Archives de catégorie : Sur la table de travail

L’heure de la rentrée

L’un des habits qu’il me faut endosser cette année pour la rentrée est celui de correspondant local du quotidien Ouest-France. C’est assez plaisant, plutôt sympa et pas trop compliqué, mais cela demande toutefois de conjuguer des exercices forts différents, entre le décryptage des politiques publiques pour le lecteur averti et pointilleux de Courriercab, une dose rituelle de bons vieux clichés pour quelque grand magazine parisien et la chronique de la rentrée scolaire pour la locale du journal.

Mais c’est somme toute assez complémentaire. On est plus affûté avec le cabinet d’un ministère quand on peut le titiller sur les retombées concrètes des mesures concoctées dans un bureau aveugle. La géographie n’est pas la même sur une carte – lorsque l’on décide par exemple que la responsabilité de l’eau sera confiée aux intercommunalités – et dans la vraie vie, où le débit de l’eau se moque des frontières administratives mais son conforme au relief, aux bassins versants. Toutes choses auquelles il est parfois difficile de penser depuis Paris et qui font souvent enrager les responsables de collectivités. Mais passons.

Le grand bénéfice (et la grande responsabilité parce que c’est à double tranchant) du statut de correspondant du journal est celui d’être subitement élevé au rang de notable. Rien à voir avec celui d’obscur journaliste pour la presse nationale ou d’auteur de bouquins. D’intello un peu excentrique. Votre regard sur l’environnement prend désormais une toute autre valeur. Il acquiert une sorte de pouvoir symbolique qui l’autorise, croit-on, à juger ce qui a un intérêt et ce qui n’en a pas. C’est évidemment un leurre parce que les contraintes sont multiples, de forme comme de fond, et qu’on ne décide pas de grand chose au bout du compte.

Cette semaine par exemple c’est la rentrée scolaire et la préparation de les journées du patrimoine. Autant de bons vieux marroniers. Mais mine de rien, je vais pouvoir vérifier sur le terrain si cette histoire de 12 élèves par classse en CP se vérifie. Il faut que je me dépêche mon cartable n’est pas prêt. Bonne semaine.

Atelier d’écriture

3-continentsLa semaine est studieuse pour le polygraphe, appelé comme chaque année à polir la copie de Preview le journal (papier et en ligne) du festival des 3 Continents  que réalisent les étudiants du master 2 infocom de l’Université de Nantes.  Au menu cette année : hommage à Abbas Kiarostami, rétrospective Rithy Panh et gros plan sur le cinéma indien.  Enfermé dans la salle de rédaction à travailler sur les textes – un atelier d’écriture en quelque sorte – je n’aurai malheureusement pas le loisir d’assister à beaucoup de projections. C’est le sort des secrétaires de rédaction. Nous ne nous en plaindrons pas, il faut bien que chacun se frotte à l’édition un jour ou l’autre.

Bonne semaine

petite chronique du lundi matin

Il est temps de revenir au calme de l’atelier et de remettre l’ouvrage sur le métier. D’autant qu’un gros chantier démarre aujourd’hui, celui du guide “S’installer à Saint-Nazaire” que m’ont commandé en janvier les éditions Héliopoles. La réunion de cadrage a lieu ce lundi, mais au préalable j’aurai eu le plaisir de faire découvrir la ville et le port à mes chers éditeurs, Christophe et Zoé, pour qui j’ai déjà réalisé “S’installer à Nantes”. C’est un travail délicat mais passionnant puisqu’il s’agit, en premier lieu, de faire sauter les clichés qui embrument l’image de Saint-Nazaire.

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Le front de mer, Saint-Nazaire. DR.

Dieu sait pourtant que cette ville, posée au bord de l’océan, face au soleil couchant, peut avoir du charme. Une des seules villes, sans doute, qui offre des HLM avec vue sur la mer. Mais bon, n’anticipons pas trop. Il s’agit, dans un premier temps de préciser le périmètre du travail. La Brière est-elle incluse, la presqu’île guérandaise ? Il ne faudra pourtant pas traîner puisque la copie doit être livrée au fil de l’eau avant mai, pour une sortie prévue en octobre.

