Archives de catégorie : Humeurs

Un peu d’air

L’atelier a connu, ces derniers jours, une effervescence inédite. Un sujet de société a monopolisé l’attention du tenancier et provoqué une fréquentation inégalée. C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Le lieu n’a pas a priori vocation à traiter d’un sujet unique et récurrent.

photo : DR

Après réflexion et quelques tâtonnements techniques, nous allons donc modifier légèrement l’ergonomie de la maison, de sorte que chacun puisse y circuler à son aise, sans être pollué par un débat qui ne l’intéresse ou ne le concerne pas. Une fenêtre, sur la colonne de droite, baptisée le feuilleton va permettre de suivre les développements de cette affaire. Mais ces informations, contributions ou billets n’apparaîtront plus en tête du fil général, lequel va progressivement retrouver ses thématiques habituelles.*

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plage des Jaunais, Saint-Nazaire, DR

Ceci pour donner un peu d’air à la maison, et éviter les télescopages inutiles. Cette semaine retour à la table de travail pour avancer le guide sur Saint-Nazaire, après une délicieuse balade sur la côte sauvage pour repérer les plages les plus sympas.

Bonne semaine à tous

 

*comme c’est la règle ici, les billets d’humeur liés à une actualité précise n’ont pas vocation à rester en ligne. Ils restent toutefois consultables sur demande.

démocratie à géométrie variable

Il se produit un phénomène étrange au lendemain de l’annonce par François Hollande de le tenue d’un referendum sur Notre-Dame-des-Landes. Tous les démocrates d’hier, opposants et soutiens au transfert à quelques exception près, crient à la manoeuvre dilatoire.

Ce n’est pas foncièrement surprenant de la part des opposants, conscients du fait qu’il ne suffit pas nécessairement de crier le plus fort pour être le plus crédible, et qui s’inquiètent légitimement de la position de certaine majorité silencieuse, notamment les 600 000 habitants de l’agglomération nantaise qui subissent le survol de la ville à basse altitude. Ce l’est plus du côté des soutiens au transfert, qui se targuent d’avoir toujours bénéficié de la légitimité démocratique, un candidat hostile au projet n’ayant jamais gagné une élection. Est-ce à dire que dans les deux camps on se méfie du verdict populaire  ? On n’ose y croire.

non aCertes, il faut attendre les modalités de la consultation pour mesurer la sincérité du pouvoir dans cette affaire. La question ne pose pas vraiment de problème : le choix est binaire : oui ou non au transfert. En revanche le périmètre de la consultation est plus délicat à établir. Doit-il être départemental comme le suggère implicitement le mot “local”, doit-il être régional ou interrégional ? Dans ce second cas de figure la question est délicate parce que si le sud de la Bretagne (Morbihan, Ille et Vilaine), fait partie de la zone d’attraction du futur équipement, le nord l’est beaucoup moins. Brest disposant d’un aéroport bien dimensionné qu’il est nécessaire de conserver. Mais est-il possible institutionnellement de découper une région administrative ? Ce n’est pas certain. La Commission du débat public va pouvoir s’arracher les cheveux sur la question.

Quoi qu’il en soit, je partage sur ce coup là, la position de Ronan Dantec (sénateur EELV) et de François de Rugy (Député Ecolo) : l’arbitrage populaire est désormais la seule solution pour sortir du bourbier “par le haut”. On peut certes redouter la virulence de la campagne, le projet-daeroport-dame-landes-pourrait-etre-il-L-GVlOQNconcours de mauvaise foi qui se dessine, la foire aux  expertises en chambre, qui ne vont pas manquer de se multiplier, mais après tout, c’est bien aux populations concernées de s’exprimer sur le sujet et pas nécessairement aux activistes de Strasbourg, de Grenoble ou d’ailleurs. Cela permettra sans doute à la DGAC (Direction générale de l’aviation civile) de sortir du bois, et de faire enfin valoir ses arguments. Après tout c’est quand même l’aviation civile qui organise, régule, dispatche le trafic sur le territoire. Il est possible qu’elle sache de quoi elle parle.

Et puis cela va permettre de clarifier les positions des uns et des autres. Ainsi l’extrême-gauche va-t-elle devoir gérer publiquement son alliance contre-nature avec le Front National sur le sujet. Reste maintenant à poser calmement les termes du débat et il n’est plus certain que, cette fois, les opposants bénéficient du boulevard médiatique dont ils ont disposé jusqu’alors. La partie commence. il est vraisemblable que nous en suivrons quelques épisodes.

