NDDL : les paysans tentent de congédier leurs mercenaires

« Le tissu social est déchiré pour quarante ans » relevait en 2012 le conseiller général de Notre-Dame-des-Landes lors de la tentative d’évacuation du site. C’était sans doute un peu exagéré, mais il était évident que, quel que soit le scénario de sortie de crise, les choses n’allaient pas se régler d’un coup de baguette magique. Le refus de libérer la RD281 par les zadistes les plus radicaux, qui ont fait office pendant des années de bras armé de la contestation en témoigne s’il était besoin.

illustration Frap, by courtesy

Et il est difficile de les accabler, ces braves anars, qui n’ont jamais caché leur motivation « Non à l’aéroport et à son monde » ni nié le recours à l’intimidation et à la violence et comme moyen de lutte. Leur soutien guerrier lors des manifestations contestant le projet a été, sans nul doute déterminant pour faire reculer le pouvoir, tétanisé par la peur de provoquer un drame. Ces zadistes,  venus parfois de très loin, se sont donc installés sur les lieux, enchantés de disposer d’un terrain de jeu échappant à tout contrôle, de coloniser un El Dorado où la notion de propriété avait totalement disparu.

Et voilà qu’aujourd’hui les opposants fréquentables, agriculteurs conventionnels et gentils écolos, considérant qu’ils ont obtenu gain de cause, négocient avec l’Etat pour enclencher un retour à la normale. Il est désormais l’heure, à leurs yeux, de procéder à la répartition de ces terres si âprement défendues entre gens de bonne compagnie. Chacun devant faire un pas pour sortir de cette crise interminable.

« Tot tot » leur répondent les anars, il n’est pas question de dégager, nous sommes ici chez nous et il faudra nous déloger par la force des baïonnettes. Les négociations entamées depuis l’annonce de l’abandon du projet ont subi échec sur échec. Les zadistes s’accrochent à leur route comme des berniques à leur rocher. Ils ont, qui plus est, un discours articulé et cohérent : http://zad.nadir.org/spip.php?article5106

C’est ce qu’ont sans doute sous-estimé les opposants historiques, en premier lieu l’Acipa, se disant qu’ils se débrouilleraient bien le moment venu pour se débarrasser de ces mercenaires, de les reconduire gentiment aux frontières de la Zad. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à s’appuyer, sans état d’âme apparent, sur la maréchaussée comme le rapporte Ouest-France du 3 février (p 4) « Si ces anars continuent, il faudra en passer par une journée de gaz lacrimogènes. Les tracteurs ne protègeront pas cette bande là ».

Pas certain que cela suffise. Il est possible qu’on ne fasse pas impunément appel à la violence sans qu’elle ne se retourne un jour ou l’autre contre ses commanditaires. C’est la loi du genre. Les opposants se divisent désormais en deux camps clairement distincts. Les « non à l’aéroport » et les « non à son monde ». Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. La manifestation nationale du 10 février pour fêter la victoire sera intéressante à observer de ce point de vue. La préfète doit être bien embarrassée. Doit-elle faire donner la troupe pour tenter de nettoyer le terrain avant la ruée. Ou préfèrera-t-elle laisser les zadistes laver leur linge sale en famille, au risque de voir les irréductibles renforcés par des troupes fraîches ? La saison 3 ne fait peut-être que commencer.

 

 

Un brin de soleil

Il y a sûrement plus déagréable que d’aller relire un manuscrit sous le soleil de l’océan Indien. Mais puisque les dieux et l’invitation d’un fiston en ont décidé ainsi, nous n’allons pas bouder notre plaisir. L’atelier sera donc au calme dans les semaines qui viennent, même si une carte postale ou une chronique des îles n’est pas exclue.  Je suis en effet curieux de découvrir Mayotte, ce petit archipel situé au sud de Zanzibar longuement évoqué dans un précédent récit de voyage, L’homme blanc.

 

vue de Mamoudzou, la capitale de Mayotte, DR

Direction Dzaoudzi-Pamandzi donc. Dans les bagages, l’odinateur portable et le texte du Malais de Magellan, qui doit impérativement être prêt début février pour être publié en avril. Cette publication artisanale, à l’image de mon premier forfait, Derrière la montagne, en 1998, rendue possible grâce à la complicité dune éminente professionnelle de la profession, m’enchante, même si la publication d’une première fiction me tétanise un peu. Nous resterons donc modeste avec un tirage de 300 exemplaires et un prix abordable, autour de 12€. Une souscription sera proposée en mars aux lecteurs impatients et aux amateurs de romans historiques.

