La représentation figurée du prophète Muhammad*

Par

Les carnets de l’Ifpo, Institut français du Proche Orient

L’islam et ses pratiques, pas plus que tout autre phénomène humain, n’échappent aux mutations au fil de l’histoire. La question de la représentation figurée en général, et de celle du prophète de l’islam en particulier, a été diversement tranchée selon les périodes et les milieux. Si elle a parfois déclenché des débats animés, elle ne semble pas avoir posé un problème majeur ou permanent aux croyants musulmans ni à leurs juristes (Naef 2004). Les polémiques récentes, parmi les plus vives qu’aient connues l’histoire, sont attisées par le fait que les images qui les ont déclenchées sont des caricatures ; elles alimentent l’idée fausse et essentialiste que, « de tout temps », l’islam aurait interdit la représentation de son prophète, voire toute représentation humaine. Encore faudrait-il savoir de quel objet on parle lorsqu’on utilise le terme « islam », dont les significations multiples sont trop souvent confondues ou tenues pour équivalentes : parle-t-on de l’islam sunnite, de l’islam chiite ? Des pratiques des croyants, qu’il faut toujours rapporter à un contexte géographique et historique précis ? Des textes sacrés de l’islam, en premier lieu du Coran, ou des interprétations des juristes et des exégètes ? De l’islam des fatwas (lesquelles, émises par quelle autorité religieuse, et dans quel contexte ?) ou d’un ressenti qui peut, lui aussi, varier d’un croyant à l’autre ? Plus que jamais, les désastreux soubresauts d’une actualité vite montée en épingle doivent être considérés à l’aune de l’histoire et les phénomènes récents, comme la sensibilité de nombre de croyants musulmans à la question de la représentation de leur prophète, doivent être replacés dans une perspective historique longue pour échapper à une vision univoque et figée de l’islam et de ses adeptes.

Illustration 1 : Muhammad reçoit la révélation de l’ange Gabriel. Compendium des Histoires (Jâmi‘ al-tawârikh) de Rashîd al-dîn, manuscrit illustré produit à Tabriz au début du xive siècle (Edinburg University Library, MS Arab 20).

Contrairement à une idée reçue fort répandue dans les milieux musulmans et non musulmans, le Coran n’interdit en aucune manière la représentation figurée, celle des hommes pas plus que celle des animaux. La réprobation coranique est en revanche très forte envers les pratiques idolâtres qui auraient caractérisé le polythéisme de l’Arabie préislamique. Il s’agit de la condamnation, ferme et précise, de l’utilisation dans le cadre du culte d’images de divinités, peintures, statues ou statuettes. Un épisode célèbre de la biographie de Muhammad, telle qu’elle fut ordonnée et mise par écrit à partir de récits oraux à partir du viiie siècle de l’ère chrétienne, met en scène le prophète de l’islam détruisant les centaines d’idoles contenues dans le sanctuaire de la Kaaba lorsqu’il entra victorieusement à La Mecque en l’an 8 de l’hégire (630 de l’ère chrétienne)[illustration 2]. Cet épisode n’exprime pas une interdiction absolue de l’image mais met en scène le triomphe de l’islam, monothéisme pur, sur le polythéisme mecquois symbolisé par les idoles. De fait, dans l’empire islamique en formation, l’usage des représentations figurées (humaines et animales) fut rapidement banni des lieux de culte musulmans, sans que soient pour autant interdits les décors floraux ou figuratifs qui ornent par exemple les mosaïques de la mosquée des Omeyyades de Damas, construite au début du viiie siècle.

Illustration 2 : Muhammad, sous la forme d’un nimbe dorée (en haut à gauche de l’image), détruit les idoles de la Kaaba. Miniature du Cachemire, XIXe siècle (Paris, BnF, Manuscrits orientaux, Supplément persan 1030, fol. 306).

Plus que dans le Coran, une méfiance plus générale envers les images s’exprime dans certains textes de la tradition musulmane, notamment dans le corpus des hadiths, qui relatent sous forme de petits récits des actes et des dires attribués à Muhammad. La fonction première des hadiths était d’apporter une réponse normative aux nombreuses questions non résolues par le texte coranique : les faits et gestes du prophète, ses déclarations et même parfois ses silences, tels qu’ils furent rapportés d’abord oralement par ses Compagnons puis par les générations suivantes, sont interprétés comme des modèles de comportement. L’ensemble des hadiths tenus pour authentiques par les savants des premiers siècles de l’islam constitue la Sunna. Dans ce corpus, la question de l’image n’est pas centrale, bien qu’une certaine méfiance s’y fasse jour envers ceux qui fabriquent des images, suspects de vouloir se comparer au Créateur. Certains hadiths sont cependant ouvertement hostiles aux images, affirmant qu’une maison qui en abrite ne sera jamais visitée par les anges. Les textes juridiques musulmans anciens débattent aussi parfois la question de la licéité des images ; bien que les avis n’aient pas tous été concordants en la matière, à partir du viiie siècle, le droit musulman naissant se montre dans l’ensemble réticent envers la production et l’usage d’images d’hommes et d’animaux.

