Un hiver sans Montaigne, mais avec qui ?

Le succès de librairie du petit ouvrage d’Antoine Compagnon sur Montaigne est un de ces beaux mystères qui auront marqué l’année. C’est, qu’elle qu’en soit l’explication, une excellente nouvelle, et invite à ne pas désespérer de nos contemporains, en cette période de catastrophisme ambiant et de volatilité de la pensée. Montaigne était confronté à une situation autrement plus redoutable que la nôtre – les guerres de religion – ce qui ne l’a pas empêché de déployer une pensée ayant allégrement résisté aux siècles.  Cet homme qui en une formule lapidaire « on mesure sa fortune à l’aune de ses besoins » vous cloue au sol tous les pleurnichards de la terre.

compagnonLes Essais restent le cadeau redouté de tous mes amis, qui savent mon admiration pour cette bible du savoir vivre, au sens premier. Cela n’affaiblit pas, pour autant, le désarroi que l’on peut ressentir face à la vacuité de la pensée contemporaine, à la terrible absence de regard panoramique sur l’existence que propose un « honnête homme » de cette trempe. On aimerait pourtant, découvrir un type de cette épaisseur : simple, pas bêcheur, pas sectaire, posant une distance amusée sur les peurs du moment, parlant sans prévention de la vie et de la mort, dont la pensée serait éclairée par les découvertes de la psychologie et de la science contemporaines.

Bref, existe-t-il un Montaigne discret, caché dans les rayons des librairies, dont l’existence nous serait masquée par les sunlights de l’actualité ? Les lecteurs, de passage régulier ou non dans cet atelier ont-ils des auteurs, des ouvrages qui leur semblent poser un peu sérieusement, une lecture fine, solide et pourquoi pas joyeuse de l’humaine condition en ces temps de confusion généralisée et de pensée jetable ?

 Les timides, toujours aussi nombreux, peuvent se contenter d’une référence.

39 réflexions au sujet de « Un hiver sans Montaigne, mais avec qui ? »

  1. pascale

    Si l’échantillon donne le ton de l’ensemble, alors je n’en suis pas… C’est très difficile de faire du léger avec du lourd. Mon vieux maître Jerphagnon faisait ça très bien, dans l’élégance et la justesse. Dans l’extrait (que je suppose indicatif à défaut d’être représentatif) il y a une sorte de vulgarité de mauvais aloi, une manière de pratiquer la familiarité qui me gêne un peu aux entournures. Bien sûr il en faudrait plus, mais, justement, le carottage -merci Philippe- m’indique que je peux laisser ce champ de côté, non parce qu’il est radicalement impraticable, mais parce qu’il ne va peut-être pas me nourrir, ni même me rassasier comme d’autres.

  2. court

    Bof…c’est aussi bien écrit que du Onfray. Pire peut etre. Quant à la pensée, je préfère ne pas la juger par ce fragment….
    Conservez votre Jaspers, qui lui, savait de quoi il parlait….
    MC

  3. albert camion

    Je referme “Le philosophe facétieux” de Georges Picard. Goûteux, léger, mais un peu juste (c’est un petit livre, un vagabondage de l’esprit d’un ancien étudiant en philo) pour se faire une idée. Donne envie de d’aller plus loin. Ambiance :
    “… il faut philosopher au marteau, comme disait le père Nietzsche. Quant à sa voir s’il serait déballonné au point d’avouer qu’il lançait sur le marché des thèses bidons, à l’hermétisme rance, histoire de se foutre du public tout en restant à l’abri d’une contestation éclairée, on pouvait en douter, bien sûr. Seul, l’usage de la gégène aurait pu le faire parler. Je ne mangeais pas de ce pain là, étant de nature pacifique malgré quelques velléités agressives que je prétendais mettre au service de la vérité.”

  4. eva

    Merci Elena ! Grâce à vous, je sens que je vais dévorer Georges Picard ! Ce qu’il dit dans Tout le monde devrait écrire résonne intimement, profondément, intensément en moi. “Ce travail vers soi produit les textes les plus forts parce que les plus proches du feu central”. C’est exactement cela. Quand je vais avoir un peu plus de temps, je vais essayer de développer ! Mais j’ai vu que Tout le monde devrait écrire est à la médiathèque Jacques Demy, je m’en vais l’emprunter de ce pas.

    Eh oui, au vu des réactions plutôt animées à l’article de Philippe au sujet de Montaigne, je me dis une fois de plus que rien ne remplace la présence physique pour prendre le pouls de son interlocuteur ou interlocutrice, pour “sentir” et “faire sentir” les choses… un sourire, une commissure qui se relève avec humour, un regard malicieux ou très sérieux car profondément touché par un mot, une phrase. Même les émoticones ne sont pas à la hauteur dans les échanges de courriels et constituent de piètres substituts à ce qui se partage, se devine, se lit sur un visage en direct. Alors vive les échanges en chair et en os ! Même si je suis comme Georges Picard avec ma “parole embarrassée et hésitante”. Même si J’écris pour me taire et suis convaincue que rien ne remplace l’écrit pour prendre le temps de donner pleine vie à ses flux de pensées, pleine forme à des impressions fugitives, pour être heureux d’avoir choisi le mot juste, celui qui correspondait exactement à ce qu’on voulait dire à cet instant X et pas Y.

