Le français est un alliage

“Si la langue française est comme tempérée dans sa tonalité générale ; si bien parler français c’est le parler sans accent ; si les phonèmes rudes ou trop marqués en sont proscrits, ou en furent peu à peu éliminés ; si, d’autre part, les timbres y sont nombreux et complexes, les muettes si sensibles, je n’en puis voir d’autre cause que le mode de formation et la complexité de l’alliage de la nation. Dans un pays où les Celtes, les Latins, les Germains, ont accompli une fusion très intime, où l’on parle encore, où l’on écrit, à côté de la langue dominante, une quantité de langages divers, il s’est fait nécessairement une unité linguistique parallèle à l’unité politique et à l’unité de sentiment. Cette unité ne pouvait s’accomplir que des par des transactions statistiques, des concessions mutuelles, un abandon pour les uns de ce qui était trop ardu à prononcer pour les autres, une altération composée. (…) paul valéry

 La clarté de la structure du langage de la France, si on pouvait la définir d’une façon simple, apparaîtrait sans doute comme le fruit des mêmes besoins et des mêmes conditions ; et il n’est pas douteux, d’autre part, que la littérature de ce pays, en ce qu’elle a de plus caractéristique, procède mêmement d’un mélange de qualités très différentes et d’origines très diverses, d’autant plus nette et impérieuse que les substances qu’elle doit recevoir sont plus hétérogènes. Le même pays a produit un Pascal et un Voltaire, un Lamartine et un Victor Hugo, un Musset et un Mallarmé. (…)

Ici se placeraient tout naturellement des considérations sur ce que la France a donné aux Lettres de proprement et spécialement français. Il faudrait, par exemple, mettre en lumière ce remarquable développement de l’esprit critique en matière de forme qui s’est prononcé à partir du XVIe siècle ; cet esprit a dominé la littérature pendant la période dite classique, et n’a jamais cessé depuis lors d’exercer une influence directe ou indirecte sur la production.

 La France est peut-être le seul pays où les considérations de pure forme, un souci de la forme en soi, ait persisté et dominé dans l’ère moderne. Le sentiment et le culte de la forme me semblent être des passions de l’esprit qui se rencontrent le plus souvent avec l’esprit critique et la tournure sceptique des esprits. Ils s’accompagnent, en effet, d’une particulière liberté à l’égard du contenu, et coexistent souvent avec une sorte de sens de l’ironie généralisée.”

 Paul Valéry, Images de la France, 1927 (pl. vol 2, 1001)

série d’été, première publication en novembre 2013

16 réflexions au sujet de « Le français est un alliage »

  1. p.

    la cohérence n’est pas une obligation, loin s’en faut. Suis en train de lire une biographie d’Alain-Fournier, qui vaut autant pour lui que pour l’ambiance des années 1900, parue cette année, écrite par Ariane Charton, ce qui est plutôt un gage de qualité.
    Pour se faire un double plaisir, lire la biographie de Colette par Kristeva. De très loin la plus émouvante et la plus simplement savante, le tout dans une langue parfaite, qui fait honneur à celle à qui elle rend hommage. Un très grand moment. Deux très grandes dames.

  2. Philippe Auteur de l’article

    Merci pour cette étonnante pièce M. Court. Qui tombe à pic, puisque je me proposais ces jours-ci d’aller visiter l’exposition sur Anne de Bretagne à Chateaubriant. http://annedebretagne2014.wordpress.com/2014/06/19/decouvrez-lexposition-le-coeur-danne-de-bretagne-au-chateau-de-chateaubriant/
    Si l’on en croit les chroniques, elle n’est pas complètement fantaisiste (je convoque rapidement ma mémoire en ce dimanche matin) puisqu’Anne semblait effectivement amoureuse du Duc d’Orléans, futur Louis XII, qu’elle rencontra au siège de Rennes, avant même son mariage avec Charles VIII. Je ne suis pas assez expert en langue vulgaire du XVe pour juger de la qualité de ce faux, mais vous nous rafraîchissez opportunément la mémoire en rappelant l’escroquerie de Vrain-Lucas http://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_Vrain-Lucas.
    Ravi de constater, en ce creux d’août, que l’atelier connait quelques visites furtives. Je ne connais pas, Pascale, les travaux de Kristeva. difficile donc, de commenter. Ravi aussi que chacun fasse le plein de lectures pour nous donner du grain à moudre à la rentrée. Pour ma part, après avoir trouvé le Spinoza de Alain (merci Marie) et lu l’essai de Robert Misrahi sur le même Spinoza, goûté Colette, un peu d’exotisme avec Le hussard sur le toit de Giono, qui patientait depuis des lustres dans la bibliothèque. Pas très cohérent tout cela, je vous l’accorde, mais il n’est pas désagréable de se laisser séduire par une jaqquette en ces temps de chaise longue. Bon repos à tous.

