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La tentation de Louise

Voici le premier jet du premier chapître, l’incipit en quelque sorte, de La tentation de Louise, titre provisoire de la suite du Malais de Magellan. L’exercice n’est pas simple parce ce livre devra pouvoir se lire sans, nécessairement, avoir connaissance du précédent. Il me fallait donc choisir un artifice pour résumer le Malais, présenter les personnages sans être redondant. Et en tâchant d’être parfaitement raccord. Comme pour le Malais, cette esquisse n’a pas vocation à rester en ligne. Il s’agit, au bon sens du terme, d’une épreuve. Vos éventuelles remarques sont les bienvenues (que vous ayez lu le Malais ou pas) sur latelierdupolygraphe@gmail.com. Cette plongée dans la bibliothèque du château d’Alençon au debut du XVIe siècle dure environ cinq minutes. Bonne lecture. 

 

« Avant de vous confier cet ouvrage, Etienne, je vous dois une confidence. » Louise se tortille sur sa chaise devant la grande table de la librairie. La chambrière de la duchesse semble troublée par le petit livre en attente de reliure qu’elle tient entre les mains. Ce n’est pas son habitude mais la jeune femme, d’ordinaire plus railleuse que bavarde, a envie de parler aujourd’hui, besoin de dire. « Asseyez-vous, je vous en prie » poursuit-elle en ouvrant le livre sur le plateau où ils ont coutume  de travailler, de convenir du type de reliure pour chaque ouvrage. « Je ne sais pas ce qui me trouble le plus. Si c’est la qualité de la forme : le vergé est magnifique, la mise en page de Simon de Colines splendide, le jeu des caractères d’une grande élégance – votre travail devrait en faire un pensionnaire distingué de la bibliothèque de Marguerite ; et en même temps ce livre ne dit pas ce qu’il a à dire. Ce sera vraisemblablement un objet muet, un nouvel élément de décor sur les étagères de la librairie, pas une véritable présence. Dîtes-moi sincèrement, qui à Alençon peut s’intéresser au Voyage et navigation fait par les Espagnols aux îles Molluques ? Ou plutôt ne me dites-rien. Accordez-moi simplement un moment, ajoute la chambrière en relevant ses yeux verts sur ceux du vieux relieur.

Etienne Besnard est un peu surpris par cette entrée en matière. Lui qui se réjouit toujours de pénétrer dans cette petite bibliothèque nichée à l’arrière du palais d’été de la duchesse d’Alençon. Le vieux relieur est un taiseux. Il aime son métier, considère comme un privilège le fait d’être au service d’une grande maison, tenue depuis plus de vingt ans par une princesse éduquée et savante, maniant plusieurs langues, grande protectrice des arts et des lettres. Mais il se garde depuis toujours de se mêler du contenu des ouvrages régulièrement livrés au château pour enrichir la librairie, ouvrages qu’il relie patiemment, dont il coud les cahiers, pose les plats et  estampe à froid les cuirs aux armes de Marguerite d’Angoulême, duchesse d’Alençon et reine de Navarre. Ce n’est pas un secret, la châtelaine est une adepte de certaines idées nouvelles, combattues par l’Eglise, de traductions en langue vulgaire, de commentaires des philosophes grecs, quand elle ne publie pas ses propres ouvrages, à l’image de son récent Miroir de l’âme pécheresse. Cette dernière livraison en provenance de Paris ne semble pourtant pas, à première vue, sentir le fagot ; la bibliothèque héberge déjà quelques récits de voyages évoquant des terres inconnues. Le relieur est curieux de connaître les raisons du trouble de la jeune chambrière.

Etienne aime beaucoup Louise, jeune femme franche et un tantinet moqueuse, qui s’est imposée naturellement comme gardienne du temple de la duchesse. Le relieur la fréquente depuis le départ subit, il y a deux ou trois ans, du typographe qui eut quelque temps le soin de la librairie et qui s’est, dit-on, installé à Paris. Etienne Besnard est épaté par l’érudition de la chambrière, sa connaissance de la chose imprimée, qui en fait une interlocutrice de choix pour habiller, classer, entretenir les livres du château. Difficile d’imaginer, au regard de ce sourire malicieux, de cette silhouette élancée, de cette chevelure auburn mise en lumière par une coiffe posée avec une savante négligence, qu’il s’agit d’une ancienne nonne, placée au sortir de l’enfance dans un couvent par les restes d’une famille dissoute par les guerres d’Italie. Mais c’est ainsi, et ce n’est sûrement pas un hasard si Louise voue une reconnaissance éternelle à la duchesse d’Alençon, qui l’a sauvée du couvent en la prenant sous son aile, au point de s’oublier elle-même, d’oublier que les années passent et qu’elle s’enterre aujourd’hui d’une autre façon dans les couloirs et la librairie de ce château déserté.

