Barcelone, les yeux grands ouverts

C’était mieux avant, évidemment. Barcelone était plus agitée, plus vivante, plus déjantée il y a quelques années, commente Gabriel dans la voiture de location qui fend la nuit sur le chemin du retour (le ciel français était en grève ce mercredi). Certes. Pour autant Barcelone reste en enchantement pour les yeux du profane. Il est des lieux qu’on est riche de ne pas avoir vus, comme il est des livres qu’on est riche de ne pas avoir lus.

casa batlo

Barcelone est de ceux-là. Ne serait-ce que pour Gaudi. La dette des cinéastes américains à l’égard du génial architecte ne cesse d’enfler, comme en témoigne la foule de jeunes gens qui se presse autour de la Sagrada Familia, cette basilique tout droit sortie du Seigneur des Anneaux, ou sur le toit de la Pedrera, où les cheminées ont de furieux airs de Dark Vador. A tel point que l’on en vient à se demander qui a inspiré qui. Le curieux paradoxe souligné par Borgès “les créateurs créent leurs précurseurs” (de mémoire), prend ici toute sa force : le cinéma fantastique américain a, en quelque sorte, inventé Gaudi, en puisant dans son infinie palette créative.

En déstructurant les bâtiments, en les dotant d’une enveloppe floue, en leur donnant le droit à l’expression, en bannissant la symétrie, Gaudi a non seulement régénéré  l’architecture, il a ouvert une voie qui commence tout juste à être explorée. Mais ce n’est pas tout : en laissant son grand oeuvre inachevé, l’architecte catalan, mort en 1926, nous permet d’assister à un gigantesque “work in progress” puisque la Sagrada Familia reste pour de longues années encore un grand chantier à ciel ouvert, qu’il nous est permis de voir avancer, à la manière du spectacle urbain que devaient offrir les bâtisseurs de cathédrales à la fin du moyen-âge. Ecrasant et vertigineux.

“Ne vous inquiétez pas” disait-il lorsque l’on lui faisait mesurer la folie du projet “mon commanditaire a tout son temps”. Il est vrai que Gaudi était un brin mystique. Comme si les hommes avaient toujours besoin d’un dieu pour réaliser des prouesses insensées.

illustration : La casa Batllo (photo Ph.D.)

 

 

5 réflexions sur « Barcelone, les yeux grands ouverts »

  1. Philippe Auteur de l’article

    Non, nous ne sommes pas montés dans les tours. C’eût été de la gourmandise. Et puis, à l’inverse de la tour de Bretagne, où le seul endroit où ne la voit pas est à son sommet, je me suis dit que le seul endroit où on ne verrait pas la Sagrada à Barcelone serait dans ses clochers. En revanche nous sommes montés sur les toits de la Pedrera, qui offrent un spectacle à eux seuls.
    On peut se demander, pour revenir sur ta remarque, si la mort de Dieu n’est pas une mauvaise nouvelle pour l’architecture. Des temples d’Ellora en Inde à la Sagrada, en passant par la cité d’Angkor, les dieux ont poussé les hommes à produire des oeuvres qui dépassent l’entendement. Il n’est pas certain que nos générations laisseront des témoignages aussi forts.

  2. Gaëtan

    Dieu est mort et avec lui les projets insensés nécessitant assez d’abnégation pour accepter de ne pas voir le fruit de son travail de son vivant. Les techniques modernes y ont bien aidé. Mais il reste cette cathédrale dans un continuel “work in progress” qui nous invite à y retourner dans une dizaine d’années.
    Es-tu monté dans les tours ? Lors de ma visite, le vent trop violent en interdisait l’accès.

  3. Philippe Auteur de l’article

    Il est un aspect méconnu du génie de Gaudi qui m’a proprement fasciné, c’est la révolution technique qu’il a initiée. Gaudi ne faisait pas de plan, mais des maquettes, il raisonnait toujours dans l’espace. Considérant que les cathédrale gothiques étaient imparfaites parce que nécessairement flanquées de contreforts, de “béquilles”, il a cherché et trouvé une solution permettant à la structure de se tenir seule. C’est un peu compliqué à expliquer, mais il a utilisé un procédé inédit pour calculer la résistance des arcs métalliques qui soutiennent ses bâtiments. Il construisait ses maquettes de structures à l’envers, en reliant des chainettes entre elles, pour qu’elles forment les arcs les plus purs sous l’effet de la pesanteur. Par effet de miroir il obtenait ainsi une structure verticale aux formes idéales et à la résistance maximale. Tout cela est bien expliqué dans la longue notice qui lui est consacrée sur wiki.

  4. Chopin Marie-Agnès

    Merci Philippe, commencer la journée par un petit tour sur Barcelone est très agréable, tu m’as donné envie d’y retourner vite.

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