Cette réticence des juristes, touchant principalement le domaine du culte, ne conduisit pas, dans un premier temps, à bannir toute représentation imagée dans le domaine profane. Au temps des califes omeyyades de Damas (661-750), les murs des palais, résidences aristocratiques et bains s’ornaient volontiers de scènes de chasse, de figures humaines et animales, comme en témoignent les riches fresques murales du palais jordanien de Qusayr ‘Amra (début du viiie siècle) : celles du hammam comportent, entre autres, des images de baigneuses dénudées. Au cours du Moyen Âge, animaux et personnages ornaient fréquemment certains objets du quotidien, textiles et céramiques. Une riche tradition de manuscrits enluminés vit le jour en Mésopotamie au xiie siècle ; des œuvres littéraires narratives y étaient illustrées de miniatures mettant en scène des personnages humains parfaitement représentés. L’illustration d’ouvrages scientifiques était elle aussi fréquente, incluant des représentations de personnages humains et d’animaux de toutes sortes. Les productions artistiques du domaine islamique sont donc loin de se réduire à l’arabesque géométrique ou aux décorations florales.

Parmi les figures humaines représentées par des artistes du monde musulman, celle de Muhammad ne semble pas, dans un premier temps, avoir constitué une exception notable. Les miniatures le représentant à visage découvert se multiplièrent à partir du xiiie siècle, sans que ces représentations ne suscitent de débats enflammés parmi leurs contemporains. Il est vrai que ces ouvrages comptaient sans doute un nombre restreint de lecteurs, issus majoritairement des milieux aristocratiques susceptibles de commanditer ou d’acquérir de tels produits de luxe.

Une miniature célèbre représentant Muhammad et les traits de son visage, extraite de l’ouvrage d’al-Bîrûnî, al-Âthâr al-bâqiya, Iran, xvie siècle (Paris, BnF, Manuscrits orientaux, Arabe 1489, fol. 5v). Cette image est celle que l’éditeur Belin avait choisi de flouter dans l’un de ses manuels d’histoire destiné aux classes de 5e, en 2005

Muhammad, au visage nimbé de flammes, entre à La Mecque. Qazwin, fin du xvie siècle (Paris, BnF, Manuscrits orientaux, Persan 54, fol. 187).

Les derniers siècles du Moyen Âge virent ainsi fleurir des miniatures représentant Muhammad. Ces portraits s’inspiraient des descriptions textuelles contenues dans les biographies du prophète ou dans un type particulier d’ouvrages, les shamâ’il, consacrés à la description physique de Muhammad telle que rapportée par le hadith. Les images des xiiie-xvie siècles sont proches de ces descriptions textuelles : Muhammad y figure le plus souvent sous la forme d’un homme d’âge mur, doté d’une barbe soigneusement taillée et coiffé d’un turban. Son teint est rose, ses traits bien dessinés, son visage est parfois encadré par deux mèches de cheveux. Il apparaît toujours nimbé de flammes, ou bien la tête entourée d’un halo [illustration 4] ; il y partage cette particularité avec les anges et les autres prophètes, et parfois même d’autres membres de sa famille, eux aussi représentés à visage découvert. Moins fréquemment, Muhammad est parfois représenté sous la forme d’un jeune homme imberbe, pour illustrer les épisodes anciens de sa vie, précédant la révélation. Les miniatures le mettent en scène dans les moments marquants de son histoire. L’épisode plus célèbre est celui de son ascension céleste, le mi‘râj, sur le dos d’une monture ailée dotée d’une tête de femme, le Burâq. Au fil des siècles, cette ascension prit une importance croissante dans les récits biographiques et les traités mystiques et donna lieu à d’innombrables représentations [illustration 5].

Une scène du mi‘râj, « l’ascension céleste » de Muhammad. Sur le dos de sa monture ailée, le prophète rencontre lors de sa traversée des sept ciels un ange en forme de coq. Manuscrit produit à Hérat, XVe siècle (Paris, BnF, Manuscrits orientaux, Supplément turc 190, fol. 11).