  5. court

    Désolé, Philippe, mais puisque vous y revenez de manière tout à fait imprévue et hors-sujet, Elena,Qu’est ce qu’il y a de plus hypocrite? Manifester une admiration de commande, ou dire sincèrement la révulsion que les complets vestons et autres friperies de Monsieur Chéreau nous inspire, lequel Monsieur ,sa coterie, et sa progéniture ont régné assez longtemps comme cela.
    Qu’est ce qu’il y a de plus musical? les fausses notes d’époque, les voix aigres d’ensembles qui ne bénéficient manifestement pas des fonds ni de l’oreille, ni du gout de Louis XIV, les reconstitutions hasardeuses et sans faste, l’abominable diction Greenio-Lazarienne, double insulte au français et au théatre, ou un orchestre décent, non gangrené par l’historicisme, ayant des voix dignes, et le sens de la grandeur? Entre Dumestre- Lazar et Désormière, c’est Désomière qui donne à Cadmus son ampleur de tragédie lyrique, que l’autre réduit à une bonbonnière de voix insupportables. Ce n’est peut etre pas ce qu’on lit dans la presse spécialisée, mais c’est une autre histoire.
    Cela dit, j’estime la question du répertoire assez centrale pour ne pas vouloir qu’on la donne à de petits maitres incapables d’autre chose que d’enlaidir et de mignardiser ,Et oui, je me réjouis de leurs départs.
    Maintenant, on me dira que ce n’est pas bien, que Madame Figueras et son filet de voix fut une Christa Ludwig, son mari, un Karajan méconnu, moins le répertoire, et qu’il n’est de salut dans un spectacle que dans la dévotion à Saint Chéreau.
    Je rappellerai Claude Perrault: “les français sont un peuple xénophile” et leur tengouement pour le répertoire du rastaqouère musical nommé Jordi Savatt en est un triste exemple. On se demandera, dans les génération futures, comment on aura pu admirer des orchestrations si miséreuses et des reconstitutions archéologiques à faire fuir.Cela commence déjà a se voir avec le Messie de Gardiner, perçu par les longues oreilles comme un évènement en son temps, les affreux Brandebourgeois de Kjuiken, qui suivent la meme voie, et, ce mois-ci, un Vaisseau Fantome sur instruments d’époque dirigé par Minkowski et déjà naufragé.
    Je répondrai pour la régie scénique ce que dit Jacques Ellul in l’Empire du Non-Sens d’œuvres contemporaines aussi absconses qu’indument admirées: ” Ces œuvres”, une fois privées du contexte qui faisait leur sens, “ne finiront-ils pas chez le brocanteur” dénuées de toute signification? .
    C’est la grace que je leur souhaite. ” Requiem pour une Avant-Garde!”La Baroqueuse, et l’autre.
    MCourt

  6. Elena

    Mais non Pascale, IL NE S’AGIT ABSOLUMENT PAS DE VOUS.
    Comme vous semblez le subodorer à la fin de votre message, c’est encore un reste de politesse (ou de lâcheté ?) qui m’a rendue ambiguë.
    Je pensais d’ailleurs vous faire un courrier ainsi qu’à Philippe pour m’expliquer, mais comme manifestement je suis fâchée avec la syntaxe et que mon précédent message est incompréhensible, je vais le faire ici.

    J’accorde bien évidemment à tout un chacun le droit d’avoir des goûts différents des miens !
    Si je ne m’adressais qu’à vous, c’est précisément parce que je pense qu’une discussion est possible et fructueuse avec une interlocutrice telle que vous.
    Je vous REMERCIAIS au contraire d’exprimer votre avis de cette façon (que je pense avoir comprise) : pas convaincue, demande à en voir plus.
    Cela me paraît tout à fait légitime et je me félicitais que ce fût formulé de manière courtoise.
    Cette manière d’échanger faisant justement à mes yeux toute la différence entre un blog comme celui-ci et d’autres, l’un où règne la foire d’empoigne et l’autre la double contrainte.

    Austen ? C’est vrai que ça vient compliquer une pelote déjà bien emmêlée.
    Je savais votre haute estime (peut-être pourrait-on aller jusqu’à “prédilection”) pour Montaigne et à quel point vous avez pratiqué son œuvre. C’est ce qui me faisait hésiter à répondre à la proposition de Philippe (et c’est pour cette raison que dès mon premier message , hier à 13h 34, j’exprimais mon inquiétude). Ce n’est pas du tout la même chose de parler, même de façon élogieuse, d’un auteur que l’on apprécie ou de le placer sous un patronage nécessairement écrasant. Il me semble qu’on lui joue plutôt un mauvais tour, ce que je n’avais pas envie de faire pour Picard (raté !)
    Cette inquiétude ne venait nullement de caractéristiques que je vous aurais attribuées, mais d’une constatation personnelle, d’une analyse de mon propre comportement. Cette démarche réflexive passait par Austen car elle est pour moi l’auteur de référence. Il s’agissait simplement de dire : si, comme je le crois, Montaigne est à Pascale ce qu’Austen est pour moi, elle risque de ne pas trop apprécier ma démarche. Ce genre de comparaisons avec des auteurs que l’on entend “pousser” déclenche au contraire chez moi un agacement certain, qui ne m’aide pas du tout à évaluer sereinement ce que l’on me propose — qui me rend, à vrai dire, parfaitement injuste à leur égard.

    Pourquoi parler de “traquenard” ?
    Parce que je pensais écrire sur un blog paisible et qu’avec l’intervention parfaitement désagréable de M. Court, je me retrouve dans l’ambiance que j’ai fuie ailleurs.
    N’allez pas croire que je demande à ce que chacune de mes interventions soit saluée avec enthousiasme, chacune de mes propositions considérée comme une révélation. Je ne réclame qu’un minimum de courtoisie.
    On me dira peut-être que l’agressivité alliée à l’érudition devient acceptable, que la passion pour les lettres s’accommode très bien de la polémique la plus violente et que la fréquentation des grands vitupérateurs laisse des traces.
    On me dira sûrement qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat ici : Canada Dry et soporifique, on a connu plus méchant. C’est vrai, ma réaction est sans doute disproportionnée — sans doute parce que j’ai lu, ailleurs, sous la plume de M. Court des choses qui me paraissent insupportables (se réjouir de la mort d’une artiste dont on estime la réputation surfaite ou souhaiter celle d’un autre). Aucun mélomane kamikaze ne s’autorisera évidemment de ces éructations pour se ceinturer de dynamite et entraîner dans la mort qq baroqueux tellement honnis, pour autant elles ne sont pas sans conséquences sur le ton des débats.

    Barbey ?
    C’était une réponse — brève mais à double détente, et donc doublement obscure.
    1) Puisqu’il s’agit de flétrir, de ridiculiser, allons-y. Il y a de quoi.
    2) Une façon aussi (bcp trop elliptique) de dire : je m’étais abstenue sur ce qui me déplaisait, estimant que c’était la façon la plus courtoise et la plus paisible de procéder, et bien je le regrette maintenant.

    “Être un personnage” ?
    Je ne pensais absolument pas à vous, Pascale, mais aux “survivants” (en pleine forme, eux !) des qq blogs que j’ai fréquentés, à leurs “vedettes”.
    Il vaut mieux, en effet, être “grande gueule” ou “pittoresque” ou “typé” de qq façon (simple, repérable) que de s’intéresser honnêtement à la littérature.
    On le sait depuis longtemps “J’ai encore vu sous le soleil/ que la course n’appartient pas aux rapides,/ ni la guerre aux vaillants,/ ni le pain aux sages,/ ni la richesse aux intelligents,/ ni la faveur à ceux qui savent” — je suis bien sotte de m’en étonner.

