La véritable histoire du découvrement du monde

Léonard,

M’auriez-vous ensorcelée ? Je vais finir par me poser la question. Il ne se passe plus une heure, depuis votre évocation de Magellano, sans que mon attention ne quitte les prairies enneigées d’Avoise pour s’envoler vers les mers océanes, sans que le gémissement d’une branche de chêne ne me suggère le craquement de la coque d’un navire. Moi qui n’ai jamais vu la mer – comme je vous envie –je n’ai désormais qu’une hâte, celle de prendre connaissance du récit de Pigafetta, d’entendre la voix de cet Italien béni des dieux nous parler de ces terres nouvelles où prospèrent des plantes inconnues, des bêtes fabuleuses, où les sauvages vivent à l’état de nature.

Marguerite de Navarre en 1530, Clouet.

Vous me pardonnerez, je l’espère, la liberté prise de consulter Clément lorsque que vous aurez pris connaissance des nouvelles que je viens de recevoir. Notre poète, qui me répond sur le chemin de Fontainebleau, a obtenu de Marguerite un billet demandant à la reine mère de lui confier le manuscrit afin d’en réaliser une copie pour sa librairie d’Alençon. Vous lisez bien : il le tient dans ses bagages et sera bientôt en mesure de nous le confier, enfin de vous le confier, même si je vous supplierai bien entendu, le moment venu, de me laisser le lire. Clément ajoute une histoire étonnante. Il semble que Pigafetta ait disparu à Venise après avoir vainement tenté de faire éditer lui-même ce récit. Comme si certaines autorités redoutaient que la représentation du monde soit mise en question par cette publication.

Il va falloir vous préparer à partir pour Caen, Bayeux ou l’abbaye du Mont Saint-Michel, c’est l’itinéraire qui se dessine pour la cour sur le chemin de la Bretagne.  Le royal équipage doit ensuite passer quelques semaines à Chateaubriant, chez Françoise de Foix, à qui le roi a voue une grande affection (en dépit de la jalousie maladive de son mari, Jean de Laval, me précise, cabotin, Clément). A ce propos, je me dois de vous préciser une chose, Léonard, en sorte qu’aucun malentendu ne s’installe entre nous. Clément me confie à vos bons soins avec une insistance trop appuyée pour être tout à fait honnête. Il devrait pourtant savoir que je ne suis pas libre de mes élans et que dame Cécile me cherche actuellement un mari. Je ne sais pas si je le souhaite mais je suis sûre d’une chose, je ne veux à aucun prix retourner au couvent.

Mais je m’égare. Ayez la gentillesse de jeter ce billet au feu après l’avoir lu. Je passerai vous voir jeudi, dans votre antre au château. En attendant je vais rêver de sifflement dans les voiles, de poissons volants et d’îles inconnues.

Votre amie, Louise de Chauvigny

Cette lettre ouvre la troisième partie du Malais de Magellan, dont je viens d’achever la rédaction. Elle porte, en quelque sorte, l’argument du livre. Ce sera le dernier extrait de ce petit ouvrage, à paraître en avril 2018, visible dans l’atelier. Une souscription pour cinquante exemplaires numérotés sera lancée au début de l’année. Je vais maintenant entamer corrections et amendements.