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Propaganda

Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, auteur de Propaganda, est un peu le Machiavel du XXe siècle. L’image sulfureuse de ce théoricien de l’industrie des relations publiques aux Etats-Unis souffre du même malentendu dans l’opinion que celle du conseiller florentin, d’une caricature de même nature. C’est ce que je viens de comprendre à la lecture de Propaganda, abusivement sous-titré en français “Comment manipuler l’opinion en démocratie”.

“Véritable petit guide pratique écrit en 1928, ce livre expose cyniquement et sans détour les grands principes de la manipulation mentale de masse ou de ce que Bernays appelait la fabrique du consentement” nous annonce la couverture. Pour ma part c’est la présentation qu’en fait le philosophe Dany-Robert Dufour, dans son essai Le Divin marché, ici évoqué il y a quelques mois, qui m’a convaincu de consulter ce texte étonnant, peu diffusé en France. C’est l’idée d’économie libidinale qu’il m’intéressait de creuser. L’exploitation sans scrupules des théories de Freud dans le but de manipuler les population en flattant leur instinct grégaire me semblait absolument glaçante. Or d’économie libidinale il n’en est pas question une seconde dans ce livre, pas plus que des théories psychologiques de l’inventeur de la psychanalyse.

Propaganda est une sorte de manuel du Castor Junior pour fabricant d’aspirateurs ou politicien provincial en mal de notoriété. Il ferait aujourd’hui rire un étudiant en première année de marketing tant ses conseils semblent tomber sous le sens : travailler autant l’image du produit que le produit lui-même, multiplier les canaux d’information, convaincre les leaders d’opinion, investir les réseaux par capillarité…  Ce manuel a le côté naïf et très politiquement correct des Américains. Il ne s’agit surtout pas de mentir, mais de convaincre. Et on doit pour cela être le premier convaincu. Edward Bernays pouvait, à cet effet, s’appuyer sur un exemple concret, puisqu’il fut, comme membre du Committee on Public Information, l’un des concepteurs de la campagne pour gagner l’opinion publique américaine à l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917.

Pour autant, si le théoricien est finalement assez convenu dans ses recommandations, donnant d’ailleurs une précieuse leçon d’étymologie sur le terme propagande au début du livre*, le créateur des “relations publiques” n’en deviendra pas moins un redoutable professionnel, à qui l’on attribue les campagnes des cigaretiers ayant convaincu les femmes de fumer entre les deux guerres, et la création des “Républiques bananières” en Amérique centrale, en raison des campagnes de soutien éhonté au trust américain United Fruit pour installer au pouvoir des gouvernements corrompus.

Si Propaganda n’est pas un ouvrage impérissable (quoi que honorablement écrit, et bien édité en français par Zones), Edward Bernays, disparu en 1995 à l’âge de 104 ans, est, curieusement, un personnage absent du panthéon des personnalités qui ont forgé le XXe siècle; son l’influence sera vraisemblablement réévaluée avec le temps.

*Propaganda : assemblée de cardinaux qui surveillaient les missions étrangères ; congrégation de la Propagande, créée à Rome par le pape Urbain VIII pour l’instruction des missionnaires catholiques.

 

Chère Planète

L’un des héritages d’une vie antérieure – celle de bouquiniste – est une collection complète de la revue Planète. A la recherche d’un sujet sur les minéraux je viens de passer quelques jours à feuilleter les 41 numéros et de la première mouture (de 1961 à 1968) et quelques numéros de la seconde (de 1968 à 1971). J’en ressors partagé sur la qualité du contenu, mais content d’avoir conservé ce précieux témoignage d’une époque étonnante, où l’on conjuguait allègrement science et ésotérisme, sociologie et science-fiction, politique et religion.

planeteUne époque où l’on n’avait surtout pas peur de secouer le cocotier intellectuel, de braver l’académisme ambiant. Le politiquement, le scientifiquement correct étaient beaucoup moins de mise qu’il ne le sont aujourd’hui, où le premier climato-sceptique venu est immédiatement brûlé sur la place publique, comme si le scepticisme était devenu une tare. On trouve aussi bien dans Planète des travaux soviétiques sur la télépathie que des théories iconoclastes de chercheurs américains, à l’image de celles Marshall Mac Luhan, reconnu depuis lors comme l’un des grands théoriciens de l’évolution des médias, l’inventeur du village planétaire : “Le medium, c’est le message… Notre révolution culturelle, c’est l’alphabet plus l’électricité.

