Délicieux moyen-âge

Nous avons visité le monastère des moniales de Notre-Dame d’Almenêches. Là se trouvent trente-quatre moniales. Toutes sont propriétaires: elles ont en propre des chaudrons, des bassins de cuivre et des bijoux. Item, elles contractent des dettes dans le village; elles y mangent et s’assoient à table en société. L’argent sert à chacune pour se procurer les vivres nécessaires à la cuisine. Beaucoup  restent à l’extérieur des Complies aux Matines et elles boivent après les Complies. Théophanie est une ivrognesse. Elles n’ont pas de règle ou de terme pour se confesser ou pour communier. Soeur Hola a eu récemment un enfant d’un certain Michel du Val-Gui. Les laïcs entrent de temps en temps dans le cloître et parlent avec les moniales. Item, elles ne mangent jamais au réfectoire. Denise Dehatim a mauvaise réputation à cause de Maître Nicolas de Bleve. Elles se battent beaucoup dans le cloître et dans le choeur. Alice, chantre (cantatrix) a eu un enfant d’un nommé Chrétien. Item, la prieure a eu autrefois un enfant. Elles n’ont pas d’abbesse, parce que celle-ci est morte récemment.”

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Eudes Rigaud dresse ici un tableau fort sombre de l’abbaye d’Almenêches. Les religieuses ne mènent aucune vie communautaire. Elles font leur propre cuisine et ont donc besoin d’ustensiles et d’argent pour se procurer des vivres. Pour la même raison, elles sortent de la clôture. Elles sont accusées d’être “propriétaires”, c’est-à-dire de posséder des biens personnels. Cette atteinte au voeu de pauvreté est particulièrement intolérable pour l’archevêque franciscain, disciple de Saint-François. Par ailleurs, plusieurs religieuses sont mères. Elles n’ont évidemment pas respecté leur voeu de chasteté. Remarquons seulement à ce sujet que l’incontinence féminine passe moins facilement inaperçue que celle des hommes! Les religieuses n’ont pas d’abbesse à l’époque de la visite, ce qui pourrait expliquer en partie leurs débordements. On a l’impression cependant qu’il s’agissait pour elles d’un mode de vie pratiqué depuis longtemps.

Ajoutons une explication d’ordre général: ces monastères féminins recrutaient parmi les filles des familles nobles. L’orientation vers la vie religieuse résultait rarement d’un choix personnel, mais s’expliquait souvent par des considérations de stratégie familiale. De telles considérations n’étaient pas non plus absentes pour les hommes: les cadets étaient souvent destinés à devenir moines, puisqu’en Normandie ils devaient laisser l’essentiel du patrimoine à l’aîné. Néanmoins, la lecture du Journal d’Eudes Rigaud laisse à penser que les vocations étaient encore moins sincères chez les femmes que chez les hommes. Les Statuta gregoriana concernant l’admission des novices à l’âge minimum de 18ans supposaient un choix personnel de la part d’un homme ou d’une femme adulte (contrairement aux anciennes pratiques de l’oblation des enfants, désormais bannies). La réalité ne paraît pas correspondre à ces louables prescriptions. Notons enfin quelques relents de misogynie dans la façon dont l’archevêque considère les religieuses. Il ne peut s’en défendre, même quand il s’agit de communautés auxquelles il n’a rien de grave à reprocher………”

Retrouvé ce texte, dont j’ai perdu la source, parmi les notes sur l’ouvrage consacré à la naissance de l’imprimerie à Alençon sur lequel je me suis remis à travailler. Marguerite de Navarre s’inquiétait en effet de la désinvolture avec laquelle était gérée l’abbaye d’Almenêches à quelques lieues d’Alençon. La période ne correspond pas (cette relation de l’archevêque de Rouen, Eudes Rigaud, est antérieure au XVIe) mais le récit est une précieuse base pour planter quelques scènes. J’apprends d’ailleurs, au passage, en cherchant une illustration, que la consommation de vin (un demi-litre à trois litres par jour selon les époques) était familière dans les couvents et les abbayes, d’hommes comme de femmes.

8 réflexions au sujet de « Délicieux moyen-âge »

  1. p.

    deux fautes impardonnables : l’imaginaire collectiF -au début- mais surtout des rencontreS -vers la fin-.

  2. p.