Tout autre scénario pour le guide S’installer à Nantes, dont la deuxième édition est en rupture de stock chez l’éditeur. On doit approcher les 6 000 exemplaires vendus, ce doit en faire mon best seller comme auteur. Je suis donc mis en demeure par ma charmante éditrice, Zoé, de plancher tout le mois de février sur la mise à jour de l’objet, pour une sortie de ce troisième opus en juin.

Deux ouvrages, deux destinées différentes, mais un attachement incomparable entre ce travail de commande et la création d’un univers, la plongée vertigineuse dans les premiers temps de l’imprimerie. Période qui n’est pas, à mes yeux, sans résonner celle que nous vivons en ce moment. Une sorte de préhistoire de la révolution mentale à l’ordre du jour avec internet.

Le parallèle n’est, bien entendu, pas explicite, mais il sous-tend un peu ce travail. Avec la difficulté d’imaginer les craquements dans les têtes aux temps de l’apparition d’une pensée inviduelle  face à une religion qui enveloppait les esprits. Mais n’anticipons pas. Si vous souhaitez faire partie des souscripteurs, n’hésitez pas à me le faire savoir par mail (au pied de la col de droite). Ce sera sans doute une liste fermée. Histoire de réserver aux quelques amis lecteurs un objet singulier qui, s’il ne marque pas l’histoire de la littérature, sera je l’espère une occasion de prendre un peu de champ en s’immergeant avec plaisir dans une période qui a façonné la nôtre.

L’éditeur

Pour commander Le Malais de Magellan en ligne, rien de plus simple. Il vous suffit de faire parvenir votre adresse postale à l’adresse suivante : latelierdupolygraphe@gmail.com. Le paiement (12€) s’effectuera à réception. Les frais d’envoi sont offerts.

Pour les libraires, remise habituelle de 33%. Frais d’envoi offerts à partir de 5 exemplaires.

Le Malais de Magellan, L’atelier du polygraphe, avril 2018, 164 pages, 12€. ISBN 978-2-9512501-0-9.

Gaston, la pensée sauvage

Peut-on poser une grille de lecture philosophique sur une oeuvre de bande dessinée ? Philosophie Magazine semble le croire et le démontre avec un certain brio dans son dernier hors série consacré à Gaston.

“Un homme bienveillant qui veut améliorer le monde est foncièrement dangereux” commence par affirmer Clément Rosset au début de ce recueil de regards croisés. Histoire de mettre en lumière le fait que Gaston “le disruptif” comme il sera qualifié un peu plus loin, cet écolo avant l’heure, ce bricoleur de génie, pose des questions  fondamentales.

Parmi ces questions, il en est une fort habilement traitée par Martin Legros : le rapport entre bricolage et pensée. L’auteur note que, cinq ans après la naissance de Gaston, en 1962 précisément, Claude Lévi-Strauss publie La pensée sauvage, ouvrage au fil duquel il se penche sur la pensée mythologique, propre aux sociétés dites “primitives”, où les mythes sont en permanence réélaborés au gré des évènements qui se présentent, alors que dans la pensée scientifique et technique occidentale, il s’agit d’anticiper l’avenir par une suite d’hypothèses et de théories. “A la différence de l’ingénieur, le bricoleur ne subordonne pas chacune de ses tâches nà l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet; son univers instrumental est clos et sa règle du jeu est de toujours s’arranger avec les moyens du bord” relève Levi-Strauss.

Le faiseur de mythes et l’adepte de Leroy Merlin auraient-ils donc un mode de pensée similaire ?” s’interroge, facétieux, Legros.  La réponse est donnée par Lévi-Strauss, toujours dans La pensée sauvage : “Regardons le bricoleur à l’oeuvre. Excité par son projet, sa première démarche pratique est pourtant rétrospective : il doit se retourner vers un ensemble déjà constitué, formé d’outils et de matériaux; en faire ou en refaire l’inventaire; enfin et surtout engager une sorte de dialogue, pour répertorier avant de choisir entre elles les réponses possibles que l’ensemble peut offrir au problème qu’il lui pose.”

L’anthropologue précise, en outre, que le bricolage se distingue de la technologie par sa poésie. “Il parle non seulement avec les choses, mais au moyen des choses, racontant par les choix qu’il opère entre des possibles limités, le caractère et la vie de son auteur.” Et Legros de conclure : “Gaston et Lévi-Strauss, chacun à sa manière, ont élevé la pratique du bricolage au rang d’un art. Mieux d’un véritable mode de pensée.”

