Le Malais de Magellan (L’affaire Saint-Aignan 1)

otre évêque s’est un peu précipité me semble-t-il, sans doute sous la pression de son inquisiteur et des prélats les plus radicaux de la cour épiscopale. Mais il est allé trop vite en besogne, il nous donne une belle occasion de le remettre à sa place. » Jehan de Frotté, le chancelier de la duchesse, ne semble pas particulièrement ému en ce début de matinée dans la salle du conseil, où Marguerite a réuni ses fidèles pour évoquer la situation. Ce petit homme trapu, presque chauve, manifeste même une certaine excitation à l’idée d’entrer en scène dans le duché dont il aura la charge au lendemain du départ de la duchesse pour son royaume de Navarre. La provocation maladroite de l’évêque Jacques de Silly, un bellâtre suffisant et dépravé, va l’autoriser à mettre les choses au point. N’en déplaise à l’Eglise, le pouvoir temporel restera à Alençon après le départ de Marguerite et ne glissera pas vers la cour de Séez, en dépit des fastes que déploie Silly pour imposer son autorité face au château. La mission confiée par François 1er  à Frotté en le plaçant auprès de sa sœur est claire : protéger ce petit duché, destiné à devenir un apanage de la famille royale, des appétits de tous les prédateurs, y compris les clercs de l’Eglise.

« Le lieutenant général du Mesnil va nous aider » poursuit Frotté de sa voix caverneuse, qui semble aller chercher les graves au plus profond de la poitrine, le visage fendu par un  large sourire. En bon politique, le nouveau chancelier a diligenté une enquête sur l’évêque et débusqué une affaire inespérée, qui se trouve en ce moment entre les mains du lieutenant général d’Alençon. Ou plutôt entre les barreaux des geôles du château. « Le lieutenant est embarrassé parce qu’un certain Saint-Aignan, soupçonné d’être impliqué dans la disparition d’un membre de la garnison, a prononcé le nom de l’évêque à plusieurs reprises au cours de son interrogatoire, donnant des dates, des lieux précis… toutes choses en cours de vérification. Il s’agirait en fait d’une histoire de cocuage, la femme de Saint-Aignan, plus belle que vertueuse, aurait entretenu une double liaison avec ce jeune officier aujourd’hui disparu – pour lequel nous sommes fort inquiets – et Silly. Le jeune homme aurait découvert son infortune en se rendant un peu trop tôt à un rendez-vous fixé par la belle dans une maison de campagne que possède l’évêque près de Séez. Depuis ce jour on ne l’a plus revu. Saint-Aignan, qui était parfaitement au courant des turpitudes de son épouse, desquelles il tirait quelques bénéfices, jure ses grands dieux qu’il ne sait rien de plus, et surtout pas où est passée sa femme, dont on dit en ville qu’elle s’est embarquée en toute hâte pour l’Angleterre. Peut-être pourrions-nous poser quelques questions à Silly ? » conclut Frotté pas mécontent de l’effet produit par cette révélation sur un petit conseil médusé.

« Tu vois Louise, ces énormes poules noires qui s’enfuient en gloussant, ce sont les poules d’inde dont Clément t’a parlé. Elles nous viennent des Indes occidentales d’où les navigateurs espagnols les ont rapportées. Leur chair est abondante et délicieuse et j’ai le projet d’en faire l’élevage pour qu’elles croissent et multiplient dans mes domaines. » Marguerite a décidé de présenter elle-même ses poules d’inde à sa nouvelle chambrière au grand déplaisir de Clément qui voit s’échapper l’occasion de faire un brin de cour à la jeune fille en cette après-midi ensoleillée. Le château est de meilleure humeur depuis l’intervention de Frotté le matin au conseil, et la duchesse s’offre le loisir d’une visite du parc, le plus bel atour de cette forteresse normande. Cette vaste clairière piquetée de bouquets de chênes, c’est un peu la forêt qui entre dans la ville, forêt qui moutonne à perte de vue et vient lécher les remparts du château du côté du soleil couchant. Léonard longe le parc lorsqu’il chevauche vers Saint-Germain puis Héloup avant de gagner la belle charpente. Ce soir il rentre à la maison avec de bonnes nouvelles. Il est possible que Mangon soit moins arrogant dans les jours qui viennent. Même si cela ne règle pas, pour l’heure, le problème de Gaspard, qui revient des champs au moment où la silhouette du typographe se découpe dans la grande porte de la belle charpente.

Dans le logis de l’évêque, qui s’adosse à la cathédrale de Séez, l’atmosphère est, en revanche, pesante. Jacques de Silly, tourne et retourne autour de la grande table de la salle à manger encombrée par les reliefs d’un repas à demi consommé. Etienne Mangon se tient de bout à l’entrée de la pièce. « Vous y êtes allé un peu fort Mangon, il n’était pas convenu que vous passiez les fers à Lecourt. Vous allez nous mettre en difficulté » Puis après un nouveau tour de table silencieux : « Nous ne pouvons plus reculer maintenant, débrouillez-vous pour le transférer sans délai au tribunal de l’archevêché de Rouen, en sorte que les sbires de Marguerite, qui ne vont sans doute pas tarder à débarquer, ne le trouvent pas ici. » « Bien monseigneur, ce me semble aussi la meilleure solution. Cet hérétique ne pourra plus dès lors bénéficier de la protection dont il abuse éhontément dans le duché d’Alençon. » Silly n’est pas rassuré. Ce coup d’éclat ne sera évidemment pas du goût de la cour d’Alençon et pourrait augurer quelques complications dans les relations entre l’évêché et le château. Il pense juste. Mangon n’a pas encore franchi la porte de Gacé, que le lieutenant général du Mesnil quitte Alençon pour venir lui demander quelques explications sur ses relations avec certaine dame Saint-Aignan.

(a suivre)

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, août 2017. Lettrine de Goeffroy Tory