    Désolée pour ce malentendu.
    Moralité : s’abstenir de poster quand on est déprimée.

  7. Philippe Auteur de l’article

    En transit à Nantes, un mot rapide, tétanisé par la tournure que prennent les échanges. En premier lieu, je voudrais à nouveau remercier Elena à qui, de fait, j’avais demandé, une contribution sur Jacques Ellul, et qui a eu la gentillesse d’aller plus loin, cherchant un auteur qui correspondait mieux à l’invitation du billet. Qui a pris du temps pour chercher, recopier des extraits, qui lui semblaient les plus pertinents au regard de de ma recherche. J’ai compris aussitôt la générosité de son geste et perçu immédiatement la déception qu’elle pouvait éprouver à la lecture des premiers commentaires.
    Certes, le lieu étant ouvert, les commentaires sont libres et chacun est en droit de formuler des avis tranchants. La superposition de l’avis de M.Court et de celui de Pascale, ont sans doute provoqué un malentendu, qui je l’espère est passager. Pour autant, cette épisode me désole en ce qu’il montre la difficulté de tenir une conversation respectueuse des uns et des autres. C’est sans doute un effet de la pugnacité – pour rester soft – qui règne sur les blogs littéraires, où les échanges relèvent plus de joutes que de la conversation. Certains se posant facilement en arbitre des élégances. Ce n’est pas le cas ici, mais les différences de sensibilité, de culture, de sujets de préoccupations, peuvent provoquer de redoutables télescopages. On peut avoir plaisir à converser sur certains sujets, à évoquer la profondeur historique, et ne pas partager – du tout – ses visions sur la littérature contemporaine. Ce n’est pas grave en soi, si l’on se garde de porter des jugements sur les goûts du voisin. Enfin disons que c’est ainsi que je conçois les choses. Je ne sais pas si c’est possible sur un blog. Nous sommes tous en phase d’apprentissage de ce nouveau moyen d’échange, où la puissance de feu de l’écrit se manifeste sans la pondération de la présence physique. C’est un exercice difficile, qui devra sans doute évoluer dans la forme et sortir de ce jeu de ping-pong, qui peut se révéler infernal.
    Bonne journée à tou(te)s

  8. court

    Bon, Barbey n’est pas toujours en forme, on l’a dit, et je l’ai constaté encore hier soir en relisant son Jugement sur La Religieuse Portugaise.
    Cela dit, j’aime beaucoup Jacques Ellul, dont le sens comique fait souvent mouche, ,notamment quand il parle d’un certain nihilisme contemporain.
    Pour ce qui est de Cioran, c’est personnel, mais je ne puis m’empécher de penser qu’il y a de la pose là dedans…
    Bien à vous.
    MCourt

  9. pascale

    Mais enfin, Elena, je ne comprends pas du tout ce développement. J’ai très simplement dit que les extraits ne m’avaient pas emportée. Je n’ai formulé aucun jugement. J’ai demandé à lire. Point. En deux phrases. Dont vous induisez des choses ahurissantes, je n’ai jamais dit que vous imposiez quoi que ce soit. Et que si vous défendez votre droit au goût personnel (ce que je n’ai jamais remis en cause, relisez-moi) vous me faites reproche de parler à la première personne, et ce dans la même phrase, cequi est assez contradictoire.
    Désolée, mais je ne comprends pas ce que vient faire J Austen ici pour (dé)montrer ce que vous voulez (me) dire.
    Je n’ai pas repris la moindre comparaison avec Montaigne à propos de Picard, ne le connaissant pas mais demandant à approfondir, n’étant pas convaincue par les extraits.
    Qui a parlé de lourdeur et d’insistance? personne, pas moi en tout cas. Vous vous faites du mal pour rien. Quel traquenard?
    Pourquoi revenir à Barbey s’agissant de Picard, si l’on parle de traquenard, c’est là qu’il est, peut-être…
    Enfin, de quoi parlez-vous dans ce dernier passage, votre intervention m’interpellant en son début, je considère qu’il s’agit de moi.
    “L’agressivité et la prétention à l’infaillibilité du haut de ses certitudes (là aussi, la forme et les idées vont de pair) sont bien davantage payantes puisque l’essentiel est d’être un « personnage ». On le voit ici et là, sous diverses formes.”
    Merci bien. Je pensais avoir été, sur la seule proposition de Picard, polie mais prudente, et justement incapable d’avoir quelque certitude. Une dernière fois, relisez-moi. Maintenant s’il ne s’agit pas de moi, ou pas seulement de moi, c’est sacrément ambigu…

  10. Elena

    Pascale, qq explications :
    — chacun(e) a bien le droit d’apprécier ou non un auteur, une écriture, une pensée ; je proposais seulement et n’avais évidemment pas l’idée d’imposer.
    D’autant que vous ne défendez pas cette liberté de goût en assénant un jugement à prétention universelle mais en parlant en votre propre nom, en première personne.
    — il faut tenir compte de la situation : chaque fois que l’on me présente un écrivain comme “la nouvelle Jane Austen” on s’assure de ma prévention automatique. Il est des comparaisons impossibles à soutenir.
    Je ne crois pas avoir affirmé que G. Picard égalait Montaigne et qu’il était destiné à le remplacer …
    — Autre élément de la situation à prendre en compte : je suis intervenue en qq sorte “sur invitation” de Philippe, qui m’avait demandé si je pouvais parler de J. Ellul. En relisant son billet, j’avais eu l’impression que GP correspondait mieux à son attente. D’où mon intervention. D’où le temps passé à recopier tous ces passages (et qui aurait pu être employé autrement).
    Ce qui était conçu comme une forme de partage et (venons-en aux grands mots forcément maladroits) de générosité (vis-à-vis d’un auteur vivant dont on ne peut pas dire qu’il soit spécialement omniprésent dans la presse ou sur les ondes) a pu être pris comme une lourde insistance.
    Mais vous comprendrez que certaine intervention a pu me donner l’impression d’être tombée dans un traquenard.
    — On ne peut pas séparer le “fond” et la “forme”, chez Barbey comme chez Picard la manière a à voir avec les idées défendues.
    — Pointer le ridicule (à mes yeux) de cette phrase de Barbey me soulage ; cela compense la réserve polie que j’avais adoptée lorsqu’il était question de lui.
    Mais que vaut la politesse sur les blogs ? Elle est prise pour de la faiblesse et de la bêtise.
    L’agressivité et la prétention à l’infaillibilité du haut de ses certitudes (là aussi, la forme et les idées vont de pair) sont bien davantage payantes puisque l’essentiel est d’être un “personnage”. On le voit ici et là, sous diverses formes.
    On ne m’y reprendra pas.

