Penser sans filtre

Le syndrome d’Asperger est un étrange trouble du comportement, dont on ne sait dire s’il est un handicap ou un rapport au monde singulier. Il ne touche pas l’intelligence mais les rapports sociaux. En gros, la personne atteinte de ce syndrome est inaccessible aux compromis que le commun des mortels passe avec son environnement pour faciliter la vie en société. Elle place sa vérité au dessus de tout, toujours avec la plus grande honnêteté intellectuelle, quitte à se fâcher avec la terre entière. C’est absolument infernal pour l’entourage mais passionnant à observer.

venet-2Emmanuel Venet nous propose d’entrer quelques longues minutes – le temps d’une cérémonie funéraire, l’enterrement  de sa grand-mère – dans la peau d’un autiste Asperger. Ulcéré par l’hypocrisie régnant à cette cérémonie, le narrateur, un homme de quarante-cinq ans, qui ne s’intéresse habituellement qu’au scrabble, à la logique et aux catastrophes aériennes, brosse dans Marcher droit, tourner en rond, une galerie de portraits incendiaire et drôlissime de l’ensemble de la famille. C’est bien mené, délicieusement écrit, sans une once de gras. Et, bien que l’auteur soit psychiatre, on ne tombe jamais dans le psychologisme. On reste à la surface, bénéficiant de l’acuité remarquable du regard du narrateur. Extrait.

“Ma tante Lorraine se croit drôle parce qu’elle appelle mon père “Jean-Phil”, répète “Noyeux Joël” chaque vingt-cinq décembre, et prétend connaître la réponse à la célèbre question sur laquelle Freud soi-même aurait calé. D’après elle, ce que veulent les femmes tient en trois mots : manger sans grossir. Elle même se voulant mince contre toute évidence, elle boudine ses quatre-vingt kilos dans des vêtements de jeune fille qui lui scient la graisse et dont j’ai toujours peur que les coutures craquent (…) Ma tante Lorraine ne peut pas s’empêcher de révéler qu’elle porte des vêtements, des sous-vêtements et du maquillage onéreux qu’elle a payés une misère parce qu’elle connait toutes les combines : magasins d’usine, collègues dont le mari travaille chez un grand couturier, solderies d’articles dégriffés, vieilleries trouvées dans des vide-greniers ou enchères bien conduites sur internet. De sorte que, persuadée de représenter un modèle d’élégance hors de prix, elle est toujours très mal fagotée pour trois francs six sous.”

Voilà donc Tante Lorraine habillée pour l’hiver, mais il n’y aura pas de jaloux, tout le monde y passe, à l’exception d’un grand-père bricoleur et poète à sa façon. Cette galerie de portraits est aussi une belle occasion de pointer nos contradictions, par l’intermédiaire notamment d’une cousine (ou d’une tante ?) qui vote à l’extrême-gauche et se comporte dans la vie quotidienne comme la plus redoutable des égoïstes. Un pur délice que ce livre, qui montre, une nouvelle fois s’il était besoin, le discernement et la qualité du travail des éditions Verdier.

La carabine à “du coup”

J’avais l’intention, cette semaine, de sortir ma carabine à « du coup » lors de la conférence de rédaction quotidienne du journal du festival des 3 Continents, réalisé par les étudiants de l’université de Nantes. Mais j’y ai renoncé dès le premier jour, tant la tâche s’est révélée ambitieuse et, pour tout dire, irréalisable. L’affaire aurait tourné à la pétarade ou au carnage, ce qui n’était pas le but de l’opération.

Il semble en effet que pas une phrase ne puisse aujourd’hui être prononcée en public sans un salvateur « du coup ». « Du coup, on a choisi tel sujet… Du coup on a refait le montage… Du coup la critique passera sur le web… » Bref, sans « du coup » point de salut. La malheureux « pas de souci » qui a cannibalisé les conversations pendant plusieurs années peut aller se rhabiller. Il est sera bientôt relégué au rang de curiosité linguistique de tic de langage ringard et désuet.