On est saisi d’un étrange sentiment à la lecture de cette revue, une espèce de vertige devant l’océan des possibles, à l’heure où l’an 2 000 est encore un horizon lointain. Toutes les voies semblent bonnes à explorer. Une chose frappe :  l’importance donnée aux recherches spirituelles. Le soufisme, le bouddhisme zen, l’hindouisme, le christianisme versus Theilhard de Chardin, occupent une  place importante. La littérature fantastique est également présente, avec les premières publications de nouvelles de Borgès dans une revue française, dont l’écriture du Dieu dès le second numéro. Avant La bibliothèque de Babel. Planète, qui avait une édition Argentine (outre une édition italienne et hollandaise) est d’ailleurs allé à la rencontre de Borgès à Buenos-Aires.

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Maquette d’Auroville

Ce qui m’a le plus touché est de lire les premiers papiers évoquant la création d’Auroville, la cité expérimentale imaginée par les héritiers de Sri Aurobindo et conçue par des architectes français près de Pondichery au début des années soixante , où j’ai eu le plaisir de séjourner à deux reprises au début des années deux mille. Il est assez fascinant de lire les textes produits à l’époque de revoir le terreau sur lequel cette utopie s’appuyait, d’en comprendre la genèse dans l’ashram de Pondichéry.

Certes, il y a aussi des textes abscons, des théories fumeuses, des envolées lyriques qui n’ont pas résisté au temps. Mais qui ne risque rien n’a rien. Et il est vraisemblable que l’héritage de cette revue, arrivée un peu à contre-temps, à la veille de mai 68, ne s’évaporera pas. Le prix du marché semble en témoigner puisqu’un numéro de planète coûte aujourd’hui plus cher qu’il ne coûtait, neuf, à l’époque (8€ aujourd’hui contre 6,5 NF en 1966, année de référence généralement admise pour comparer les deux monnaies).

Au fait, bonne année !

de la typographie

L’histoire, ce n’est pas un secret, est une matière vivante, qui dépend beaucoup des lunettes que l’on chausse pour en observer le cours. L’histoire de l’écriture typographique, de Gutenberg au XVIIe siècle est, dans cette perspective, une précieux instrument d’optique. C’est probablement la somme la plus aboutie à ce jour, conçue et réalisée par un homme de l’art, Yves Perrousseaux, qui a poussé le scrupule jusqu’à éditer lui-même un objet d’une facture irréprochable.

typoLes familiers de l’atelier connaissent mon intérêt pour la naissance de l’imprimerie, ou plutôt pour son adolescence, lorsque, autour des années 1530, se fixent les principaux canons de cette technique nouvelle, qui ont encore cours aujourd’hui  : l’adoption de la langue vulgaire (le français) , le caractère romain, l’harmonisation de l’orthographe, la ponctuation et l’accentuation. Le plus éloquent témoignage de cette époque passionnante et passionnée (plusieurs imprimeurs ont fini sur le bûcher) est la création du Garamond, au tournant des années 1540, par le fondeur de caractères Claude Garamont (avec un t), une police de caractère qui a traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous. On retrouve évidemment dans L’histoire de l’écriture typographique toutes les grandes figures de la période, de Nicolas Jenson, le premier à adopter le romain face au gothique de Gutenberg, à Etienne Dolet, en passant par Robert Estienne, Simon de Colines, Geoffroy Tory ou Antoine Augereau.

imprimerie-vignetteUne révélation à l’ouverture de l’ouvrage : la première appellation de la virgule n’était pas nécessairement le point crochu, comme je le pensais, mais le point à queue. “Le poinct à queue ne sert d’autre chose, que de distinguer les dictios e& locutios l’une de l’autre” nous apprend ainsi un très beau fac simile d’un texte d’Etienne Dolet, extrait de La ponctuation françoise, de 1540. L’histoire de l’écriture typographique très didactique, un peu conçu comme une encyclopédie, bourré de reproductions, est évidemment une mine de données. Et il va me falloir un peu de temps pour tout intégrer. Pour arbitrer aussi parce que certaines informations contredisent des éléments obtenus par ailleurs. Je ne retrouve pas, en effet, dans cet ouvrage, l’interdit que semblait avoir lancé l’Eglise sur l’impression de la langue vulgaire en caractère romain, caractère qui aurait été réservé à la parole de Dieu et donc à la Bible. A creuser.

