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Les cartes postales n’existent pas à Guruvayoor. Enfin pas tout à fait. La poste propose des rectangles de carton vierges, préimprimés sur une face avec juste l’emplacement pour écrire l’adresse et la place du timbre. J’ai créé l’émoi hier au bureau principal en demandant cinq de ces cartes et cinq timbres pour la France, Le guichetier a appelé la directrice qui a tenu à me recevoir dans son bureau pour mener à bien la transaction. Etonnant.

scène de rue

Il faut dire que les Occidentaux sont très peu nombreux dans cette petite ville du Kerala, sur la mer d’Arabie comme on dit ici,  qui n’offre guère d’attrait hors son temple dédié à Krishna, mais il faut être hindouiste pour y pénétrer. Peu importe en fait et c’est aussi bien ainsi. L’Inde n’est pas un décor, c’est un bain, un jus. Et l’immersion dans la rue est une expérience totale, à chaque fois renouvelée.

Il y a la chaleur tout d’abord qui enveloppe, écrase, trempe les vêtements si l’on prétend marcher un peu,. Il y a le bruit ensuite, dominé par la subtile musique des klaxons en ville et les croassements des corbeaux dès que la végétation prend le dessus. La plupart des temps les deux sont mêlés. Les klaxons ne sont pas un ornement du paysage sonore, mais une sculpture permanente de l’espace. Je klaxonne donc je suis, ou plutôt je suis là, j’arrive. Je vais entrer dans ta bulle. Merci d’en tenir compte.

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Sachant que l’on roule à gauche en Inde, qu’il faut toujours prendre garde à ses pieds pour éviter les surprises, les plaques de béton cassées qui recouvrent les égouts, les flaques, on est rarement en peine de sensations dans la rue indienne. Cela sans évoquer les odeurs, toujours puissantes,  musclées, qui témoignent de différents stade de macération ou de décomposition des matières organiques, ou de parfums plus urbains comme le caoutchouc brûlé ou le gas-oil, et créent un relief olfactif oublié sous nos latitudes.

bojanglesTerminé Belle du Seigneur d’Albert Cohen, un grand livre sur la vacuité et En attendant Bojangles, un petit livre sur l’amour. La fantaisie du second m’a consolé de la gravité et de la tristesse du premier. Même s’il n’est évidemment pas question de comparer deux oeuvres incomparables. Nul doute que l’état d’esprit dans lequel on se trouve influe sur la réception d’un ouvrage. La relecture a, toujours pour cela, de grandes vertus. Je le constate à la réouverture de Marcel, le pléiade finalement choisi. Grand plaisir à le retrouver à mi-chemin de ce voyage immobile, beaucoup plus percutant qu’on l’imagine souvent : “Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres… nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons de toutes les notions que nous avons de lui. ”

Bonne semaine

petit journal des Indes

Les dieux de l’électricité et de la bande passante étant de bonne humeur, la chaleur pas trop écrasante, profitons-en pour glisser quelques impressions indiennes.

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Un image pour commencer : cette scène fixée depuis un bateau de paille sur lequel on peut parcourir les backwaters du Kerala, une enfilade de lagunes et de lacs d’eau saumâtre parallèles à la côte sud-ouest de l’Inde (côte de Malabar), à quelques kilomètres de Guruvayoor, le havre où le polygraphe est installé pour un mois. Il ne s’agit pas, cette fois, d’une itinérance, mais d’un voyage immobile en quelque sorte.

Une citation ensuite, extraite du Monde des livres de la semaine dernière, trouvé dans l’avion. De ces journaux que l’on conserve précieusement, certain que l’on est de ne pas froisser de papier français au petit déjeuner avant un moment. Elle est signée Marie-France Hirigoyen, psychanalyste : “Notre monde ne distingue plus souffrance et injustice. Cela amène la multiplication des discours de plainte.” Voilà qui résonne singulièrement en Inde.