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Le problème, comme le relève Claudine Chollet dans une excellente chronique intitulée « Tordons le cou à l’expression du coup » est que « du coup » est un syllogisme qui se prévaut de l’accord implicite de l’interlocuteur. Exemple : ces articles étaient en solde, du coup j’en ai pris trois. L’expression, note-t-elle, permet de faire l’économie d’un raisonnement, et de se prévaloir d’une légitimité à penser et à agir.

Du coup, je vois des du coup partout. Dans la bouche de mes proches, à la ville, au téléphone et – horreur, malheur –  j’en surprends à sortir de mon propre gosier. Je ne sais pas s’il existe des études sérieuses sur les tics de langage qui occupent ainsi la sphère de l’échange oral pendant quelques années, vont, viennent, disparaissent ou mutent. Mais, du coup, celui-ci me semble justifier une attention particulière, comme c’est le cas pour les plantes invasives qui colonisent l’espace et menacent la végétation indigène.

Atelier d’écriture

3-continentsLa semaine est studieuse pour le polygraphe, appelé comme chaque année à polir la copie de Preview le journal (papier et en ligne) du festival des 3 Continents  que réalisent les étudiants du master 2 infocom de l’Université de Nantes.  Au menu cette année : hommage à Abbas Kiarostami, rétrospective Rithy Panh et gros plan sur le cinéma indien.  Enfermé dans la salle de rédaction à travailler sur les textes – un atelier d’écriture en quelque sorte – je n’aurai malheureusement pas le loisir d’assister à beaucoup de projections. C’est le sort des secrétaires de rédaction. Nous ne nous en plaindrons pas, il faut bien que chacun se frotte à l’édition un jour ou l’autre.

Bonne semaine

Feuillet d’automne

L’arrière-saison se dilate chaque année un peu plus. Début novembre, les feuilles se décident à tomber doucement, et le surplus de bois qui refuse d’entrer dans le bûcher se réchauffe tranquillement au soleil durant la journée. On peut donc fendre et couper les bûches à mesure.

louis-xivLa campagne a toutefois quelques inconvénients : “La mort de Louis XIV”, n’est pas donnée dans le cinéma le plus proche  – même si nous avons désormais un petit multiplexe à Savenay – Il faudra donc courir à Nantes, pas avant la fin de la semaine. Les commentaires d’éventuels premiers spectateurs sont les bienvenus.

Quelques Bordelais bien intentionnés ont déposé, à la faveur des vacances scolaires, les documents de présentation autourdelexpo_11de l’exposition Montaigne Superstar, actuellement en place autour de l’exemplaire de Bordeaux.  Pour être honnête, cette présentation qui se veut décalée et ludique m’inspire assez peu.  Uen carte postale donnée avec le programme attire toutefois l’attention. au dessus du portrait de Montaigne, on lit la mention #premierblogueur.

Le parallèle n’est pas complètement idiot, si l’on se souvient que Les Essais étaient écrits au jour le jour, sans souci de cohérence, selon l’inspiration du moment.  Des billets d’humeur en quelque sorte, nourris par l’expérience et prolongés par la réflexion des Anciens. Même si, évidemment, peu de blogueurs peuvent revendiquer la hauteur de vue et la profondeur de champ du Gascon. Et il n’est pas certain que beaucoup de textes tiennent encore debout dans un demi-millénaire, comme c’est le cas pour les Essais.

Côté lecture, la boussole du moment reste Le Ciel & la Carte  d’Alain Borer qui ne cesse de renvoyer à d’autre textes, telle L‘Histoire universelle des explorations, quatre précieux volumes que les étagères du bureau ont la bonne idée de porter. Ce qui permet de prendre un peu de vent des mers du Sud, quand le narrateur tourne un peu trop en rond dans sa cabine.

Bonne semaine

 

Sauve qui peut (la rentrée littéraire)

On a beau se tenir à distance de l’étal des nouveautés chez les libraires, détourner le regard devant les critiques de rentrée, fuir tout ce qui ressemble au prêt-à-porter littéraire du moment, il y a toujours un ou deux ouvrages récents qui finissent par entrer par la fenêtre et s’installer près du feu. C’est encore le cas cette année, avec deux romans publiés ces dernières semaines Un enfant plein d’angoisse et très sage de Stéphane Hoffmann et Sauve qui peut (la révolution) de Thierry Froger. J’ai dévoré le premier et n’en finis pas de déguster le second.

