L’avenir dure longtemps

Passionnante plongée dans un passé pas si lointain avec l’Almanach des années 80 d’Actuel, pour les besoins d’un travail sur cette période un peu folle. Surprise de constater à quel point l’histoire bégaie, plaisir de goûter la liberté avec laquelle certaine presse regardait le monde à la fin des années 70 (l’almanach est publié fin 78).

alamanach actuelUne première évidence : 1978 marque bien la fin des utopies. La révolution aura duré dix ans, comme la grande, avant de se noyer dans le réel. « Les idéologies ruminent depuis dix ans, les polémiques sentent le vieux, les révoltes ne révèlent plus que la fatigue et l’ennui, on vit en circuit coincé dans la confusion. Les clichés cherchent une sortie de secours, gauchistes, cadres, syndicalisme et politique, gauche, réformisme, extrême-gauche, punks, nouveaux économistes, hippies moins frais, et comme personne n’a l’air de trouver, nous n’avions rien à perdre à aller rencontrer monsieur Réel. »

Le propos de cet almanach est de dresser, sans complexe, un état des lieux de la planète (une partie est dédiée aux découvertes scientifiques) pour tenter de régénérer les utopies moribondes, embourbées dans un gauchisme radical ou carrément enterrées par le « No future» naissant. L’objet propose donc une vision panoramique et subjective du monde à la veille des années 80, à la manière singulière d’Actuel. Sujets improbables, papiers rédigés à la première personne, liberté totale de ton. Petit survol du sommaire : « J’ai rencontré les pirates de Lagos », « J’ai chanté au Max’s Kansas à New-York », « J’ai empoisonné des hectares de marijuana », « J’ai vu Babar, roi de Tonga », « J’ai retrouvé la thèse de Khieu Samphan », « J’ai visité un camp nazi en Bolivie», « Science et luxure en Sibérie ».

 Une chose est acquise pour ces jeunes gens atypiques, nourris de contre-culture américaine : le communisme est mort. Ils dynamitent en effet, dix ans avant la chute du Mur, la légende des pays de l’Est en proposant des reportages en immersion, qui révèlent la déliquescence du système (et dénoncent dès 78 le délire des Khmers rouges, alors que nos intellectuels patentés, Alain Badiou en tête, le cautionnent encore l’année suivante, dans la grande presse). Sans complexe donc, la bande à Jean-François Bizot, qui compte dans ses rangs un futur prix Goncourt, Patrick Rambaud, propose une vision crue, parfois extrêmement violente du monde tel qu’il court en 1978 : « Cet homme habite dans une brouette. Au Pakistan, le général Zia rétablit la peine du fouet». actuel

Ces journalistes un brin fêlés, cultivés pour la plupart (pas de prévention pour se référer à Emerson, Montaigne ou Wittgenstein), interrogent le monde avec une curiosité, un appétit et une énergie qui paraissent aujourd’hui insensés. Certes, le style direct, un brin débraillé, peut sembler un peu daté « j’en ai fumé, refumé ; j’en ai planté, biné, arrosé, j’en ai roulé à la main et la machine, dans les chiottes des trains et les parkings souterrains… mais je n’en avais jamais empoisonné », mais la soif de comprendre ce monde comme il va, à la fin des années 70,éclate à toutes les pages (l’icono est superbe).

Le plus étonnant est que ce regard posé sur la planète, truffée de dictatures africaines, de magnats du pétrole, où démarrent les manipulations génétiques et où sortent les premiers ordinateurs individuels « un micro-processeur capable de jouer tout Jean-Sébastien Bach », pourrait être quasi contemporain. Un peu comme si nous vivions actuellement une longue parenthèse historique, une Restauration qui ne dit pas son nom, après dix ans de folle révolution, intellectuelle, scientifique, sexuelle, culturelle, qui aurait épuisé les cœurs et les esprits pour un siècle.

 Actuel s’est noyé dans cette Restauration, en essayant de maintenir une flamme qui s’est progressivement éteinte au cours des années 80 et 90. Ce mensuel improbable aux deux vies est au purgatoire, tout comme les années 70, aujourd’hui observées avec une condescendance amusée. Jean-François Bizot est mort, mais il n’est pas exclu que l’Histoire ne réévalue un jour cette aventure éditoriale qui a eu l’élégance de se saborder, à deux reprises, quand elle a considéré ne plus être en prise avec la société.

Les plus vigilants l’auront noté, le titre est d’Althusser. Illustrations : Actuel.

8 réflexions sur « L’avenir dure longtemps »

  1. Philippe Auteur de l’article

    Oui Gaëtan, on était encore en pleine guerre froide. Les écolos d’aujourd’hui sont des petits joueurs avec le réchauffement climatique. C’était bien plus chaud, des milliers de têtes nucléaires dans le nez. Et une moitié de la planète contre l’autre. C’est plus complexe maintenant, plus byzantin. Pas plus équitable.

