avant l’obsolescence programmée

Il y avait une vie avant l’obsolescence programmée. Je viens d’en avoir la délicieuse confirmation en recomposant une chaîne haute fidélité des années soixante dix, qui me ravit chaque matin en autorisant un réglage ultra-précis de la radio grâce au tuner à aiguilles, et en permanence grâce à la rondeur et la clarté du son délivrée par l’ampli.  Les colonnes Cabasse y sont certes pour quelque chose mais le précédent matériel, pourtant griffé de marques prestigieuses (Marantz, Technics), ne permettait pas d’obtenir l’incomparable moëleux de ces vieux clous et surtout ne dissociait quasiment pas la stéréo.

C’est tout à fait par hasard que j’ai acquis au cours de l’été le tuner Kenwood à aiguilles, sur un vide-grenier. 5€, le risque n’était pas très grand et le vendeur était affirmatif et convaincant : il fonctionnait, selon lui, parfaitement, ce qui s’est vérifié de façon spectaculaire. Je ne supportais plus le tuner électronique précédent qui ne comprenait pas l’extrême sensibilité de la modulation de fréquence (FM) et les incidences de la météo. Seul l’aiguille d’un bon vieux vu-mètre permet d’opérer un réglage au petit poil. Restait ensuite à trouver un ampli à la hauteur du tuner. Celui en service, noir comme la nuit, aux commandes illisibles, n’avait plus de balance et de grosses faiblesses sur un des canaux.

Les dieux étaient de bonne humeur cet été puisqu’ils m’ont permis de découvrir, quelques jours plus tard, une boutique extraordinaire, près de l’ancienne prison de Nantes, justement spécialisée dans la réparation et la revente de matériels “vintage” comme on dit maintenant “Comme à la radio”. Il ne m’a pas fallu longtemps pour trouver mon bonheur dans cette caverne bourrée de madeleines métalliques pour les garçons de mon âge. Le vendeur, un fêlé de matériel de l’époque, et forcément de disques vinyles, a eu la gentillesse d’ouvrir la bête, pour me montrer l’état des composants et leur passer un petit coup de bombe, état nickel chrome malgré les quarante ans d’âge de l’objet.

Ne me reste plus maintenant qu’à retrouver une platine et remettre en circuit la paquet de vinyles qui dort au grenier. Ce sera pour une prochaine fois. Bonne semaine.

L’heure de la rentrée

L’un des habits qu’il me faut endosser cette année pour la rentrée est celui de correspondant local du quotidien Ouest-France. C’est assez plaisant, plutôt sympa et pas trop compliqué, mais cela demande toutefois de conjuguer des exercices forts différents, entre le décryptage des politiques publiques pour le lecteur averti et pointilleux de Courriercab, une dose rituelle de bons vieux clichés pour quelque grand magazine parisien et la chronique de la rentrée scolaire pour la locale du journal.

Mais c’est somme toute assez complémentaire. On est plus affûté avec le cabinet d’un ministère quand on peut le titiller sur les retombées concrètes des mesures concoctées dans un bureau aveugle. La géographie n’est pas la même sur une carte – lorsque l’on décide par exemple que la responsabilité de l’eau sera confiée aux intercommunalités – et dans la vraie vie, où le débit de l’eau se moque des frontières administratives mais son conforme au relief, aux bassins versants. Toutes choses auquelles il est parfois difficile de penser depuis Paris et qui font souvent enrager les responsables de collectivités. Mais passons.

Le grand bénéfice (et la grande responsabilité parce que c’est à double tranchant) du statut de correspondant du journal est celui d’être subitement élevé au rang de notable. Rien à voir avec celui d’obscur journaliste pour la presse nationale ou d’auteur de bouquins. D’intello un peu excentrique. Votre regard sur l’environnement prend désormais une toute autre valeur. Il acquiert une sorte de pouvoir symbolique qui l’autorise, croit-on, à juger ce qui a un intérêt et ce qui n’en a pas. C’est évidemment un leurre parce que les contraintes sont multiples, de forme comme de fond, et qu’on ne décide pas de grand chose au bout du compte.