hoffmannUn enfant plein d’angoisse et très sage est un livre léger, hors sol, flottant à quelques centimètres du réel, qui hésite entre le conte et la fable contemporaine. C’est l’aventure d’un gosse de riches, élevé par une grand-mère fantasque, qui se joue de ses parents avec un cynisme et un détachement déroutants mais au bout du compte assez jouissifs. On se laisse volontiers emporter par ce scénario loufoque, piqueté de traits d’esprits, qui fait du père – Britannique – un désinvolte collectionneur de chaussettes et de la mère une ambitieuse entrepreneuse de travaux publics dont le rêve est de devenir ministre. L’apparente désinvolture dans la conduite de ce récit foutraque, masque en fait un chapelet de réflexions, de pépites semées ici ou là –  “Baladine a négligé la femme qui était en elle jusqu’à en ronfler – Il ne nous prendrait pas un peu pour des demeurés le Saint-Ex avec son nom d’eau minérale et de soutien-gorge“- pensées habillées par le regard de l’enfant, le dialogue muet avec son chien. Un enfant plein d’angoisse et très sage vient de remporter le prix Jean Freustié. C’est une bonne nouvelle pour Stéphane Hoffmann, par ailleurs grand ordonnateur des Rendez-vous de La Baule. Chapeau bas, mon cher Stéphane.

sauve-qui-peutLe second ouvrage est une montagne au sommet de laquelle je ne suis pas encore parvenu. Un objet non identifié dont l’argument est aussi inattendu que casse-gueule : le déroulé parallèle de deux récits, l’un contant les efforts du cinéaste Jean-Luc Godard pour monter un film sur la Révolution française à l’occasion du bicentenaire, l’autre l’exil de Danton – épargné par Robespierre à la dernière minute – sur une île de Loire… où JLG rejoint régulièrement un historien de ses amis, spécialiste de la Révolution, qui écrit justement… un ouvrage sur Danton. Ajoutant pour le piquant la présence d’une troublante jeune fille sur cette île et nous voilà partis. C’est diablement érudit, assez malin, plutôt drôle. Honnêtement je ne pensais pas tenir cent pages la lecture de ce pavé au prétexte aussi fumeux. Eh bien, j’y parviens et je vais sans doute aller au bout de cet ouvrage étonnant. Pour le plus grand plaisir de Marie, qui me l’a recommandé. L’auteur Thierry Froger est professeur d’arts plastiques, formé à l’école des Beaux-Arts de Nantes, nous dit la quatrième de couverture de Sauve qui peut (la révolution). C’est un bon début.

Un enfant plein d’angoisse et très sage, Stéphane Hoffmann, Albin Michel. Sauve qui peut (la révolution), Thierry Froger, Actes Sud.

 

Nao Victoria

magellan-2Il faut se pincer pour y croire. C’est sur une coque de noix de la dimension d’un gros chalutier qu’une vingtaine d’équipiers de Magellan a bouclé en 1522 le premier tour du globe terrestre, réalisé la première circumnavigation de l’histoire. La réplique du Nao Victoria, rescapé de la flottille ayant quitté Séville en août 1519 pour prendre possession des Moluques au nom de la couronne d’Espagne, s’est amarrée durant quelques jours au ponton Belem dans le port de Nantes. Votre serviteur n’aurait manqué pour rien au monde la visite de ce navire mythique dont il a suivi les péripéties jour après jour à travers le récit des survivants – dont le chroniqueur Antonio Pigafetta – réunis dans le magnifique ouvrage réalisé par les éditions Chandeigne, évoqué ici dans une chronique intitulée Quand l’Eglise distribuait le monde.