Seconde contrainte de la semaine : trouver deux sujets pour Courriercab, la lettre d’infos sur les politiques publiques pour laquelle j’assure le suivi de la réforme territoriale. J’ai déjà un sujet sous le coude, aimablement suggéré par mon rédac chef, Jérôme : les associations nationales d’élus commencent à tousser face au calendrier prévu par la loi Notre : les regroupements intercommunaux doivent être décidés fin mars. Mais les choses ne se passent pas aussi bien et aussi vite que souhaité sur le terrain. Si vous avez des exemples de réussite ou d’échec dans votre région, n’hésitez pas à le me le signaler, par messagerie au besoin (adresse col de droite).

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Bouquinistes sur le parvis du Lieu Unique, Atlantide 2015. DR.

Enfin, troisième chantier ouvert : la lecture de quelques ouvrages d’Antionio Munoz Molina, un auteur Espagnol invité de la prochaine édition d‘Atlantide, le festival du livre de Nantes, qui aura lieu cette année en mars, à quelques jours du salon du livre de Paris. La librairie Vent d’Ouest m’a demandé d’animer une rencontre avec cet auteur, que je ne connaissais pas. Je viens de commencer l’un de ses bouquins “Le Vent de la lune”, pas mal. Mais il a une oeuvre colossale et je n’aurai pas le temps de tout lire d’ici mars. Si certain(e)s d’entre vous connaissent ou ont envie de s’y coller, je suis preneur. C’est une grosse pointure (prix des Asturies) et sans doute une belle découverte.

Voilà, voilà, autant dire que je vais lâcher la guerilla politique qui continue à faire rage dans le secteur sur l’épineuse question de l’aéroport. Et qui va, sans nul doute, se poursuivre ce lundi avec la venue d’Emmanuel Macron à… Saint-Nazaire.

Bonne semaine.

La fabrique à glace

image jean blaiseReçu le premier exemplaire du petit dernier. Le livre est annoncé en librairie pour le 21 mai. Un petit extrait pour fêter cette parution : un passage du chapitre consacré aux Allumées, manifestation qui a bousculé Nantes pendant six ans, durant six nuits, de six heures du soir à six heures du matin, et dont s’est inspirée la Nuit blanche parisienne.  Qu’il me soit permis de remercier ici Marie et Pascale pour leur amicale et bienveillante relecture. Et bien sûr tous les témoins qui m’ont permis de recomposer cet itinéraire singulier. Ce récit, forcément lacunaire, est une forme d’hommage rendu à Nantes par un petit gars d’Alençon qui a découvert sur les bords de la Loire comment l’art pouvait s’emparer de l’espace public, comment les cultures venues d’ailleurs pouvaient questionner, bousculer et enrichir nos représentations.

La singularité de la manifestation consiste à investir des lieux méconnus, oubliés ou carrément abandonnés dans les franges de la ville, dans les faubourgs peu à peu désertés par les activités laborieuses et pas encore gagnés par l’habitat. La reconquête éphémère de la Fabrique à glace, au sud de l’île de Nantes, près d’une grande sucrerie en activité, est de ce point de vue un pari qui semble, avec le recul, insensé. Jean Blaise décide en effet de transformer cette ancienne usine aux allures de grand blockhaus, que pas un Nantais sur dix ne sait situer sur un plan de la ville, en un gigantesque lieu de rendez-vous pour accueillir les festivaliers à partir de vingt-trois heures chaque soir. En trois semaines, Daniel Sourt fait débarrasser la friche de 500 mètres cubes de gravats et construit un espace pouvant recevoir plusieurs milliers de personnes : une scène pour le rock et un bar de 27 mètres dans la première partie, un sas de décompression où prend place une exposition sur l’architecture, et un restaurant de 2 800 mètres carrés au centre duquel il a conçu un gigantesque carré cuisine, enfermant les fourneaux, où s’agitent une dizaine de jeunes cuistots issus d’un chantier d’insertion. En trois semaines, il a fallu poser des portes, installer la plomberie, la piste de danse, les décorations.

La fabrique à glace. Photo Ouest-France

Outre la découverte de lieux inconnus ou inexplorés, Jean Blaise va s’évertuer à cultiver un autre genre de décalage durant ces longues nuits, celui des formes. C’est ainsi qu’à côté de spectacles monumentaux ou carrément monstrueux – comment ne pas évoquer La Véritable histoire de France de Royal de Luxe donnée à deux reprises sur le parvis de la cathédrale –, il tient à proposer de toutes petites formes, qui encouragent un commerce intime avec la création. Plusieurs plasticiens sont ainsi invités à exposer dans des appartements privés, qui restent ouverts toute la nuit, où le public défile, bon enfant, au fil d’un parcours que chacun compose à sa guise. Lors de la première édition, c’est l’hôtel de France qui est choisi comme repaire pour les auteurs et les amateurs de littérature. Mais les causeries nocturnes et les discussions enflammées viendront à bout de la patience des hôteliers et la manifestation migrera les années suivantes vers l’hôtel de la Duchesse-Anne, près du château.

La contagion gagne et une partie de la ville reste éveillée toute la nuit. « On assurait des départs de cars à quatre heures du matin, se souvient Thérèse Jolly. Il nous arrivait de ne pas dormir pendant trente-six heures. » Cette impossibilité de conjuguer la nuit et le jour conduira de nombreux Nantais à poser une semaine de congé dès la deuxième édition, pour ne pas terminer la manifestation complètement épuisés. Des Nantais, mais pas seulement : le bouche-à-oreille fonctionne à plein, et les aficionados venus de La Rochelle, de Brest ou de la région parisienne posent de plus en plus nombreux leurs valises à Nantes au cours de cette semaine d’octobre.

« Quand on a vu, lors de la première édition, la traînée de fourmis qui franchissait les ponts sur la Loire pour se rendre à la Fabrique à glace, on s’est dit que c’était gagné. C’est vrai qu’il fallait aller le chercher ce lieu, mais cette manière d’investir l’espace est un peu dans nos gènes », commentera plus tard Jean Blaise, qui décide de pousser le bouchon un peu plus loin pour la deuxième édition puisqu’il obtient de la ville de Leningrad, qui deviendra Saint-Pétersbourg quelques semaines avant la manifestation, la mise à disposition d’un équipage et l’envoi d’un navire pour convoyer les artistes russes. Plus de trois cents personnes. Navire qui sera amarré sur un quai près du terminal à bois de Cheviré. « Pendant la manifestation, c’était la panique totale, sourit Thérèse Jolly, les artistes ne dormaient pas sur le bateau, on les cherchait partout. À la fin, il en manquait trente ! »

Délicieux moyen-âge

Nous avons visité le monastère des moniales de Notre-Dame d’Almenêches. Là se trouvent trente-quatre moniales. Toutes sont propriétaires: elles ont en propre des chaudrons, des bassins de cuivre et des bijoux. Item, elles contractent des dettes dans le village; elles y mangent et s’assoient à table en société. L’argent sert à chacune pour se procurer les vivres nécessaires à la cuisine. Beaucoup  restent à l’extérieur des Complies aux Matines et elles boivent après les Complies. Théophanie est une ivrognesse. Elles n’ont pas de règle ou de terme pour se confesser ou pour communier. Soeur Hola a eu récemment un enfant d’un certain Michel du Val-Gui. Les laïcs entrent de temps en temps dans le cloître et parlent avec les moniales. Item, elles ne mangent jamais au réfectoire. Denise Dehatim a mauvaise réputation à cause de Maître Nicolas de Bleve. Elles se battent beaucoup dans le cloître et dans le choeur. Alice, chantre (cantatrix) a eu un enfant d’un nommé Chrétien. Item, la prieure a eu autrefois un enfant. Elles n’ont pas d’abbesse, parce que celle-ci est morte récemment.”

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Eudes Rigaud dresse ici un tableau fort sombre de l’abbaye d’Almenêches. Les religieuses ne mènent aucune vie communautaire. Elles font leur propre cuisine et ont donc besoin d’ustensiles et d’argent pour se procurer des vivres. Pour la même raison, elles sortent de la clôture. Elles sont accusées d’être “propriétaires”, c’est-à-dire de posséder des biens personnels. Cette atteinte au voeu de pauvreté est particulièrement intolérable pour l’archevêque franciscain, disciple de Saint-François. Par ailleurs, plusieurs religieuses sont mères. Elles n’ont évidemment pas respecté leur voeu de chasteté. Remarquons seulement à ce sujet que l’incontinence féminine passe moins facilement inaperçue que celle des hommes! Les religieuses n’ont pas d’abbesse à l’époque de la visite, ce qui pourrait expliquer en partie leurs débordements. On a l’impression cependant qu’il s’agissait pour elles d’un mode de vie pratiqué depuis longtemps.