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Mais l’information la plus savoureuse des premiers chapitres est sans doute le précis biographique sur Gutenberg. Comme c’est le cas de bien des inventions, l’imprimerie à caractères mobiles (l’imprimerie de textes gravés existait depuis un siècle ou deux), est plus le fruit d’un concours de circonstances que d’une recherche ciblée. Gutenberg est avant tout un homme d’affaires qui souhaite fabriquer des objets en grande quantité pour en retirer un maximum de bénéfices. Et l’invention de l’imprimerie doit beaucoup à l’échec de sa première tentative : la fabrication et la vente de miroirs de pélerinage qu’il espérait vendre par centaines à l’occasion du grand pélerinage d’Aix la Chapelle. Gutenberg se réservait 50% des bénéfices de la société fondée avec quatre associés pour réaliser l’opération. Il se rabattra finalement sur la fabrication à grande échelle de livres imprimés à l’aide de caractères mobiles, dont la célèbre bible à 42 lignes, qui connaissait déjà le point rond, mais pas encore le point à queue.

 

La toile et l’enclos

La revue ArMen propose, dans sa dernière livraison, un dossier fort instructif sur la Bretagne toilière. La Bretagne connut en effet à la Renaissance une période de relative prospérité grâce à la culture et à la transformation du lin et du chanvre.  Les voiles et les cordages de chanvre breton s’exportaient dans toute l’Europe, notamment en Espagne pour équiper les navires partant sillonner les mers du globe. ArMen nous apprend à cette occasion que les enclos paroissiaux sont une forme d’expression de la richesse apportée par les toiles.

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Le calvaire de Saint-Thégonnec, détail. (info-bretagne)

C’est, somme toute, assez logique. Les périodes correspondant bien (XVIe et XVIIe) tout comme la répartition géographique des cultures. “Les zones littorales du Léon et du Trégor, avec leurs terres recouvertes d’un loess de qualité, un peu acides et suffisamment humides, sont celles qui ont fait la part belle au lin.” Et les plus beaux enclos paroissiaux, à l’image de Saint-Thégonnec (photo) ou de Guimiliau,  sont situés dans le nord-Finistère. Rappelons pour les étourdis qu’un enclos paroissial est un ensemble architectural élevé autour d’une église. C’est un domaine sacré constitué, outre l’église, de trois éléments : une entrée monumentale, un calvaire et un ossuaire. Il est souvent orné d’un chapelet de statues de pierre assez baroque (photo) reflétant le goût et l’art populaire de l’époque. Il est dit aussi que les enclos avaient pour vocation de réenchanter le catholicisme à l’époque de la contre-réforme.

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Toile de lin, fil d’Arz

Cette affaire de toile me renvoie à une histoire fabuleuse, celle de Pierre Malherbe, fils de négociant toilier de Vitré, auteur du premier tour du monde par voie terrestre au XVIe siècle.
Ce Pierre Malherbe croisé pour la première fois à Pondichéry dans un récit sur l’aventure des Français en Inde publié par les éditions Kailash et retrouvé quelques années plus tard sous la plume de Roger Faligot. Les sept portes du monde (Plon) retracent l’incroyable itinéraire de ce Marco Polo breton, envoyé comme apprenti négociant en Espagne, qui commence son périple au Mexique et l’achève en Inde dans les palais du grand Moghol Akbar après une traversée épique du Pacifique. Le marchand de toiles bretonnes s’était au fil du voyage transformé en négociant en pierres précieuses, se garantissant ainsi les moyens du voyage et s’assurant le commerce des princes.

