Le Malais de Magellan 12

12 – Le Malais de Magellan

L’évêque de Séez mène une campagne d’agitation contre Simon du Bois. L’imprimeur invité à quitter la ville. Louise décrypte la traduction de Clément. L’incroyable récit de la première circumnavigation. Louise s’enthousiasme pour le Malais de Magellan.

 

 « Je vais devoir tempérer votre enthousiasme, Léonard, les nouvelles ne sont pas bonnes ici, pas bonnes du tout. Les choses tournent mal pour Lecourt, qui se rapproche dangereusement du bûcher, et Frotté a suggéré à maître du Bois de regagner Paris. Il a peur de ne plus pouvoir assurer sa protection. L’évêque se livre à une campagne d’agitation souterraine contre les idées nouvelles et les livres imprimés dont on ne peut prévoir les conséquences, d’autant que Mangon, l’inquisiteur, a  désormais la preuve que des ouvrages condamnés par la Sorbonne ont été imprimés à Alençon. Les esprits sont hautement inflammables en ce moment et les mouvements de foule difficilement prévisibles. » Louise est embarrassée et Léonard abasourdi. Lui qui avait quasiment volé sur les chemins du Maine pour rapporter au plus vite le manuscrit de Pigafetta à la belle chambrière du château, retrouve une jeune fille effarouchée, nichée à l’abri de la forêt d’Ecouves, au manoir d’Avoise. Les évènements ne cessent décidément de se précipiter. Comme si l’émergence d’idées nouvelles avait non seulement élargi le monde, mais en avaient accéléré la marche, faisant craquer un échafaudage millénaire qui ne se savait pas aussi branlant.  « Ah si, une bonne nouvelle malgré tout » ajoute la jeune femme, en relevant la tête, pour le transpercer de ses grands yeux verts « dame Cécile a accepté de ne plus m’importuner cette année avec ses projets de mariage. J’ai réussi à lui faire  entendre qu’un peu de temps m’était nécessaire pour digérer la mésaventure Clément. Cela nous laisse en paix pour travailler ensemble sur le manuscrit que vous tenez serré contre vous, non ? »

« Et moi, j’ai une autre bonne nouvelle. Enfin j’espère que vous l’entendrez comme telle » ajoute la maîtresse de maison, Jeanne d’Avoise, de retour du poulailler, qui pointe son nez à la porte de la grande salle du manoir : « j’ai obtenu de maître du Bois qu’il laisse sa presse à deux coups à Alençon. De son propre aveu, elle aurait difficilement supporté le retour jusqu’à Paris. Ce sera sa façon de me rembourser les quelques livres tournoi que je lui ai avancées ces derniers mois. Je partage avec Frotté la conviction qu’il faut conserver des outils à Alençon,  dans la perspective de jours meilleurs.» Toutes ces informations sont un peu étourdissantes pour Léonard, qui n’a pas pris le temps de repasser à l’atelier avant de filer sur Avoise. Ainsi Simon du Bois s’apprêterait à repartir pour Paris. Le départ de la duchesse aura décidément mis à mal la place qu’était en train de prendre Alençon dans la propagation des idées nouvelles. Mais bon, l’essentiel n’est, pour l’heure, pas là. « Il faut absolument qu’on ait le temps d’imprimer le Pigafetta avant le départ de Maître du Bois » pense tout haut Léonard. « Et cela veut dire que vous allez lire ce manuscrit dès ce soir Louise » ajoute-t-il en lui collant la liasse de feuillets entre les mains « et me retrouver demain dans la librairie de la duchesse en sorte que nous établissions notre plan de bataille. Le temps semble nous être compté. » 