  3. duchesse

    d’autant qu’ici le français fait alliance de mésalliance. Comme tout cela fleure bon l’élégance du dire pour mieux cacher la vilenie du faire.

  4. court (Anne de Bretagne:corr)

    Ceci, qui ne figurera pas dans l’exposition Anne de Bretagne, et qui est une lettre de la Duchesse à Charles, Duc d’Orléans

    Noel 1490 (,?)
    Monsieur mon cher Duc
    Votre dernière m’ a si fort jetee en trouble et souci, que tout d’abord j’ai pris la main pour répondre cathégoriquement aux choses y incluses. Je commence par ce qui m’est le plus présent: j’entends cette honnete divorce qui ne vous tient pas moins au cœur qu’à moi-même; or l’aveu que vous me dites m’a tant fait de bien que j’en ai songé deux nuits durant.Serait-il vrai que vous n’avez jamais touché de chair Madame votre épouse? A vous croire, elle serait pucelle comme au ventre de sa mère Charlotte de Savoie. Si ainsi est, Monseigneur, Le Pape vous baillera licence de la répudier, prétextant que vous l’avez épousée par contrainte, sans accomplir le conjugal devoir. De fait, elle a taille mal prise, peau brunette et grands pieds; mais elle est belle de visage, gracieuse de sa personne avec tétins rondelets, et ce que vous n’avez onc vu ni touché. Par Saint Tugal de Laval! J’ai peine à ne pas crier au miracle; la chose eut-elle été possible, Madame Jeanne,laide et dégoutante comme on en voit tant? Sur ce , visitez le fond de votre mémoire ou soit caché quelque vieux souvenir. En cas que, la conscience nette, puissiez jurer sur les Saints Evangiles que ladite Madame Jeanne est demeurée vierge au lit d’Hymen, ne vous faites point faute d’en écrire secrètement en la COur de Rome, requérant des Commissaires pour traiter de cela en Sorbonne et au Parlement. Alors, l’affaire une fois entamée, je vous aide de mon petit pouvoir, et si le bon Dieu, qui nous a en sa digne garde veut bien se ranger de notre parti, vous etes pour Pâques prochain hors de harte privée, et, à la Pentecote, je vous offre en dot ma bonne Duché de Bretagne, et, ce qui vous duira mieux encore, ma personne par devant l’Eglise.penez-y à deux fois, et n’agissez que de léger, crainte que je vous désavoue, si tant est qu’il importe à mon honneur.Dés ce moment, je vous tiens pour féal serviteur, et vous supplie de n’avoir pas regret au pucelage de Dame Jeanne; on vous en rendra l’intérêt avec un beau conjungo; quant aux conditions du contrat, il sera temps d’y réfléchir une heure avant; la meilleure pour vous est que je vous aime tant et plus; car dit le poète, absence à l’égard d’amour est pareille au vent qui pour éteindre un petit feu en allume un grand. En attendant la tant désiré accointance, je vous commande en guise de pénitence dix Ave Maria à dépecher à jeun sitot votre réveil. Il est bon de se garder la protection de la divine Vierge : en cas que Madame votre femme soit de retour à Lusigna, persévérez en votre continence et vous en aurez le loyer ici bas, sinon là-haut.
    La votre à toujours et à jamais.
    Anne, Duchesse de Bretagne.
    Evidemment, le “certhainement” suffirait je crois à le montrer c’est un faux. il figure dans les Soirées de Walter Scott -1829_ du Bibliophile Jacob, alias Paul Lacroix. Mais il donne une bonne idée de ce que pouvait etre la perception du Moyen Age au début du XIXeme, les deux Tomes des soirées étant écrites en néo-médiéval.
    Il montre aussi, avec plus de talent qu’un faussaire comme Vrain-Lucas n’est pas sorti de rien. Et peut-être s’explique-t-on mieux sa volonté d’écrire en pseudo-ancien français une partie de la correspondance entre César et Cléopâtre. Il n’avait sans doute pas lu Jacob. Mais je n’en dirai pas autant de sa dupe, Michel Chasles…
    Bien à vous, et que la Duchesse me pardonne

  5. p.