Illustrations : Philomag ; Gaston, Franquin, éditions Dupuis.

le français : une altération composée

Trois caractères distinguent nettement le français des autres langues occidentales : le français bien parlé ne chante presque pas. C’est un discours de registre peu étendu, une parole plus plane que les autres. Ensuite : les consonnes françaises sont remarquablement adoucies, pas de figures rudes ou gutturales. Nulle consonne française n’est impossible à prononcer pour un Européen. Enfin, les voyelles françaises sont nombreuses et très nuancées, forment une rare et précieuse collection de timbres délicats. (…)

Si la langue française est comme tempérée dans sa tonalité générale; si bien parler le français c’est le parler sans accent; si les phonèmes rudes ou trop marqués en sont proscrits, ou en furent peu à peu éliminés; si, d’autre part, les timbres y sont nombreux et complexes, les muettes si sensibles, je n’en puis voir d’autre cause que le mode de formation et la complexité de l’alliage de la nation.

Dans un pays ou les Celtes, les Latins, les Germains, ont accompli une fusion très intime, où l’on parle encore, où l’on écrit à côté de la langue dominante une quantité de langages divers, il s’est fait nécessairement une unité linguistique parallèle à l’unité politique et à l’unité de sentiment. Cette unité ne pouvait s’accomplir que par des transactions statistiques, des concessions mutuelles, un abandon par les uns de ce qui était trop ardu à prononcer pour les autres, une altération composée.

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Images de la France, pléiade 2, 1001.

 

Changer de moteur

J’ai pris la mesure de la puissance de notre instinct grégaire lors de ma seule (et mémorable) expérience de commerçant, durant six ans, comme bouquiniste. J’ai alors compris à quel point le fait de créer, puis de respecter les habitudes des clients est capital pour faire des affaires. Donner des lieux, des points de repères, des marques, des jours, des chemins tracés est au moins aussi important que la qualité de la marchandise (la came diraient mes amis) proposée.

C’est pour cela que l’on revend des fonds de commerce, des clientèles, toutes choses immatérielles, ce qui pourrait paraître idiot. En fait on vend des habitudes. De la même façon nous pouvons nous interroger sur notre fidélité à telle marque, telle boutique, alors qu’elles ont maintes et maintes fois changé de main, parfois radicalement modifié leur philosophie.

Notre façon de naviguer sur internet n’échappe pas à cette logique de chemins tracés, de sites habituels, de rituels quotidiens. Je connaissais ainsi depuis belle lurette le moteur de recherche Qwant, plein de qualités, de conception française, ne traçant pas ses utilisateurs, je l’avais essayé mais j’en restais à mon bon vieux google. Essentiellement par fainéantise.

Une annonce vient opportunément de me rafraîchir la mémoire et j’ai décidé de l’utiliser avec l’un des deux navigateurs que j’utilise régulièrement (en l’occurrence firefox). Et pour me contraindre à modifier mes habitudes, j’ai gravé Qwant dans le marbre de la barre de favoris après avoir viré google. L’idée n’est pas ici de faire de la pub pour un moteur plutôt qu’un autre, mais de témoigner du fait qu’un éclair d’énergie passagère peut parfois nous désengluer du marais de redoutables habitudes contre lesquelles nous pestons régulièrement.

Bonne semaine

L’illusion de la gratuité

La semaine dernière c’était un cyclone, cette semaine c’est un seau d’eau qui a mis le feu à la prairie. Radios, télévisions et journaux sont brusquement montés en température autour d’une information capitale. Emmanuel Macron aurait décidé de dormir sur un lit de camp et de prendre sa douche avec un seau d’eau au petit matin lors de son passage à Saint-Martin. Scandale interplanétaire immédiat, abondamment relayé par les réseaux sociaux : Macron met en scène son intervention aux Caraïbes.

Sauf que… l’information était fausse. Issue d’une supposée confidence de l’entourage du PR à un journaliste de RTL. Ce que révèle le lendemain deux journaux papier. Macron a tout simplement dormi chez un gendarme. La femme d’icelui s’est d’ailleurs montrée fort marrie que l’on mette en doute la qualité de son hospitalité.

Mais passons, cet épisode met en lumière la tragique dérive de ce qu’il était jusqu’alors convenu de qualifier de “grande presse”. Les journalistes, envoyés spéciaux et reporters de terrain, soumis à la pression de réseaux sociaux qui, tels twitter, se posent en agences de presse parallèles, réagissent comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, ils plongent au jugé dans le premier interstice  venu. Histoire de montrer qu’il existent. Il fut un temps ou une erreur grossière de ce type eut été sanctionnée. Ce n’est plus le cas. On n’a plus le temps. Un phénomène étrange est en train de se produire. A l’image de ce qui se passe aux Etats-Unis ce n’est plus la réalité de l’information qui importe c’est son incandescence, sa capacité à déclencher un incendie, à générer du clic.