À partir du xvie siècle, les portraits figurés du prophète de l’islam devinrent plus rares, et une iconographie particulière se développa, qui consistait à voiler le visage de Muhammad ou à le symboliser par une flamme, ou parfois par son nom calligraphié. Les historiens de l’art ont même mis en évidence certains cas où des peintures anciennes, qui figuraient visiblement ses traits, ont par la suite été grattées, effacées ou, plus discrètement, recouvertes d’un voile masquant son visage [comme peut-être dans l’illustration 6]. De plus en plus, l’ensemble de la personne du prophète était symbolisé par un grand nimbe de flammes dorées[illustrations 3 et 7]. Bien que son visage ou même l’ensemble de son corps ne soient pas toujours représentés, on continua cependant, en contexte safavide comme ottoman, à illustrer de scènes très vivantes les biographies de Muhammad et d’autres ouvrages historiographiques ou mystiques.

Muhammad au visage voilé ; l’ange Gabriel se tient derrière lui. Miniature extraite de la version illustrée de la chronique Zubdet el-tevarikh réalisée au xvie siècle pour le sultan ottoman Murad III (détail) (Istanbul, Musée des arts turcs et islamiques).

Il est difficile d’évaluer si cette pratique consistant à effacer les traits du prophète découle véritablement de la désapprobation des ulémas envers sa représentation figurée ; de fait, la réitération de l’interdiction en la matière est récente. L’historienne de l’art Christiane Gruber interprète plutôt ce phénomène comme l’extension, dans le domaine de l’art, d’une tendance à l’abstraction reflétant la diffusion de thèmes mystiques associant Muhammad à la « Lumière prophétique », émanation de la Lumière divine, principe créateur universel et symbole de la divinité unique échappant à toute représentation (Gruber 2009). Ces idées se développèrent dans le contexte de l’Iran safavide et sont largement représentées dans la poésie persane de l’époque. Elles insistent sur le fait que l’essence du prophète ne peut être appréhendée que par une vision de l’âme, et s’accompagnent de descriptions allégoriques de la « lumière prophétique », symbolisée par le nimbe de flammes.

À l’époque contemporaine, la multiplication des images dans le monde musulman s’est accompagnée de phénomènes variés. Si, dans l’Iran chiite d’aujourd’hui, il n’est pas rare que des portraits imaginaires de Muhammad ou de l’imam Husayn décorent les rues en temps de festivités religieuses, en particulier pendant la commémoration du deuil de ‘âshûrâ’, le monde sunnite se montre globalement hostile à la représentation figurée de son prophète – sans même parler du cas volontairement polémique que constituent les caricatures. Reste cependant à rappeler qu’il fut un temps où artistes comme public musulmans considéraient la production et la contemplation de portraits de leur prophète comme une expression de leur dévotion, et non comme une pratique blasphématoire réservée aux seuls détracteurs de l’islam.

 

Muhammad siège devant les croyants en compagnie des quatre premiers califes. Dans ce manuscrit chiite, Ali, le premier imam, est lui aussi symbolisé par une flamme. Miniature du Cachemire, xixe siècle (BnF, Manuscrits orientaux, Supplément persan 1030, fol. 374v).

 

Pour en savoir plus

Bibliographie

Quelques ressources sur Internet

  • Mandragore, le site de la BnF dédié aux manuscrits enluminés, permet l’accès à quelques dizaines d’enluminures de manuscrits arabes, turcs ou persans contenant des représentations de Muhammad (choisir le mot-clé « Muhammad » dans la rubrique « Descripteur »). Quelques-unes le présentent à visage découvert (Ms Arabe 1489, Persans 54 et 376, Suppléments turcs 190 et 1063), d’autres avec le visage voilé (Supplément turc 1088) ou symbolisé par un grand nimbe doré (Supplément persan 1030). http://mandragore.bnf.fr/jsp/rechercheExperte.jsp,
  • Une page anglaise de Wikipedia rassemble une cinquantaine d’enluminures produites en contexte musulman et représentant le prophète sous différents aspects ; certaines légendes laissent toutefois à désirer. http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Muslim_depictions_of_Muhammad

Pour citer ce billet : Vanessa Van renterghem, « La représentation figurée du prophète Muhammad »,Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient(Hypothèses.org), 29 octobre 2012. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/4445

 

*plutôt que de proposer un lien, j’ai opté pour une reproduction de ce texte de Vanessa Van Renterghem publié sur sur le site de l’institut français du Proche Orient, de façon à en favoriser la diffusion auprès de certain public cultivé mais non érudit, à un moment où le besoin d’outils de compréhension semble plus que jamais nécessaire.

2 réflexions sur « La représentation figurée du prophète Muhammad* »

  1. p.