Cette semaine par exemple c’est la rentrée scolaire et la préparation de les journées du patrimoine. Autant de bons vieux marroniers. Mais mine de rien, je vais pouvoir vérifier sur le terrain si cette histoire de 12 élèves par classse en CP se vérifie. Il faut que je me dépêche mon cartable n’est pas prêt. Bonne semaine.

La Maison du Port ne meurt jamais

Les exigences de la modernité avaient contraint, l’été dernier, la Maison du Port de Lavau-sur-Loire à cesser de servir crêpes et galettes, l’administration française considérant que les spécifications techniques propres à ce genre d’établissement n’étaient pas respectées. Cela ne signifiait pas une condamnation à mort de cette improbable maison plantée au milieu de nulle part en bordure des derniers espaces sauvages de l’estuaire de la Loire, mais cela y ressemblait un peu.

Yseult, la créatrice et propriétaire du lieu a procédé cet hiver à un certain nombre d’aménagements qui glacent l’ambiance dans sa cuisine mais lui permetent de relancer ses billigs*. La carte est certes beaucoup plus restreinte – il faudra se contenter des grands classiques (oeuf jambon fromage, chocolat ou caramel) – mais l’essentiel est préservé : la Maison du port sera ouverte tout l’été. Et propose naurellement un grand choix de livres d’occasion qui font le charme et la singularité de ce lieu où la restauration est lente et les cartes de crédit inutiles.

La maison du port est ouverte les vendredi, samedi, dimanche et jours fériés durant tout l’été. Parfois aussi parce qu’il fait tout simplement beau. Il est judicieux de s’assurer de l’ouverture au 02 40 34 61 73. Le détour par Lavau-sur-Loire (à hauteur de Savenay entre Nantes et Saint-Nazaire) est forcément une bonne idée lorsqu’il y a un rayon de soleil, d’autant que l’observatoire de Tadashi Kawamata, qui permet d’embrasser un panorama exceptionnel au coude de l’estuaire, a lui aussi été restauré.

La photo de la Maison m’a été aimablement fournie par Yseult. La petite animation s’est téléchargée toute seule sur le site d’Estuaire. Les photos sont signées.

*Doit-on écrire billig, billigs ou billigou ? Les bretonnants sont autorisés à donner leur avis.

 

 

 

Le chapeau de Vermeer

“Aucun homme n’est une île”, cette formule du poète anglais John Donne pourrait être l’argument du Chapeau de Vermeer, grand moment de lecture que propose l’historien canadien Timothy Brook. Cet ouvrage est, en quelque sorte, la démonstration qu’à partir de quelques tableaux puisés dans l’oeuvre d’un artiste n’ayant jamais sa quitté sa ville natale, on peut conter  l’histoire du monde. En  tirant simplement quelques fils, ceux d’un chapeau en feutre de castor, par exemple, qui ouvre sur l’aventure française au Canada.

Le Chapeau de Vermeer est un livre jubilatoire, qui combine allégrement qualité littéraire et érudition. Un essai qui met en perspective, jette des passerelles entre les connaissances éparses du lecteur, les met en cohérence. Bref un livre dont on ressort plus cultivé et plus intelligent tout en ayant passé de délicieux moments. Des exemples : chacun sait que le tabac, comme la tomate, nous vient d’Amérique. Que ces plantes sont arrivées en Europe au cours du XVIe siécle. Comment se fait-il que les Chinois aient eu dès le XVIIe siécle la réputation de faire partie des plus grands fumeurs de la planète ? Timothy Brook nous propose, de cette affaire, une explication lumineuse. L’historien canadien est, il est vrai, un spécialiste de la Chine et de l’extrême-orient. Mais il ne réduit pas sa cartographie à l’orient, pas plus que ne le faisaient les Hollandais de l’époque, à l’image du géographe de Vermeer, qui dessinaient le nouveau monde.

