’il court en 1978 : « Cet homme habite dans une brouette. Au Pakistan, le général Zia rétablit la peine du fouet».actuel

Ces journalistes un brin fêlés, cultivés pour la plupart (pas de prévention pour se référer à Emerson, Montaigne ou Wittgenstein), interrogent le monde avec une curiosité, un appétit et une énergie qui paraissent aujourd’hui insensés. Certes, le style direct, un brin débraillé, peut sembler un peu daté « j’en ai fumé, refumé ; j’en ai planté, biné, arrosé, j’en ai roulé à la main et la machine, dans les chiottes des trains et les parkings souterrains… mais je n’en avais jamais empoisonné », mais la soif de comprendre ce monde comme il va, à la fin des années 70,éclate à toutes les pages (l’icono est superbe).

Le plus étonnant est que ce regard posé sur la planète, truffée de dictatures africaines, de magnats du pétrole, où démarrent les manipulations génétiques et où sortent les premiers ordinateurs individuels « un micro-processeur capable de jouer tout Jean-Sébastien Bach », pourrait être quasi contemporain. Un peu comme si nous vivions actuellement une longue parenthèse historique, une Restauration qui ne dit pas son nom, après dix ans de folle révolution, intellectuelle, scientifique, sexuelle, culturelle, qui aurait épuisé les cœurs et les esprits pour un siècle.

 Actuel s’est noyé dans cette Restauration, en essayant de maintenir une flamme qui s’est progressivement éteinte au cours des années 80 et 90. Ce mensuel improbable aux deux vies est au purgatoire, tout comme les années 70, aujourd’hui observées avec une condescendance amusée. Jean-François Bizot est mort, mais il n’est pas exclu que l’Histoire ne réévalue un jour cette aventure éditoriale qui a eu l’élégance de se saborder, à deux reprises, quand elle a considéré ne plus être en prise avec la société.

Les plus vigilants l’auront noté, le titre est d’Althusser. Illustrations : Actuel.

Ce papier a été publié une première fois en juin 2013, Un mail (voir au café) m’apprend qu’un livre sur Jean-François Bizot sortira en septembre chez Fayard. Ravi de ressortir cette chronique pour l’occasion et d’alerter ainsi les visiteurs de l’atelier sur cette prochaine parution. 

Malraux et l’Inde

On dit beaucoup de mal de Malraux. Pour de bonnes raisons parfois, pour de mauvaises souvent. L’une des bonnes raisons me semble-t-il est la lourdeur, ou plutôt l’épaisseur de sa prose, de son style. On a bien souvent, à le lire, l’impressions d’avancer  au coeur d’une jungle hostile. Il faut régulièrement reculer d’un pas pour retrouver son chemin dans ce maquis impénétrable. Ses essais ne rachètent pas ses romans de ce point de vue. Le summum est atteint dans sa somme sur l’art La métamorphose des dieux, carrément illisible en dépit d’une intuition remarquable : les représentations des dieux se sont métamorphosées avec le temps en oeuvres d’art.

Malraux travaillant sur La métamorphose des dieux

Pour autant, l’effort fourni pour avancer dans cette jungle étouffante est trés souvent récompensé par de subtiles considérations sur la condition humaine et par une pré-science des évènements que l’on a pas fini d’observer. Malraux a senti, dès ses premiers ouvrages, notamment La tentation de l’Occident, les failles de la civilisation occidentale. Ses faiblesses endémiques devant les cultures orientales. Ses aventures en extrême-orient dès les années 1920 n’y sont évidemment pas pour rien.

Parmi ces civilsations, celle qui l’a le plus fasciné(e) est sans doute la civilisation hindoue. Vraisemblablement, ainsi qu’il l’explique dans ses Anti-mémoires, parce qu’il s’agit de la seule civilisation qui ait survécu depuis cinq mille ans aux invasions successives et qui ait préservé, non seulement dans les textes mais dans une tradition vivante un héritage dont les sources remontent à la préhistoire :

Face à l’Inde Je venais de retrouver l’une des plus profondes et des plus complexes rencontres de ma jeunesse. Plus que celle de l’Amérique préhispanique, parce que l’Angleterre n’a détruit ni les prêtres ni les guerriers de l’Inde, et que l’on y construit encore des temples aux anciens dieux. Plus que celle de l’Islam et du Japon, parce que l’Inde est moins occidentalisée, parce qu’elle déploie plus largement les ailes nocturnes de l’homme ; plus que celle de l’Afrique par son élaboration, par sa continuité. Loin de nous dans le rêve et dans le temps, l’Inde appartient à l’Ancien Orient de notre âme.

marché au poisson de Chavakkak, photo maison

Je relis avec un extrême plaisir ces anti-mémoires –  première partie du Miroir des Limbes, le pléiade de ce voyage –  qui font la part belle à l’Inde et aux longues conversations que Malraux a tenues à plusieurs époques avec Nehru. Ces échanges ont une saveur toute partciulière sous la lumière et la chaleur écrasante du Kerala, dans une Inde qui n’a pas encore cédé aux coups de boutoirs de l’Occident, sans pour autant  y échapper complètement. Il est une chose qu’on ne peut pas enlever à Malraux : le fait d’être un acteur et un témoin exceptionnel de son siècle, écrivain, aventurier et ministre, qui pouvait accompagner la Joconde à New-York pour les beaux yeux de Jackie Kennedy et tailler une bavette avec Mao comme avec Nehru. La littérature a ceci d’extraordinaire qu’elle permet de se glisser, tanquillement, entre les interlocuteurs et de participer à ces conversations qui disent quelque chose du monde où nous vivons.