Histoire à dormir debout

« Il faut imaginer le choc : c’est comme si on apprenait que les Mémoires de Commynes ont été écrits par Louis XI, ou les Mémoires d’outre-tombe par Napoléon » écrit Philippe Lançon dans la critique de Cortés et son double publié par l’anthropologue Christian Duverger en début d’année. Il est vrai que la thèse de ce chercheur, prise au sérieux par une partie de la presse, est pour le moins gonflée. Ce ne serait pas Bernal Diaz del Castillo, l’un des lieutenants de Cortés, qui aurait écrit le récit de la prise de Mexico par les Espagnols mais Cortés lui-même.cortès

Les historiens se seraient donc fourvoyés depuis cinq siècles, en se trompant sur la paternité de ce texte fondateur, ce récit épique qui relate l’un des épisodes les plus fous de l’histoire de l’humanité : la conquête de la plus grande ville du monde (Mexico comptait un million d’habitants en 1520) par une bande de quatre cents conquistadors hallucinés que les Aztèques prenaient pour des dieux. Plus prudent que la plupart de ses confrères, Lançon ne cache pas son scepticisme devant cette révélation tardive, s’appuyant la brillante démonstration d’un spécialiste reconnu de la période (Duverger n’est pas le premier venu dans le domaine) qui fleure le conte à la Borgès. On entre ici dans les querelles d’école dont sont friands les chercheurs français, qui ont attribué il y a quelques années les pièces de Molière à… Corneille.

 Mais peu importe finalement. Puisque cette polémique nous renvoie à un texte fabuleux, considéré comme l’un des trésors de la langue espagnole, mais qui est surtout à mes yeux l’un des témoignages les plus précieux de l’histoire moderne. Ce choc frontal entre deux civilisations qui avaient prospéré pendant des siècles dans l’ignorance totale l’une de l’autre, et qui va aboutir en quelques années à l’effondrement de la plus fragile. C’est un récit proprement bouleversant écrit par l’un des acteurs de cette confrontation invraisemblable, qui atteint son paroxysme lors de la fuite nocturne des Espagnols, désertant Mexico en catimini pour ne pas courir le risque d’être massacrés par des Aztèques exaspérés, qui commencent à mettre en doute leur qualité de dieux, intelligemment cultivée par Cortès. histoire véridique

Ce texte Histoire véridique de la conquête de la nouvelle Espagne  publié dans les années soixante par le Club français du livre est, semble-t-il, épuisé en Poche. Seule La Découverte en propose désormais une traduction complète. Je viens de la commander à la librairie le Passage d’Alençon, faute de retrouver l’exemplaire du Club français. Les bons livres finissent souvent ainsi : des trous sur les étagères, parce qu’on n’a pas su s’empêcher de les prêter à quelque ami, qui lui-même répugne inconsciemment à s’en départir. Mais comme dirait d’Alembert (de mémoire) « Malheur à tout livre qui ne demande pas à être relu. »

3 réflexions au sujet de « Histoire à dormir debout »

  1. courrier électrique

    un lecteur ami apporte les précisons suivantes :

    Concernant « Histoire véridique de la conquête de la nouvelle Espagne », il a été publié par Le Club des Libraires de France à partir de 1959, et non par le Club Français du Livre.
    Pour les amateurs de curiosités, il existe une édition chez Masson dans les années 1870 (avec de belles cartes), dont je ne me souviens plus du traducteur mais qui en postface commet quelques considérations médicales (syphillis) à propos de la campagne de Cortès, sur l’anthropophagie et les sacrifices humains…

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  2. Philippe

    Exact. Je suis d’autant plus impardonnable qu’il y a ici la Relation du premier voyage autour du monde par Magellan, de Pigafetta, et le Voyage autour du monde de Cook dans cette collection du club des libraires de France. Je serais ravi de retrouver le Bernal Diaz del Castillo dans le même jus (relié-toilé, le Castillo est jaune de mémoire). J’ai tendance à écrire ces billets au fil de la plume sans vérifier toutes les informations (on n’est pas au boulot !) ; l’essentiel est que les erreurs soient corrigées. Merci.

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  3. Pascale

    Je vais être effroyablement prévisible…. mais quand je lis « Mexico » mon cerveau entend Montaigne! J’en aurais bien mis ma main au feu, ce doit être dans Des Cannibales que l’on trouve cela! Et non! ne jamais se fier seulement à sa mémoire livresque et paginée. Y aller. Et comme les trois tomes sont toujours-déjà-là-ouverts, c’est facile. En vérité, c’est dans l’autre, l’autre chapitre célèbre et justement célébré pour ses remarques politiquement incorrectes à propos des autres peuples, que l’on trouve, non pas quelques lignes, mais quelques pages sur le roi de Mexico. C’est dans ce passage, ravalé comme un vieux mur par mes coups de crayon, de stylo et même de « stabilo » que l’on trouve cette expression incroyable à cette date, inaudible et illisible, le « droit des gens ». C’est donc, III, 6. D’où je prélève, pour la route : « Quand tout ce qui est venu par rapport du passé jusques à nous seroit vray et seroit sçeu par quelqu’un, ce seroit moins que rien au pris (en comparaison) de ce qui est ignoré. » et aussi « Ceux du Royaume de Mexico (il s’agit des rois) étaient aucunement plus civilisez (c’est-à-dire « sacrément », beaucoup, bien plus) et plus artistes que n’estoient les autres nations de là. » C’est de l’Histoire générale des Indes de Lopez de Gomara, que Montaigne tient toute sa doc, comme on ne disait pas à l’époque.
    Dans Montaigne et son temps, de G.Nakam, je lis (ça frise le hors-sujet, mais je ne peux pas m’en empêcher, trop savoureux) : « François 1er objectera, en 1540, (…) qu’il désirait fort voir le testament d’Adam, pour savoir comment il a partagé le monde. »  »
    Frisquet dehors. Des livres dedans.

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