  11. Philippe Auteur de l’article

    Il semble y avoir quelques soucis – intermittents – de connexion en ce moment. Je n’en connais pas la cause. Aujourd’hui fac et marché aux livres. Bonne journée.

  12. pascale

    “Ramasser sa pensée, astiquer des vérités dénudées, n’importe qui peut y arriver à la rigueur ; mais la pointe (en italique), faute de quoi un raccourci n’est qu’un énoncé, qu’une maxime sans plus, exige un soupçon de virtuosité, voire de charlatanisme. Les esprits entiers ne devraient pas s’y risquer.”
    C’est bien d’un admirateur de Pascal de dire cela, je trouve.

  13. pascale

    Je me permets, Philippe, de recopier mes deux lignes que vous jugez sévèrement “sévères”…. alors qu’elles sont tout au plus prudentes, je dis juste qu’à partir des lignes choisies en extrait par Elena, je ne suis pas sous le charme et que je demande à voir, plutôt à lire :
    “Suis dubitative, Elena, quant aux extraits que vous donnez… cela ne m’emporte pas. Il faudrait sûrement que j’aille acquérir un de ses livres (lequel?) pour mieux en juger. – ”
    Mais surtout, Elena, je ne comprends pas votre réaction mystérieuse, opaque. Piégeuse? Ai-je parlé de style? pour les textes de Picard? et de quoi tenez-vous que la phrase que vous citez, fort alambiquée en effet (de quel auteur? pourquoi ces cachoteries? est-ce de Barbey? pourquoi cette périphrase? ) pourrait être pour moi de “bon” ou de “beau” style?
    Monsieur Court, j’ai bien des reproches à faire à Cioran en sa mansarde, mais je n’attends pas d’un auteur qu’il soit sans reproche, sinon il n’est plus personne qui ne se puisse lire, pardon, que je ne puisse lire. Mais, j’aime son “urgence du pire”, ses “ébauches de vertige”, ses “fractures” et autres “aveux et anathèmes”, sa “néfaste clairvoyance”, sa passion pour la musique, et je pense, comme lui, pardon pour la facilité, qu’il y a, en général et en particulier un immense “inconvénient d’être né”. J’ai plus de mal que lui, en revanche, dans mes “exercices d’admiration”, et je ne mets pas cela au compte de ceux que je n’admire pas, mais plutôt au mien qui peut faillir en ce domaine. Quoique, en y réfléchissant, les noms que je peux aligner, peu nombreux mais de compagnie permanente, me sont indispensables.

  14. court

    Pour répondre à votre mot de ce matin remplaçant une intervention disparue, ceci, qui a aussi disparu dans ma boite aux lettres et que j’ai réécrit.

    Sur Mezeray, la très sérieuse Biographie de Guy Verron, édition H et D. L’auteur, archiviste paléographe s’est colleté aux manuscrits de Mezeray . Il faut savoir que, brouillé avec Colbert suite à une Histoire du Fisc (perdue?) qui circulait manuscrite, Mezeray a fini brouillé avec Colbert, donc Louis XIV.
    Sur l’ œuvre, Verron montre qu’elle est multiforme, et que toute la partie technique du Dictionnaire de Furetière pourrait bien provenir de son Dictionnaire des Métiers jamais paru . On peut aussi se poser la question de ce qui a pu etre épuré lors de la saisie des papiers de l’Historien après sa mort.
    Le Mécanisme est le meme pour ce que vous appelez l’exception Saint Simon. L’ Ensemble des papiers est saisi et ne sera pas rendu me semble-t-il à la famille avant Louis XVIII, qui , lui, sait que le monde a changé. Il y a eu des éditions partielles, dont celle de 1791, mais dés le Siècle de Louis XIV, de bonnes plumes paraient un danger possible en en amenuisant la portée. Faut-il citer Voltaire? ” Un valet qui écrit la nuit sous les toits de Versailles, c’est ce qu’on appelle les Mémoires du Duc de Saint Simon.”
    En résumé, la Monarchie veille au grain, au cas ou…
    Je ne suis pas sévère, je crois que ce que vous demandez est impossible.Et surtout pas Cioran, écartelé entre sa mansarde de l’Odéon et ses thés chez Florence Gould.
    Le pauvre homme!
    Bien à vous.
    MC

  15. Philippe Auteur de l’article

    de retour du cinéma et… de la librairie, où j’ai trouvé “le philosophe facétieux” de Georges Picard. Une entrée en matière qui m’a semblé toute indiquée. Je vous trouve sévères M. Court et Pascale. La proposition d’Elena répond au billet, et de fort belle manière, en ouvrant sur un auteur contemporain sur lequel il est vraisemblable que nous reviendrons. Elena s’est rarement trompée dans ses recommandations.
    J’inscris toutefois Cioran à la candidature pour l’une des deux pléiades de Noël, histoire de disposer d’un agenda pour l’année à venir. On en reparle.
    Bonne soirée

  16. Elena

    Chez un auteur dont vous disiez récemment vouloir ressortir les livres.
    Aucun rapport avec Montaigne ou Picard.
    Mais une invitation à considérer qu’il peut exister des variations de goût quant à ce qui constitue le “bon” ou le “beau” style.

  17. Elena

    Vous avouerai-je que je n’en suis pas autrement surprise, dans l’un et l’autre cas — quoique pour des raisons différentes.
    De même que mon peu de patience pour des phrases comme celle-ci n’étonnera sans doute personne :
    « et si elle rit ou sourit, la reine de notre cœur, la flamme perle encore sa goutte incarnadine sur l’émail humide de ses dents érubescentes. »

  18. pascale

    Suis dubitative, Elena, quant aux extraits que vous donnez… cela ne m’emporte pas. Il faudrait sûrement que j’aille acquérir un de ses livres (lequel?) pour mieux en juger.
    Pourquoi ne pas acquérir (enfin!) Cioran en Pléiade, Philippe? double plaisir …

  19. court

    Par le style, ledit Picard est à Montaigne ce que le Canada Dry est au whisky.
    Et Corti édite ce soporifique???? Les affaires ne vont pas s”arranger….
    Bien à vous.
    MC

  20. Elena

    (Je n’avais pas lu ce que disait de lui Wiki, mais puisque cela confirme mon intuition je suis disposée à le croire !)

  21. Elena

    Sur le “chacun se construit, écrivant ou pas”, Georges Picard a une tout autre idée — à laquelle il consacre un livre : Tout le monde devrait écrire.
    Pour moi dont la parole est embarrassée, ordinairement hésitante, exceptionnellement explosive et excessive, une pensée riche ou fine ne peut trouver une forme adéquate en dehors de l’écriture. Comme beaucoup, je pourrais aller jusqu’à soutenir que c’est l’écriture qui appelle, stimule et formalise ma pensée. Écrire pour penser plutôt que penser pour écrire […] Si l’on considère qu’une pensée sans forme n’est qu’une intuition à la limite de l’impalpable, une sorte de vapeur cérébrale, on conçoit aisément l’inéluctabilité de la verbalisation (ou, en tout cas, de la formalisation qui permet de parler de pensée plastique ou musicale).
    Pour être au clair avec soi-même, pour savoir de quoi sa propre pensée est réellement capable, l’épreuve de l’écriture me paraît cruciale. Peut-être publie-t-on trop, mais il n’est pas sûr que l’on écrive suffisamment. Tout le monde devrait écrire pour soi dans la concentration et la solitude […] (12)
    Après vingt ans d’écriture […] je me demande quelle surprise j’attends encore de moi. […] En écrivant, je ne cherche pas à m’étonner, encore moins à surprendre les lecteurs, j’essaie simplement d’animer des zones mal connues de ma sensibilité, d’ébranler le train de ma pensée dont le mouvement ordinairement chaotique et vague est sommé de prendre rythme et forme en se fixant.
    Je souffre d’atermoiements dans le cours ordinaire de ma vie, n’étant jamais absolument sûr de penser ce que je pense. À peine ai-je émis une idée que l’idée contraire commence à me paraître intéressante et plausible. […] Le rapport dialectique entre des idées contraires impose une gymnastique mentale à laquelle je ne me soustrais jamais sans une certaine gêne […] Savoir ce que l’on veut constitue l’un des premiers commandements de la morale pratique. Encore peut-on vouloir ne pas trancher, position difficile à tenir qui fait de vous un Oblomov ou un Pyrrhon, un ennuyé ou un ennuyeux. L’écriture oblige à choisir, mais permet simultanément la nuance, la parenthèse, la notule pondératrice. En dépit de cette stratégie subtile, le texte reste de la pensée ou de la sensation figée. Je rêve de livres suffisamment chatoyants pour décomposer toute lumière intellectuelle en se jouant des interprétations fixistes. Au fait, nous en avons plusieurs, commencer par les livres mystiques. (14-15)
    Le plus beau de l’écriture, c’est cette tension entre ce qui est écrit et ce qui est à écrire, c’est l’usage d’une liberté qui prend ses risques en laissant ses traces. […] Tôt ou tard, il faut signer. (16)
    Pourquoi cette — presque — ascèse solitaire ? Pour faire parler en soi la voix personnelle qui se dérobe dans les rapports sociaux. Pour faire remonter à la surface de la conscience organisatrice des éléments mentaux éparpillés, non fixés, magma inconscient et semi-conscient de savoirs que l’on ne sait pas posséder (par savoirs, je n’entends pas des connaissances érudites ; je parle de savoirs du corps, de traces de sensibilité, de bribes de mémorisation…). Le désir de l’écriture devient ainsi autant le désir de se découvrir à soi-même qu’aux autres. (91-92)

    Mais G.P. distingue nettement “écrire” de “se faire publier” et il s’en explique :
    Mieux vaut subir la loi du silence que la loi de la jungle éditoriale. (142)
    La renommée oblige à rendre des comptes, c’est en cela qu’elle est insupportable à ceux dont le désir est décrire en paix, selon leur humeur, leurs idées et leur tempérament, d’écrire presque pour eux seuls. Paradoxalement, ce travail vers soi produit les textes les plus forts parce que les plus proches du feu central. (145)
    Les deux phases, la création et la promotion, me paraissent profondément antipathiques l’une à l’autre. Écrire dans le sens où je l’entends, ce n’est pas “communiquer”.

  22. Philippe Auteur de l’article

    Merci infiniment Elena. Je n’osais espérer, en rédigeant ce billet, une réponse qui soit aussi proche de mes attentes. Vous me pardonnerez, mais après avoir lu les extraits proposés, je n’ai pu m’empêcher de filer sur wiki (en prenant en compte les réserves d’usage) pour en savoir plus sur ce garçon, au nom délicieusement commun, et j’y ai trouvé ceci :

    “Romancier à ses heures, mais surtout essayiste et philosophe, son œuvre (toute publiée chez José Corti) se compose de petits chefs-d’œuvre brillants, étourdissants par la souplesse et la fermeté de leur écriture, par la souveraineté du ton, toujours posé et désabusé, et surtout par la lucidité et la subtilité de leurs analyses de l’“humaine condition” : ce moraliste pénétrant sait rire de nos travers, il démystifie nos illusions sans jamais être pesant, et promène avec beaucoup de brio un regard aigu sur nos zones instables pour en débusquer les faux-semblant. Son œuvre fine, claire et lumineuse s’inscrit dans la grande tradition des essayistes dans le sillage de Montaigne. Ses essais portent sur l’illusion, la bêtise, la folie, le génie, l’ivresse, le culte des sensations, l’art de déjouer les autres, l’errance, l’humour et la facétie, l’importance de la littérature dans l’existence, etc.”

    Tout à fait le genre de lecture dans lequel j’ai envie de me plonger en cette entrée d’hiver, le soir au coin du poële, en essayant de fixer les garçons devant leurs devoirs (dur, dur), plutôt que de les laisser filer bavarder avec leur ordi dans leur chambre. Je passe dès aujourd’hui à la librairie.

    Bien pensé, Christiane, aux journaux et aux correspondances, dans lesquelles je butine parfois. Mais envie, ces temps-ci de réflexions plus contemporaines. Quoi qu’il en soit, merci.

  23. christiane

    Peut-être, Philippe, à chercher dans les journaux intimes, puis publiés…de Stendhal à Frisch en passant par Kafka, Ionesco, Gombrowicz, Manguel, Dierterlé, Yourcenar… et les correspondances des écrivains. Et parfois dans certains romans ou créations poétiques, dans l’art aussi. Mais dans le fond, chacun se construit, écrivant ou pas.