La plainte n’est pas, en effet, le registre préféré des Indiens, et pourtant il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que la souffrance n’épargne personne. Mais avant d’en chercher les causes du côté de l’injustice on préfère les débusquer au fond de soi. Question de point de vue. Les rois de la plainte que nous sommes, serions presque embarrassés avec notre fric ici.

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Avec 100 rupees (1€ = 70 rupees) j’achète une pochette de 10 stylos (superbes stylos bille à pointe fine), un cahier, une paire de ciseaux et un rouleau de scotch.  Ou bien je vais à la plage (5 km en rickshaw) ou bien j’achète un couteau, une boite de kleenex, un savon. Bref, hors le gite et le couvert, 300 rupees suffisent aisément pour passer une bonne journée. Pour peu que j’accepte de partager des conditions de vie un brin spartiates. C’est bien le moins.

Plongé dans “Belle du Seigneur” d’Albert Cohen. Ambiance Société des Nations, rapports misérables entre fonctionnaires internationaux, relevés sans pitié mais toujours avec humour  : “Nul ne parlait à Finkelstein, zéro social qui ne pouvait être utile à personne et, plus grave encore, qui ne pouvait nuire à personne”. Fresque magnifique et réflexion profonde sur le temps qui passe et la jeunesse qui s’évanouit. Quelques longueurs toutefois. Passé la moitié.

Une note miraculeuse enfin, sans doute rédigée l’an dernier à l’entame du petit carnet emporté, lors du passage dans un ancien manoir transformé en maison de retraite près d’Alençon : le premier occupant fut Jehan de Frotté, sieur de La Rimblière, confident du roi François 1er et chancelier de Marguerite de Navarre. ” Voilà un personnage qui arrive à point pour animer le travail sur les débuts de l’imprimerie ici évoqué à plusieurs reprises.

Bonne semaine

 

parenthèse

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Finalement c’est le premier volume de La Recherche qui a sauté dans le sac aux côtés de Belle du Seigneur. L’ordinateur est en vie et devrait supporter chaleur et humidité. Un petit filet de bande passante coule quelques heures dans la journée. L’atelier peut donc rester ouvert. Portez-vous bien.

PS : pour les amis, le volet ayurvedique ne sera pas évoqué ici, faire signe par mail si vous souhaitez des nouvelles. Merci.

 

Le petit sac

C’est un exercice à contrainte de plus en plus difficile : comment composer son petit sac quand on part pour un périple lointain sans garantie de trouver son bagage sur le tapis roulant de la destination finale ? On doit en théorie y caser un nécessaire de survie complet avec des exceptions de plus en plus nombreuses : pas d’objet en métal, pas de denrée périssable, pas de flacon de plus de plus 20 ml, pas de document compromettant au regard des autorités locales…

P1030390Proscrits donc les outils basiques du castor junior, le couteau suisse ou le leatherman. Interdits la petite bouteille d’eau  (que l’on devra acheter à prix d’or dans la salle d’embarquement) ou le vaporisateur anti-moustiques. Pourtant il faut bien se doter de quelques ustensiles nécessaires à quelques jours d’autonomie dans bagage. Pas simple : le PQ arrive en tête, suivi par la trousse de toilette réduite à sa substantifique moelle. Nous ajouterons pour le gros du chargement un change complet (le plus léger possible) comprenant éventuellement un Kway pour les pays sensibles à la mousson (le mini-parapluie pourrait ne pas passer la rampe). Un paréo peut être utile pour faire office de serviette de bain, de toilette ou même de torchon le cas échéant. Un pourra ajouter une casquette ou un chapeau roulé (un panama pour les plus riches) ainsi que des lunettes de soleil. L’idée générale restant, lorsqu’on se dirige vers les zones tropicales, de porter un maximum de choses sur soi  – chaussures fermées, veste, pantalon – pour gagner un maximum de place.