    Suis un peu loin de mes références et de mes livres, mais je pense à J.Kristeva qui écrit (magnifiquement) des choses (sublimes) sur notre rapport aux langues en général, aux mots plus particulièrement, à ceux que l’on dit maternels, précisément, et au parler, et à l’écrire français suprêmement. Ai laissé en chantier (trop gros, trop lourd, trop fort, trop tout) de lecture, à retrouver dans quelques jours donc, Les Pulsions du Temps, qui rassemble quelques conférences d’une intelligence et d’une finesse qui m’ont laissée pantoise. Les premiers chapitres en particulier, ceux qui, justement parlent de l’usage de la/sa langue. De nombreuses références et hommages à Barthes, qui rafraîchissent des lectures déjà anciennes (presque tout est à lire, hors les choses très techniques linguistiquement parlant et qui demandent quelques clés).
    Et Kristeva sait de quoi elle parle (!) elle dont la naissance ne l’a pas faite francophone…

  6. court

    Cette histoire de français sans accent remonte au modèle tourangeau époque Valois et chateaux de la Loire, fidèlement repris par l’école républicaine .Je ne connais pas de documents qui l’étaie ni qui le contredise. Valéry, lui, y croyait sans doute

  7. Philippe

    Toujours privé d’internet. Connexion rapide depuis l’université où votre serviteur encadre cette semaine la rédaction du Master 2 d’infocom qui réalise le webzine du Festival des 3 Continents (festival de cinéma d’Afrique, d’Amérique Latine et d’Asie). Le lien dès que possible techniquement dans la col de droite.

  8. pascale

    http://blogs.rue89.com/les-coulisses-de-wikipedia/2013/11/14/un-livre-verrouille-nest-plus-un-livre-cest-lassemblee-nationale-qui-le-dit-231677
    Quelqu’un pourrait-il éclairer un peu ces lignes, et nous dire ainsi s’il y a de quoi se réjouir comme j’ai la faiblesse de le penser. Encore que les réjouissances sont peut-être ,elles aussi, virtuelles, les débats en notre chère Assemblée n’aboutissant parfois (euh, souvent ?) qu’à de belles intentions….
    Réjouissons-nous, pour le moins, que certains de nos élus -en la question il semble que ce soit une dame- donnent un peu de leur temps précieux pour nous, pauvres lecteurs !

  9. PMB

    @Philippe : Cette admiration pour un français sans accent de la part d’un Sétois relève-t-elle d’un complexe d’infériorité provinciale somme toute assez courant à l’époque ?

    @Pascale : Fréquentant moult blogues, je n’ai ce délavement que sur deux, comme par hasard des blogues sous WP utilisant la même police de caractère.

    Et je redis mon accord avec la très majeure partie du texte de Valéry. Rien que notre langue, déjà, est un savant amalgame de diverses langues. Avec mes élèves, pour raconter l’histoire du français, j’utilisais la métaphore du fleuve nourri par des affluents successifs, les eaux de tout ce joli monde s’affluençant, heu, s’influençant.

    Une chanson de Michèle Bernard évoque ça avec humour :

    http://www.dailymotion.com/video/xodh3s_michele-bernard-qui-a-vole-les-mots_music

  10. philippe

    En panne d’internet. Un mot depuis mon tel. Valéry était Sètois Pmb et le revendiquait. Juste remarque de Cioran Pascale, qui n’enlève rien à la pénétration de l’auteur et à sa réflexion sur la formation de la langue, sur la diversité de ses sources, par opposition à certaine pureté fantôme évoquée ici ou là.