  24. Elena

    [Après avoir évoqué, dans le même chapitre de Tout m’énerve (1997) V. Jankélévitch (snif) et G. Steiner dans une posture assez désagréable vis-à-vis d’interlocuteurs qu’ils n’estimaient pas à leur hauteur, G. Picard poursuit :]
    “Malgré l’admiration que je peux avoir pou eux, je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe de mérpis pour ces méprisants qui couvrent leur retraite par des arguments d’autorité. J’y vois l’expression à peine cachée du fanatisme de la domination intellectuelle tellement répandu dans nos élites. Pour accepter de voir examiner sans ménagement ses idées personnelles, l’humilité est nécessaire. Elle suppose que les débatteurs soient prêts, chacun de leur côté et quels que soient leurs titres, à admettre l’hypothèse qu’ils pourraient avoir tort. Rares sont les débats qui s’organisent sur un tel présupposé implicite. […] Même les idées les plus absurdes ne courent aucun risque dans ces controverses où il est moins question de valider et d’invalider des arguments que de désarçonner le contradicteur par n’importe quel moyen, y compris l’intimidation. La tentation du pouvoir intellectuel est plus forte que la volonté d’échange et de vérité. Je le constate tout le temps et partout et, bien sûr, aussi en moi-même. Comme tout un chacun, j’ai fini par croire que mes idées font mon identité. Les remettre en cause, c’est m’attaquer personnellement. Etrange confusion! ! Il faudrait pouvoir apprendre à être libre par rapport à ses idées, abandonner l’instinct de propriété qui nous fait montrer les crocs dès qu’un contradicteur s’avance. […]
    La majorité des débats intellectuels , du moins ceux qui se déroulent devant un public, sonnent faux. On y entend moins le choc des idées que l’entrechoc des vanités. Voyez ces grands certs qui foncent l’un vers l’autre, bois en avant. […] Pour le vaincu, le risque de déchoir dans l’opinion de l’opinion est tellement grand qu’il faut être masochiste pour oser combattre, à découvert et loyalement, avec la force de ses seules convictions. Certes, chacun les agite à la face de l’autre, mais en se gardant bien de trop les exposer. Ce ne sont pas des débats, ce sont des parades.”
    [Pourrait servir de commentaire à un certain débat évoqué récemment sur la Rdl, au cours duquel Stiegler a volé dans les plumes de l’inénarrable R. Enthoven qui lui a ensuite infligé de sérieux coups de bec, sans se départir de la sérénité qu’il estime sans doute convenir à son image lisse ; bilan intellectuel nul, chaque spectateur s’alignant automatiquement sur son chouchou.
    Parfait commentaire du mode de fonctionnement des blogs, hormis qq havres à sauvegarder.]

  25. Elena

    (suite)
    Pour être fidèle à elle-même, la disposition de tolérance doit tolérer l’intolérance vis-à-vis des pensées qui ne tolèrent pas la tolérance. Ainsi ne supprime-t-elle pas la possibilité pour chacun d’être un militant de cette cause universelle de tolérance fermée aux concessions qui laisseraient passer l’ombre d’un poil de fanatisme. Par exemple, elle ne s’oppose pas à l’interdiction du port du foulard islamique dans les écoles laïques et républicaines. […] J’eus maintes occasions de m’énerver dans on coin, notamment contre le laxisme du Conseil d’Etat annulant les décisions des proviseurs opposés à l’introduction dans les lycées de ce signe de prosélytisme religieux. D’un autre côté, je ne serais pas sincère si je ne reconnaissais pas avoir hésité sur le sujet, tiraillé entre des principes que je crois bons (la laïcité, le rejet d’un symbole de soumission féminine) et mon penchant vers la tolérance qui me porte à éviter de juger sur le fond les coutumes que je ne comprends pas. Voilà un beau cas d’école qui aurait certainement passionné Montaigne. […] À mon avis, de telles polémiques sont un signe de vitalité plutôt que de confusion. Elles prouvent que la philosophie a encore de beaux jours devant elle […] Elles montrent aussi que les réponses aux questions difficiles ne sont jamais acquises. Dès que l’on cesse de les examiner, elles se fanent comme des fleurs fragiles. AU fond, je connais peu de gens qui remettent régulièrement sur la sellette des idées déjà prouvées. […] L’intellect penche presque naturellement vers le dogmatisme: c’est un thésaurisateur-né qui amasse les vérités comme Harpagon son or. Le sceptique est son voleur. Pourtant, quoi de plus excitant que de sonder de nouveau, et même à nouveau, les anciennes raisons qui nous ont conduits à considérer comme propriétés personnelles ‘nos’ vérités? Refaire le tri, dépoussiérer, se débarrasser des idées parasites ou dévitalisées … […]
    Il n’est pas impossible que mon énervement soit un produit dérivé de l’excitation que j’essaie d’entretenir en moi afin d’échapper à la momification mentale qui nous guette toujours un peu après cinquante ans (cependant, je connais des jeunes qui, intellectuellement, présentent déjà une rigidité cadavérique prometteuse). Pour ma part, c’est plutôt de versatilité que je pourrais e plaindre, surtotu si je me compare aux intellectuels confirmés, bien dans la peau de leurs idées, si j’ose dire. Il est desjours où je les envie, d’autres où je ne sais plus quoi penser de leur si belle santé. […] Un esprit erratique en peut projeter devant lui qu’une image confuse. Or, l’époque a surtout besoin de phares. elle honnit les indécis qui lui rappellent ses propres incertitudes. Je la sens prête à se donner au premier soudard idéologique à peu près crédible.”

  26. Elena

    Bon, il faut que je vous donne son nom et qq échantillons (s’ils ne sont pas jugés probants ce sera que je les aurai mal choisis).
    Il s’agit de Georges Picard, publié chez Corti (maison d’édition qui connaît de grandes difficultés en ce moment, soit dit en passant).
    “Je me relis et je m’énerve. Quelle mouche me pique de donner dans ce travers idiot du message utopique ! Il est trop facile de régler le sort du monde en dix phrases. Je suis pourtant le premier à ricaner lorsque j’entends prophètes et réformateurs de tout poil tâcher de nous vendre leurs solutions géniales pour “sortir de la crise” ou pour sauver l’Humanité. […] Enfant, j’aimais dresser des plans de châteaux idéals, de cités magiques, de machines de transport merveilleuses, volantes et amphibies. Je passais plus de temps à régler la cohérence des détails qu’à chercher à rendre plausibles les grands principes d’ensemble. […] Vers quatorze ans, j’ai pris conscience de la pauvreté de mes moyens intellectuels en matière de constructions utopiques et, du reste, les belles élaborations de Thomas More, de Charles Fourier, de George Orweill ou de H.G. Wells ont été impuissantes à vaincre l’ennui suscité par l’arbitraire de leurs fondements. Plus tard, certains programmes politiques, par exemple les fameuses ‘110 propositions de la Gauche’ dans les années d’union socialo-communiste, m’ont fait le même effet. La revue détaillée et le chiffrage minutieux des mesures n’étaient pas loin d’évoquer les comptabilités ubuesques des créateurs de mondes imaginaires. Est-ce la peur d’être pris de court ou l’illusion projective de dominer concrètement la réalité qui pousse les réformateurs à s’égarer dans l’infime jusqu’à prévoir la couleur des uniformes officiels et la composition des menus de cantine après l’avènement de l’Humanité Idéale ? Leurs élucubrations restent drôles aussi longtemps qu’elles restent théoriques. À supposer qu’elles reçoivent un début d’application, c’est la tyrannie qui s’installe, révélant la nature paranoïaque de ces délires plus du tout innocents.
    […] Il se trouve que le monde est infiniment moins malléable qu’il n’y paraît et que généralement […] il s’arrange pour présenter quelque démenti ruinant d’un coup tout ce qui venait d’être génialement édifié. Les épistémologistes intelligents admettent qu’il ne peut plus y avoir de système d’explication clos et qu’il faut désormais, dans toute règle ou toute théorie, inclure dès le départ la possibilité d’exception. À mes yeux, une telle orientation intellectuelle a le poids d’une petite révolution copernicienne. Ce n’est peut-être pas un hasard si elle est défendue notamment par un scientifique indien, Navjyoti SIngh, sous l’appellation (disposition de tolérance’.

  27. Elena

    “Simple, pas bêcheur, pas sectaire, posant une distance amusée sur les peurs du moment, parlant sans prévention de la vie et de la mort”
    J’aurais bien un candidat (sans doute parce que je le lis bcp en ce moment), pas très “psycho” ni ne donnant dans une approche scientifique , enfin, vous me direz ce que vous en pensez.
    (Cela dit, je tremble un peu en attendant la réaction de Pascale …)
    Sous des apparences banales, en utilisant un langage “ordinaire”, un savoir porté légèrement ; néanmoins on ne trouvera pas les incessants allers et retours vers des citations (fécondantes) des grands anciens (ou de contemporains). Un penseur non professionnel (qui a continué à exercer un métier “alimentaire”), plein de fantaisie et de mélancolie, dupe de pas grand-chose. La condition sociale n’est pas la même que celle de Montaigne, mais on trouve cependant une éducation paternelle à l’originalité, ainsi qu’à l’histoire et à l’esthétique d’une certaine façon — et par chance de bonnes études.
    (La “chance” étant fournie en compensation à la tragédie de l’histoire on a quelque scrupule à employer ce terme : il s’agit du soin porté à l’instruction des enfants juifs “plus ou moins” orphelins par des institutions plus ou moins communautaires. Mais notre auteur n’étant juif qu’à demi et pas du bon côté si j’ose dire, et en outre pas du tout orphelin, bien que tout comme en ce qui concernait sa mère, il n’était pas du tout évident qu’il en bénéficiât).
    Un auteur qui “bouge” tout le temps — en mouvement donc lui aussi (dommage que l’emploi abusif et l’usage immodéré de l’expression originellement délicieuse “à sauts et à gambades” dans les billets de la Rdl — seul le “pas de côté” revient aussi souvent — soient parvenus à me la rendre insupportable en la transformant en cliché mis à toutes les sauces). Le déplacement se produit non seulement dans les thèmes abordés mais aussi dans la manière — ce qui fait de chaque livre un nouveau départ, une nouvelle exploration d’un mode d’être voire d’une humeur (mais ce qui n’empêche pas sa production d’afficher cependant un certain air de famille et une cohérence).

  28. Philippe Auteur de l’article

    Mon commentaire sur Mezeray semble avoir disparu ???? J’évoquais Saint Simon aussi M Court, une exception à la règle ?

  29. court

    Cette manière de parler du politique façon je pourrais vous en dire plus mais il me suffit de faire mon travail ‘est typiquement aristocratique . A la rigueur, la publications posthume des lettres d’un diplomate de grande envergure comme le Cardinal du Perron. On laisse aux bourgeois, aux robins, aux écrivains de métier le fait de parler du politique . Et il faut bien dire que cette littérature me parait postérieure à Montaigne quoique née sous Henri de Navarre: Négociations du Président Jeannin, et, sous Louis XIII, publication de l’Histoire de France de Mezeray . Naudé, parce qu’il a l’appui de Mazarin, avec son Traité des Coups d’Etat.
    A l’inverse, un Richelieu n’envisage pas de publier son Testament Politique, non plus que les successeurs de Louis XIV ses Mémoires destinés au Dauphin et dont le début seul nous est parvenu. Il suffit que les Manuscrits, par l’exemple et la pédagogie qu’ils contiennent, soient transmis au Roi qui doit les utiliser. Dans ses écrits sur la politique, la Noblesse proche du Roi cherche à théoriser mais non à publier. Ne pas oublier quu’un des piliers de la Monarchie est précisément le secret….
    Il y a le cas des Mémoires, mais leur parution est souvent freinée, et ils sont toujours le fait de nobles disgraciés et retirés des affaires. Les Economies Politiques et Royales de Sully ne paraitront qu’au XVIIIeme Siècle, et à Londres, sauf mention d’édition fausse….
    Bien à vous.
    MCourt

  30. pascale

    Errata (je suis honteuse) : d’abord dans le 12h03 “condamneNT” ; puis “en revanche” ; “qu’il justifie”…