Outre un guide, l’idée peut être d’emporter un ouvrage instructif mais divertissant pour leschier attentes nocturnes dans les aéroports. Les oeuvres sérieuses demandant un peu plus de concentration peuvent rester dans la bagage en soute. Reste maintenant le dilemme le plus délicat : faut-il emporter des objets connectés ?  Téléphone, tablette ou ordinateur portable ? Pour ma part le choix est fait. Le téléphone restera dans un tiroir. La question de la tablette ne se pose pas. J’emporterai, pour la première fois, mon ordinateur portable. Il est assez vieux pour accepter de mourir dans un pays exotique (toujours considérer qu’un objet emporté peut ne pas revenir) et il pourrait me prendre des envies d’écrire, avec ou sans connexion, peu importe.

Le risque : arborer, même si la machine est a priori invisible, des signes extérieurs de richesse. Très mauvais. Mais le plus à craindre ne proviendra vraisemblablement pas de l’environnement mais du sentiment intime d’avoir quelque chose à cacher. Nous sommes assez doués pour nous compliquer l’existence tous seuls, non ?

Livres ouverts

Deux livres ouverts simultanément c’est l’habitude du tenancier. Un roman et un essai, histoire de varier les plaisirs, manière aussi d’épouser les moments, les humeurs de la journée. La fiction est dévolue aux lectures du soir, parfois à celles des petits matins paisibles quand la maison dort encore. L’essai est une lecture de journée, qui se séquence plus volontiers. De ce côté je suis toujours plongé dans la lecture De Quel Amour Blessée d’Alain Borer, qui se déguste à petites doses, page à page.

dalvaCette lenteur est sans doute due au fait qu’il arrive des périodes où l’on se laisse déborder  en ayant trois, quatre, cinq… dix livres sur le feu. C’est le cas en ce moment et cela traduit sans doute une certaine confusion de l’esprit. Mais comment renoncer à Léonard, à Marguerite de Navarre ou Jane Austen, qui sont inscrits dans des temporalités plus longues et qui trainent sur une table de nuit, un bureau ou une commode. Un problème se pose toutefois : à force de trimbaler les livres dans une grande maison, il arrive qu’ils égarent. C’est le cas du roman en cours de lecture : Dalva de Jim Harrison. Un excellent bouquin, avec lequel j’avais rendez-vous depuis des années, mais que je n’avais pas encore pris le temps de visiter. Cet imbécile a disparu en pleine action, alors qu’un chercheur alcoolique débute un travail sur les notes inédites d’un ancêtre ayant vécu parmi les Sioux. C’est délié, fantasque, érudit, intelligent…  Un vrai grand roman. Mais cet âne est introuvable. J’ai retourné deux ou trois fois la maison, sans succès. Peut-être se repose-t-il sous les coussins d’un fauteuil dans le coffre d’une voiture ou au fond d’un sac à dos. Mystère. C’est assez frustrant parce qu’il s’agit justement du genre de bouquin qui appelle une lecture d’une traite. Un film en quelque sorte dont on a envie de connaître la suite.

Par bonheur je n’aurai pas ce souci dans les semaines qui viennent. Il va falloir choisir le livre unique qui m’accompagnera au cours d’un séjour lointain. Les habitués de l’atelier connaissent mes manies : un seul livre pour voyager léger. Un ouvrage de la pléiade fait toujours l’affaire. Faute de moyens ce sera une relecture. Pour l’heure Borgès et le classique Chinois Pérégrination vers l’Ouest sont sur les rangs. Cioran ou Levi Strauss pourraient également s’inviter, avec l’avantage de n’avoir été lus que partiellement, mais le premier est un peu noir pour la route et le second un peu technique. A voir. Tout est ouvert. L’essentiel est que Dalva ressorte du bois dans l’intervalle, histoire de mettre un terme à cette impression d’inachevé qui prévaut quand un trop grand nombre de livres sont ouverts en même temps.