Nddl : Paris et le désert nantais

L’armature urbaine de l’Hexagone était, à la fin du XVIIIe, comparable à celle des autres pays européens, composée de grandes villes, lieux d’échanges, places de marché ou grands ports. Lyon pesait plus lourd que Barcelone, En 1800, Nantes était plus peuplée que Rotterdam ou Munich.* L’Italie, l’Espagne ou l’Allemagne ont aujourd’hui conservé de grandes villes, qui se sont logiquement développées avec le temps, sans pour autant faire d’ombre à leur capitale.

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Les premiers échanges avec la Chine ont débuté à Nantes en 1700. Affiche de l’expo du musée du Château des ducs.

Le centralisme, initié par la monarchie, conforté par la Révolution française et consolidé par la révolution des transports, a bouleversé cet équilibre en France, laissant des villes « de province » atrophiées. Certaines cités ont même été punies par Paris, Lyon privée d’un véritable département, ou Nantes privée d’université (fermée de 1793 à 1962) pour cause de rébellion envers le pouvoir central**. Les réseaux ferroviaires et routiers participent de l’étrange cartographie en étoile qui s’est dessinée au fil du temps, qui fait que pour aller de Nantes à Lyon en train, il faut encore aujourd’hui passer par Paris.

Ce centralisme outrancier qui produit des distorsions remarquables à l’égard des provinciaux (il fut en temps, pas si lointain, où 90% du budget du ministère de la culture était dépensé dans une aire desservie par un ticket de métro), a produit un pays hydrocéphale, qui ne sait plus réfléchir en termes d’équilibre bien compris. L’exemple des médias est de ce point de vue intéressant à observer. Les journaux parisiens, dits nationaux, ne pèsent pas grand-chose en termes de diffusion, mais disposent d’une remarquable chambre d’écho grâce à la centralisation des agences et des médias audiovisuels à Paris.

Pour en venir à notre sujet, il n’est pas foncièrement surprenant que les médias parisiens aient pris fait et cause contre le déplacement de l’aéroport de Nantes. Il y a tout d’abord une projection bucolique sur l’espace rural, (même si, notons-le au passage, la plupart d’entre eux ont bien du mal à comprendre la crise de l’élevage), et la vision caricaturale du village gaulois contre l’Empire du mal. Un conte facile à dérouler, à suivre, avec des gentils et des méchants. Mais il y a surtout, me semble-t-il, une condescendance inconsciente à l’égard de la province, qui fait bien de rester où elle est, réserve naturelle et lieu de villégiature.

Pourquoi les Nantais voudraient-ils un aéroport correctement dimensionné, alors qu’il est si simple de venir à Paris ? Les écologistes avaient bien compris cette nécessité d’équilibrer les trafics, pour qu’un ingénieur allemand puisse accéder en une heure à Nantes ou un chercheur espagnol éviter une correspondance à Charles-de-Gaulle, au bilan carbone redoutable. Dominique Voynet, quand elle était ministre, s’était d’ailleurs prononcée pour le projet : Vous serez d’accord avec moi pour reconnaître que nous avons un effort particulier à réaliser en faveur du rééquilibrage de la localisation des équipements vers l’ouest de notre pays. C’est pourquoi il a semblé nécessaire, compte tenu des nuisances qui pesaient sur les habitants de Nantes, de déplacer l’aéroport actuel sur le nouveau site de Notre-Dame-des-Landes, à une douzaine de kilomètres au nord de la ville.

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La répartition du trafic aérien en 2013

Depuis, par un curieux changement de posture, pour des raisons d’opportunité médiatique et politique, s’appuyant sur la pression des éleveurs de la Confédération paysanne, et jouant avec le romantisme de certains défenseurs de l’environnement (de bonne foi), les écologistes ont opéré un virage à 180°. Ce qui ne les honore pas mais c’est ainsi. La Confédération paysanne a dans cette affaire des intérêts beaucoup plus clairs (il sera intéressant un jour ou l’autre de décrypter le bras de fer qui se joue en sous-main entre la Conf et le gouvernement). Mais le plus étonnant est que les rebelles du jour, qui se sont auto-intoxiqués en croyant s’opposer au pouvoir central, se sont mis au service du centralisme historique. En ce sens il y a un côté réactionnaire, au sens premier du terme, dans cette lutte.

