géographie de l’orthographe

Qui se souvient de François Georges-Picot ? Pas grand monde et c’est bien dommage. Ce diplomate français est l’un des deux auteurs de l’actuel tracé des frontières entre le Liban, la Syrie, l’Irak et la Turquie – du temps où l’on découpait les pays avec une règle et un crayon sur une carte dans un bureau. François Georges-Picot est avec avec sir Mark Sykes, son homologue britannique, le créateur du Proche-Orient contemporain, imaginé il y  a précisément 100 ans, en 1916 à Londres, en vertu d’un accord franco-britannique qui prévoyait le partage des dépouilles de l’Empire Ottoman entre les deux grandes puissances de l’époque.

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illustr. Hugo Pratt

Il n’est pas question ici de porter un jugement sur le bien-fondé ou la pertinence de cet accord, validé par la Société des Nations quelques mois plus tard, qui a modelè le Proche-Orient pendant plus d’un siècle. On peut simplement constater que l’architecture institutionnelle imaginée par la France pour ses protectorats de Syrie et du Liban (basée sur des équilibres très complexes entre communautés) a désormais volé en éclat et que le tracé des frontières aura bien du mal à résister au conflit en cours. Ne serait-ce qu’en raison de l’oubli coupable du peuple Kurde, qui s’est retrouvé écartelé entre quatre pays : Turquie, Syrie, Irak et Iran. Il n’est pas non plus question en un billet lapidaire de démêler cet imbroglio qui se complexifie de jour en jour mais à tout le moins de pointer le fait qu’il est impossible de comprendre cette affaire sans un minimum de recul historique. Illusion dans laquelle tentent de nous entretenir la plupart des médias qui s’exonèrent allègrement de cette profondeur de champ.

Outre l’histoire, la littérature peut être précieuse dans ce genre de circonstances. en syrieIl a déjà été question des sept piliers de la sagesse de T.E. Lawrence, qui donne la version du démantèlement de l’empire Ottoman côté péninsule arabique par un officier britannique. Je découvre à l’occasion de la rédaction de cette note qu’il existe un témoignage postérieur au découpage côté Syrie, rédigé par un jeune journaliste français de 28 ans, en 1926, Jospeh Kessel, dont voici l’argument  «La Syrie? Que savons-nous d’elle? Avouons-le sans faux orgueil : quelques réminiscences historiques sur les croisades, quelques pages célèbres, les beaux noms de Damas, de Palmyre, de l’Euphrate, voilà tout notre bagage pour une grande et féconde contrée placée sous Mandat français. Mais qui discerne l’importance de ce Mandat? Qui – à part de très rares spécialistes – pourrait tracer la physionomie politique de ce pays? Qui expliquerait pourquoi l’on s’y bat et qui se bat? Ce berceau des civilisations, ce lieu de passage prédestiné, dont la richesse et la beauté ont retenu, sans les mêler, tant de peuples, cette terre où poussent avec une force ardente les croyances et les hérésies, déroute et confond.»

Tout un programme. Je tâcherai de le trouver un jour ou l’autre. Mais je dois revenir auparavant au prétexte de cette note. Il s’agit d’une question d’orthographe. Une amie, journaliste à l’Agence France Presse, de passage à la maison, relevait dernièrement à la lecture d’Ouest-France que le quotidien écrivait djiahistes alors que l’agence avait opté pour jihadistes.  “C’est une question de culture” expliquait-elle “l’agence est historiquement présente au Proche-Orient, et notamment au Liban, et plus influencée par la transcription libanaise de l’arabe. En France c’est plutôt la graphie algérienne qui s’impose. Ce qui est d’ailleurs assez logique.” Quelle est la graphie qui s’imposera à terme ? C’est l’usage qui en décidera et probablement les typographes de l’édition qui trancheront. Et c’est en cherchant ce qu’en disait google, que j’ai trouvé la citation qui nous ramène à l’ouverture du billet. Les djihadistes ne reconnaissent pas l’accord Sykes-Picot, datant de 1916. (Le Devoir, 16 août 2014). Le tour est fait.

Bonne semaine

 

 

4 réflexions sur « géographie de l’orthographe »

  1. p.

    passant par là, la double étymologie grecque de chacun des deux mots du titre me saute aux yeux…. et, l’écrivant, celle d’ “étymologie” aussi d’ailleurs… vertigo!

  2. p.

    Il faut lire La leçon inaugurale au Collège de France de Patrick Boucheron “Ce que peut l’histoire”. Texte d’une soixantaine de pages environ (le temps d’un rafraîchissement en terrasse…) L’oralité n’affecte pas chez cet écrivain authentique la beauté de ce qu’il dit. Ses propos sont intenses, savants bien sûr, remarquables aussi par la “manière douce” dont il se fait accompagner par les grands anciens qu’il admire, envers lesquels la référence devient révérence.
    J’extrais, vers la fin de cette première leçon du néo-titulaire de la chaire d’Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIII-XVIè siècle (il explique pourquoi il choisit cette transcription de la période étudiée), j’extrais donc cette phrase superbe qui vient développer la nécessité, selon lui, de lier, dans un “nouveau réalisme méthodologique, l’érudition et l’imagination” :
    “L’érudition, car elle est cette forme de prévenance dans le savoir qui permet de faire front à l’entreprise pernicieuse de tout pouvoir injuste, consistant à liquider le réel au nom des réalités.”
    On se souvient comment l’érudition, la sienne, nous est devenue légère comme une évidence mais nécessaire sans emprise dans le magnifique ” Léonard et Machiavel” du même, et, bien sûr,” Conjurer la peur : Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images” plus récemment, pour ne rien dire de l’émouvant “Prendre date” l’an dernier écrit avec M.Riboulet après les attentats que l’on sait.
    La leçon inaugurale, exercice obligé de tout nouvel entrant au Collège fondé en 1530, paraît aux éditions Fayard. Quand un authentique érudit manie une belle plume… Ne pas se priver de l’occasion d’un grand moment d’intimité avec le savoir ainsi formulé.

    Allez, je ne résiste pas, c’est en 4ème de couverture : ” Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience -non pas seulement le siège d’une pensée, mais d’une raison pratique, donnant toute latitude d’agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s’y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s’affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l’expérience et méprise l’enfance. Étonner la catastrophe (en italiques) disait Victor Hugo, ou avec Walter Benjamin, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture.”

  3. Philippe Auteur de l’article

    Je découvre pour ma part Olga Georges-Picot, magnifique comédienne, et je comprends qu’on s’en souvienne.
    Les commentaires se croisent cette semaine, sur différents billets (une réponse de Jeanne pour vous M. Court). On les retrouve facilement en consultant “la conversation” sur la colonne de droite.
    A nouveau plongé dans la bio de Levi-Strauss (un peu académique mais vraiment intéressante). Une coupe longitudinale du siècle, après une parenthèse romanesque peu convaincante : le risque de lire un roman pour faire plaisir à un auteur voisin que l’on aimerait promouvoir. La meilleure solution sera l’abstention.
    Grandes manoeuvres dans la maison, l’extension de la bibliothèque dans la salle de séjour m’oblige à jouer aux livres musicaux. et paradoxalement à faire de la place.
    A la recherche d’adoption : la collection du bulletin annuel de la société archéologique du Finistère (1959-1974) et le dictionnaire historique de la Mayenne (1962) en 4 volumes. Bel objet.
    Cela me fait penser que j’ai toujours dans un dépôt voisin, une collection complète de l’Illustration, reliée, qui avait défoncé le coffre de ma camionnette. Adoptable également.

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