On comprend en posant le pied sur le pont de cette “caraque” que l’on est à peine sorti du Moyen-Âge lorsqu’on se lance à la découverte de la planète. Il n’y a pas même une barre à roue pour diriger le navire, à la conception et aux équipements extrêmement sommaires, qui devaient rendre les manœuvres particulièrement difficiles et périlleuses. La nef disposait d’une seule cabine, réservée au capitaine, et d’un seul réduit fermé pour se mettre à l’abri pendant les tempêtes. On a peine à imaginer les conditions de vie des dizaines de marins qui cohabitaient sur ces petits navires, pourris d’humidité – l’un des bateaux a dû rebrousser chemin aux Moluques tans ses bordés étaient vermoulus – qui se réchauffaient aux feux de cuisine allumés sur le pont.

magellan-1Les visiteurs de l’atelier me pardonneront, je l’espère, la médiocrité des images prises à la volée lors de ce passage, qui s’explique sans doute par l’émotion et la fascination provoquées par cette visite.  Je n’avais pas l’intention de me voler le présent à moi-même comme le font trop souvent les visiteurs de lieux remarquables, privilégiant la photographie à la jouissance de l’instant présent.

Il faudrait évidemment revenir plus avant sur cette incroyable équipée, qui se déroule à la charnière de deux époques, au moment de la construction effective d’un monde nouveau.  Mais il faudrait pour cela proposer un livre entier. Ce que Chandeigne a fort bien fait dans un ouvrage que je ne cesse de recommander. Allez encore une petite louche :  Le voyage de Magellan, la relation d’Antonio Pigafetta et autres témoignages.

Bonnes semaine

Le ciel & la carte

Par Pascale Martello

Non, l’eau n’est pas toujours douce et la note est salée…. mais     “Forsan et haec olim meminisse juvabit ” (Virgile, Enéide, I, 203)

Au 8ème et dernier des chapitres de la première partie de ce Carnet de voyage, l’auteur dit ‘Adieu à son lecteur’ et le prie de bien vouloir le laisser là, las…. Pourtant, Il reste encore  227 pages, 227 pages devant soi. Et dans les 125 précédentes, Alain Borer décide de ne pas décider,  “lire ou partir“ n’est pas une question, on ne voyage pas seulement à travers la planète mais à travers la bibliothèque. Belle est la compagnie de ceux avec qui nous embarquons, une liste serrée de plus de 7 pages, en fin de volume…. Décidément, Le ciel & la carte, ne sera pas de tout repos.

le-cielQue l’écriture soit un voyage, la métaphore est devenue lieu commun, mais Alain Borer est tout sauf commun,  dans l’usage des mots, leur polissage, leur placement, leur déplacement, leur précision qui l’oblige, leur restauration qu’il exige. Une palingénésie ballottée, des phrases qui chavirent et houspillent la mémoire qui s’exécute et brave tous nos oublis. Les livres emportés sont ceux des lectures passées dans notre passé, toujours présentes, comme s’il allait de soi qu’on ne puisse s’y soustraire et Alain Borer ne voyage pas avec des œuvres qu’il invite ou convoque,  c’est juste l’inverse, il en est définitivement l’habitant érémitique….

Mais il voyage. Exactement parlant, monté à bord de La Boudeuse, par circonstances et divers avènements d’évènements, Alain Borer prend une décision définitive, quoi qu’il se passera, il l’écrira. Que cela plaise ou non. “… tout livre honnête devrait prendre congé de son lecteur au premier tiers, et continuer seul comme un train dans la nuit…”. Nous décidons d’être passager clandestin, et poursuivons, bien sûr. Il en a trop dit, nous n’en avons pas assez. Commencent alors les Chapitres émétiques. Quel mot trouver, à notre tour, qui convienne à cette éblouissante démonstration que l’on peut tout écrire, pourvu qu’on sache écrire… entendez, faire des phrases ne suffit pas. Il faut les mots et les tournures pour faire du bruit, avoir la migraine, être en bordure de néant, sortir ses tripes, vaciller et vouloir mourir, il faut rendre corps, car pour l’âme, c’est déjà fait. Kénose et naupathie au-delà de tout et au seul fil des mots. Le bateau devenu son tyran d’eau. Les phrases perdent leur ligne d’horizon, on en voit qui roulent de droite à gauche de la page. Trois lettres suffisent, pourvu qu’elles soient scandées à vous battre le crâne sans répit… sans répit… sans répit…. Invitation en enfer. On y perd même l’obligation d’écrire noir sur blanc… Il (me) faut être elliptique, dé-voiler serait une faute, un crime, une atteinte coupable  à ce livre à nul autre pareil.

