Aventures africaines

Ebène, « aventures africaines », est un livre de journaliste, écrit à la serpe, un brin décousu. Une suite de tableaux que l’auteur n’a pas pris la peine de relier les uns aux autres. Mais c’est un document exceptionnel, qui permet de sentir de toucher, d’approcher au plus près ce continent si difficile à comprendre pour les blancs que nous sommes.
camion_africain La qualité de l’éclairage que propose Ryszard Kapuscinski, tient à la posture singulière de ce journaliste polonais, débarquant au Ghana en 1957 pour couvrir l’accès à l’indépendance des premiers pays africains : il est désargenté, et doit donc partager, la plupart du temps, les conditions de vie, de transport, de ses hôtes ; il est l’envoyé d’une l’agence de presse du bloc communiste et n’enfile pas les mêmes lunettes que ses confrères occidentaux pour peindre la décolonisation. Il n’en reste pas moins blanc, et regardé comme tel par les Africains.
ébène
C’est un livre plein de camions, de déserts, de coups d’état – il est l’un des premiers témoins de la révolte des noirs à Zanzibar en 1963 – de soif, de poussière, de gri-gris, qui témoigne d’une connaissance en profondeur du continent, et d’une grande pénétration. « Le contexte dans lequel doit se produire un bond vers le royaume de la liberté place un grand nombre d’Africains devant un dilemme. En eux cohabitent deux loyautés menant entre elles une lutte douloureuse et inextricable. D’un côté il y a la mémoire historique, profondément codée, de leur clan et de leur peuple. De l’autre, il s’agit d’entrer dans la famille des Etats indépendant, à condition de renier tout égoïsme et aveuglement ethnique. »

On voit que, cinquante ans plus tard, nombre d’Africains ne sont pas encore sortis de ce dilemme. Mais l’essentiel n’est pas là, ce n’est pas un livre politique. C’est un regard porté depuis le bas, la cabine d’un camion dans le désert mauritanien, sur le pont d’un bateau en fuite devant les garde-côtes tanzaniens, ou dans la chaleur d’un appartement de Lagos, en beau milieu d’un quartier déshérité. « C’est un signe d’intégration et de respect, que tu sois régulièrement cambriolé » lui explique un ami Nigérian « tu participes ainsi à la vie de la rue, du quartier ». Dans ce quartier où chacun possède une chose et une seule : une chemise, un marteau ou une casserole, un bien précieux qui lui permettra peut-être de travailler et de manger demain, comme gardien, maçon ou cuisinier.
Lalibela
Parce que l’avenir ne peut pas se concevoir au-delà du jour prochain. Il y a de très belles lignes sur le rapport au temps. Sur cet Africain qui n’est pas l’esclave du temps, comme nous le sommes, mais son maître. Il faut bien qu’il possède quelque chose. Nous venons d’arriver, au terme d’un voyage épuisant à Labilela, sur les hauts-plateaux éthiopiens. Et nous découvrons cette dizaine d’églises taillées dans la montagne au XIIème siècle. Une pépite africaine, alors noyée dans un désert de misère. Le récit n’est pas pour autant pleurnichard, il est sec et brut. Kapuscinski ne se donne pas le loisir de dégouliner sur sa copie, l’eau est trop précieuse sous les tropiques.

Bref, vachement bien. Mais, pardon les filles, c’est peut-être un livre de garçons. Il manque cruellement d’histoires d’amour.

7 réflexions sur « Aventures africaines »

  1. Philippe Auteur de l’article

    Non, non Elena. C’est un bug incompréhensible, que je n’arrive pas à résoudre. C’est peut-être un sorcier africain qui a jeté un sort sur ce papier. On verra avec le prochain. Merci pour votre passage.

  2. Elena

    étonnant, je ne parviens à lire les commentaires précédents qu’après avoir envoyé le mien.
    Pas question de “demander à voir” avant de se lancer, alors ?
    (Pour la provoc je marche à tous les coups, c’est mon côté vachette landaise — si l’on m’agite en prime deux bandeaux latéraux du plus beau rouge …)
    Bon après-midi, à Pascale aussi si elle passe dans les parages.

  3. Philippe Auteur de l’article

    Chapitre passionnant sur le Rwanda. Lecture très ethnique du conflit mais mise en perspective historique bienvenue. Ainsi l’intervention française prendrait sa source dans l’humiliation de Fachoda, un épisode jamais digéré de la colonisation entre Français et Anglais. En enlevant Fachoda (aujourd’hui au Sud Soudan) en 1898, les Anglais ont réussi à obtenir la continuité territoriale de leurs possessions du nord (Egypte) eu sud du continent (Afrique du Sud). Les Français, qui visaient une continuité d’Ouest en Est, de l’Atlantique à Djibouti, pourtant arrivés le premiers arrivés à Fachoda, ont dû reculer devant les Britanniques. D’où une querelle linguistique infinie entre anglophones et francophones. Les Tutsis du Rwanda, formés en Uganda anglophone, ne pouvaient être que des méchants aux yeux des Français.

  4. Philippe Auteur de l’article

    Bon, je vois que ma petite provocation a fonctionné. Au delà de cette facétie, vrai plaisir d’évoquer un livre déconnecté de l’actualité (encore que, le Mali et le Centrafrique se rappellent à nous ces derniers temps) qui peut avantageusement partie du fonds de toute bibliothèque (je vais d’ailleurs tâcher de l’acheter, c’est un aimable prêt). Je ne l’ai pas encore terminé, c’est un livre qui se déguste tranquillement, chaque chapitre composant un récit à part entière. Belle idée Elena que de l’avoir proposé à vos élèves.
    Louis vient de repartir pour le Sud Soudan, “où les femmes enceintes ne pèsent pas 40 kilos”, cette pause semble lui avoir fait le plus grand bien. Il est reparti avec deux kilos de saucisson et quelques fromages. Ca va être la fête à Agok mardi soir.

  5. Elena

    Et dîtes donc, Philippe, il y a des filles qui l’ont lu ! En tout cas une fille qui a vécu au Nigéria avec ses enfants il y a un 1/4 de siècle,
    J’en avais même fait étudier un passage à mes élèves (une fois revenue ici) — mais impossible de retrouver le bouquin. (D’où mon absence de réaction quand je l’ai vu affiché en “lecture en cours” sur le côté …)

  6. Pascale

    Je vous soupçonne, Philippe, de jouer les facétieux par votre dernière remarque, dont vous savez bien qu’elle est juste… pas juste!

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