du cliché

baudelaire

« Créer un poncif, c’est le génie, je dois créer un poncif ».

Il n’est pas un feuillet sur ma table de travail où je ne doive, à la première relecture, chasser un cliché, tordre le cou à un lieu commun, écarter un poncif. Il n’est pas un papier livré à certain magazine parisien où le secrétariat de rédaction ne réinjecte un cliché dans ma copie. Méprisé en littérature, le cliché, cette métaphore usée, est, à l’inverse, parfaitement à son aise dans la presse et parfois même recherché. C’est une sorte de matière première pour le journaliste. Il permet d’éclairer une situation en deux coups de cuiller à pot.

poncif

Tout le monde comprend à moindre frais ce qu’est un homme politique qui fait l’autruche, un sportif qui tourne la page, une star que l’on marque à la culotte. Le cliché, qui se renouvelle avec la langue, a, me semble-t-il, un bel avenir. La multiplication des textes courts, dans les échanges numériques notamment, lui fait, de plus en plus la part belle.

Je dois confesser, sans doute par habitude, ou par fainéantise, user et abuser des clichés dans ce type d’échanges. Ils permettent de développer une argumentation en peu de mots, de faire mouche rapidement. Et puis je n’ai pas de mépris pour cette forme d’expression qui a un grand mérite, celui d’être immédiatement intelligible par tous, petits et grands, jeunes et vieux, érudits et incultes. C’est en quelque sorte le plus petit dénominateur commun de la langue. Et quand on s’exprime par écrit c’est une forme de politesse que de respecter son interlocuteur, de ne pas le prendre de haut.

En littérature c’est une autre histoire, l’éditeur honnit le cliché, le pourchasse, lui fait rendre gorge. Et il a évidemment raison. L’idéal est bien sûr, de produire des images singulières, faites maison, tout autant évocatrices : un arbre mal peigné ou une île chevelue. C’est le travail de l’artisan des mots. Mais le génie est peut-être, comme le disait Baudelaire de créer un poncif, une image simple et lumineuse qui sera reprise par tous et courra ensuite la campagne.

Cliché de Charles Baudelaire et écrits posthumes

4 réflexions au sujet de « du cliché »

  1. Gaëtan

    Je ne peux pas passer par là sans citer Gérard de Nerval : “Le premier qui compara la femme à une rose était un poète, le second un imbécile.”

  2. Philippe Auteur de l’article

    Belle envolée Pascale, et vous avez évidemment raison. Si j’en ai l’occasion je ne manquerai pas de suggérer la lecture de votre réponse aux futurs “rédacteurs-concepteurs multimédia” que je retrouve à la rentrée. Même si ce papier était, en creux, une manière de provocation.

  3. Pascale

    Le cliché n’est pas haïssable en tant que tel, même si, reconnaissons-le, il est fatigant comme une scie musicale. Prévisibles et figés, il en est de sympas, il en est de pénibles. Il y a donc pire qu’un cliché, c’est la reprise erronée, fausse, hors sujet, hors propos, de mots ayant acquis leur célébrité, donc leur usage usé jusqu’à l’usure, dans l’ignorance même de leur signification première, et répétés à l’envi, sans la moindre pertinence, juste par mimétisme. Reconnaissons qu’en matière de vocabulaire, le mimétisme marche fort! J’ai treize exemples à la douzaine, qui me mettent chaque fois en colère. C’est rien de le dire.
    Mais “développer une argumentation en peu de mots” par usage de poncifs, Philippe, ça, je ne le crois pas. Je pense, au contraire, que c’est pour éviter de développer une argumentation que l’on se réfugie dans le poncif. D’ailleurs, il y a oxymore à “développer” en “peu de mots”….
    Pour autant, les littéraires ne renoncent pas aux formes brèves, alors qu’ils chassent le poncif à tout va. Et l’on peut écrire “court” sans recourir aux poncifs, qui ont l’avantage de l’efficacité en effet, mais une efficacité de surface. C’est même dans l’illumination de l’aphorisme que certains auteurs en disent le plus. Je pense à Cioran, (en Pléiade, yes!), Nietzsche, évidemment, Pascal. Et je ne suis pas sûre qu’ils aient pour autant, et pour autant que le veuille notre incomparable Baudelaire, créé des poncifs. En revanche, ils ont “gravé dans le marbre”, c’est-à-dire introduit dans notre mémoire collective, des formulations que nous transmettons avec une certaine révérence.
    Si le ciel aujourd’hui “pèse comme un couvercle” baudelairien, ce n’est pas en vertu du caractère “poncif” de la formule que celle-ci nous est devenue familière, mais par l’effet toujours créateur de la métaphore, maniée, que dis-je, trouvée (au sens magique de la trouvaille) par le poète.
    Bien envie de donner tort à Baudelaire, de le contredire. Charles, le génie de Baudelaire n’est pas dans ses inventions de poncifs, -où sont-ils? quels sont-ils?- mais dans l’irrationnelle magie qui s’impose comme une évidence. Oui, le ciel est “vraiment” pesant comme un couvercle. On ne peut rattacher cette expression devenue “maniable” par tous, par aucune autre. Et pourtant, rien ne l’explique, alors que les “poncifs” dont nous parlons sont toujours réductibles à autre chose qu’eux-mêmes, et sont transportables ailleurs. Tant de personnes peuvent “faire l’autruche”, “tourner la page”, ce genre d’expression s’est justement vidée de sa substance, et n’a gardé que l’habillage.
    (En train de lire “La métaphore vive” de Ricoeur, et totalement immergée dans la question délicate de la forme et du fond, cette petite piqûre de rappel (cliché ou pas cliché?) vient à point nommé. J’ai grand peur que nous ne soyons de plus en plus submergés par les clichés et rattrapés par les poncifs, au point que nos conversations et échanges ordinaires, sur les lieux de travail, dans les moments de détente, les recontres… ne soient plus faits que de cela. On transporte dans des expressions pré-fabiquées, des idées prêt(e)s-à-porter, et ainsi l’opinion toute-faite a de l’avenir (devant soi, obviously), tapez 1, ou tapez 2, on vous fait même faire l’économie de la question, on vous fait cadeau de certaines réponses.)
    J’ai un peu dérivé là, mais pas tant que ça. S’il y avait moins de poncifs, il y aurait plus de pensées. Je pense que Baudelaire s’est juste trompé dans le choix du mot. Le génie, ce n’est pas de créer un poncif, mais d’inventer une image qui justement ne pourra être reprise comme un poncif. Car tous ces clichés dont nous usons et abusons, ont ceci de commun et de remarquable, c’est l’anonymat de leur concepteur. Alors que ce couvercle si pesant, ce coeur qui a tant de raisons, ce plumage qui ne fait pas le ramage, ce moi qui est haïssable alors que la vérité, passant les Pyrénées qui devient une erreur, et jusqu’à cet inventaire à la Prévert… ne sont pas orphelins.

  4. Philippe Auteur de l’article

    Ce papier, publié l’an dernier sur “l’atelier d’un polygraphe”, lé précédent blog, avait disparu des archives; l’occasion est parfaite, à l’heure où j’entame un nouveau récit, où le problème se pose à nouveau, de le remettre en ligne.
    C’est aussi une façon de vérifier que la copie ici publiée tient ou non la distance. “La nouveauté c’est ce qui se démode le plus vite” disait, de mémoire, Valéry.
    Et peut-être d’entamer une série estivale de sujets intemporels, qui pourraient titiller les neurones de visiteurs qui ne connaissaient pas l’ancien blog.
    Bonne journée sous le soleil.

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