« Figurez-vous, Etienne, que je connais bien ce texte, trop bien peut-être. Pour l’avoir travaillé, corrigé, amendé, commenté même, pour une édition qui ne verra jamais le jour. » Le vieux relieur tressaille puis se recale dans son fauteuil. « Continuez, Louise, continuez, vous m’intriguez évidemment. » « Ce récit va bien au-delà d’un voyage fait par les Espagnols aux îles Molluques, même si le titre est juste. Il s’agit de la première circumnavigation faite autour du globe terrestre. Le premier voyage autour du monde, rien de moins, raconté par l’un des dix-huit survivants d’une expédition incroyable, partie en direction de la Nouvelle Espagne et revenue par les côtes de l’Afrique, qui s’est achevée il y a à peine plus de dix ans. Ce survivant, Antonio Pigafetta, a offert le récit de son voyage à quelques souverains, dont  la mère de Marguerite, et au Pape, qui s’est semble-t-il débrouillé pour que l’affaire ne s’ébruite pas trop. On sait juste que Pigafetta a disparu après avoir vainement tenté d’éditer lui-même un récit complet de son aventure. J’ai eu connaissance de ce journal de voyage grâce à Léonard Cabaret, le typographe qui fut un temps en charge de cette librairie, lequel s’était procuré le manuscrit avec la complicité Clément Marot, le facétieux factotum de la duchesse, poursuit Louise, dont le visage s’empourpre imperceptiblement.

« C’est Clément qui s’était chargé de la traduction et, de fait, sauf le respect dû au traducteur de la reine mère, un certain Jacques-Antoine Fabre, le récit sur lequel j’ai travaillé était beaucoup plus complet, écrit dans une prose beaucoup plus souple et imagée. Léonard et son ami, le graveur Guillaume Bonaventure, que vous avez connus tous deux, avaient utilisé la presse de l’atelier de la rue du jeudi pour imprimer quelques exemplaires de ce récit fabuleux, avec l’accord de maître Simon du Bois. Mais l’affaire a fait long feu si l’on peut dire, puisqu’elle est tombée en pleine crise entre l’évêché et le château et que les liasses, que nous avions eu la mauvaise idée d’imprimer en caractères romains en dépit de l’interdiction de l’Eglise, ont été brûlées par une bande d’excités à la solde de l’inquisiteur. Vous pouvez remarquer que Simon de Colines n’a pas commis cette erreur puisqu’il a composé le récit en gothique bâtard, ajoute Louise en montrant le superbe incipit composé par l’imprimeur parisien. Il n’a pas, non plus, pris le risque de mettre en exergue le tour du monde, pour ne pas s’attirer les foudres de l’Eglise, de plus en plus querelleuse quant aux publications qui sortent des presses du royaume.  Pour autant, Simon de Colines a réalisé un ouvrage d’une grande beauté, qui me renvoie à la trivialité de notre composition. Contrairement à ce que nous imaginions, tout ne réside pas dans le caractère. L’équilibre de la composition, la balance des blancs, l’introduction de points crochus pour faire respirer les phrases, changent tout. Ce n’est, finalement, pas un drame que ce livre n’ait jamais vu le jour, pas pour l’imprimerie en tout cas. Quant à la progression de la connaissance, c’est sans doute une bonne solution, par les temps qui courent, de ne pas trop provoquer l’Eglise. Simon des Colines préfère d’évidence diffuser discrètement le texte sans attirer l’attention des inquisiteurs. »

« Voilà, vous savez tout, ou presque. Et vous comprenez sans doute mieux les raisons pour lesquelles Léonard Cabaret et Guillaume Bonaventure ont quitté Alençon dans la foulée de Simon du Bois.  En l’absence de la duchesse, qui se partage désormais entre la Navarre et à la cour de France, une imprimerie n’était plus tenable en ville. Trop exposée à la vindicte de prêtres terrorisés par la propagation d’un savoir qui leur échappe. » Etienne Besnard se garde de commenter le contenu de cette longue confidence, dont il connaissait les contours sans avoir jamais compris le motif du départ précipité du jeune typographe. Il n’en est pas moins estomaqué de la témérité et de l’aplomb que cache la jeune femme sous le manteau de l’avenante chambrière. Mais ceci explique sans doute cela. Sa connaissance de la chose imprimée ne tombe pas du ciel, Louise s’est elle-même déjà frottée au bois de la presse et au métal des caractères. Il n’en savait rien. Comme cela arrive parfois, rarement à vrai dire, la jeune femme se dilate soudain dans le regard du vieux relieur, elle prend une dimension nouvelle, une épaisseur singulière. Et il comprend mieux sa remarque, tout à l’heure, sur la présence d’un livre.

Voici donc le premier jet de La tentation de Louise, titre provisoire de la suite du Malais de Magellan. L’exercice n’est pas simple parce ce livre doit pouvoir se lire sans avoir lu le précédent. Il me fallait donc choisir un artifice pour résumer le Malais, présenter les personnages sans être redondant. Et en tâchant d’être parfaitement raccord. Comme pour le Malais, cette esquisse n’a pas vocation à rester en ligne. Il s’agit, au bon sens du terme, d’une épreuve. Vos éventuelles remarques sont les bienvenues sur latelierdupolygraphe@gmail.com.