petit journal des Indes 2

Les cartes postales n’existent pas à Guruvayoor. Enfin pas tout à fait. La poste propose des rectangles de carton vierges, préimprimés sur une face avec juste l’emplacement pour écrire l’adresse et la place du timbre. J’ai créé l’émoi hier au bureau principal en demandant cinq de ces cartes et cinq timbres pour la France, Le guichetier a appelé la directrice qui a tenu à me recevoir dans son bureau pour mener à bien la transaction. Etonnant.

scène de rue

Il faut dire que les Occidentaux sont très peu nombreux dans cette petite ville du Kerala, sur la mer d’Arabie comme on dit ici,  qui n’offre guère d’attrait hors son temple dédié à Krishna, mais il faut être hindouiste pour y pénétrer. Peu importe en fait et c’est aussi bien ainsi. L’Inde n’est pas un décor, c’est un bain, un jus. Et l’immersion dans la rue est une expérience totale, à chaque fois renouvelée.

Il y a la chaleur tout d’abord qui enveloppe, écrase, trempe les vêtements si l’on prétend marcher un peu,. Il y a le bruit ensuite, dominé par la subtile musique des klaxons en ville et les croassements des corbeaux dès que la végétation prend le dessus. La plupart des temps les deux sont mêlés. Les klaxons ne sont pas un ornement du paysage sonore, mais une sculpture permanente de l’espace. Je klaxonne donc je suis, ou plutôt je suis là, j’arrive. Je vais entrer dans ta bulle. Merci d’en tenir compte.

gas

Sachant que l’on roule à gauche en Inde, qu’il faut toujours prendre garde à ses pieds pour éviter les surprises, les plaques de béton cassées qui recouvrent les égouts, les flaques, on est rarement en peine de sensations dans la rue indienne. Cela sans évoquer les odeurs, toujours puissantes,  musclées, qui témoignent de différents stade de macération ou de décomposition des matières organiques, ou de parfums plus urbains comme le caoutchouc brûlé ou le gas-oil, et créent un relief olfactif oublié sous nos latitudes.

bojanglesTerminé Belle du Seigneur d’Albert Cohen, un grand livre sur la vacuité et En attendant Bojangles, un petit livre sur l’amour. La fantaisie du second m’a consolé de la gravité et de la tristesse du premier. Même s’il n’est évidemment pas question de comparer deux oeuvres incomparables. Nul doute que l’état d’esprit dans lequel on se trouve influe sur la réception d’un ouvrage. La relecture a, toujours pour cela, de grandes vertus. Je le constate à la réouverture de Marcel, le pléiade finalement choisi. Grand plaisir à le retrouver à mi-chemin de ce voyage immobile, beaucoup plus percutant qu’on l’imagine souvent : “Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres… nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons de toutes les notions que nous avons de lui. ”

Bonne semaine

2 réflexions au sujet de « petit journal des Indes 2 »

  1. p.

    je m’aperçois que j’ai usé du verbe “revenir” indifféremment pour parler de votre retour sous nos latitudes, et des marques sensibles que laissent nos lectures. Franchement, ce n’est pas terrible cette répétition. On m’a toujours appris à l’école, et ce dès les plus petites classes, qu’il fallait faire la chasse à ce défaut majeur. La langue française disposant -c’est une pure merveille- de tant de synonymes, qu’il est absolument coupable de ne pas faire effort pour les trouver.
    C’était la petite humeur du dimanche soir. Repentirs et confessions. L’heure est œcuménique, dit-on.

  2. p.

    Merci Philippe pour ces… cartes postales!
    On dirait bien que la vie s’organise. Et vous allez nous revenir,avec chevillée au corps cette conviction vôtre, que je fais mienne : hiérachiser ses indignations. Puisque la bande passante passe, vous êtes bien au courant de notre hexagonale ambiance. No comment. Je m’en voudrais.
    Une remarque non creusée mais incrustée comme une conviction profonde : le roman de Cohen vous reviendra, dans l’imprécision, mais vous reviendra -quels qu’aient pu être, dans l’instant de sa lecture, ses “faiblesses” ou “défauts” à vos yeux. C’est le signe des grands. Je parle des romans.
    Le “petit livre sur l’amour”, délicieux comme une douceur pâtissière et originale -j’en ai dit beaucoup de bien ici même- “En attendant Bojangles” ne reviendra qu’à l’occasion d’une (ré)apparition impromptu, contingente, accidentelle, une manipulation bibliothécaire, une allusion involontaire, une aléatoire citation. C’est le signe d’un bon livre.
    Il y a une différence.
    Portez vous bien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *