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La Malais de Magellan (Almenêches 1)

‘il t’en a fait la demande, il me paraît difficile de refuser. On ne mécontente pas un client de cet aloi, d’autant qu’il vient de me passer commande d’un nouveau recueil de poèmes. Tu en profiteras pour livrer madame d’Avoise à Radon, c’est sur le chemin. » Léonard cache difficilement sa joie : maitre du Bois l’autorise à déserter l’atelier trois jours durant pour accompagner Clément Marot à Almenêches, où la duchesse – il ne parvient décidément pas à la penser en reine – envoie son confident annoncer sa venue. Marguerite souhaite se faire une idée précise de l’état de l’abbaye Notre-Dame d’Almenêches, sur laquelle les rumeurs les plus folles courent la ville depuis des semaines. Au fil des visites à l’imprimerie, qu’il fréquente assidûment lors de ses passages à Alençon, Clément Marot s’est pris d’affection pour Léonard, dont il goûte le caractère enjoué et la curiosité. Sans compter le fait que d’être accompagné d’un jeune artisan lui simplifie la tâche. Le premier valet de la duchesse, c’est son titre officiel, doit voyager sans attirer l’attention, de sorte que l’évêque de Séez ne soit pas informé trop tôt de cette visite surprise. Ce grand débauché aurait tôt fait de rétablir un semblant d’ordre pour complaire à la reine de Navarre.

Marguerite a décidé la veille au soir de se rendre à Almenêches, situé à huit lieues au nord d’Alençon, par-delà la forêt d’Ecouves. Elle est coutumière de ce genre de d’expédition impromptue et ne craint pas les longues chevauchées. N’est-elle pas descendue jusqu’à Madrid quelques années plus tôt pour plaider la cause de son frère François, prisonnier de Charles Quint ? Clément est chargé de lui ouvrir la route, de prévoir une étape pour la mi-journée et d’informer la prieure de son arrivée le lendemain, en petit équipage. Outre le plaisir d’assouvir sa curiosité, d’approcher enfin ces moniales qui défraient la chronique – certaines ont, paraît-il, des enfants en nourrice dans le bourg -, Léonard est ravi de faire halte au manoir d’Avoise, où réside l’énigmatique Jeanne, la bienfaitrice de l’imprimerie, qui vient de se porter caution pour Maitre du Bois, menacé par plusieurs créanciers. Il n’a pas trop de la journée pour se préparer et passer le relais à Gaspard, l’apprenti, qui commence à bien se débrouiller. Les deux messagers doivent partir aux premières lueurs du jour. Léonard dormira chez Guillaume pour être prêt à l’aube. Clément Marot se montre aussi enchanté de rendre visite, au passage, à Jeanne d’Avoise, la belle veuve de Radon, qu’il a croisée une fois ou deux dans les appartements de Marguerite.

« Tu sais, Léonard, je suis sûr que nous allons parvenir à imposer les caractères romains. Il faut maintenant passer à l’acte. La duchesse nous soutient, tout comme la reine mère, qui veut donner au parler vulgaire une graphie à l’antique. » Clément se veut rassurant par cette fraîche matinée de mai sur le chemin qui borde la forêt d’Ecouves. Il est persuadé que les vieux barbons de la Sorbonne finiront par lâcher prise un jour ou l’autre. Léonard ne demande qu’à partager son enthousiasme en goûtant chaque pas de cette équipée inespérée que lui offre le confident de la duchesse. Clément Marot n’offre pas, au premier coup d’oeil, un visage très avenant : un front trop large, des yeux trop gros et trop ronds, un nez trop petit et une bouche indistincte, noyée sous une barbe mal taillée, mais ces défauts s’effacent rapidement et après deux ou trois jours de fréquentation il réussit à paraître extraordinairement bon, gentil et même beau. La vivacité de son esprit, capable d’aimanter l’attention de n’importe quelle assemblée, enchante le jeune imprimeur.

Les deux cavaliers ne tardent pas à rejoindre le manoir d’Avoise, annoncé par une longue allée plantée de chênes. Un enfant joue au pied de la tour d’escalier qui se détache de la façade de cette bâtisse élancée couverte d’ardoises. Ce doit être le fils de Jeanne, qui se rue dans la maison pour annoncer les visiteurs. Jeanne d’Avoise paraît sur le pas de la porte, laissant à peine le temps aux  cavaliers de descendre de leur monture. Un grand sourire éclaire le visage de la maîtresse de maison, qui reconnait immédiatement les deux visiteurs. « Que me vaut cet honneur, de si bon matin ? ». « Nous sommes venus vous apporter le lot d’Evangiles commandé à maître du Bois » bredouille Léonard, en attachant maladroitement son cheval à l’un des anneaux scellés dans la façade. Clément, lui goûte sans rien dire, au plaisir du moment : l’accueil simple et chaleureux de cette femme sans façons, couverte d’un grand tablier, sous le soleil matinal qui dissipe les derniers lambeaux de brume.