Datés du jour de ponte

 

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Couverture : monotype de Jeanne Frère

 

 

Jules est venu

dans sa quatre-vingt-deuxième année si je ne me trompe pas

déjeuner à la maison aujourd’hui

En arrivant il a offert à Reine

un bouquet de fleurs et «un cadeau pour Pauline »

La femme de Jules est morte il y a dix mois et Pauline

aura bientôt deux ans et demi. Jules dit que le pyjama

doit être à présent trop petit

que sa femme l’avait choisi quelques jours avant de mourir

que c’est même

en allant l’acheter qu’elle a ressenti son premier vertige

et Jules demande qu’on l’excuse

de ne pas avoir eu la force de nous l’envoyer à temps

Aujourd’hui Jules apporte le pyjama trop petit :

« Je me doute qu’il est trop petit mais

je ne pouvais vraiment pas le donner

à quelqu’un d’autre voilà

c’est ma femme qui l’avait choisi

pour Pauline ».

 

Ce poème, daté du 26 octobre, est extrait de Datés du jour de ponte, un recueil de textes de Bernard Bretonnière, que viennent de publier les Carnets du Dessert de Lune, de Bruxelles.

J’ai commandé et reçu deux exemplaires – un pour moi, un pour offrir – de cet ouvrage simple et beau comme un jour de ponte.

 

 

 

 

La carabine à “du coup”

J’avais l’intention, cette semaine, de sortir ma carabine à « du coup » lors de la conférence de rédaction quotidienne du journal du festival des 3 Continents, réalisé par les étudiants de l’université de Nantes. Mais j’y ai renoncé dès le premier jour, tant la tâche s’est révélée ambitieuse et, pour tout dire, irréalisable. L’affaire aurait tourné à la pétarade ou au carnage, ce qui n’était pas le but de l’opération.

Il semble en effet que pas une phrase ne puisse aujourd’hui être prononcée en public sans un salvateur « du coup ». « Du coup, on a choisi tel sujet… Du coup on a refait le montage… Du coup la critique passera sur le web… » Bref, sans « du coup » point de salut. La malheureux « pas de souci » qui a cannibalisé les conversations pendant plusieurs années peut aller se rhabiller. Il est sera bientôt relégué au rang de curiosité linguistique de tic de langage ringard et désuet.

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Le problème, comme le relève Claudine Chollet dans une excellente chronique intitulée « Tordons le cou à l’expression du coup » est que « du coup » est un syllogisme qui se prévaut de l’accord implicite de l’interlocuteur. Exemple : ces articles étaient en solde, du coup j’en ai pris trois. L’expression, note-t-elle, permet de faire l’économie d’un raisonnement, et de se prévaloir d’une légitimité à penser et à agir.

Du coup, je vois des du coup partout. Dans la bouche de mes proches, à la ville, au téléphone et – horreur, malheur –  j’en surprends à sortir de mon propre gosier. Je ne sais pas s’il existe des études sérieuses sur les tics de langage qui occupent ainsi la sphère de l’échange oral pendant quelques années, vont, viennent, disparaissent ou mutent. Mais, du coup, celui-ci me semble justifier une attention particulière, comme c’est le cas pour les plantes invasives qui colonisent l’espace et menacent la végétation indigène.

Feuillet d’automne

L’arrière-saison se dilate chaque année un peu plus. Début novembre, les feuilles se décident à tomber doucement, et le surplus de bois qui refuse d’entrer dans le bûcher se réchauffe tranquillement au soleil durant la journée. On peut donc fendre et couper les bûches à mesure.

louis-xivLa campagne a toutefois quelques inconvénients : “La mort de Louis XIV”, n’est pas donnée dans le cinéma le plus proche  – même si nous avons désormais un petit multiplexe à Savenay – Il faudra donc courir à Nantes, pas avant la fin de la semaine. Les commentaires d’éventuels premiers spectateurs sont les bienvenus.

Quelques Bordelais bien intentionnés ont déposé, à la faveur des vacances scolaires, les documents de présentation autourdelexpo_11de l’exposition Montaigne Superstar, actuellement en place autour de l’exemplaire de Bordeaux.  Pour être honnête, cette présentation qui se veut décalée et ludique m’inspire assez peu.  Uen carte postale donnée avec le programme attire toutefois l’attention. au dessus du portrait de Montaigne, on lit la mention #premierblogueur.