Brook s’appuie beaucoup sur les échanges commerciaux pour nous conter le grand chambardement mondial du XVIIe, époque où Hollandais, Espagnols et Portugais se disputaient le commerce planétaire. D’où le sous-titre de l’ouvrage en français “Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation”. Il nous montre aussi que les Chinois, à qui, paradoxalement, les européens doivent les deux grandes inventions qui ont permis leur expansion – le papier et la poudre – sûrs de la force tranquille de leur civilisation, ne souhaitaient pas multiplier les échanges avec ces barbares mal élevés aux cheveux rouges . “Les Hollandais étaient ravis de posséder des porcelaines chinoises, symbole d’une relation positive au monde. En revanche les Chinois ne prisaient pas les objets européens. Le vaste monde se présentait comme une source de menaces et non de promesses.

Cette lecture “économique” de la conquête planétaire, qui passe naturellement par les métaux précieux, dont l’argent de Potosi, illustré par la Femme à la balance de Vermeer, nous est extrêmement précieuse à nous Français, trop souvent tentés par une lecture politique des évènements. C’est pourtant sur une touche politique et guerrière, l’attaque de la Hollande par les armées de Louis XIV en 1672 et la mort de Vermeer, à 43 ans, que se referme cet ouvrage. “Ce qui a tué Vermeer était peut-être ce qui lui avait permis initialement de faire carrière. La place de Delft au sein des réseaux économiques qui se déployaient autour du monde. A l’époque où ces réseaux étaient prospères, les chefs-d’oeuvre soigneusement exécutés de Vermeer lui permettaient de de gagner de quoi faire vivre sa famille et de prendre le temps qu’il voulait pour achever une toile. Mais lorsque ces réseaux s’effondrèrent et que le seul moyen de se procurer de l’argent fut d’en emprunter, le désespoir et la mort mirent un terme à la fois à sa vie et à son oeuvre.

Le Chapeau de Vermeer, Timothy Brook, Petite bibliothèque Payot, Histoire. 

 

Histoire mondiale de la France

L’idée est mais excellente, la mise en oeuvre habile et l’objet va vraisemblablement devenir un pilier de toute bibliothèque d’honnête homme. L’Histoire mondiale de la France, dirigée par Patrick Boucheron, n’est pas pour autant un livre qui déchaine l’enthousiasme. C’est une somme nécessaire, une promenade dans les couloirs de l’histoire de France à la lumière des dates qui ont construit la mythologie nationale au XIXème siècle, et de celles, plus intéressantes, négligées par l’historiographie officielle.

Déclinons un peu. Parcourir l’Histoire au rythme des dates n’est pas seulement un plaisir d’enfant, une aide précieuse pour se repérer sur l’échelle du temps. Une date est un temps d’arrêt qui permet de brosser un tableau, de donner chair à des personnages. Et de ce point de vue l’exercice est plutôt réussi. On voit Louis IX mourir à Carthage et l’on comprend comment et pourquoi il va devenir Saint-Louis. Mais cette promenade est surtout précieuse pour les moments, les dates passés sous silence pour l’Histoire patentée, faute d’intérêt pour le roman national construit pra Michelet ou plus simplement faute d’éléments mis à jour depuis lors. On relève ainsi que Carnac est aujourd’hui, grâce à ses alignements, considéré comme l’un des centres européens de la civilisation au Ve millinaire avant J-C. “Tout se passe comme s’il existait durant le Ve millénaire avant J-C. une opposition entre une Europe du jade à l’Ouest, avec Carnac comme épicentre, et une Europe du cuivre et de l’or à l’est, avec Varna en Bulgarie comme point focal.”

C’est en lisant ce type de notice que l’on mesure à quel point l’iconographie fait bigrement défaut dans l’ouvrage. Les quelques gravures monochromes qui rythment les chapitres ne suffisent pas à chasser la frustration. Le minimalisme administratif de la maquette ajoute à la froideur de l’ob jet qui manque totalement de charme. Ah le plaisir d’un bon Magellan magistralement édité par Chandeigne !