Ajoutons une explication d’ordre général: ces monastères féminins recrutaient parmi les filles des familles nobles. L’orientation vers la vie religieuse résultait rarement d’un choix personnel, mais s’expliquait souvent par des considérations de stratégie familiale. De telles considérations n’étaient pas non plus absentes pour les hommes: les cadets étaient souvent destinés à devenir moines, puisqu’en Normandie ils devaient laisser l’essentiel du patrimoine à l’aîné. Néanmoins, la lecture du Journal d’Eudes Rigaud laisse à penser que les vocations étaient encore moins sincères chez les femmes que chez les hommes. Les Statuta gregoriana concernant l’admission des novices à l’âge minimum de 18ans supposaient un choix personnel de la part d’un homme ou d’une femme adulte (contrairement aux anciennes pratiques de l’oblation des enfants, désormais bannies). La réalité ne paraît pas correspondre à ces louables prescriptions. Notons enfin quelques relents de misogynie dans la façon dont l’archevêque considère les religieuses. Il ne peut s’en défendre, même quand il s’agit de communautés auxquelles il n’a rien de grave à reprocher………”

Retrouvé ce texte, dont j’ai perdu la source, parmi les notes sur l’ouvrage consacré à la naissance de l’imprimerie à Alençon sur lequel je me suis remis à travailler. Marguerite de Navarre s’inquiétait en effet de la désinvolture avec laquelle était gérée l’abbaye d’Almenêches à quelques lieues d’Alençon. La période ne correspond pas (cette relation de l’archevêque de Rouen, Eudes Rigaud, est antérieure au XVIe) mais le récit est une précieuse base pour planter quelques scènes. J’apprends d’ailleurs, au passage, en cherchant une illustration, que la consommation de vin (un demi-litre à trois litres par jour selon les époques) était familière dans les couvents et les abbayes, d’hommes comme de femmes.

Jean Blaise à tous les étages

Hasard ou télescopage de calendrier éditorial, j’apprends, quelques jours après avoir achevé un récit sur le parcours de Jean Blaise « Réenchanteur de ville » à paraître en mai aux Ateliers Henry Dougier (le fondateur des éditions Autrement), que les éditions de l’Aube annoncent, également en mai, la sortie d’un livre d’entretiens entre Jean Blaise, Stéphane Paoli et Jean Viard « Un immense besoin de culture ».

image jean blaise

L’actualité culturelle sera donc Blaisienne en mai prochain, à quelques semaines du quatrième « Voyage à Nantes » et quelques mois avant la publication de son rapport sur la culture dans l’espace public commandée par Aurélie Filippetti. Ce n’est pas totalement injustifié. Si le personnage est bien connu à Nantes, il intrigue ailleurs où l’on observe avec étonnement et gourmandise la transformation de cette ville depuis quelques années. Une ville où la culture s’est emparée de l’espace, du jardin des plantes aux chantiers navals, des douves du château aux rives de l’estuaire.

Certes Jean Blaise n’est pas toujours considéré comme prophète en son pays, et les rabat-joie manquent rarement pour brocarder chacune de ses initiatives, dénonçant généralement la « gabegie » de l’argent public. Lesquels détracteurs n’en écrasent pas moins une larme furtive en souvenir de quelques moments épiques, qu’il s’agisse d’une chanteuse d’opéra juchée sur une décapotable au milieu de la circulation ou d’un spectacle de La Fura del Baus dans un hangar désaffecté de l’île Sainte-Anne.

Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, en particulier des néo-nantais, qui saluent la richesse et le décalage de l’offre culturelle sur les bords de Loire, la joyeuse décontraction qui imprègne la ville en été, comme j’ai pu le constater en rédigeant « S’installer à Nantes ». Mais au-delà, c’est l’ensemble du monde de la culture, à Paris, Marseille ou Londres, qui observe depuis quelques années cette ville transformée en théâtre urbain, où les champignons chantent dans les jardins, où les jeux pour enfants sont des monstres japonais.

Jean Blaise n’est certes pas le seul auteur de cette transformation, mais il en est indéniablement l’inventeur et le chef d’orchestre. Le mot de Jean-Luc Courcoult, le fondateur de Royal de Luxe, qui ouvre le livre, est de ce point de vue émouvant. Le témoignage du patron du Service des espaces verts de la ville, dont le travail a été proprement réenchanté n’est pas moins instructif. Une sorte de contamination a gagné les esprits, et la ville ne se pense plus sans qu’un grain de folie ne vienne féconder les projets d’aménagement sur l’ensemble de l’espace public.

Curieusement, s’il existe des bouquins sur Royal de Luxe, les Machines de François Delarozière ou la création du Lieu Unique, le parcours de Jean Blaise n’avait jusqu’alors fait l’objet d’aucune mise en perspective. Sans doute parce que le personnage, plutôt discret, avance en marchant et se soucie peu du passé. Je dois avouer avoir pris plaisir à mettre en scène ce parcours de trente ans, à interroger certains acteurs de l’ombre comme Daniel Sourt, le directeur technique modeste et génial du CRDC, à proposer une vision panoramique d’une aventure qui n’a pas d’équivalent.

Une amie venue de la région parisienne me disait ne pas comprendre comment elle pouvait ne pas avoir eu vent de l’incroyable histoire de Cargo 92 et me confessait sa jalousie au lendemain de la publication de la seule video disponible sur internet. Correspondant de Libé à l’époque, je me souviens avoir eu toutes les peines du monde à passer un maigre encart lors du passage de La Mano Negra, venue jouer place de la Bourse sur le livre métallique de L’histoire de France. La culture en province ne pouvait exister, voyons.

De fait, toute une époque a quasiment disparu dans les limbes. Et je ne regrette pas de m’être replongé dans l’aventure. D’avoir confronté les mémoires des acteurs, des Bernard Bretonnière, Pierre Gralepois, Thérèse Jolly ou Astrid Gingembre. Et j’espère que le lecteur sera contaminé par cette idée simple mais presque trop évidente aujourd’hui à Nantes : l’art doit aller à la rencontre du public, interroger les représentations de tous, enchanter la rue plutôt que rester confiné dans les boites noires où il s’enferme trop souvent.

des chevilles apparentes dans un texte

La relecture à froid d’un long texte, sur lequel on a planché plusieurs mois, travaillant nécessairement par fragments, met cruellement en lumière nos faiblesses. Je viens ainsi de me livrer à la relecture panoramique du petit livre (en fait pas si petit : 13,5 x 19,5 cm) écrit ces dernières semaines, et le défaut de fabrication qui m’est apparu la plus voyant est la visibilité des chevilles, qui permettent d’emboîter les phrases.

dédicace

toute ressemblance… (source inconnue).

Il a donc a fallu faire la chasse aux « ainsi, de fait, en effet, en outre, en revanche, par ailleurs, paradoxalement, de sorte, en conséquence… » qui m’ont sauté au visage comme des têtes de clous sur une chaise de menuisier. Ces chevilles ne sont, évidemment (hum), pas inutiles. Elles servent à mieux articuler le texte, et d’une certaine façon à le fluidifier, à faire couler une phrase dans une autre, sans douleur, sans heurt. Mais, comme en toute chose, le trop est l’ennemi du bien.

Ce doit être un tic de journaliste. Contrairement à ce que certains imaginent peut-être, la plupart des papiers sont écrits sur un mode démonstratif. Le journaliste choisit un angle, après avoir réalisé son enquête, et une fois cet angle choisi, s’emploie à illustrer, à détailler l’information première, déclinée en trois niveaux au début de son article (titre, chapeau et accroche). D’où l’utilisation fréquente d’adverbes ou de locutions commodes qui permettent de rebondir d’une phrase sur l’autre, de les emboîter, pour conduire gentiment son lecteur vers la chute. « Un papier, une idée coco » c’est la règle.

Le problème est que sans ces chevilles, le paragraphe peut se disjoindre et se transformer en assemblage bancal. Il faut donc trouver des voies détournées, reprendre l’ouvrage, bien souvent au-delà de la phrase coupable. Parce que chaque coup de rabot peut remettre en cause l’équilibre de l’ensemble. C’est la raison pour laquelle l’intervention d’un correcteur qui ne connait pas le texte est toujours bienvenue.

Après quelques relectures amicales, c’est désormais le cas. On n’imagine pas le nombre de relectures nécessaires pour parvenir à un texte abouti. Il n’en reste pas moins, toujours ou presque, quelques coquilles, quelques répétitions disgracieuses. C’est à la fois la limite et le charme du travail d’artisan.

Petit Véhicule et Grosses machines

Curieux télescopage cette semaine sur la table travail, enfin sur l’écran de veille. Alors que j’achève, pour un éditeur parisien, la rédaction d’un ouvrage sur la façon dont a été réenchantée par l’art la ville de Nantes ces trente dernières années, je reçois un coup de gueule de mon éditeur nantais qui s’indigne du fait que les petites structures culturelles sont abandonnées à leur sort dans la même ville.