Ce n’est pas à l’atelier que Léonard obtiendra des informations plus précises sur les derniers développements de la situation à Alençon, mais à la Rimblière, la résidence privée de Frotté, à une lieue du château, où il est convoqué le soir même avec Guillaume. Le chancelier est en cours d’installation dans cette gentilhommière campagnarde qu’il vient d’acquérir sur la paroisse de Damigny et délaisse quelque peu le palais en ce moment. « Si je comprends bien le roi est entièrement absorbé par l’union du duché de Bretagne à la couronne et il ne faut pas compter sur lui en ce moment pour défendre un prêtre hérétique » commente Frotté de sa voix caverneuse en repliant le billet du conseiller royal en charge des affaires ecclésiastiques que lui a rapporté Léonard. « Nous allons donc, comme prévu, réduire la toile pour nous protéger au mieux des vents mauvais. » Le chancelier confirme ainsi aux deux garçons la demande faite à Simon du Bois de regagner la capitale pour laisser le moins de prise possible à Mangon. La mise en accusation de l’imprimeur pourrait s’avérer dévastatrice pour l’autorité ducale. « Vous avez deux mois devant vous pour achever les travaux en cours et prendre vos dispositions pour la suite, messieurs. Je ne vous cache pas que j’aimerais vous garder à Alençon pour, à tout le moins, être en mesure d’imprimer quelques affiches ou libelles en cas de besoin. Mais je ne peux rien vous garantir et je ne vous empêcherai en aucun cas de suivre du Bois si vous le souhaitez. »

Il fait presque nuit lorsque Léonard parvient, le lendemain, à se libérer pour rejoindre Louise à la librairie du château. Maître du Bois, de méchante humeur, l’a fait travailler à la presse toute la journée. « Ne vous inquiétez pas Léonard. Nous avons tout notre temps. J’ai prévenu dame Cécile que je dormirai au château cette nuit » essaie de le rassurer Louise, assise à la grande table, une plume à la main, absorbée par la rédaction d’une note apparemment inspirée par le manuscrit de Pigafetta, grand ouvert devant ses yeux. « Vous allez vous asseoir et je vais vous raconter l’aventure la plus incroyable que vous ayez jamais entendue. Mais commencez donc par rajouter une bûche dans la cheminée. » La jeune femme se lève, saisit les trois feuillets qu’elle vient d’achever et entreprend la restitution de son travail. « Tout d’abord je vous le confirme, Léonard, nous avons entre les mains la relation d’une circumnavigation autour de ce qu’il faut définitivement appeler le globe terrestre. Le rédacteur fait partie des dix-huit survivants d’une expédition partie il y a dix ans, en août 1519 précisément, de Séville à la recherche des îles Malucques par la voie des Indes occidentales, expédition qui comptait deux-cent trente-sept hommes embarqués sur cinq nefs. Le capitaine-général de cette expédition, Fernando Magellano, que Clément préfère appeler Fernand Magellan, est mort avant d’atteindre les susdites îles et c’est un certain Elcano, un personnage mystérieux dont Pigafetta parle très peu, qui réussit, au terme d’invraisemblables péripéties à ramener la dernière nef, la Victoria, en Espagne, trois ans plus tard, le 6 septembre 1522, sans avoir jamais rebroussé chemin. »

Louise lève les yeux et observe Léonard dont le visage fermé affiche un inhabituel pli vertical entre les yeux, témoignant une absolue concentration. « Continuez Louise, continuez. Ne me faites pas languir ainsi. » « Cette expédition a failli tourner plusieurs fois à la catastrophe, poursuit la jeune femme, notamment sur les côtes de la nouvelle Espagne lorsque les capitaines de trois nefs se sont mutinés. Epuisés par de longs mois de recherches pour découvrir un passage vers les Indes orientales et inquiets de la raréfaction des vivres, ils souhaitaient, semble-t-il, mettre un terme à l’aventure et revenir au pays. Elcano, alors officier subalterne, faisait partie des mutins, mais ne sera pas puni, contrairement aux trois capitaines, qui paieront cette mauvaise idée de leur vie. Quelques semaines plus tard, l’un des navires, le San Antonio, repartira d’ailleurs pour Séville en profitant de la confusion qui régne dans la flotte durant la traversée du détroit conduisant vers la mer Pacifique. Le passage découvert, seules trois nefs seront en mesure d’affronter la grande traversée, poursuit Louise qui, emportée par le récit, vit l’expédition autant qu’elle la raconte : la cinquième avait été brossée sur la côte avant le détroit et transformée en petit bois.»