Colomb, Vasco de Gama, Cortès, Magellan… L’Histoire mondiale de la France ne fait pas l’impasse sur ce grand ratage de la France au tournant du XVIe siècle. L’article “1494, Charles VIII descend en Itale et rate le monde” remet bien les choses en perspective à l’heure ou l’Espagne et le Portugal se partagent la planète. Et même si Michelet considère que cette descente en Italie est décisive pour l’histoire de l’Europe, parce qu’elle donne le coup d’envoi à la Renaissance, il n’en reste pas moins que la France passe à ce moment à côté des grandes découvertes.

C’est ce type d’approche qui justifie pleinement le titre de l’ouvrage. Chaque date, chaque tableau permet de réinsérer l’histoire hexagonale dans le grand courant de l’histoire mondiale. et c’est assez plaisant, on apprend évidemment plein de choses. On comprend que la querelle territoriale avec l’Islam ne date non seulement pas d’hier mais que quelque part elle structure notre rapport à l’espace et à l’imaginaire européen. On note à ce propos qu’il ne s’est rien passé en 732 et surtout pas à Poitiers. En revanche L’Histoire mondiale de la France réévalue singulièrement l’aventure des croisades, considérant que la nation Franque émerge aux yeux du monde au moment de la conquête du Moyen-Orient et non pas avec Clovis ou Jeanne d’Arc, sortis des placards au XIXe. Bref quelques remises en perspective salutaires et quelques précieux moments d’érudition.

L’avenir dure longtemps

Passionnante plongée dans un passé pas si lointain avec l’Almanach des années 80 d’Actuel. Surprise de constater à quel point l’histoire bégaie, plaisir de goûter la liberté avec laquelle certaine presse regardait le monde à la fin des années 70 (l’almanach est publié fin 78).

alamanach actuelUne première évidence : 1978 marque bien la fin des utopies. La révolution aura duré dix ans, comme la grande, avant de se noyer dans le réel. « Les idéologies ruminent depuis dix ans, les polémiques sentent le vieux, les révoltes ne révèlent plus que la fatigue et l’ennui, on vit en circuit coincé dans la confusion. Les clichés cherchent une sortie de secours, gauchistes, cadres, syndicalisme et politique, gauche, réformisme, extrême-gauche, punks, nouveaux économistes, hippies moins frais, et comme personne n’a l’air de trouver, nous n’avions rien à perdre à aller rencontrer monsieur Réel. »

Le propos de cet almanach est de dresser, sans complexe, un état des lieux de la planète (une partie est dédiée aux découvertes scientifiques) pour tenter de régénérer les utopies moribondes, embourbées dans un gauchisme radical ou carrément enterrées par le « No future» naissant. L’objet propose donc une vision panoramique et subjective du monde à la veille des années 80, à la manière singulière d’Actuel. Sujets improbables, papiers rédigés à la première personne, liberté totale de ton. Petit survol du sommaire : « J’ai rencontré les pirates de Lagos », « J’ai chanté au Max’s Kansas à New-York », « J’ai empoisonné des hectares de marijuana », « J’ai vu Babar, roi de Tonga », « J’ai retrouvé la thèse de Khieu Samphan », « J’ai visité un camp nazi en Bolivie», « Science et luxure en Sibérie ».

 Une chose est acquise pour ces jeunes gens atypiques, nourris de contre-culture américaine : le communisme est mort. Ils dynamitent en effet, dix ans avant la chute du Mur, la légende des pays de l’Est en proposant des reportages en immersion, qui révèlent la déliquescence du système (et dénoncent dès 78 le délire des Khmers rouges, alors que nos intellectuels patentés, Alain Badiou en tête, le cautionnent encore l’année suivante, dans la grande presse). Sans complexe donc, la bande à Jean-François Bizot, qui compte dans ses rangs un futur prix Goncourt, Patrick Rambaud, propose une vision crue, parfois extrêmement violente du monde tel qu’il court en 1978 : « Cet homme habite dans une brouette. Au Pakistan, le général Zia rétablit la peine du fouet».actuel

Ces journalistes un brin fêlés, cultivés pour la plupart (pas de prévention pour se référer à Emerson, Montaigne ou Wittgenstein), interrogent le monde avec une curiosité, un appétit et une énergie qui paraissent aujourd’hui insensés. Certes, le style direct, un brin débraillé, peut sembler un peu daté « j’en ai fumé, refumé ; j’en ai planté, biné, arrosé, j’en ai roulé à la main et la machine, dans les chiottes des trains et les parkings souterrains… mais je n’en avais jamais empoisonné », mais la soif de comprendre ce monde comme il va, à la fin des années 70,éclate à toutes les pages (l’icono est superbe).