Léonard

Il est des tentations auxquelles on est heureux de ne pas avoir succombé quand elles se sont présentées. Celle par exemple de sortir d’une librairie lesté du somptueux ouvrage consacré à l’oeuvre de Leonard de Vinci par l’éditeur allemand Taschen. Probablement le plus complet à ce jour et surtout le plus magnifiquement illustré. L’une des singularités de cette édition est de placer sa focale au plus près de l’oeuvre, proposant des reproductions en pleine page de moult détails. Une idée géniale – mais on n’en demande pas moins pour un ouvrage sur Léonard – pour qui n’a pas l’occasion de musarder tous les matins dans les musées du monde,  couplée à un artifice technique très malin : l’emboitage se plie et pour se transformer, au besoin, en lutrin.

leonard

Il est des tentations auxquelles on est heureux de ne pas avoir succombé lorsqu’un ouvrage comme celui-ci s’invite comme par magie à votre table, qui plus est emballé dans un grande feuille cartonnée retraçant l’histoire de l’imprimerie. Exonéré de toute culpabilité, l’objet sort du champ de l’échange marchand pour devenir une pure promesse de plaisir à venir. Il n’est pas question ici de faire l’article sur Léonard, qui n’a besoin de personne pour exister, pas même sur cette édition, qu’il va maintenant falloir explorer, mais simplement de dire qu’en ces temps de frénésie, le simple fait de savoir que l’on peut à tout moment traverser le temps pour commercer avec un pareil personnage est une perspective délicieuse.

Une cocotte en fonte et l’oeuvre de Léonard à portée de main, finalement il est des privilèges discrets que l’âge apporte sans faire de bruit mais avec un heureux discernement.

Un cauchemar contemporain

par Thierry Guidet *

Tout commence le 11 février 2015. Un peu avant 9 h, Yoann Barbereau, le directeur de l’Alliance française d’Irkoutsk (Sibérie) est brutalement arrêté à son domicile par une dizaine d’hommes, en présence de son épouse ainsi que de la fille du couple, âgée de 5 ans. Certains des hommes ont le visage masqué, aucun ne porte d’uniforme. Yoann Barbereau est menotté, son visage est recouvert d’une cagoule. Il est transporté dans un endroit tenu secret. On le frappe, on l’insulte. Dans le même temps, le domicile du couple est perquisitionné.

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Yoann Barbereau est né en 1978 à Nantes. Après de brillantes études de philosophie, il dispense des enseignements à Polytechnique et à Sciences-Po Paris. Sa passion pour la Russie, le pays dont son épouse est originaire, l’a conduit à Irkoutsk où il a efficacement œuvré à mieux faire connaître la langue et la culture françaises.

 

Yoann Barbereau est finalement conduit vers 12 h dans un commissariat. Il apprend qu’on lui reproche d’avoir mis en ligne, sur un site dédié aux jeunes parents trois photos intimes de lui-même et de son épouse ainsi qu’un selfie pris au sortir de la douche où lui-même et sa fille apparaissent nus. 
 Ces photos personnelles lui ont été volées. Leur mise en ligne relève du piratage de données informatiques. Yoann Barbereau pourrait déposer une plainte, cependant c’est lui que les enquêteurs accusent, contre toute logique. Comment imaginer qu’une personnalité en vue comme Yoann Barbereau se livre à un acte aussi absurde ? En outre, il a pu prouver qu’il était absent au moment où il est censé avoir mis en ligne ces images.

12-02-16 au soir fin garde à vue (2)Le lendemain, la fillette du couple Héloïse est à son tour interrogée. « Si tu veux revoir ton papa, réponds “oui” ». L’enfant finit par acquiescer aux policiers qui suggèrent des attouchements sexuels du père sur la petite fille.  Dès la sortie du commissariat, l’enfant explique à sa mère avoir eu la tête « embrouillée » et revient sur ses déclarations. Yoann Barbereau n’a d’ailleurs jamais été interrogé à ce sujet. Il est jeté en prison pendant 71 jours puis séjourne deux semaines en hôpital psychiatrique. Depuis, il est assigné à résidence, muni d’un bracelet électronique. En octobre 2015, la juge chargée de l’affaire ordonne sa mise en liberté. Elle est aussitôt blâmée, dessaisie du dossier tandis que le président du tribunal est muté. On se perd en conjectures sur les raisons de cet acharnement.