  11. pascale

    PMB : je ne conteste pas vos difficultés de lecture, mais, je peux vous assurer que cette “lavasse” n’est pas le fait de tout les écrans. Celui où je lis n’aurait en effet pas intérêt à me faire cela, j’en serais plus que marrie, fâchée, en colère, mais ce n’est pas le cas. Et le patron, très bienveillant avec ses visiteurs aurait remédié si la fronde eût été généralisée…

    Philippe, quelque chose me disait que Cioran avait parlé de Valéry, ça faisait comme une réminiscence du côté de mon cerveau. Et voilà, j’ai trouvé. Dans Exercices d’admiration, un chapitre pour lui “Valéry et ses idoles”, bien entouré de Joseph de Maître, Beckett, et plus loin Mircea Eliade, Michaux.
    Voici juste un passage, fort bien vu il me semble, en belle résonance avec votre extrait et qui dénote une lecture précise de l’écrivain. C’est dans Pléiade, p 1186 et sqq, mais les titres de Cioran sont aussi dans des collections et des éditions séparées.
    “Les seuls problèmes qu’il [Valéry] ait affrontés en connaisseur, en initié, sont ceux de la forme ou, pour être plus exact, de l’écriture. […] Le culte de Valéry pour la rigueur ne va pas plus loin que la propriété des termes et l’effort conscient vers un éclat abstrait (italiques) de la phrase. Rigueur de la forme, et non de la matière. La Jeune Parque aura exigé plus de cent brouillons : l’auteur en tire vanité, et y discerne le symbole même d’une démarche rigoureuse. Ne rien laisser à l’improvisation ou à l’inspiration (synonymes maudits à ses yeux), surveiller ses mots, les peser, n’oublier jamais que le langage est la seule, l’unique réalité -telle est cette volonté d”expression, poussée si loin qu’elle tourne en acharnement aux riens, en recherche épuisante de la précision infinitésimale.
    (…)
    Mallarmé et Valéry couronnent une tradition et préfigurent un épuisement ; l’un et l’autre sont symptômes de fin d’une nation grammairienne (italiques).”

    On sent chez Cioran, comme une distance polie à l’égard de ce classicisme et cette pureté exacerbés de Valéry. Étonnant de la part de celui qui élit une fois pour toute la langue française et rédige “Le Style comme aventure”, d’où je prélève et recopie cette affirmation à laquelle je souscris sans réserve : “Dans la vie de l’esprit il arrive un moment où l’écriture, s’érigeant en principe autonome, devient un destin.” (ibidem p 347). Juste un peu plus loin, pointant “l’esprit français” tout entier contenu dans le style, il le nomme aussi “L’univers réduit aux articulations de la phrase”, avant de rendre hommage, en contradicteur absolu de Valéry, à l’époque (la sienne, la nôtre) “où les mots, employés dans n’importe quel sens, s’émancipent de toute contrainte”. Bien sûr, Cioran parle exclusivement ici de l’écriture, du langage littéraire.
    Quel difficile grand écart nos admirations doivent elles faire, la mienne en tout cas, entre perfection et ciselé d’une part, et de l’autre, inventivité, désinhibition créatrice, désobéissance syntaxique de l’autre, pour désirs et plaisirs de lectures d’abord, d’écritures ensuite!

  12. PMB

    (Pour réussir à lire le texte de Valéry, publié avec cette police qui transforme vos articles en lavasse, j’ai fait un copié-collé vers Word)

    Accord avec l’ensemble de cette analyse, sauf le refus des accents. Quand je voyage en France (et à l’étranger), j’aime la diversité des accents, surtout ceux qui font musique. J’ai encore dans l’oreille le parler goûtu de Jean-Pierre Chabrol, les r roulés du Blésois ou de la Bretagne.

    Cette condamnation des accents, qui a longtemps perduré sur les médias parlés, procède du complexe de supériorité des détenteurs du pouvoir central, pour lesquels « il n’est bon bec que de Paris ».

  13. Philippe Auteur de l’article

    On pourrait ajouter une considération de Borgès, qui dit en substance : la France est le seul pays dont la littérature ne peut pas être incarnée par une figure dominante. Les Anglais ont Shakespeare, les Espagnols Cervantès, les Allemands Goethe, les Italiens Dante…. pour les Français il est impossible d’arbitrer entre Montaigne et Voltaire, Molière ou Hugo, Flaubert ou Baudelaire.
    Notons au passage la candidature de Dany Laferrière, Haïtien, à l’Académie française, qui intègre naturellement les écrivains francophones, d’où qu’ils viennent.

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