Le plus étonnant est que ce regard posé sur la planète, truffée de dictatures africaines, de magnats du pétrole, où démarrent les manipulations génétiques et où sortent les premiers ordinateurs individuels « un micro-processeur capable de jouer tout Jean-Sébastien Bach », pourrait être quasi contemporain. Un peu comme si nous vivions actuellement une longue parenthèse historique, une Restauration qui ne dit pas son nom, après dix ans de folle révolution, intellectuelle, scientifique, sexuelle, culturelle, qui aurait épuisé les cœurs et les esprits pour un siècle.

 Actuel s’est noyé dans cette Restauration, en essayant de maintenir une flamme qui s’est progressivement éteinte au cours des années 80 et 90. Ce mensuel improbable aux deux vies est au purgatoire, tout comme les années 70, aujourd’hui observées avec une condescendance amusée. Jean-François Bizot est mort, mais il n’est pas exclu que l’Histoire ne réévalue un jour cette aventure éditoriale qui a eu l’élégance de se saborder, à deux reprises, quand elle a considéré ne plus être en prise avec la société.

Les plus vigilants l’auront noté, le titre est d’Althusser. Illustrations : Actuel.

Ce papier a été publié une première fois en juin 2013, Un mail (voir au café) m’apprend qu’un livre sur Jean-François Bizot sortira en septembre chez Fayard. Ravi de ressortir cette chronique pour l’occasion et d’alerter ainsi les visiteurs de l’atelier sur cette prochaine parution. 

Malraux et l’Inde

On dit beaucoup de mal de Malraux. Pour de bonnes raisons parfois, pour de mauvaises souvent. L’une des bonnes raisons me semble-t-il est la lourdeur, ou plutôt l’épaisseur de sa prose, de son style. On a bien souvent, à le lire, l’impressions d’avancer  au coeur d’une jungle hostile. Il faut régulièrement reculer d’un pas pour retrouver son chemin dans ce maquis impénétrable. Ses essais ne rachètent pas ses romans de ce point de vue. Le summum est atteint dans sa somme sur l’art La métamorphose des dieux, carrément illisible en dépit d’une intuition remarquable : les représentations des dieux se sont métamorphosées avec le temps en oeuvres d’art.

Malraux travaillant sur La métamorphose des dieux

Pour autant, l’effort fourni pour avancer dans cette jungle étouffante est trés souvent récompensé par de subtiles considérations sur la condition humaine et par une pré-science des évènements que l’on a pas fini d’observer. Malraux a senti, dès ses premiers ouvrages, notamment La tentation de l’Occident, les failles de la civilisation occidentale. Ses faiblesses endémiques devant les cultures orientales. Ses aventures en extrême-orient dès les années 1920 n’y sont évidemment pas pour rien.

Parmi ces civilsations, celle qui l’a le plus fasciné(e) est sans doute la civilisation hindoue. Vraisemblablement, ainsi qu’il l’explique dans ses Anti-mémoires, parce qu’il s’agit de la seule civilisation qui ait survécu depuis cinq mille ans aux invasions successives et qui ait préservé, non seulement dans les textes mais dans une tradition vivante un héritage dont les sources remontent à la préhistoire :

Face à l’Inde Je venais de retrouver l’une des plus profondes et des plus complexes rencontres de ma jeunesse. Plus que celle de l’Amérique préhispanique, parce que l’Angleterre n’a détruit ni les prêtres ni les guerriers de l’Inde, et que l’on y construit encore des temples aux anciens dieux. Plus que celle de l’Islam et du Japon, parce que l’Inde est moins occidentalisée, parce qu’elle déploie plus largement les ailes nocturnes de l’homme ; plus que celle de l’Afrique par son élaboration, par sa continuité. Loin de nous dans le rêve et dans le temps, l’Inde appartient à l’Ancien Orient de notre âme.