    Pour Mermet, je laisserais volontiers la parole à Montaigne : “Plus un singe monte haut, plus il montre son derrière”. Mermet en a trop fait. Il va falloir se réfugier sur France Culture (même si, ici, la lutte est sévère, madame étant un peu France Musique sur les bords).

    Bonne soirée, aux filles aussi

  2. Gaëtan

    En découvrant le titre j’ai cru que l’article allait traiter des bipolaires. On peut aussi envisager ces années comme la fin d’un monde bipolaire, plus de gentils ni de méchants mais beaucoup de zones de plus en plus grises que les plus habiles sauraient rendre – je n’ai encore jamais ouvert un numéro d’Actuel, mais c’est l’impression que ça me donne –
    Quant à l’affaire Mermet, c’est peut-être une piqûre de rappel : nous ne sommes pas purs et ne devons pas tenter de l’être encore moins de le paraître. Chacun sa “part d’ombre” comme disait l’autre. Mermet a fini par avoir des accents de curé, c’était devenu gênant.

  3. Pascale

    Merci, Philippe, pour cette “trouvaille”… C’est rigolo mais montre que rien ne se perd. Assez effrayant….
    Un petit sentiment sur Daniel Mermet.
    Il y a … longtemps, plusieurs années disons, je l’écoutais avec un certain plaisir, à l’heure difficile de récupération des enfants à l’école. Véritable parcours du combattant dans lequel Mermet apportait, entre deux feux rouges, une possibilité d’échapper… aux pots d’échappements! Depuis un certain temps, que je ne saurai dater avec précision, mais quelques années déjà, deux? trois? Mermet m’énerve, quand, par hasard, je l’entends. Je suis effarée des courants d’air dans ses phrases, des redites, des mots qui tournent en rond, du vide, oui, du vide. Ah! bien sûr, le côté le choc des paroles dans les reportages -dont on apprend par ce papier les conditions scandaleuses eu égard au droit du travail- joue à plein. C’est son fond de commerce. Mais, si vous êtes attentif au timing, vous noterez qu’après de longues minutes, de plus en plus longues, consacrées à diffuser des messages sur le répondeur, et en ramassant toutes les circonvolutions orales du Maître, et dieu sait s’il y en a, et de plus en plus, il reste…. moins de 30 mn réelles d’écoute par émission.
    Bonsoir amical Elena, j’espère que vous allez bien.

  4. Philippe

    Extraordinaire Elena, qui ne connaissait pas Daniel Mermet. Je vous envie quelque part. Pouvoir ainsi échapper au bruit du monde.
    Du coup, le papier sur Mermet a dû vous sembler étrange. Je ne souhaitais pas abuser de votre temps.

    Pas vu le film de John Ford mais entendu le plus grand bien. Je préfère lire le livre d’abord, mais en français, pas assez costaud en anglais. Vous me donnez une idée, je pourrais essayer Of mice and men en anglais. C’est moins ambitieux. Et le bouquin est vachement bien.

    Une question qui va vous paraître idia sur l’Afrique. Il me semble que c’est au Nigeria qu’étaient fabriquées les Peugeot pour l’Afrique. C’était la cas pendant votre séjour ? Je n’ai jamais compris pourquoi Peugeot Afrique avait fermé au profit de Toyota.

    Retrouvé le papier sur Ethno-roman de Tobie Nathan ici écrit par Pascale n sur un site assez chic. http://www.ethnopsychiatrie.net/ethno-roman.htm
    La gloire.

  5. Elena

    On a beau savoir qu’on ne sait pas, il y a des jours qui en apportent plus de confirmations que d’autres :
    — vous ne me croirez peut-être pas, mais je ne connaissais pas Daniel Mermet ; jamais vu, jamais écouté (depuis, j’ai découvert qu’il était né à deux pas de chez moi).
    J’avais bien vu dans un commentaire sur un autre blog son nom associé à celui de Traverso, que j’ai lu, lui. Je m’étais alors dit qu’ils n’étaient pas dans la même catégorie (il y avait donc quand même une vague idée d’audio-visuel à son sujet) mais je n’avais pas eu le temps ni l’occasion de me renseigner davantage.
    Que vous dire à ce propos, sinon que manifestement la place dans le champ (particulièrement concurrentiel) prime sur le discours tenu et le positionnement politique “officiel”. Ce genre de contradiction flagrante se retrouve hélas partout (combien font l’apologie du “risque” au seul usage des autres ? combien d’héritiers ou de fondateurs de dynastie chantres de la méritocratie ? Déjà du temps de la guerre d’indépendance américaine Samuel Johnson faisait remarquer : “How is it that we hear the loudest yelps for liberty among the drivers of negroes?” ) — dire et faire coïncident rarement.