…“ se sentir heureux par le corps, s’abandonner comme le cachalot gourmand dans un nuage de krill…” plus qu’heureux, riant aux éclats, éclatant de rire, ré-incarné, ressuscité, rafistolé, réparé, Alain Borer, descendu de sa Gerbeuse, nous livre aussi et enfin, une magistrale leçon de géopolitique, d’ethnologie amoureuse, d’usage du monde. La xénélasie, ou la dernière tentation du corps abandonné à la domination océane, n’est plus. Parce que le temps spécifique du voyage, c’est le présent intense. Les Chapitres mythiques, les derniers, le sont par l’alliance immémoriale de notre planète avec l’eau quand elle se fait lustrale après avoir été létale. J’inviterais bien Thalès de Milet au banquet,  pour qui l’eau est au principe de tout.

J’aime particulièrement, pour qualifier l’ouvrage d’Alain Borer, l’expression hilaro-tragique, qu’en 4ème de couverture j’ai lue après-coup. On peut ne pas me croire. C’est pourtant, sans filet, ni bouée, ni flotteur que je me suis lancée. Le ciel & la carte est un livre où il faut plonger les yeux fermés… auquel on doit faire confiance, quoi qu’il dise et quoi qu’il en soit. Un livre qui décoiffe savamment. Qui vous prend en main, et ne vous lâche pas. En général, on dit plutôt l’inverse.

Alain Borer, Le ciel & la carte, Carnet de voyage dans les mers du Sud à bord de La Boudeuse. Seuil. 2010

 

 

 

L’heure de la sortie

Deux productions concoctées ces derniers mois dans cet atelier sortent simultanément ces jours-ci. Un supplément de la revue Place Publique consacré au logement social, et plus précisément à l’histoire de militants catholiques qui ont donné naissance à l’un des grands bailleurs sociaux de l’Ouest de la France, Harmonie Habitat (aujourd’hui intégré au groupe mutualiste Harmonie). Un travail passionnant qui recouvre un demi-siècle et revient sur quelques utopies comme la construction du Sillon de Bretagne, cette immense pyramide qui marque l’entrée nord de Nantes et se posait, lors de sa création au début des années soixante-dix, comme le pendant de la cité radieuse du Corbusier située au sud de la ville.

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Extrait : Il y a eu une période fabuleuse durant les premières années » commente Jean-Robert Pradier, qui fut l’un des deux premiers médecins du cabinet médical « du fait, en premier lieu, d’une véritable mixité sociale » (…) A l’image de la Cité Radieuse, de véritables rues traversent le bâtiment, donnant le sentiment de résider dans une petite ville abritée des regards (…). Mêmes souvenirs enchantés du côté de Gil Gabellec, référent du centre socio-culturel durant de longues années. « Le Sillon était un peu un laboratoire, que ce soit en matière sociale ou culturelle. Il y avait une boutique de droit pour débrouiller les situations difficiles, un lieu de création théâtrale, on organisait des soirées contes dans les appartements, des ateliers cuisine, des sorties. On faisait même une parade dans les couloirs une demi-heure avant les spectacles. Médecins, assistantes sociales, animateurs, aide-ménagères se réunissaient régulièrement. Les gens étaient connus et reconnus ».  Cette grande époque du militantisme, où personne ne compte ses heures, se traduit aussi par des actions de prévention, alors que la situation commence à se dégrader au début des années quatre-vingt. « Professionnels et usagers, on travaillait ensemble sur un thème, comme l’alimentation ou le sommeil chez l’enfant, on faisait un montage audiovisuel, puis on allait le présenter dans les appartements sur le mode des réunions Tupperware.

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Un seul regret, ce petit ouvrage a dû être réalisé (enquête et rédaction) en quelques semaines avant les vacances et eut mérité que je lui consacre un peu plus de temps. Même si ce travail a permis de dresser quelques perspectives, de mieux comprendre comment se réinvente l’habitat social aujourd’hui

 

 

