La Malais de Magellan (L’affaire Saint-Aignan 2)

uel bon vent vous amène ? » n’hésite pas à persifler Silly, en accueillant Mesnil dans la cour de l’évêché. « Voyons-nous en privé si vous le voulez bien, répond le lieutenant général, en attrapant le coude de l’évêque avant de se diriger vers le perron du logis, cela vaudra mieux pour tout le monde. » De la conversation entre les deux hommes, enfermés dans le bureau de Silly, seuls quelques éclats de voix indistincts filtrent au-delà des vantaux de la double porte. D’évidence, l’échange est viril. Quelques gouttes de sueur perlent d’ailleurs sur le front de l’évêque, au sortir de l’entrevue. Mais une sorte de soulagement émerge discrètement derrière l’affaissement des chairs qui semblent avoir marqué un moment de décomposition du visage. Du Mesnil sort, de son côté, les traits aussi tendus que les haubans d’un navire. « Ils se sont empressés de convoyer Lecourt au tribunal de Rouen » confie simplement le lieutenant général au sergent qui l’accompagne en reprenant sa monture. « A l’heure qu’il est ils passent les frontières du duché, il est trop tard pour leur courir après. Mais ce coup précipité va coûter très cher à Silly. Sans doute la main qu’il comptait mettre sur le duché au départ de la reine. Désormais nous le tenons par les couilles, et il le sait. »

Décidément, Clément ne lâche plus Louise, s’agace Léonard par devers lui, en apercevant les deux jeunes gens, suivis à quelques pas de dame Cécile, qui s’approchent en devisant alors qu’il prend l’air devant l’atelier. Le poète parait ravi d’allumer le sourire de la jeune chambrière, qui l’écoute en chantonnant, le regard en coin. « J’accompagne ces dames chez Pierre Laisné le tailleur, commente le poète en arrivant devant l’atelier. La duchesse souhaite que sa nouvelle chambrière ait un peu d’allure, et elle a raison. N’est-ce pas Louise ? Mais c’est toi que je viens voir, ajoute-t-il. Je vais devoir laisser filer ces dames, à mon grand désespoir, nous venions à peine d’entamer la conversation. » Louise, elle, ne semble pas pressée de poursuivre sa route. « Dame Cécile m’a dit que Pierre Laisné venait de recevoir un grand coupon de velours vert. J’adorerais une longue robe de velours avec des manches bouffantes sur une jupe noire et une chemise blanche à col carré » n’hésite-t-elle pas à commenter pour Léonard, qu’elle sent un peu dépité, prisonnier de son atelier. Le typographe, les mains maculées d’encre, n’ose pas imaginer l’espiègle jeune fille dont les cheveux, qui émergent d’un petit béret, trahissent quelques reflets roux, dans une longue robe de velours vert. Il se surprend toutefois à se représenter furtivement l’architecture d’une robe serrée à la taille, comme la mode semble le vouloir ces temps-ci, faisant chanter le buste sous la chemise à l’abri du trop sage col carré.

« Les nouvelles ne sont pas bonnes du tout pour Lecourt » résume Clément une fois à l’abri dans l’atelier « Silly l’a envoyé à Rouen et il ne pourra sûrement pas échapper à un procès. Et Dieu sait que Rouen s’enflamme aisément, surtout avec la triste engeance qui siège au tribunal de l’archevêché. Cela dit Mangon, qui semble avoir fait du zèle dans cette histoire, est calmé pour un moment et Gaspard ne devrait pas être inquiété. Frotté tient Silly par la culotte avec l’affaire Saint-Aignan. Nul doute qu’il va faire durer le plaisir de ce côté ». Léonard ne dit rien, il réfléchit, et ne masque pas une grosse inquiétude. Non pour Lecourt, qui a bien cherché ce qui lui arrive. N’avait-il pas été prévenu ? A plusieurs reprises ? Non, mais pour Gaspard. Comment l’apprenti va-t-il réagir ?  attaché comme il l’est à son bienfaiteur. Il est capable de se jeter sur les chemins pour tenter de venir à son secours. Gaspard, l’orphelin, doit tout à Lecourt : non seulement sa paillasse et son pain depuis de longues années, mais aussi son apprentissage de la lecture et, d’une certaine façon, son élévation d’esprit. Encore que de ce point de vue, l’héritage puisse être contestable et en tout cas hautement inflammable. Au terme d’un long silence, Léonard finit par confier son inquiétude à Clément.

« Et pourquoi n’irais-tu pas toi-même aux nouvelles à Rouen. Tu es moins tête brûlée que Gaspard, qui est désormais capable de te remplacer quelques semaines à l’atelier. En tout cas je peux en faire mon affaire auprès de maître du Bois. Et j’aurais, ajoute-t-il après un temps de réflexion, une mission complémentaire à te confier. Je suis à la recherche des bois qui ont servi à illustrer la dernière édition connue des poèmes  de François Villon, faite en 1489 à Rouen. Je suis en train de rassembler l’ensemble des œuvres de ce génial saltimbanque, quasi oublié aujourd’hui, pour un ouvrage que je prépare avec Simon de Colines. Ces trois gravures doivent toujours se trouver à Rouen. Cela te ferait un beau prétexte, non ?» Certes, pense Léonard, et puis ça te permettrait de conter tranquillement fleurette à la jeune Louise pendant mon absence, crapule. Pour autant un voyage à Rouen, le port où les navigateurs embarquent pour les terres nouvelles, est une aventure extrêmement tentante. Léonard est de plus en plus fasciné par la découverte des nouveaux mondes dont l’écho devient chaque saison un peu plus perceptible à Alençon, à travers les poules d’inde de la duchesse, les récits des colporteurs ou les révélations de Clément. L’occasion d’approcher quelques témoins de ces découvertes risque de ne pas se reproduire de sitôt. Pas avec le consentement de Simon du Bois, en tout cas. « Ce peut être une idée, sourit Léonard, j’en parle à Gaspard dès ce soir. Mais tu dois te débrouiller, de ton côté, pour m’obtenir un blanc-seing du château, et quelques livres tournois d’avance pour tes bois ».

©Philippe Dossal, L’Atelier du polygraphe, ISSN 2497-7144, août 2017. Lettrine de Goeffroy Tory