Il est vraisemblable que ce pouvoir central, qui n’a pas grand-chose à faire de Nantes, finira par choisir de développer un peu plus les plates-formes parisiennes. En contradiction avec le bon sens le plus élémentaire et au détriment de cette chère province, qui ne comprend décidément rien à rien, et sort les fourches dès que l’on veut déplacer une clôture.

Ainsi soit-il.

*voir l’excellent blog de Michel François “Les ravages urbains de la centralisation française”.

** l’argument est contesté. Une chose est sûre, l’université a été fermée en août 1793 par décret de la Convention, à l’exception de la faculté de médecine, où oeuvrait Guillaume-François Laënnec.

 

La machine à fabriquer de la frustration

Les politiques se grattent la tête, les journalistes se perdent en conjectures : et si l’explication de la montée du FN nous crevait les yeux, tout simplement ? Si elle était tout bonnement installée dans le salon. Une réflexion du philosophe Bernard Stiegler*, conforte l’intuition qui me chatouille sur le sujet.

consumerismExpliquons-nous. L’autre soir, j’ai tenté de regarder un film à la télévision. Evènement assez rare. Escapade au grenier, où est relégué le poste, appel aux garçons pour mettre l’engin en route, réglage sur la chaine convoitée. Et d’entrée une volée de spots publicitaires en pleine face, insérés dans un labyrinthe de bandes annonces pour des programmes, des films, des rendez-vous. Ensuite nouvel écran de pub. Et au milieu, un programme famélique, mal doublé, entrelardé de nouvelles pubs.

Bref, cet engin diabolique n’est rien d’autre qu’une machine à créer artificiellement du désir. Ce n’est certes pas une information, Mais si on réfléchit deux secondes, c’est aussi et surtout une machine à créer de la frustration, parce que personne ne peut humainement répondre à toutes ces sollicitations. On n’ose imaginer ce qu’ingurgite chaque jour une maisonnée française qui regarde la télévision plus de trois heures en moyenne (désolé de rappeler cette cruelle donnée).

Cette fabrique de frustration est un moteur infernal. Ce peut être extrêmement toxique. On ne peut jamais avoir tout mieux que son voisin, et  ça peut vite tourner à l’enfer. On devient envieux, jaloux et pour finir intolérant (la rumeur du supermarché et de la discothèque dans le camp de réfugiés de Calais est assez édifiante). * Stiegler le dit autrement (et beaucoup mieux) mais cela revient au même : « le consumérisme, [qui] a produit une insolvabilité généralisée et dégradé les consommateurs sur les plans physique et psychique. »

Il est étonnant qu’aucun parti politique, pas même les écolos (ne) se soit sérieusement penché sur la question. Chacun se lamente volontiers des conséquences d’une telle aliénation, mais jamais ou rarement de ses causes. Ce n’est pourtant pas très compliqué. La gauche a beau agiter la culture sur tous les modes, elle ne peut nier que la véritable culture populaire reste la télévision. Seules 10 à 15% de la population fréquente les salles de spectacle, les théâtres, les musées, ouvre un livre tout simplement.

On me dira que j’enfonce ici une porte ouverte depuis bien longtemps. Certes, mais il peut être parfois utile de rappeler des choses élémentaires plutôt que de s’embarquer dans des analyses fumeuses. Et de recommander quelques fondamentaux comme l’excellent « Divin marché » de Dany-Robert Dufour, qui décortique cette mécanique de la création artificielle de nouveaux désir… et de nouvelles frustrations.

Chaffoteaux et Maury : obsolescence programmée ?

Chaffoteaux et Maury, c’est comme Moulinex, un leurre, un habillage marketing pour donner l’impression qu’on achète du matériel éprouvé par les ans. En cherchant un peu on découvre que la marque a été vendue, avec les meubles, à quelque aventurier exotique. Pour autant le client grégaire, quand on lui propose une chaudière Chaffoteaux et Maury, se sent plutôt en confiance, comme pour un poêle Godin, c’est humain.

gastonErreur grave. Parce que pour la seconde fois en trois ans, le client en question va devoir changer la carte électronique de sa chaudière Chaffoteaux et Maury. 400 boules. Tout ça parce qu’un tout petit machin, qui vaut 1,50€, a pété. Le réparateur ne peut rien faire, c’est soudé à la machine, au millième de millimètre. Donc il l’a dans l’os, il faut changer la carte, pour la troisième fois en dix ans. Merci.