Agent du ministère des Affaires étrangères, Yoann Barbereau est pleinement soutenu par son administration, totalement convaincue de son innocence. L’ambassadeur de France à Moscou Jean-Maurice Ripert est fréquemment intervenu auprès des autorités russes. Ces dernières semaines, Jean-Marc Ayrault, le ministre des Affaires étrangères, a évoqué la question à plusieurs reprises en tête-à-tête avec son homologue russe, Sergueï Lavrov.

Mais les espoirs d’une solution diplomatique sont aujourd’hui déçus. Le procès de Yoann Barbereau s’ouvre. Il encourt vingt ans de prison. C’est pourquoi la famille et le comité de soutien ont résolu de rompre le silence qu’ils s’étaient imposés. Ils ont décidé d’alerter l’opinion et les médias français et russes.

En pratique

* Thierry Guidet, journaliste et écrivain, fondateur de la revue Place Publique, est le président du comité de soutien de Yoann Barbereau.

 

Pour l’amour de la langue française

par Pascale Martello

Dire, ce n’est pas mettre un mot sous chaque pensée, ou comment une négation grammaticale est, pour moi, une conviction fondatrice. Métaphysique et ontologique, osons ces mots qui renvoient au-delà du réel immédiat, et de l’opinion communément partagée. Il faut revenir à Merleau-Ponty* pour l’essentiel : nous croyons naïvement –avant réflexion- qu’une langue (généralement notre langue natale) est parvenue à capter dans ses formes les choses mêmes. Et qu’il n’y a pas plus juste…. ajustage de la chose au mot que le mot lui-même. Ainsi, passer d’un mot à un autre équivaudrait à changer d’étiquette devant un objet, puisque le monde est toujours déjà-là et que nous l’habillons de nos mots. Ce qui est faux.

de quelCertes, nous évoluons dans un monde déjà parlé et parlant, puisant dans un réservoir disponible, les moyens de parvenir à nos fins. Vision mécaniste et utilitariste du langage, qui convient à un usage limité et limitant dont nous n’avons pas conscience le moins du monde dans la vie de tous les jours. Mais, même dans ce cas, nous devrions nous émerveiller à tout moment de pouvoir choisir parfum, fragrance, arôme, effluves, fumet, saveur, remugle… pour dire une odeur plutôt qu’une autre. Le vocabulaire, le lexique, les dictionnaires sont, à cet égard, de formidables outils.
Mais supposons un instant que, par ignorance, paresse ou suffisance, nous n’utilisions jamais ces ressources magistrales… Pire, supposons que le glissement de ce capital linguistique dans un autre, et à terme son remplacement, paraisse d’autant plus légitime qu’il n’est ni remis en cause, ni interrogé, ni corrigé, ni fustigé. Nous serions alors dans une soumission qui, non seulement ne dirait pas son nom, mais serait indolore, voire « exotiquement » admissible. Les amoureux (De quel amour blessée….**) de la langue française en général, les lecteurs et auditeurs d’Alain Borer, en particulier, ont une conscience si aiguë, au contraire, que ce n’est ni acceptable, ni supportable, ni vivable, qu’ils en souffrent sans espoir de rémission.