marché au poisson de Chavakkak, photo maison

Je relis avec un extrême plaisir ces anti-mémoires –  première partie du Miroir des Limbes, le pléiade de ce voyage –  qui font la part belle à l’Inde et aux longues conversations que Malraux a tenues à plusieurs époques avec Nehru. Ces échanges ont une saveur toute partciulière sous la lumière et la chaleur écrasante du Kerala, dans une Inde qui n’a pas encore cédé aux coups de boutoirs de l’Occident, sans pour autant  y échapper complètement. Il est une chose qu’on ne peut pas enlever à Malraux : le fait d’être un acteur et un témoin exceptionnel de son siècle, écrivain, aventurier et ministre, qui pouvait accompagner la Joconde à New-York pour les beaux yeux de Jackie Kennedy et tailler une bavette avec Mao comme avec Nehru. La littérature a ceci d’extraordinaire qu’elle permet de se glisser, tanquillement, entre les interlocuteurs et de participer à ces conversations qui disent quelque chose du monde où nous vivons.

Royal Enfield

 

Ce pourrait être un bel objet de collection, une pieuse relique mécanique, une vénérable grand-mère à deux roues. Que nenni, son esthétique furieusement rétro – sortie tout droit d’un documentaire sur Steve Mac Queen – son moteur de chalutier bienveillant, est une moto on ne peut plus contemporaine en Inde.

sur la route de Guruvayoor, Kerala, photo maison

Mieux encore, cette vieille moto anglaise, achetée et interprétée par la jeune industrie indienne, qui cherchait une moto légère, performante et facile d’entretien au lendemain de l’indépendance, est revenue par la fenêtre en Europe il y a quelques années, où elle fait depuis lors un tabac. En 2014 il s’est vendu dans le monde plus de Royal Enfield que de Harley Davidson.

En Inde c’est la référence absolue, un peu comme l’Hindoustan Ambassador pour l’automobile. De ces motos qui absorbent sans broncher tous les caprices de la chaussée, emportant deux, trois quatre et même parfois cinq passagers. Avec cette désinvolture propre aux usagers de la route indienne, pour qui la seule règle qui vaille est de ne pas se trouver à deux au même endroit et au même moment.

petite bibliothèque portative

Il est toujours délicat de composer une bibliothèque portative lorsque l’on est appelé à séjourner plusieurs semaines loin de ses repères, de ses livres et de toute librairie praticable. Même si, avec le temps, on s’est affranchi des contraintes que l’on s’imposait par le passé pour voyager le plus léger possible, à savoir un livre unique choisi dans la bibliothèque de la pléiade.

Le jeu est assez plaisant de faire entrer tel ou tel livre dans le sac, de le laisser quelques jours pour finalement le remplacer par un autre, et puis non, en relire quelques pages, le replacer, réfléchir à son voisinage, et parvenir à équilibre satisfaisant : une promesse le longues heures de lecture, qui sont comme chacun le sait des parenthèses de bonheur possible.

Première considération : emporter un essai et un roman. Le roman est choisi depuis un moment. Il s’agit de L’homme sans qualités de Musil. Le premier volume qui pèse ses 900 pages devrait être suffisant, même s’il est déjà bien entamé. C’est une lecture charmante, aérienne, un peu hors sol, mais assez addictive. Trés intellectualisante, peut être un peu trop, qui nous parle de l’empire Austro-Hongrois comme on nous parlerait de l’Europe aujourd’hui. Pour l’essai, ce sera Le miroir des Limbes de Malraux, en pléiade pour le coup, parce que ce recueil de textes n’existe sous cette forme qu’en pléiade. C’est une relecture. Et un autenthentique bonheur.

