Montaigne, la vie sans loi

« Or les lois se maintiennent en crédit non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité, elles n’en ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont souvent faites par des sots. Plus souvent par des gens qui en haine d’équalité ont faute d’équité. Mais toujours par des hommes, auteurs vains et irrésolus. Il n’est rien si lourdement et largement fautier que les lois, ni si ordinairement. Quiconque leur obéit parce qu’elles sont justes ne leur obéit pas justement par où il doit. »

montaigne

Il faut attendre la page 175 du Montaigne de Pierre Manent, qui vient de paraître chez Flammarion, pour lire ce troublant passage des Essais (III, 13) et enfin toucher des yeux la promesse du livre, sous-titré « La vie sans loi », formulée sur la quatrième de couverture : « Montaigne est engagé dans une entreprise de recomposition des autorités, dont le moi de chacun de nous voudrait être l’heureux héritier. Il faut entrer dans son atelier pour découvrir ce que cette entreprise comporte d’audace et de ruse, de vertu et de vice, de vérité et de mensonge. »

S’il ne remplit pas sa promesse, la vertu de cet ouvrage, un brin laborieux, qui s’égare trop souvent du côté de Pascal et de Rousseau, est ailleurs. Elle est de déminer les Essais, de faire la part entre les concessions accordées à l’époque, les facéties, et l’incroyable liberté de penser que s’accorde Montaigne. Pierre Manent nous propose, en quelque sorte, une lecture au second degré des Essais, ainsi que le note Patrick Rodel : « Des étapes autrefois admises qui jalonnaient le parcours de Montaigne du stoïcisme au scepticisme en passant par l’épicurisme, il ne reste plus grand chose dans la lecture que nous propose Manent. Ce qui semble l’emporter c’est une destruction, pour ne pas dire une déconstruction, du projet philosophique qui, depuis l’Antiquité et Socrate, tend à ordonner la pensée et la vie humaines sous l’autorité de la raison. »

De fait, et c’est ce qui fait toute la modernité de Montaigne, qui saute allègrement au-dessus des Lumières si l’on peut dire, le vieux Gascon n’accorde guère plus de crédit à la raison, à la construction philosophique qu’à la religion (en dépit des précautions diplomatiques qu’exigeaient l’époque). Montaigne est un intuitif, qui fait la part belle au corps, aux sens. « Puisqu’on ne peut simplement croire les sens comme les épicuriens, ni les congédier comme les stoïciens : « il n’y a point de science ». Les sens troublent l’entendement et sont troublés par les passions de l’âme, de sorte qu’ultimement, et toute notre ignorance se rassemble pour ainsi dire en ce point, nous ne savons pas si nous dormons ou si nous veillons. »

Il y aurait donc du Tchouang Tseu dans Montaigne. Ce n’est pas complétement idiot. Cet essai de Pierre Manent nous montre, à tout le moins – comme le rappelle le long passage sur la condition animale – que Montaigne n’a pas dit son dernier mot, que les Lumières ont peut-être investi un peu abusivement dans la raison humaine, qu’un peu d’humilité ne serait pas inutile. C’est une bonne nouvelle.

Montaigne, la vie sans loi, Flammarion, 366 p. 22€.

6 réflexions au sujet de « Montaigne, la vie sans loi »

  1. le collectif "sauvons Montaigne"

    Chez Odile Jacob (avril 2014) : Montaigne, une biographie politique. Philippe Desan.
    4ème de couv : Ph Desan est spécialiste de l’histoire des idées et de la Renaissance. Il occupe une chaire d’histoire de la culture à l’Université de Chicago et a publié de nombreux ouvrages sur la Renaissance et sur Montaigne. Il dirige également la revue Montaigne Studies.
    Une fois encore, certains de nos meilleurs spécialistes de la vieille Europe (y compris européens eux-mêmes) nous (re)viennent des States.

  2. Philippe Auteur de l’article

    Voilà un propos a le mérite d’être clair, si le mien ne l’était pas vraiment, ce que je concède volontiers. Mais je dois confesser avoir quelques scrupules à éreinter un auteur, un livre. Je préfère lui trouver quelque vertu, ou plus simplement, ne pas en parler. Et puis, le prétexte était tentant pour parler de Montaigne. L’essentiel, nous serons sans doute d’accord là-dessus, est de revenir au texte.

  3. corrections

    propore besongne : propre, évidemment, “besongne” en revanche est bien du XVIème (siècle)
    propore force : bis repetita
    la suffisance ce de : la suffisance de

  4. on aime aimer Montaigne

    il y a un tabou français : tout livre sur Montaigne est, par avance, et par après, aimable.
    Les propos précédant sont un peu rudes, mais ils sont francs.

  5. le collectif "sauvons Montaigne"

    Livre évitable absolument ! A ceux qui aiment et connaissent et Montaigne et les Essais, ils sont étrangers devenus. A ceux qui chercheraient l’occasion d’une accointance, d’une couture, il n’y a qu’occasion de fuir. Paraphrases, citations et descriptions pour tout « travail ». Absence de tout fil conducteur, de toute logique dans le propos, passeraient-ils par une certaine irrationalité dans l’admiration, ce qui ferait, somme toute, d’une faiblesse une force.
    Ce livre est mauvais, mauvais. C’est un repoussoir pour rencontrer Montaigne. Pourquoi ne pas le dire et le montrer, tout simplement ? Cette « charité chrétienne » revue et corrigée pour laquelle il y a toujours quelque chose de bon à trouver, produit des ravages.. Il est même intrigant de n’avoir pas l’audace de dire son désaccord, d’avouer son dépit, sa déception, son découragement a minima, d’affirmer qu’il faut passer son chemin et pourquoi.
    « Si c’est indiscretion de publier ainsi ses erreurs, il n’y a pas grand danger qu’elle passe en exemple et usage : car Ariston disoit que les vens que les hommes craignent le plus sont ceux qui les descouvrent. Il faut rebrasser ce sot haillon qui couvre nos meurs. Ils envoyent leur conscience au bordel et tiennent leur contenance en regle » III, 5
    « Et puis : que trouvez-vous le plus beau en vostre ouvrage ? Est-ce cette partie, ou cette cy ? la grace, ou la matiere, ou l’invention, ou le jugement, ou la science ? Car ordinairement je m’aperçoy qu’on faut *autant à juger de sa propore besongne que de celle d’autruy ; non seulement pour l’affection qu’on y mesle, mais pour n’avoir la suffisance ce de la cognoistre et distinguer. L’ouvrage, de sa propore force et fortune, peut seconder l’ouvrier outre son invention et connoissance et le devancer. Pour moy, je ne juge la valeur d’autre besongne plus obscurement que de la mienne : et loge les Essais tantost bas, tantos haut, fort inconstamment et doubteusement ». III, 8
    *on se trompe

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