  31. pascale

    Il y a, une introduction fort intéressante, toujours dans l’édition Villey au Premier Chapitre du Livre III, dans laquelle, il montre subtilement comment Montaigne, qui se mêle franchement des affaires publiques -négocier entre les deux partis, excusez du peu- formule ses remarques, en revanches par “impressions et confidences”, ce que j’appelais plus haut “sa mode” pour ne pas dire “son mode”. Mais c’est comme conscience individuelle qu’il parle et qui justifie, aussi, parfois, paradoxalement dans les Essais, de s’éloigner de l’action. Mais de l’action justement. Pas des jugements!
    Pour “faire la couture” comme il dit par ailleurs, entre ce billet et le précédent, se souvenir que Montaigne fut un excellent lecteur de Machiavel, dont il compris, entre autres choses, l’invitation à ne pas mêler morale et politique (II, 17), et qui nous vaut, parfois, de sa part, quelques déclarations trempées dans l’encre du cynisme. Cette approbation à l’une des affirmations machiavéliennes les moins bien saisies, n’est pas une invitation à ne rien faire, ni à ne rien dire, tous les Essais et la vie de Montaigne témoignent du contraire, c’est surtout, à mon sens, une invitation à se méfier du pouvoir, (des pouvoirs) au sens le plus …. politique du terme.
    Vous avez raison Monsieur Court, la phronésis aristotélicienne coule sûrement un peu dans ses veines, mais pas tant que ça….

  32. pascale

    J’ai dû mal m’exprimer pour m’entendre reprocher un défaut d’anachronisme.
    De plus, il n’est pas absolument vrai que Montaigne tourne la plume aux évènements de l’époque. (cf La Bataille de Dreux, même si l’on peut concéder que c’est un prétexte à un exercice d’imitation de Plutarque, l’occasion est là), et de nombreuses occurences (cf l’édition Villey) aux contemporains, faits ou personnes.
    “Le Maire et Montaigne ont tousjours esté deux, d’une separation bien claire” dit-il en effet (III, 10) mais comme il évoque aussi çà et là ses opérations diplomatiques entre les deux rois, et qu’il prend plus souvent qu’à son tour parti “Et nous bruslons les gents qui disent qu’il faut faire souffrir à la verité le joug de nostre besoing : et de combien faict la France pis que de le dire (II, 12-Apologie de R. S).
    Et comme il eut l’Ecossais Buchanan pour maître, qu’il défend Théodore de Bèze, comme, à l’époque, de “généreux esprits” comme François de la Noue, Michel de l’Hôpital (1505-1573) en effet, condamne le fanatisme (ce que fait notre Michel certes, et justement! mais “à sa mode”) … j’ai voulu dire et l’ai mal dit….. que Montaigne qui sait si bien ramasser une idée, une conviction, dans une seule formule quand il le veut, n’a pas un mot sur la St Barthélémy. C’est justement en raison même de ses engagements en faveur d’une critique tout sauf tiède de l’intolérance et du dogmatisme que je m’étonne, car Montaigne n’écrit pas un livre qui occulte la guerre, les guerres, ça sûrement pas.

    (Jeanine Garisson, Monsieur Court, est-elle une lectrice bienveillante? je l’ai lue et entendue… )

  33. court

    Par ailleurs, la Prudence est une vertu stoique, Aristotélicienne , et Chrétienne , ce qui , vu la philosophie de Montaigne, peut jouer….

    MC

  34. Philippe Auteur de l’article

    Assez d’accord avec M.Court. On sent dans les Essais une volonté de s’extraire de la chronique du moment, pour, autant que faire se peut, prendre du recul. Montaigne préfère toujours puiser ses illustrations dans l’histoire romaine. L’isolement du château était, qui plus est, propice, à une réflexion distanciée, même si la rumeur parvenait nécessairement à ses oreilles.
    Il me semble que c’est un choix, Pascale. Des commentaires sur l’actualité auraient donné un tout autre livre, qui n’aurait sans doute pas eu la même force. Le risque était évident de se laisser emporter par sa plume et de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Ce qu’il ne souhaitait pas, semble-t-il.

  35. court

    Hors les spectateurs engagés, Ronsard, d’Aubigné, ce grief est anachronique.Il postule implicitement une protestation contre la Guerre elle-même, ce à quoi les esprits n’étaient absolument pas préparés. Se souvenir de Jeanine Garisson disant que “la tolérance n’existait alors d’aucun coté”. De fait, meme les monarchomaques, ces hommes des deux camps qui soutiennent la Monarchie comme principe autour de la conversion du Roi de Navarre, ne protestent pas contre la guerre elle-même. Précédemment, la politique d’équilibre de Michel de L’Hôpital et Catherine de Médicis a échoué devant l’irrédentisme des deux camps.
    On pourrait inverser la perspective: Montaigne en pleine guerre se donne le luxe d’écrire un livre qui n’en parle pas, qui se place d’emblée au dessus de l’évènementiel parce que le projet d’écrire l’intéresse seul . “C’est un livre de bonne foy, lecteur”. Et pour parvenir aux Essais, sans doute faut-il se dégager le plus possible de l’évènementiel. J’ajoute que là ou nous voyons des images véhiculées par l’Historiographie, les contemporains n’avaient qu’une perception éclatée des faits: rumeurs, éloignement de la Capitale, absence du Journal de TF1… Les maladies les impressionnaient peut etre autant.
    Je ne crois pas que Sénèque ait protesté sous Néron. Question de culture, de philosophie, de mentalité.
    Bien à vous.
    MC
    PS
    Le feuilleton Machiavel continue
    PPS
    Comment à_t–on pu évoquer Barbey sans penser à évoquer ses Quarante médaillons de l’Académie Française?!!Un bijou de rosserie à lire d’urgence. On trouve encore parfois l’édition Pauvert de poche…

  36. pascale

    Vous savez, Philippe, la dévotion que je porte à Montaigne. Pourtant, une chose me turlupine toujours… (et s’il n’y avait que moi, aucune importance), il n’y a pas une ligne dans les Essais, pas un mot, sur le massacre de la Saint-Barthélémy, et si le grand homme ne se lasse jamais de nous faire comprendre en quelle exécration il porte tous les conflits (publics ou privés) il ne fait aucune analyse desdites guerres de religion. Certes, il nous raconte que les deux rois (de France et de Navarre) séjournèrent en son château. Que la direction des deux (France et Navarre) était indiquée à l’entrée -ou à la sortie. Certes, il vouait une même affection et enveloppait d’une même amitié que l’on soit catholique ou protestant… mais ce silence! ce silence! de la part de celui qui n’hésita pourtant pas à fustiger tous ceux qui posèrent le pied et levèrent le glaive d’une main, le crucifix de l’autre, en terres indienne, inca, païenne c’est selon!
    Quant à votre question initiée par la réminiscence montaignienne, je cherche, je cherche, je cherche…

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