A l’opposé de ces tempêtes qui se déchainent régulièrement, un support consacré aux enquêtes au long cours vient de voir le jour à Nantes. Mediacités, se veut “un journal en ligne d’enquête et de décryptage consacré aux principales métropoles françaises.” Déjà implanté à Lille, Lyon et Toulouse, il ouvre à Nantes. Un pari insensé à l’heure où l’illusion de la gratuité est souveraine ? Pourquoi payer une information puisque je peux me faire une idée de l’actualité qui importe  aujourd’hui simplement et rapidement sur internet ? C’est oublier un principe simple : quand c’est gratuit c’est toi le produit.

L’idée n’est pas de faire la morale ce dimanche matin, mais d’attirer l’attention sur le fait que les véritables sources d’information se raréfient, faute de moyens, au profit d’un océan de clichés survendus, fabriqués pour chatouiller nos émotions.

On pourrait par exemple, en ce dimanche 17 septembre au matin, plutôt que de s’indigner à peu de frais sur le sort des Rohingas, qui envahit nos journaux sans que l’on y comprenne grand chose, se préocccuper de la situation des 27 mineurs isolés qui débarquent chaque semaine à Nantes, et que tentent de prendre en charge un collectif d’hébergeurs solidaires. Florence Pagneux, est allée à la rencontre de quelques familles qui accueillent discrètement ces jeunes gens, dont le souhait le plus cher n’est autre, pour l’un des garçons rencontré, que de devenir plombier. Des jeunes gens qui se réjouissent devant une trousse remplie pour aller à l’école. Mais pour prendre connaissance de cette enquête, il faut payerun peu  de sa personne, accepter de verser son écot à Médiacités, qui en retour rémunère correctement ses collaborateurs, lesquels réalisent de véritables enquêtes de terrain. C’est tout bête, ça s’appelle du journalisme.

 

 

avant l’obsolescence programmée

Il y avait une vie avant l’obsolescence programmée. Je viens d’en avoir la délicieuse confirmation en recomposant une chaîne haute fidélité des années soixante dix, qui me ravit chaque matin en autorisant un réglage ultra-précis de la radio grâce au tuner à aiguilles, et en permanence grâce à la rondeur et la clarté du son délivrée par l’ampli.  Les colonnes Cabasse y sont certes pour quelque chose mais le précédent matériel, pourtant griffé de marques prestigieuses (Marantz, Technics), ne permettait pas d’obtenir l’incomparable moëleux de ces vieux clous et surtout ne dissociait quasiment pas la stéréo.

C’est tout à fait par hasard que j’ai acquis au cours de l’été le tuner Kenwood à aiguilles, sur un vide-grenier. 5€, le risque n’était pas très grand et le vendeur était affirmatif et convaincant : il fonctionnait, selon lui, parfaitement, ce qui s’est vérifié de façon spectaculaire. Je ne supportais plus le tuner électronique précédent qui ne comprenait pas l’extrême sensibilité de la modulation de fréquence (FM) et les incidences de la météo. Seul l’aiguille d’un bon vieux vu-mètre permet d’opérer un réglage au petit poil. Restait ensuite à trouver un ampli à la hauteur du tuner. Celui en service, noir comme la nuit, aux commandes illisibles, n’avait plus de balance et de grosses faiblesses sur un des canaux.

Les dieux étaient de bonne humeur cet été puisqu’ils m’ont permis de découvrir, quelques jours plus tard, une boutique extraordinaire, près de l’ancienne prison de Nantes, justement spécialisée dans la réparation et la revente de matériels “vintage” comme on dit maintenant “Comme à la radio”. Il ne m’a pas fallu longtemps pour trouver mon bonheur dans cette caverne bourrée de madeleines métalliques pour les garçons de mon âge. Le vendeur, un fêlé de matériel de l’époque, et forcément de disques vinyles, a eu la gentillesse d’ouvrir la bête, pour me montrer l’état des composants et leur passer un petit coup de bombe, état nickel chrome malgré les quarante ans d’âge de l’objet.

Ne me reste plus maintenant qu’à retrouver une platine et remettre en circuit la paquet de vinyles qui dort au grenier. Ce sera pour une prochaine fois. Bonne semaine.