Jeanne les reçoit dans la grande cuisine qui s’ouvre à main droite de la tour d’escalier, où elle prépare un gâteau en l’absence de sa cuisinière, et les invite à s’asseoir alors qu’elle reprend, sans retard, le travail de la pâte. Les manches retroussées, les cheveux noués à la va-vite n’altèrent pas la charme naturel de cette maitresse femme, à la voix grave et à l’œil clair, qui pilote seule le domaine d’Avoise depuis la mort de son mari.  Jeanne conserve dans cette posture inattendue de pâtissière un savoureux maintien aristocratique qui ravit les garçons. « Ne me dites pas, Clément, que vous avez fait le chemin exclusivement pour me livrer ces Evangiles » lance-t-elle amusée à Marot. « Non, effectivement » répond le valet de Marguerite en souriant « Même si c’eut été un authentique plaisir. Nous filons sur Almenêches, où la duchesse se rend demain pour mettre un peu d’ordre à l’abbaye Notre-Dame. »

« Il est possible qu’il y ait un peu de travail » répond instantanément Jeanne, dont le sens du dialogue enchante Marot, avant d’ajouter, plus grave « mais comment en vouloir à ces moniales, livrées à elles-mêmes depuis la mort de leur abbesse, qui n’ont pour toute autorité qu’un évêque dont la chronique des débauches court tous les chemins du duché ». Jeanne fait partie, avec Marguerite, de ces femmes ulcérées par la désinvolture coupable du clergé, et qui appellent de leurs vœux une sérieuse remise en question de ses mœurs. Conquise par les réflexions du cercle de Meaux, elle œuvre discrètement à la propagation des idées nouvelles, auxquelles le roi lui-même, croit-on savoir, n’est pas indifférent. Même si François d’Angoulême n’a pas les coudées aussi franches que le souhaiterait sa sœur Marguerite, et doit louvoyer entre son alliance avec le pape en Italie et la perméabilité des princes allemands aux idées nouvelles.

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, juillet 2017.  Lettrine de Goeffroy Tory

Royale Marguerite

Il est des ouvrages agaçants, dont on  ne parvient pourtant pas à se détacher, qui vous tirent par la manche page après page. C’est le cas de « La passion secrète d’une reine », une biographie romancée de Marguerite de Navarre. Pas la reine Margot non, mais Marguerite d’Angoulême, ou d’Alençon c’est selon, la sœur de François Ier, protectrice des arts et des lettres, longtemps considérée comme l’un des auteurs majeurs du XVIe aux côtés de Rabelais et de Montaigne et puis un peu tombée dans l’oubli.

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La passion secrète d’une reine, Henriette Chardak, Le Passeur.

Rabelais justement est l’un des personnages centraux de ce récit. L’auteur, Henriette Chardak, imagine une liaison secrète entre le moine médecin et la reine de Navarre, en s’appuyant sur des allusions codées apparaissant dans leurs œuvres respectives. Le scénario n’est pas très convaincant mais l’ouvrage, fort bien documenté, est un précieuse ressource pour qui s’intéresse un tant soit peu à cette époque charnière qui voit se fendiller le magistère d’une Eglise jusqu’alors toute puissante.

Et puis ce livre invite à une relecture fine de l’Heptameron, le grand recueil de nouvelles de Marguerite, dont il donne de multiples clefs. Suite d’aventures galantes de l’époque, l’Heptameron accepte en effet différents niveaux de lecture. On peut le lire comme une chronique de mœurs, à la manière des Historiettes de Tallemant des Réaux, et c’est déjà un grand plaisir. On peut aussi le lire avec des lunettes d’historien, et c’est dans ce registre un recueil très précieux, au moment de la naissance officielle de la langue française (il semble que Marguerite ait joué un rôle important pour l’adoption de l’ordonnance de Villers-Cotterêts) . Mais on peut également l’envisager comme une réflexion sur la condition féminine, la liberté de comportement et de choix que les femmes commencent à revendiquer.

Le procédé est de ce point de vue assez habile. Une dizaine de femmes et d’hommes sont 260px-MargaretNavarreHeptameronbloqués dans un refuge en montagne et racontent tour à tour (une femme, un homme) une aventure plus ou moins galante (parfois cruelle) qui leur a frappé l’esprit. Il y en a d’absolument délicieuses. Au terme de chaque histoire, les participants sont invités à commenter le comportement des protagonistes.

Marguerite, qui participe au jeu, sous le pseudonyme de Parlamente, ne se gêne pas pour donner son avis lorsque son tour vient, mais il n’y a pas de hiérarchie des opinions. Le lecteur est entièrement libre d’adhérer à tel ou tel point de vue, sachant que les femmes ne s’en laissent pas compter par les hommes dans ces joutes verbales.

La principale difficulté pour un lecteur contemporain, c’est bien sûr la langue, même si l’orthographe et la ponctuation ont été adaptées à nos modes de lectures dans la plupart des éditions. La mienne (Garnier) est lisible pour qui s’est déjà frotté à la langue du XVIe, mais il existe sans doute des éditions plus récentes en français moderne. La langue ne doit pas être un obstacle au commerce avec cette grande dame, qui nous rappelle avec l’élégance d’une reine que l’incompréhension et les malentendus qui persistent entre les hommes et les femmes ne datent pas d’hier.