Cet usage du conditionnel est une faute : nous sommes bel et bien dans cet état de servitude volontaire à l’égard de la domination par la langue du maître, l’anglais, pire, l’anglobal. C’est la thèse que soutient Alain Borer dans son livre, paru il y a deux ans déjà, mais c’est moi qui choisis de reprendre l’expression de La Boétie pour exprimer ce que cette analyse majeure a de politique, au sens le plus fort de ce terme. « L’accoutumance à l’oppression »*** est toujours un succès si l’on use d’au moins deux critères conjoints : flatter le dominé et/pour mieux l’accoutumer. C’est par l’intériorisation de la contrainte que se fait toute servitude volontaire, c’est précisément ce que la capitulation généralisée devant l’usage de l’anglobal réalise brillamment -osons cet oxymore du raisonnement- avec des conséquences irréversibles : métaplasmes et abruptions. Anacribie (celui-là je le fabrique en partie). Il y a toujours quelque chose d’irrationnel dans l’adhésion par flatterie. La Fontaine le dit en vers et en fable, le corbeau a cédé au renard ! L’usage de « coach » en lieu et place d’entraîneur, « casting » pour distribution, « dressing » pour vestiaire, flatteur ? oui ! cela procède d’une illusion savante, du pseudo-positionnement, du parti-pris de modernisme. Et ça marche !

C’est l’une des grandes forces du livre. Dénoncer loin de la polémique, (qui convient à quelque article de presse, il y en a de fort bien tournés sur la question) et analyser, apporter ses preuves, prendre l’angle de l’histoire et de la philologie, manier comme personne les exemples littéraires, et porter l’amour des textes comme d’aucuns portent l’amour de la nature, comme une évidence. Aussi, Alain Borer parle à l’envie du projet de la langue française, constitutif de son essence et de son existence. Pro-jeter. Jeter devant soi. Ce que quelque chose dit de soi qu’il tient en lui. Et pour le dire, le montrer, il faut l’ex-poser, s’en saisir. Aussi Alain Borer ne cède jamais à la facilité de répondre aux récriminations et accusations qui font florès dans les faux et insupportables débats sur les soi-disant positions réactionnaires des acribiens, toujours suspects de préférer la pureté au métissage, ou la plume d’oie à l’ordinateur, un carnet de notes à twitter. Alain Borer est au-dessus de cela, sans le moindre orgueil, avec la légèreté du papillon qui, si frêle pourtant, échappe à la pesanteur. Eloge de l’aglais ladakensis.

Il m’a fallu quelques secondes à peine pour décider de ne pas reprendre le livre à la manière d’un compte rendu, d’une synthèse. Plus longue fut la rumination qui finit par poser ses mots ici même. Démonstration s’il en fallait de la dimension heuristique de la langue française, qui trouve en disant ce qu’elle voulait dire. Alain Borer développe. Il faut y aller voir. Et comprendre aussi ce qu’il appelle le vidimus. Trouvaille majeure pour ramasser en un seul terme la capacité unique d’en passer par l’écriture pour vérifier la parole. Allez voir ! Hommage appuyé, poétique et savant à l’usage du « e » muet. Explications de ce qu’est le genre en grammaire, et la nécessité de la double négation. Audacieuse mise au pilori de la mal-diction. Attention il touche à l’icône (Coluche !). Critique acerbe de l’usage du seul anglais comme langue de travail, en Europe et en France, dans la plus grande indifférence, et par soumission à un pouvoir ignorant et soumis lui-même….Lisez-le ! Sans oublier les oubliés, dont la liste obituaire fait aux yeux venir les larmes…. Le Sylvain des spirées ou la Vanesse des pariétaires ne sont plus. Et le latin, le latin vous dis-je… (Molière) pour mieux parler français, soigner les racines pour faire pousser les plantes.
Enfin, et là je cours, je cours…

Cheminer et même musarder à chaque page, chaque paragraphe, en compagnie amoureuse, Ponge, Barthes, Rémy de Gourmont (ah ! je vais m’empresser de le relire), Marguerite de Navarre, Théodore de Bèze, Henri Estienne, Du Bellay… Et je n’ai pas dit le quart de la moitié de ce qu’il fallait dire. Peut-être qu’on est touché par un livre, une musique, une œuvre d’art, quand ce qu’on en dit n’excède pas ce qu’il dit lui-même. Il me semble soudain, que beaucoup pensent le contraire.