Extrait. L’opération la plus singulière, la plus ambitieuse et probablement la plus porteuse d’enseignements pour l’avenir est sans doute le programme îlink sur l’île de Nantes. Cette initiative de « maîtrise d’usage » est le fruit de la rencontre entre trois des acteurs choisis pour mener à bien un programme de 22 000 m2 au cœur d’un « éco-quartier » qui se dessine entre les Machines de l’île et le hangar à bananes. Trois acteurs atypiques : un aménageur réputé pour sa créativité, Ardissa, une agence spécialisée dans l’accompagnement des projets urbains, Scopic, et un bailleur social Harmonie Habitat. Ces trois acteurs, associés à deux promoteurs privés, Vinci immobilier et Adim Ouest, ont dû se gratter  la tête pour répondre au cahier des charges de la collectivité : assurer une triple mixité de l’îlot,  sociale, fonctionnelle et générationnelle. En d’autres termes comment faire en sorte que des personnes âgées (Harmonie Habitat construit notamment des logements pour les seniors) de jeunes entreprises utilisant des espaces mutualisés en pied d’immeuble, des commerçants, et des nouveaux arrivants ayant choisi de vivre dans cet éco-quartier « au top environnemental » cohabitent harmonieusement dans le temps. « Nous avons vendu un projet, pas un programme » explique Stéphanie Labat « et ce projet va être livré vivant. » De fait, avant même que la première pierre soit posée, les futurs usagers qui le souhaitent sont associés au sein d’une association assurant « la maîtrise d’usage » du programme, pilotée par un jeune ingénieur qui s’est passionné pour le projet Antoine Houël. Ils observent, discutent, proposent, et influent même sur le programme. « L’association, entourée de toutes les parties prenantes du projet, fait émerger des besoins et des idées : le service d’une conciergerie, un espace créatif et culturel, des jardins potagers, un gîte urbain, un espace de coworking… ». Lancée en 2013, cette initiative d’urbanisme participatif, encouragée et soutenue par Harmonie Habitat, qui mettra un logement à disposition de la future « conciergerie », n’est pas seulement un exercice théorique voué à faire mouliner quelques sociologues, c’est une expérience concrète qui s’est traduite dans les faits avant même que la première pierre ne soit posée. Une première « conciergerie » expérimentale est installée à proximité du nouveau quartier et l’association gère un espace de co-working de 530 m2 dans un quartier voisin pour tester son modèle économique. L’équation n’est pas simple à résoudre parce que les occupants des lieux ne sont pas sur le même pied social et il est possible que certaines personnes âgées n’aient pas les moyens de participer au financement de services communs. Il faut trouver des pondérations, inventer des formules à la carte. « Nous sommes dans une logique de péréquation, de répartition des charges pour que tout le monde puisse bénéficier des services. » ajoute Antoine Houël « on s’oriente vers le modèle économique d’une coopérative agricole, qui consiste à ouvrir à la location pour amortir les équipements. » A terme l’association îlink assurera la gestion locative, les services de proximité, l’entretien des communs et l’animation des lieux et fonctionnera avec cinq salariés. « Il est essentiel qu’Harmonie Habitat, qui comprend les logiques d’usage, soit avec nous.  » ajoute le jeune ingénieur depuis sa conciergerie vitrée donnant sur mes Machines de l’île, autour de laquelle poussent déjà quelques légumes bio. « Nous avons eu du mal à convaincre les promoteurs » confirme Stéphanie Labat « qui percevaient cette initiative comme un coup sans lendemain. Nous sommes dans une logique radicalement différente. Il s’agit pour nous de créer du partage et du mélange et de nous inscrire dans le temps.

Nous ne reviendrons pas sur le contenu du guide “S’installer à Saint-Nazaire”, déjà évoqué ici une fois ou deux. Sinon pour dire que j’ai pris un vrai plaisir à faire sauter quelques clichés tenaces qui collent à cette ville attachante. Il est toujours agréable de voir un travail sur lequel on a planché pendant des semaines, voire des mois, prendre forme. Observer comment les photographes ont travaillé, (parfait compagnonnage avec Eric Milteau, avec qui j’avais déjà réalisé un Saint-Nazaire pour les éditions Ouest-France), les maquettistes, l’éditeur. A l’heure où  ces lignes sont écrites je n’ai encore vu aucun des deux ouvrages, je n’en ai pas respiré l’encre, tripoté les pages. lls doivent arriver par la poste cette semaine. Ce sera forcément un moment de satisfaction, mais en général assez court, rapidement suivi par celui de la découverte de l’inévitable première coquille, de la première faute de goût.

cp-saintnaz