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L’observatoire de Kawamata à Lavau-sur-Loire. Estuaire. Arts et références

 

A bas bruit, deux camps s’opposent dans la cité. Les défenseurs des grosses machines (Royal de Luxe, Lieu Unique, Machines de l’île, Voyage à Nantes…) dont je fais partie, et les défenseurs des petites cylindrées (salles des spectacles, compagnies modestes, petits éditeurs…) dont je fais aussi partie, étant notamment édité au bien nommé Petit Véhicule, qui souffre de problèmes de visibilité, de diffusion.

royaume de Siam

Au royaume de Siam, éditions du Petit Véhicule.

En deux mots, je dois aux grosses machines des émotions inoubliables (cf la video précédente) des moments de partage incroyables et je suis persuadé que l’intrusion de l’art dans l’espace public, qu’il s’agisse d’un bateau mou, de champignons qui chantent ou de la création d’une librairie dans un village de six cents habitants, a influé sur le rapport à la création d’une multitude de gens, sur leur perception de l’espace public. Sur l’autre versant, je dois à une maison d’édition associative d’avoir publié des travaux plus personnels, des récits de voyage qui me tenaient à cœur. Ce n’est pas rien.

Le procès qui est fait aux grosses machines est, à grands traits, celui de l’argent (à droite comme à gauche). Elles pomperaient les budgets culturels, empêchant les petites maisons de prospérer dans leur ombre. Je ne suis pas certain que ce soit le cas. Enfin, je ne crois pas que les choses se jouent sur ce registre. L’opéra coûte un bras (cinq millions d’euros), faut-il pour autant le supprimer ? Même si, en ces temps de restriction budgétaire, la suppression des subventions au Petit Véhicule est un mauvais signe envoyé par le pouvoir local.

On peut, il est vrai, s’interroger sur le « fait du prince », sur le pouvoir démesuré des institutions sur telle ou telle structure. Mais sans grosses machines pas de Royal de Luxe à Nantes aujourd’hui, pas de Claude Ponti au jardin des plantes, pas d’observatoire de Kawamata à Lavau-sur Loire. Et toutes proportions gardées (vous pouvez hurler, la discussion est au café), pas de tour Eiffel, pas de Léonard de Vinci, pas de Taj Mahal, pas de Monteverdi. Sans Mécène pas de Virgile.

Faut-il chercher des boucs émissaires, trancher dans le lard, considérer qu’a priori « small is beautiful » ? Je m’autorise à en douter. Et je ne me plains par exemple que certains de mes livres n’aient obtenu qu’un succès d’estime. C’est ainsi. On peut, en revanche, se poser la question des raisons pour lesquelles les maisons d’édition de province ne parviennent pas à percer dans un monde écrasé par les grosses machines parisiennes. « Le divin marché » comme le qualifie Dany-Robert Dufour, qui sera l’invité des prochaines Impressions d’Europe, est organisé de telle sorte que la puissance de feu commerciale constitue, de fait, une arme de destruction massive.

C’est plutôt de ce côté, de ce « divin marché » qui chatouille notre instinct grégaire et modèle inconsciemment nos choix, y compris nos choix culturels, qu’il faut regarder, me semble-t-il.

La véritable histoire de France

La véritable histoire de France, pas celle de Lorant Deutsch ni celle d’Emmanuel Leroy Ladurie, a été racontée il y a quelques années par un groupe de poètes, qui avait le mérite de ne pas se prendre au sérieux, sur un grand livre de métal. Celles et ceux qui ont assisté à cette présentation, devant le palais des papes, dans les rues de Nantes ou sur le port de Caracas en conservent forcément un grand souvenir. Il existe peu d’archives visuelles, le Royal de Luxe de l’époque redoutant les captations, qui affaissent l’émotion produite par le spectacle vivant. Je viens toutefois d’en retrouver une en marge du travail que j’effectue en ce moment sur cette période. Certains d’entre vous ne connaissant pas les spectacles du Royal, n’ayant pas entendu parler de l’aventure du Melquiadès, ce cargo part faire la tournée des ports d’Amérique du sud en 1992, je me fais un plaisir de relayer ici la seule video de La véritable histoire de France en ligne. Elle est donnée à Caracas. Mettez le plein écran et accrochez vous aux branches. L’inquisition, Napoléon devant Moscou en flammes : onze minutes de délire joyeux et poétique.