    — De Steinbeck je n’ai lu que East of Eden (je n’étais pas américaniste, mais bon, quand même …) The Grapes of Wrath pour moi, c’est le film de John Ford, où je marche à fond …

    — Je n’ai pas vu grand chose de l’Afrique, je ne pense pas que ma perspective apporte quoi que ce soit, sauf à ceux qui n’auraient fréquenté que le club Med une semaine — je sais que ce n’est pas le cas chez vous !

  6. Philippe

    Pensé à vous Elena en lisant ce papier sur le trafic de conteneurs dans le port de Lagos. Merci pour votre éclairage sur la vie quotidienne des expatriés. Chaque angle de vue est précieux.
    Nous aurons, de notre côté, des nouvelles du Sud Soudan dans quelques jours, Louis est en debriefing à Genève après six mois d’une mission assez éprouvante semble-t-il.
    Alberto Savinio, encore un auteur à ajouter à la pile. La présentation de Gallimard donne furieusement envie d’en savoir plus.
    Plongé, de mon côté, dans Les raisins de la colère pour poursuivre l’imprégnation américaine en cours. Je ne me souvenais pas que ce récit était aussi poignant, même s’il vire parfois un peu trop au lyrisme.

    Rien à voir mais on vient de me faire passer ce lien http://www.article11.info/?Daniel-Mermet-ou-les-delices-de-l#pagination_page ; Toujours édifiant de connaître l’envers du décor.

  7. Elena

    Je suis passée à côté de Actuel et je n’ai pas vu grand-chose de la fin des années 70 — pas plus que des années 80 et même un peu au-delà d’ailleurs : le nez dans le guidon, études, enfants, déménagements à répétition, expatriations, courses-cuisine-lessives-repassage etc.
    À Lagos je me suis bien gardée de rencontrer les pirates — je me suis contentée de traverser les bidonvilles, de côtoyer la misère des uns et le luxe des autres (les généraux par ex., qqns des piliers de la dictature habitant notre joli quartier, Ikoyi), de m’enfermer avec ma petite famille la nuit derrière des grilles (qui séparaient les chambres et salles de bains du séjour et de l’entrée, les fenêtres étant elles-mêmes garnies de solides barreaux), de partir du marché où je faisais mon ravitaillement en portant mon bébé sur la hanche quand notre chauffeur est venu nous prévenir qu’il fallait rentrer parce qu’un voleur était en train de se faire lyncher juste à côté (par les “mammas” qui tenaient les boutiques et sans doute qq hommes quand même), d’être soulagée quand la voiture de service a été volée à main armée de ce que 1) ce même chauffeur soit sain et sauf et 2) que la chose se soit passée APRES que mon mari ait été déposé à son bureau et mes deux aînés à l’école française, de m’inquiéter quand il y a eu plusieurs jours de coupure d’électricité alors que mon mari était absent, et que mon bébé avait une forte fièvre (palu, pas palu ? tant qu’on n’avait pas le résultat des tests sur la “goutte épaisse” on n’était pas rassurés — surveiller l’état d’un bébé malade en s’éclairant à la bougie pour moi qui ne suis ni très adroite ni très débrouillarde ce n’était pas évident). Là encore : etc.
    Du réel, mais prosaïque et terriblement quotidien, et pas beaucoup d’énergie de reste …

    Je serai donc hors sujet, mais je vais essayer de le faire dans le style de l’agenda :
    “J’ai vu se reproduire les pianos”
    “j’ai reçu les confidences émouvantes d’un paresseux, coureur de dot par procuration”
    “J’ai surpris la conversation entre un accueillant et particulièrement “pneumatique” fauteuil ancien et les autres meubles, plus modernes, dans le salon d’un veuf éploré”
    “J’ai constaté la justesse de l’expression nomen, omen — mais aussi l’impossibilité d’en tirer parti”
    “J’ai assisté au ras-le-bol d’un telamon (Atlante ou cariatide au masculin)”
    “J’ai appris à me méfier du paradis terrestre d’un taxidermiste un peu trop zélé”
    “J’ai rencontré un Dorian Gray du 18e s., ni esthète, ni décadent, dont l’éternelle jeunesse aura constitué une véritable malédiction”
    Bref. J’ai lu Tutta la vita, recueil de nouvelles d’Alberto Savinio (de son vrai nom, Andrea De Chirico)
    http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/L-Imaginaire/Toute-la-vie
    (seul problème la préface de Savinio pour ce recueil a été remplacée par une autre, et je crois qu’il y a eu aussi substitution de 2 nouvelles)

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