« L’auteur n’abuse pas, comme on pouvait le redouter, de notes de navigation, mais nous en dit malheureusement peu sur les paysages traversés ou aperçus. Sinon que Magellan a donné pour nom Terre de feu à cette terre australe, en raison des grands feux qu’entretiennent les rares sauvages de la région. Pigafetta n’est pas très disert, non plus, sur la terrible traversée de la mer Pacifique, longue de trois mois et vingt jours, au fil desquels les marins les plus faibles meurent atteints d’un mal étrange qui leur fait gonfler les gencives. Pour vous donner une idée de l’épreuve traversée, j’ai noté cette citation : « Nous ne mangions que du vieux biscuit tourné en poudre, tout plein de vers et puant, pour l’ordure de l’urine que les rats avaient faite dessus et mangé le bon, et buvions une eau jaune infecte. »

« Enfin, le mercredi 6 mars 1521, la flotte aborde un petit archipel peuplé de sauvages. Ces trois îles, que le capitaine général baptise îles des larrons  parce que les indigènes profitent de la moindre occasion pour subtiliser ce qui leur tombe sous la main, permettent à l’équipage de se soigner et de reprendre des forces. Mais ce ne sont d’évidence pas les îles aux épices recherchées par Magellan. Les trois navires reprennent alors leur route et atteignent le 28 mars une nouvelle destination, un nouvel archipel inconnu. Et là, tenez-vous bien, Léonard, se produit un évènement dont pas même Clément n’a mesuré l’importance, me semble-t-il, en traduisant le texte, qui donne une dimension encore plus folle à ce récit, épisode que j’ai scrupuleusement noté. « Nous vîmes une barquette qu’ils appellent boloto et huit hommes dedans, laquelle s’approcha de la nef du capitaine-général. Lors un sien esclave, qui était de Zamatra, parla de loin à ces gens, lesquels entendirent son parler et vinrent au bord du navire. » Vous entendez, Magellan avait à bord un esclave qui comprenait la langue des sauvages de la mer Pacifique. Magellan, l’appelait son Malais, Pigafetta le nomme Enrique de Malacca, mais peu importe. Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre une chose : cet Enrique de Malacca était rentré chez lui, il est le premier homme à avoir effectué une circumnavigation autour du monde. Et personne n’en parlera jamais parce que cet homme n’intéresse personne. 

Léonard doit se secouer pour comprendre ce qu’entend Louise. « Que voulez-vous dire, Louise ? Comment cet esclave aurait-il pu faire le tour du monde sans que personne ne s’en rende compte ? »  « Pigafetta nous donne la clef un peu plus loin, répond Louise, surexcitée par sa découverte. Magellan avait acheté cet esclave lors d’un précédent voyage aux Indes orientales. Il l’avait ramené au Portugal, lui faisant franchir la moitié du globe en naviguant vers l’ouest. En débarquant sur cette île Enrique de Malacca revient en quelque sorte au pays, ou s’en approche, après, cette fois, avoir fait le tour de la terre. Le fait qu’il parle la langue de ces îles indique qu’avant d’avoir été acheté par Magellan, il avait déjà parcouru un long chemin vers l’ouest pour se trouver confronté à des chrétiens, qui commencent tout juste à explorer les terres inconnues en direction du soleil levant. » Tout cela est un peu vertigineux pour Léonard, qui se râpe les doigts sur un menton mal rasé, d’un air profondément dubitatif. « Je vous laisse le temps d’intégrer cette première partie du voyage, pendant que je cours aux cuisines demander qu’on nous apporte une collation » reprend la jeune femme, après un moment de silence « il est possible que nous en ayons besoin d’un moment, au terme de ma restitution, pour élaborer le plan de bataille que vous avez évoqué hier. »