Il est évidemment impossible de prouver qu’il s’agit d’obsolescence programmée. Le fabricant peut plaider le hasard, la mauvaise pioche. Mais bon, il y a, à tout le moins, de la désinvolture, si ce n’est un calcul. Sans entrer dans les détails techniques, nous dirons que la fragilité de certains éléments, le manque de fiabilité des soudures sont des tares rédhibitoires pour des engins appelés à tourner six mois de l’année.

Le problème c’est qu’il est interdit de dire du mal d’un commerçant en France. Ce peut être poursuivi par les tribunaux. Vous vous souvenez peut-être d’une bloggeuse qui a pourri un restaurant l’an dernier. Poursuivie, elle a écopé de 1 500€ d’amende. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles les consommateurs sont aussi timides. Même si c’est un fonds américain, semble-t-il, qui a pris le contrôle de la maison désormais basée en Italie.

Mais il n’est pas interdit au polygraphe de dire que sa chaudière Chaffoteaux et Maury a pété trois fois en dix ans. Et d’inviter chacun à méditer cette information lors de son futur changement de machine.

 

 

 

 

de la cruauté des textes

L’occasion est belle en cette fin d’année, à l’heure de changer d’agenda, d’inviter quelques personnalités absentes de la bibliothèque. Mahomet s’impose. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour lui.

le coranJ’ai essayé Dieu cette année, et ce n’est pas une réussite. Il m’est tombé des mains. Pourtant bon public, motivé, je n’ai pas dépassé le Lévitique. Question mythe, c’est un peu étriqué, un peu familial. C’est en permanence pollué par des énumérations sans substance. Non décevant, décevant. Les Evangiles ont un peu plus de tenue.
Nous partons aussi bon public pour Mahomet, mais inquiet pour lui, avec ses enfants mal élevés. La traduction de la pléiade est bonne, semble-t-il, en tout cas elle est souvent citée en référence. Les obscurantistes n’aiment pas que l’on revienne au texte. Qu’on ait une autre lecture. Et au bout du compte ce peut être cruel. On verra bien.
Il y a pourtant des textes qui tiennent la route. J’aurais bien repris Les philosophes taoïstes pourbilleter être un client honorable et avoir mon agenda sans passe-droit. Mais Jean-François Billeter dit que la traduction de la Pléiade (du temps à régnait Etiemble) n’est pas satisfaisante. Et j’ai déjà celle de Gallimard. Une recommandation au passage, le délicieux petit livre « Leçons sur Tchouang Tseu », chez Arlea. C’est mon cadeau fétiche. Du bonheur en tube. C’est fin, malin, mesuré, très humain. Les Chinois le disputent au Grecs dans l’antiquité, et ils ne s’en sortent pas mal.

 

Mais bon, le deuxième invité n’est pas encore désigné. Pour l’heure ce sont Les historiens et chroniqueurs de moyen-âge qui tiennent la corde. Mais il va falloir s’assurer de pouvoir lire la langue. Avant le XVIe c’est difficile.
Et puis, bien au-delà du plaisir d’entomologiste, il va y avoir les cadeaux à débusquer, des tas de bouquins à trouver (je suis la terreur de mes neveux et nièces). Cela augure de quelques bons moments en librairie. Et puis il n’est pas idiot d’occuper les lieux de culture en ce moment, d’exister tout simplement.

La guerre des mots

Sommes-nous en guerre comme l’affirme le Président de la République ? La question n’est pas accessoire parce que, comme le disait Albert Camus « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ». Mais ce n’est pas la seule question qui se pose : islamisme, radicalisation, terrorisme sont autant de termes qui posent problème dans la terminologie en vogue et qui ajoutent à la confusion des esprits.

guerre

Commençons par la guerre. Un officier de police s’insurgeait contre ce terme mardi midi sur France Inter, considérant que nous ne sommes pas en guerre mais confrontés à une guérilla. Pour ce qui concerne les attentats de Paris,  le Robert lui donnerait plutôt raison puisqu’il définit une guerre comme une lutte armée entre groupes sociaux, entre Etats, alors qu’une guérilla est une déclinaison très particulière de la guerre, une lutte armée de harcèlement, de coups de mains, menée par des groupes de partisans, de clandestins. Le choix du terme par l’Etat n’est pas innocent, il est inclusif. Alors que dans les faits les choses sont un peu différentes : tout le monde est une victime potentielle d’un acte de guérilla mais tout le monde n’est pas en guerre. Nuance.