[Je termine en disant aux grincheux qu’Alain Borer, enseignant aux Etats-Unis, ne peut être suspecté de refuser de « s’ouvrir aux autres » expression on ne peut plus ridicule….]
*Merleau-Ponty : Signes, chap I et II
**Alain Borer : De quel amour blessée, Gallimard
*** Claude Lefort dans une étude sur La Boétie

Pour saluer Marco

Un grand monsieur vient de disparaitre. L’un des hommes politiques le plus fantasques et les plus créatifs que l’Europe ait connu depuis la seconde guerre mondiale. Marco Pannella, dirigeant historique du Partito Radicale, ce parti transnational “libéral et libertaire”, défenseur de tous les droits humain, était un aristocrate de la politique, inclassable, généreux, imprévisible, profondément attaché à la lutte non-violente.

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Marco Pannella et le Dalaï Lama DR

Admirateur de Gandhi, Il a surtout marqué les esprits par ses jeûnes à répétition, qu’il n’hésitait pas à poursuive jusqu’à la limite extrême de ses forces, pour obtenir un engagement de l’Europe contre la faim et la malnutrition ou, plus récemment, pour alerter l’opinion sur la condition des détenus en Italie. Homme de culture, proche de Leonard Sciascia comme de Pier-Paolo Pasolini, Marco, docteur en droit, parlait un français parfait.

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La Cicciolina, députée Radicale

Politiquement, il était allergique à tout dogmatisme. Je me souviens des cris d’orfraie poussés par les militants de gauche lorsqu’il s’était rendu à un congrès du MSI, le parti d’extrême-droite Italien. Marco parlait à tout le monde, considérait que chaque être humain, quel qu’il soit, avait droit à la considération, ce qui ne l’empêchait pas de dire ce qu’il pensait, de mener des luttes épiques pour le droit au divorce, à l’avortement ou la légalisation des drogues douces. Il croyait en la liberté et en la responsabilité de chacun.

Marco déployait des trésors d’imagination pour faire valoir son point de vue, allant  jusqu’à faire élire une actrice de films porno à la Camera dei Deputati en 1987, une provocation dont il s’amusait beaucoup. Cette sulfureuse biographie politique n’a pas empêché le pape François de se préoccuper de sa santé ces derniers jours. Marco était un homme aimé des Italiens pour sa générosité et son franc-parler.

J’ai eu la chance de travailler avec lui au début des années quatre-vingt. A Bruxelles, à Strasbourg et surtout à Rome. A Strasbourg il s’agissait de rendre public un débat sur la faim et la malnutrition, que l’Assemblée européenne avait décidé de conduire à huis clos. Il voulait que ce débat soit rendu public. Nous avons donc monté une opération clandestine, installant un émetteur HF dans son bureau, où les débats étaient retransmis, discrètement loué une grosse sono, que nous avions prévu d’installer devant le parlement, dans le périmètre bénéficiant du statut d’extra-territorialité, négocié la retransmission des débats avec une radio strasbourgeoise et préparé une manifestation pacifique sur le parvis. L’affaire a malheureusement fuité et un cordon de CRS entourait le parlement le jour J  lorsque nous avons voulu installer la sono. J’étais désespéré, mais lui riait. Son pari était gagné, nous avions attiré l’attention sur ce débat.

C’était Marco.

 

Champagne !

par Pascale Martello

Deux hommes aiment la même femme. C’est un vaudeville. Dans les années 30. Ça swingue. C’est un Woody Allen.

