Le Malais de Magellan (Le curé de Condé 1)

Quelque chose ne tourne pas rond, Léonard le pressent en poussant la porte de l’atelier, d’ordinaire grande ouverte sur la place. Dans la pénombre, Gaspard est assis, prostré, en pleurs. Simon du Bois tourne autour de la presse, absorbé, le menton appuyé sur la main. « Ah, te voilà ! » lance-t-il, avec son air des mauvais jours, en découvrant la silhouette de Léonard qui se découpe dans le chambranle de la porte. « Il nous arrive une sale affaire, une bien sale affaire. L’inquisiteur de l’évêché s’est saisi ce matin d’Etienne Lecourt et l’a fait conduire à Séez où il doit être jugé pour hérésie. Je soupçonne l’évêque d’avoir profité de l’absence de la duchesse pour se livrer à cette misérable manoeuvre. Cet olibrius a décidément des espions partout. C’est très embêtant parce que l’inquisiteur a trouvé des ouvrages interdits par la Sorbonne chez Etienne ».

Léonard prend tout de suite la mesure du danger. Etienne Lecourt, le curé de Condé-sur-Sarthe, une paroisse voisine d’Alençon jouxtant Saint-Germain, est connu depuis plusieurs années pour ses positions iconoclastes et ses prêches enflammés. Il a échappé une première fois, faute de preuves, aux foudres du tribunal ecclésiastique, mais le fait que l’évêque revienne à la charge en plein séjour de la duchesse n’augure rien de bon. Cette arrestation respire la provocation politique et pourrait finir par sentir le fagot. Pour Gaspard, protégé d’Etienne Lecourt placé l’an dernier chez maître du Bois, la situation est extrêmement préoccupante. Que va-t-il faire ? Il ne peut, d’évidence, retourner à la cure de Condé, qui doit être surveillée par les sbires de l’inquisiteur. « Ecoute Gaspard, essaie de ne pas trop te tourmenter. Tu vas loger quelque temps à la Belle charpente en attendant de voir comment tournent les évènements. Il n’est pas impossible que la duchesse puisse faire quelque chose pour ton curé. Je monte en parler à Clément. »

Marot est en grande conversation avec l’espiègle Louise devant les marches du palais d’été, dans la cour du château. Le poète détaille la géographie des lieux pour la jeune fille en accompagnant ses explications de grands gestes.  « Les suivantes sont logées dans l’aile droite, au-dessus des appartements de la duchesse » commente-t-il en indiquant une rangée de fenêtres à meneaux située au deuxième étage de cet élégant logis élevé il y a une vingtaine d’années par le père du duc Charles, le dos appuyé sur le parc, au fond de ce qui était autrefois la basse-cour. « Vous avez de la chance, parce que je suis, pour ma part, cantonné dans le donjon, où il fait un froid de canard même aux plus beaux jours de l’été ». En dépit de l’heure tardive, dont témoigne la lumière rasante qui éclaire la cour et découpe des ombres franches,  Clément ne semble pas pressé de confier Louise de Chauvigny à la gouvernante du palais. Mais dame Cécile, informée la veille par la duchesse de l’arrivée d’une nouvelle suivante, apparaît sur le perron et coupe court d’autorité à cet imprudent badinage. « Demain, si vous le souhaitez, je vous montrerai les grosses poules d’inde que la duchesse élève dans le parc » n’en ajoute pas moins Clément alors que la jeune fille s’éloigne pour rejoindre la gouvernante.

« Mauvais coup, effectivement. J’ai peur que Marguerite soit démunie, surtout si l’inquisiteur a saisi des écrits embarrassants » murmure Clément après que Léonard lui a résumé la situation. « Elle est désormais contrainte de mesurer ses protections, la pression de l’Eglise sur le roi est de plus en plus forte. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle s’apprête à conduire maître Lefevre à la cour de Navarre. » Léonard, à dire vrai, redoutait cette fin de non-recevoir. Etienne Lecourt a poussé le bouchon en peu loin en s’offusquant de la dissolution des mœurs de certains clercs, visant de façon à peine voilée la cour épiscopale de Séez. Se donnant, qui plus est, des bâtons pour se faire battre en contestant l’existence du purgatoire et l’efficacité des indulgences. Plus grave encore, il n’hésite pas à citer en chaire les écrits d’un moine illuminé qui court les provinces germaniques, un certain Martin Luther, dont les prêches sont jugés hérétiques par la papauté.

(à suivre)

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, août 2017.  Lettrine de Goeffroy Tory.