Radicalisation, islamistes radicaux ensuite. Un sociologue contestait ces termes lundi soir, toujours sur France Inter. A ses yeux, ils ont une dimension trop psychologisante. Les supposés radicaux ne sont pas, comme on les présente souvent, de simples individus décervelés et embrigadés, mais bien souvent, des individus « raisonnables », souvent cultivés, bien formés, animés par un projet politique clair : mettre un terme à l’hégémonie de l’Occident au profit d’un régime islamique. Ce qui nous amène à la question de l’Etat Islamique, que les français baptisent Daech, ou Daesh et que les anglo-saxons désignent par l’acronyme Isis (Islamic state of Irak and Syria).

Les protagonistes préfèrent eux parler de Califat, parce que le projet n’est pas territorial limité au sens où on l’entend habituellement mais culturel, politique et religieux. C’est un projet impérialiste qui se réfère à l’expansion de l’islam au cours de ses premiers siècles, sans géographie définie mais avec un projet affiché de domination universelle. Le terme d’Etat n’est donc pas parfaitement adapté. Il s’agirait plutôt d’une théocratie, dont le patron serait dieu. Ce qui ne simplifie pas la désignation de l’ennemi.

Islamisme pose également problème, même si on comprend que l’on n’ait pas trouvé mieux pour le moment. La proximité des deux termes islam et islamisme est évidemment redoutable pour l’islam modéré. Notamment en raison de la construction apparemment semblable des termes catholicisme et islamisme. Cela n’exonère pas les tenants d’un islam pacifique de toute responsabilité (je suis de ceux qui considèrent que l’islam européen risque de payer cher son actuelle léthargie, ce qui n’est pas le cas, par exemple, de l’islam indien, qui a bien compris le danger et manifeste bruyamment sa condamnation du salafisme).

On pourrait terminer par Terrorisme. Rappelons-nous que la signification du terme dépend du côté duquel on se trouve. Les Résistants ont été considérés, nommés, désignés comme « terroristes » tout au long de la seconde guerre mondiale, ce qu’ils étaient au regard du pouvoir en place. Un renversement de sens en a fait des héros au lendemain de la victoire.

Mais de toute cette déclinaison, c’est le mot guerre qui me gêne le plus. Qui est en guerre contre qui ? Qui a déclenché les hostilités ? Quelles en sont les causes ? Autant de questions qu’il semble opportun de se poser aujourd’hui. Quitte à prendre le temps de la réflexion. Une guerre c’est grave et c’est un processus incontrôlable une fois enclenché. Le fer et le feu sont-ils la solution ? Ne serait-ce pas plutôt le nerf de cette guerre qu’il faudrait couper, et en premier lieu les vivres, en l’occurrence le robinet de pétrole ? Je n’en sais rien. Mais quelque chose me dit que l’on doit commencer par mettre les bons mots sur les choses pour ne pas ajouter au malheur du monde.

Le Monde à l’envers

Cher Monde,

Conscient de la redoutable illusion de la gratuité sur internet (quand c’est gratuit, c’est moi le produit), je me suis abonné l’an dernier à tes services payants, comme je l’avais fait l’année précédente auprès de Médiapart, et comme je le ferai vraisemblablement cette année pour Arrêt sur images. La raison de cette infidélité apparente est double : je n’ai pas les moyens de cumuler les abonnements et j’entends comparer les services des uns et des autres.

Le MondeLe côté militant de Médiapart m’a lassé assez vite, en dépit de la qualité indéniable de certaines enquêtes. Pour toi c’est différent. C’est ton côté moutonnier, nous dirons aligné sur les choix prévisibles de la presse parisienne, qui a fini par me décourager. Assez peu d’enquêtes fouillées, un brassage récurrent de lieux communs, et une valeur ajoutée, somme toute, assez faible. Mais bon ainsi va la vie, nous pouvions nous quitter bons amis au terme de cet abonnement d’un an, que j’avais pris la précaution de payer en une fois et de limiter dans le temps.

Il y a quelques jours, tu m’as fait savoir que ma banque avait rejeté un nouveau prélèvement. Mais mon cher Monde, je ne t’ai jamais demandé d’effectuer un nouveau prélèvement et je ne t’ai pas dit que j’avais l’intention de m’abonner pour la vie. Après une dizaine de mails de relance, je reçois aujourd’hui celui-ci :

Bonjour Philippe Dossal,

Vous souhaitez interrompre votre abonnement au Monde.fr malgré notre proposition et nous le regrettons sincèrement.

Nous vous adressons ci-joint un formulaire de résiliation à imprimer, compléter et à nous retourner par courrier en recommandé avec accusé de réception sans oublier de le dater, signer, avec la mention « lu et approuvé », à l’adresse suivante :

Le Monde.fr A3000 62067 Arras Cedex 9   Dès réception de ce formulaire, indispensable pour enregistrer votre demande, nous procéderons à la résiliation de votre abonnement qui prendra effet à l’échéance de l’abonnement facturé.

Toute l’équipe du Monde.fr se joint à moi pour vous assurer que le lien que nous avons établi avec vous n’est toutefois pas rompu.

Nous vous remercions pour votre confiance et restons à votre disposition pour toute précision à l’adresse clientnumerique@lemonde.fr.

Nous vous souhaitons une agréable journée.

Cordialement,

Antoine, Service Client Le Monde.fr

pub Le Monde

 Donc, donc, si je comprends bien, tu procèdes comme les opérateurs de téléphone et les vendeurs sans scrupules qui vassalisent désormais leurs clients  sur internet. Puisque je me suis abonné une fois pour un an, tu considères d’autorité que je suis abonné ad vitam aeternam. Et que je dois te supplier, par lettre recommandée d’avoir la magnanimité de me désabonner. On croit rêver.

A dire vrai je ne m’attendais pas à une telle manœuvre de ta part, mais plutôt, entre gens de bonne compagnie, à un courrier du style  : « votre abonnement arrive bientôt à échéance, pensez à la renouveler… » C’eût été plus élégant. Mais puisque tu as choisi la méthode forte, j’ai deux mauvaises nouvelles pour toi. La première c’est que ta lettre recommandée tu peux l’attendre longtemps, je n’ai jamais rien signé et je n’ai pas l’habitude d’envoyer une lettre recommandée aux commerçants chez qui je n’achète pas un produit pour m’en excuser.

La seconde c’est que je vais donner une astuce aux internautes qui souhaitent s’abonner à un service en ligne : évitez à tout prix de signer un formulaire de prélèvement automatique. Le jour où vous souhaiterez vous désabonner, ce sera l’enfer. La seule solution, bien souvent, est de faire opposition auprès de votre banque, opposition qui est désormais facturée. Préférez le paiement par carte bancaire, si possible avec une limite de validité assez proche. Tout prélèvement sera rejeté lorsque cette date sera dépassée. Si vous êtes satisfait du service vous aurez toujours possibilité de le renouveler.

Les journaux sont certes aux abois, mon cher Monde, mais je ne suis pas persuadé que tu utilises la meilleure méthode pour mettre en place un modèle économique viable et instaurer le  climat de confiance qui doit, me semble-t-il,  exister entre un journal et ses lecteurs .

Bien à toi,

Philippe

 

 

du récit

hugo

création Clémentine Mélois

Le Nouveau roman avait cru pouvoir faire l’économie du récit. Il en est mort. La politique et l’enseignement croient, aujourd’hui à leur tour, faire l’impasse sur le récit, qui aurait fait son temps, au profit d’une lecture statistique et comptable des évènements passés et à venir. La poésie des points de croissance peut échapper à certains, c’est mon cas.
Régis Debray, entendu ces jours-ci, regrettait cet abandon du récit dans l’enseignement de l’histoire au profit d’une approche thématique. Il disait en substance que tout le monde a besoin de s’inscrire dans une histoire pour se projeter dans l’avenir. Comment ne pas partager ? Il faudrait sans doute faire relire Levi-Strauss à nos pédagogues patentés, qui réduisent l’histoire à des coupes sociologiques. Alors que chaque individu a besoin de mythes fondateurs, qu’ils soient individuels ou collectifs, mais aussi de se placer sur une échelle de temps. C’est son humanité.
Ne demandez pas à un de vos ados si Louis XIV régnait avant ou après la Révolution. Vous allez vous faire du mal. J’ai quand même réussi à faire avaler Les rois maudits aux miens. Sans trop de hurlements. La dramaturgie vaut, à l’aise, celle de Game of thrones. Mais très honnêtement je ne sais pas dans quel récit ils sont inscrits. Ils se sont bricolés le leur, forcément.
La gauche au pouvoir est d’une pauvreté invraisemblable dans ce domaine. C’est l’actualité, vouée à l’évaporation, qui donne sa colonne vertébrale à l’action politique. La question pourrait être : est-ce qu’il n’y a tout simplement pas d’histoire à raconter, pas de projet, pas de perspectives, mais un pilotage à vue, à l’image du précédent mandat ? On pourrait finir par s’en inquiéter. Au moment de l’afflux de réfugiés, l’absence de mise en perspective de l’histoire du peuplement de la France fait, par exemple, froid dans le dos.