    J’ajoute, que bien des enseignants sont responsables, à part entière, d’avoir laissé filer l’idée qu’ils sont juste des réceptacles de la parole des jeunes, et qui n’aiment pas apprendre et qu’ils sont tellement sollicités hors de l’école, il vaut mieux se mettre à leur diapason. Et puis surtout, n’est-ce pas, que “la société a changé”, phrase d’une vacuité sans fond…. Et alors? on a dit quoi quand on a dit cela?
    Depuis une semaine maintenant, la sidération fait place en moi à la colère, et je crois que ça se sent. Mais, comme disait qui? Jésus, le Prophète? ma concierge? il y a, parfois, de saintes colères. Qu’elles soient saines me suffirait dans l’instant.

  2. p.

    C’est en effet, pour l’essentiel, ce que chacun, pourvu qu’il veuille bien s’informer, peut ou devrait savoir. Je dis chacun, et pour l’essentiel, non que je croie que ce genre de texte puisse être consulté comme le premier docu (abréviation volontaire), venu, mais en ce sens où les responsables du savoir et de l’éducation, les journalistes, les hommes éclairés en général, tous ceux qui ont un accès facile à l’histoire des idées et des civilisations, doivent en faire leur miel, et le dire et le redire. Il faut que ces savoirs salutaires, une fois dégagés de leurs indications trop pointues pour être directement pertinentes pour le plus grand nombre, soient tout aussi sues et connues que la plupart des traditions chrétiennes par ex, pour lesquelles il n’est pas utile d’être théologien, pratiquant, exégète. C’est exactement le sens de l’expression “culture générale”. Mais de cela il ne reste rien ; ou plutôt, les paroles d’autorité qui en sont le support et la garantie sont mises en compétition avec l’empilement d’opinions faciles relayées par l’ignorance, pire, les croyances.
    J’entendais hier matin, sur France Inter, Marcel Gauchet répéter inlassablement, qu’il faut rendre à l’enseignement et d’abord aux enseignants (le premier mot est vide, le second est incarné) l’autorité qui leur revient, et cela commence par la hiérarchisation (mot cher à notre hôte) des savoirs, alors qu’internet les a aplatis et a mis en compétition n’importe quoi avec n’importe quoi.
    Quand on a réussi à faire entrer dans la tête de (presque) tous cette idée ahurissante que “l’enfant est l’acteur de ses propres savoirs”, et que chacun est bien convaincu maintenant qu’internet en est le complément “naturel” si je puis dire, il ne faut pas s’étonner que les pires crétineries prennent valeur. Et que des gamins de Collège se fassent porte-parole des pires âneries, sur la seule foi (!) d’un” avis partagé”.
    Ainsi, la question des représentations du visage du Prophète.
    Certes, on va me rétorquer que ce que je viens de lire est sur Internet! je ne suis pas naïve! il s’agit ici d’internet comme moyen de diffusion d’un savoir élaboré dans les exigences les plus rigoureuses de la recherche. Et ici, ce n’est pas Internet qui m’informe, mais les travaux, la réflexion, les connaissances, les références de V.V.R.
    Il en est ainsi pour tout ce que l’école a abandonné aux …. écoliers, ce que l’enseignement a abandonné aux enseignés…. à commencer par le sens des mots. Difficile de faire comprendre les enjeux de l’expression “liberté d’expression” par exemple, alors qu’ils sont pourtant très simples, à quoi cela tient-il? Je passerai, charitablement, sur le fait que l’on peut dire n’importe quoi… sans être dans une situation délictuelle, se moquer du président, du pape, de son directeur (ah…. pas si sûr!), dire que les poules ont des dents et que la terre est plate, qu’il est interdit de représenter le Prophète…. tout cela est du n’importe quoi, et je peux en être le porte-parole. Mais que les conséquences d’une “liberté d’expression” confisquée comme une parole de haine, de menace, de propagande, d’ordre ou d’ “invitation” à tuer, ce n’est plus la liberté, mais une arme par destination! et on évitera peut-être (mais pas en deux jours) que soient mis en équivalence la “liberté d’expression” des (je préfère le pluriel) Charlie et celle de leurs assassins, ou de Dieudonné avec celle de l’auteur de l’article, pourquoi pas hein? ou d’une source reconnue, ce qui se fait en ce moment dans bien des écoles, des lycées, et même au bistrot.
    On remarquera aussi que la “liberté d’expression” devient, de fait, légitimation, non du savoir, des compétences, qui n’en ont pas besoin, mais de leur absence, ou de leurs déviances.
    J’aurais pu le dire en cinq mots seulement : Merci Philippe pour ces lignes.

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