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La presse en parle abondamment, les spectateurs en sortent ravis, légers, enthousiastes, gais, réjouis, heureux, satisfaits de tenir là un « bon Woody Allen », pour lequel, étonnamment, la mesure de la satisfaction est…. Woody Allen himself ! Je ne vais pas faire de fausse note, et côté notes, on est servi. Jazz et jazz. Pas un instant de pause, et du meilleur dans le genre, ce qui fait écrire à certains –il faut bien trouver quelque chose à redire, et faire son spécialiste- que ce jazz est « un peu suranné ». Franchement, il faut alors décliner l’adjectif, qui n’est pas un défaut, à l’opus tout entier, les tenues –ah ! les complets-vestons masculins, souples, amples et de belle facture et les smokings impeccables ; les coiffures féminines chapeautées et plumetées comme jamais, pour ne rien dire des toilettes et des bijoux ; les intérieurs mais les piscines et les cocktails, les envolées d’escalier, les marbres mais les lustres, mais les cigares, et le champagne, le champagne, le champagne. Pipers-Heidsieck comme de la limonade. Rares sont les plans où il n’est pas, (si ! chez les parents new-yorkais) et même à Central Park au bout de la nuit, en bordure d’aurore brumeuse illuminée de l’intérieur par le jour naissant. Mais comment font-ils ?
Je m’applique à ne pas raconter. Tous les papiers de presse l’ont fait. Qui optant pour le contraste entre la vie californienne et la new-yorkaise, qui pour l’intrigue et la cruauté des sentiments emballée dans du papier de soie, qui pour le très réussi (mais pour certains, « des cordes déjà usées » –normal, c’est Woody !) tableau de la famille juive, dont les parents confondent bon sens, formules toutes faites, formules tout court et traits d’humour noir, avec une métaphysique du désespoir. Un moment jubilatoire : le vieux couple juif, un peu cradingue, qui s’envoie des répliques au-dessus de l’édredon sur les bienfaits comparés des dogmes chrétien et juif à propos de la vie après la mort….déclinaison sur le rien. Hilarant.
Jessy Eisenberg est émouvant, fragile comme un Woody, imperceptiblement voûté, timide, souriant et paumé comme lui. Du grand art. Mais c’est voulu. Le « mais » est de trop… Il y a un mimétisme rétrospectif très très réussi. Insensible et pourtant bien là, surtout au début, me semble-t-il. Le Bobby, patron du Café Society de la fin est plus flamboyant, mais c’est de la triche…. Vonnie (Kristen Steward) est inoubliable. La petite secrétaire qui cachait bien son jeu dans ses tenues affriolantes d’adolescente attardée. L’épouse de l’homme fort, riche et puissant. Son visage lumineux, gracieux, mystérieux, auquel les magnifiques éclairages de Vittorio Storaro rendent un hommage de tous les instants, avec quelques gros plans dignes de ce cinéma des années trente dont les noms célèbres et célébrés résonnent en cascade depuis la première seconde, le premier plan, et qui font, à mon sens, un personnage à eux seuls, le jazz avec. La nostalgie est froufroutante, les clins d’œil permanents, les évocations subtiles, tous les topoi, dirait-on en littérature, sont là : New-York. Hollywood. Etre Juif. Etre amoureux. Etre maffieux. Avoir peur de mourir. Rire même quand c’est un peu triste. L’intello marxiste même pas crypto, de service. Moment pétillant, joyeux, romantico-chamallow un peu… Ne boudons pas notre plaisir.
Quand, dans quelques jours bientôt, l’esprit Festival de Cannes sera retombé, on risque d’oublier l’effet de miroir qu’a pu avoir Café Society en film d’ouverture. Bien vu –quelle expression ici !- pour la programmation en abyme. Je veux bien croire que la nostalgie aide la beauté, et les souvenirs l’élégance, mais une chose est sûre, la mise, la classe, l’allure ne sont plus ce qu’elles étaient.
[juste une minuscule et très personnelle frustration, pour l’inconditionnelle de Cinéma Paradiso que je suis, les trop rares inscriptions d’extraits de films d’époque, en noir et blanc, dans cette harmonie de couleurs mordorées et douces.]