Je dois à Malraux la visite des temples d’Ellora en Inde, un série de temples sculptés dans la montagne, “un des sites anciens les plus sous-estimés de la terre” qui m’a profondément marquée. Relire ses conversations avec Nehru, replonger de façon aléatoire, comme il le propose dans ces mémoires, dans les souvenirs de ce témoin du XXème siècle, qui a eu dès les années 20 l’intuition de l’Asie, est un plaisir que j’entends bien m’offrir en Inde. Pour accompagner ce récit, un document, déjà lu lui aussi à plusieurs reprises, mais difficilement épuisable Approche de l’hindouisme d’Alain Danélou, aux éditions Kailash de Pondichéry. Un bouquin acheté au french book shop de Pondichéry lors d’un précédent séjour. Il s’agit d’un précieux bréviaire pour approcher cet univers mystérieux qu’est l’hindouisme. Pour tenter de comprendre ce “rapport à la fois retenu et souriant, familier et courtois, que les Hindous entretiennent avec les dieux, les fleurs, les parfums, les animaux, la musique, la beauté des rites, des statues et des cérémonies.”

Enfin, pour le travail, parce que le travail que le polygraphe s’assigne durant ce mois d’avril exotique est la reprise de l’ouvrage sur la naissance de l’imprimerie, le dictionnaire de la France de la Renaissance, dont le poids reste raisonnable. La multiplicité des entrées devrait convenir au besoin que l’on peut avoir de trouver un point d’appui à l’esprit à avant de laisser l’imagination vagabonder à son gré. Nous verrons bien. Quoi qu’il en soit, les livres sont dans le sac.

sur quelques instincts et pentes naturelles de la démocratie

Bien des gens, en Europe, croient sans le dire, ou disent sans le croire, qu’un des grands avantages du vote universel est d’appeler à la direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique. Le peuple ne saurait gouverner lui-même, dit-on, mais il veut toujours sincèrement le bien de l’Etat, et son instinct ne manque guère de lui désigner ceux qu’un même désir anime et qui sont les plus capables de tenir en main le pouvoir.

Pour moi, je dois le dire, ce que j’ai vu en Amérique, ne m’autorise point à penser qu’il en soit ainsi. A mon arrivée aux Etats-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun parmi les gouvernés, et combien il l’était peu chez les gouvernants. C’est un fait constant que, de nos jours, aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonction publiques (…). On peut indiquer plusieurs causes à  ce phénomène.  Il est impossible, quoi qu’on fasse, d’élever les lumières du peuple au dessus d’un certain niveau. On aura beau faciliter les abords des connaissances humaines, améliorer les méthodes d’enseignement et mettre la science à bon marché, on ne fera jamais que les hommes s’instruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps. Le plus ou moins de facilité que rencontre le peuple à vivre sans travailler forme donc la limite nécessaire de ses progrès intellectuels. Pour que cette limite n’existât point, il faudrait que le peuple n’ait point à s’occuper des soins matériels de la vie, c’est-à-dire qu’il ne fût plus le peuple.

Il est donc aussi difficile de concevoir une société où tous les hommes soient éclairés, qu’un Etat où tous les citoyens soient riches. Ce sont là deux difficultés corrélatives. J’admettrai sans peine que la masse des citoyens veut très sincèrement le bien du pays; je vais même plus loin et je dis que les classes inférieures de la société me semblent mêler, en général, à ce désir moins de combinaisons d’intérêt personnel que les classes élevées; mais ce qui leur manque toujours, plus ou moins, c’est l’art de juger des moyens tout en voulant sincèrement la fin. Quelle longue étude, que de notions diverses sont nécessaires pour se faire une idée exacte du caractère d’un seul homme ! Les plus grands génies s’y égarent et la multitude y réussirait ? Le peuple ne trouve jamais le temps et les moyens de se livrer à ce travail. il lui faut toujours juger à la hâte et s’attacher au plus saillant des objets. Delà vient que les charlatans de tous genres savent si bien le secret de lui plaire, tandis que, le plus souvent, ses véritables amis y échouent…

Alexis de Tocqueville, de la démocratie en Amérique, La vie politique, 13.