Le parallèle n’est pas complètement idiot, si l’on se souvient que Les Essais étaient écrits au jour le jour, sans souci de cohérence, selon l’inspiration du moment.  Des billets d’humeur en quelque sorte, nourris par l’expérience et prolongés par la réflexion des Anciens. Même si, évidemment, peu de blogueurs peuvent revendiquer la hauteur de vue et la profondeur de champ du Gascon. Et il n’est pas certain que beaucoup de textes tiennent encore debout dans un demi-millénaire, comme c’est le cas pour les Essais.

Côté lecture, la boussole du moment reste Le Ciel & la Carte  d’Alain Borer qui ne cesse de renvoyer à d’autre textes, telle L‘Histoire universelle des explorations, quatre précieux volumes que les étagères du bureau ont la bonne idée de porter. Ce qui permet de prendre un peu de vent des mers du Sud, quand le narrateur tourne un peu trop en rond dans sa cabine.

Bonne semaine

 

Sauve qui peut (la rentrée littéraire)

On a beau se tenir à distance de l’étal des nouveautés chez les libraires, détourner le regard devant les critiques de rentrée, fuir tout ce qui ressemble au prêt-à-porter littéraire du moment, il y a toujours un ou deux ouvrages récents qui finissent par entrer par la fenêtre et s’installer près du feu. C’est encore le cas cette année, avec deux romans publiés ces dernières semaines Un enfant plein d’angoisse et très sage de Stéphane Hoffmann et Sauve qui peut (la révolution) de Thierry Froger. J’ai dévoré le premier et n’en finis pas de déguster le second.

hoffmannUn enfant plein d’angoisse et très sage est un livre léger, hors sol, flottant à quelques centimètres du réel, qui hésite entre le conte et la fable contemporaine. C’est l’aventure d’un gosse de riches, élevé par une grand-mère fantasque, qui se joue de ses parents avec un cynisme et un détachement déroutants mais au bout du compte assez jouissifs. On se laisse volontiers emporter par ce scénario loufoque, piqueté de traits d’esprits, qui fait du père – Britannique – un désinvolte collectionneur de chaussettes et de la mère une ambitieuse entrepreneuse de travaux publics dont le rêve est de devenir ministre. L’apparente désinvolture dans la conduite de ce récit foutraque, masque en fait un chapelet de réflexions, de pépites semées ici ou là –  “Baladine a négligé la femme qui était en elle jusqu’à en ronfler – Il ne nous prendrait pas un peu pour des demeurés le Saint-Ex avec son nom d’eau minérale et de soutien-gorge“- pensées habillées par le regard de l’enfant, le dialogue muet avec son chien. Un enfant plein d’angoisse et très sage vient de remporter le prix Jean Freustié. C’est une bonne nouvelle pour Stéphane Hoffmann, par ailleurs grand ordonnateur des Rendez-vous de La Baule. Chapeau bas, mon cher Stéphane.

sauve-qui-peutLe second ouvrage est une montagne au sommet de laquelle je ne suis pas encore parvenu. Un objet non identifié dont l’argument est aussi inattendu que casse-gueule : le déroulé parallèle de deux récits, l’un contant les efforts du cinéaste Jean-Luc Godard pour monter un film sur la Révolution française à l’occasion du bicentenaire, l’autre l’exil de Danton – épargné par Robespierre à la dernière minute – sur une île de Loire… où JLG rejoint régulièrement un historien de ses amis, spécialiste de la Révolution, qui écrit justement… un ouvrage sur Danton. Ajoutant pour le piquant la présence d’une troublante jeune fille sur cette île et nous voilà partis. C’est diablement érudit, assez malin, plutôt drôle. Honnêtement je ne pensais pas tenir cent pages la lecture de ce pavé au prétexte aussi fumeux. Eh bien, j’y parviens et je vais sans doute aller au bout de cet ouvrage étonnant. Pour le plus grand plaisir de Marie, qui me l’a recommandé. L’auteur Thierry Froger est professeur d’arts plastiques, formé à l’école des Beaux-Arts de Nantes, nous dit la quatrième de couverture de Sauve qui peut (la révolution). C’est un bon début.

Un enfant plein d’angoisse et très sage, Stéphane Hoffmann, Albin Michel. Sauve qui peut (la révolution), Thierry Froger, Actes Sud.