voyage
Rappelons simplement le début du Voyage  de Céline, l’un des grands moments de la littérature du XXème.
« … la race ce que t’appelles comme ça c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et c’est ça les Français. »
Sans tomber dans le misérabilisme, il y a une histoire à raconter. Des lignes de force à tracer, un peu de générosité à proposer et quelques perspectives à dresser. Il n’est sans doute pas facile de faire tourner cette grosse machine qu’est le pays, la sixième mécanique du monde, avec des routes en moquette et internet qui fonctionne plus d’une heure par jour (ce que chacun trouve normal évidemment, mais qui ne l’est pas tant que ça). Dans un pays où personne ne veut rien lâcher (même les pilotes à 12 000 boules), il faut sans doute se préparer à une plus grande sobriété. Pourquoi ne pas le dire, les écolos, s’ils étaient moins puérils, auraient un vrai scénario à proposer : vivons frugal, vivons heureux ! Inventons un nouvel art de vivre, lequel se pratique déjà à bas bruit d’ailleurs.
Il ne s’agit évidemment pas de bercer le bon peuple avec des contes pour enfants, mais on pourrait au moins dresser des perspectives. Parce que chacun le sait, la nature a horreur du vide, et certains esprits chagrins l’on bien compris, qui fabriquent des récits en béton armé, à coup de race blanche et de « chrétienté ». Il n’est pas très compliqué pourtant d’assumer le fait que nous sommes les héritiers d’une tradition composite et multiséculaire : la philosophie grecque, le droit romain, la religion chrétienne aussi, et les Lumières bien entendu. Et d’inscrire une action politique dans une trajectoire, qui ait du sens. Qui donne envie. Mais c’est sans doute trop demander.

Petite chronique du dimanche matin

N’avoir point de programme établi, pouvoir lâcher prise deux jours durant et se laisser aller doucement à la préparation de l’hiver.

maison rougePeigner un peu le jardin, tailler une haie ici, ranger doucement le mobilier d’été, mettre le bois à l’abri. Ne pas se presser, goûter la maison rouge et l’éclairage d’automne, se laisser glisser dans ce temps suspendu, qui n’a pas encore décidé de se mettre au frais. Officier tranquillement, ranger le canoë entre deux pages de lecture, tailler un morceau de haie entre deux navettes au bourg, une visite chez Marie.

chateau alençonEtaler son (modeste) matériel de dessin sur la grande table du bas pour donner forme au château d’Alençon au début du XVIe, compiler les rares sources iconographiques disponibles. Construire physiquement l’un des cadres dans lequel se déroule la fiction au long cours que l’on a décidé de remettre sur le métier (trouvé un nouveau titre : L’atelier du typographe). Se concentrer sur un dessin, choisir l’emplacement du logis, s’inspirer des dernières visites aux châteaux du XVIe (Ancenis, Chateaubriant…). Ne pas se formaliser de sa maladresse, de son manque de technique. Placer Clément Janequin ou Roland de Lassus sur la platine, au grand dam de garçons qui digèrent la rentrée en jouant les pommes-de-terre de canapé.

 

Retrouver des notes, confronter les sources. Rendre visite aux poules. Se plonger dans les mentalités de l’époque, lire l’article « Indulgences » dans La France de la Renaissance, précieux dictionnaire débusqué dans la semaine à Nantes. Penser à la préparation du repas. Et s’exonérer de prendre des nouvelles du monde comme il va, lequel nous rattrapera bien assez tôt.

Bonne semaine.