    Je reviens de la librairie, et de la terrasse venteuse et frisquette où j’ai lu avec gourmandise les 120 premières pages du petit dernier de M.Zinc “Bienvenue au Moyen-Age”. C’est une gourmandise fort gouleyante, qui parcourt d’un pas alerte et décidé les grands thèmes de ce Moyen-Age si peu, si mal connu et pourtant tant aimé dans l’imaginaire collective. D’Iseut la Blonde (ne pas confondre avec Iseut aux Blanches Mains) au Chevalier de la Charette, Roland à Roncevaux, les jongleurs, les troubadours,Lancelot, c’est troussé, épatant, rapide, tout sauf superficiel, on sent le spécialiste pour qui le roman, la langue d’oc ou d’oil, le latin médiéval n’ont aucun secret, pour les avoir essorés in texto, c’est son truc, c’est son métier. Les très courts chapitres, quelque 3 ou 4 pages, pas plus, sont émaillés d’extraits de poèmes, de lais, de légendes, de chants de trouvères, qu’il donne dans la langue originale sous-titrée en français moderne. On peut s’y attarder, on peut sauter aux lignes suivantes. S’y attardant, on glane des formulations entre crudité érotique et amour courtois (celui qui ne touche ni ne couche), on retrouve dans les méandres d’une mémoire scolaire aussi imprécise qu’impressionniste, un rythme, un balancement, celui des pendus de François Villon? ou plutôt, comme le suggère l’auteur lui-même, celui du Pont Mirabeau d’Apollinaire…
    Et puis l’écriture, directe, “orale” de Zink. Celle du professeur habité parce qu’il maîtrise au degré le plus haut, qu’il peut donc transmettre. Et qui “élève” celui qui s’attarde. Je vais sûrement au-delà de la portée de ce livre -qui est la retranscription d’émissions sur F.I- mais je ne peux m’empêcher, depuis quelque temps, de tout passer au filtre (et ce n’est pas celui que burent Tristan et Iseut) de ce que nos bureaucrates de l’EdNationale nous concoctent, indigeste et débilisant. Le livre de Zinc, 14€, pour le prix de deux paquets de cigarettes, est d’ores et déjà illisible à la génération de nos bacheliers (y compris “littéraires”) et même post-bacheliers. Deux obstacles : ils n’ont aucune clé pour s’y promener, mais, pire, aucun désir, aucune attirance pour cela, ce qui suffirait déjà à amoindrir le premier obstacle. Pourtant, leur qualité même d’ “élève” devrait les porter à se dépasser justement, à aller au-dessus, au-delà. Ils y feraient des rencontrent magnifiques. Ils s’y rencontreraient aussi. Ils en seraient, tout simplement, moins passifs, leur esprit, et non pas leur cerveau, simple mécanique enregistreuse, se déploierait, se déplierait, lancerait des tentacules qui emprisonneraient du génie, des chefs d’oeuvre. Juste de quoi devenir grands…. un peu.
    Philippe, ai mené une courte enquête sur les livres et les normands. Je bats ma coulpe. J’ai, qui s’empoussièrent lentement mais sûrement, un truc sur les poètes et écrivains bas-normands de l’époque classique! bas-normands, il faut le faire! et, d’où mon souvenir “embrumé”, les deux tomes d’un ouvrage ainsi intitulé “Livre. Pouvoirs et société à Paris (1598-1701)”. J’ai tout mélangé, vice et vertu de la mémoire… quand même Paris et la Basse-Normandie!!! les auteurs et leurs éditeurs! Manque de soleil pour régénérer mes neurones.

  3. p.

    Temps de peste et de choléra, tant de famines et de misères…. ce “délicieux” moyen-âge ne peut l’être que par antiphrase n’est-ce pas? un deuxième degré en clin d’œil…
    Dans la rubrique “lire” : l’incontournable (!) Duby, L’Europe au M-A ; et dans son Histoire des femmes en Occident, le T2 consacré au Moyen-Age. Tout cela, bien sûr en format poche.
    Tout ce qui porte signature de J. Le Goff évidemment. Et Michel Zink qui a l’élégance intellectuelle d’écrire des ouvrages pointus pour des publics spécialisés, et des ouvrages savants, je veux dire sans concession du point de vue des connaissances, mais pour des publics curieux, éclairés, sans être dans le créneau étroit des recherches universitaires.
    (un souvenir embrumé, Philippe, va me faire chercher dans mon foutoir un livre sur les éditeurs normands au… je sais plus, XVIIème? peut-être… j’y vas, comme on dit cheu nous)

  4. à la fenêtre

    Vincent ; “Remarquons seulement à ce sujet que l’incontinence féminine passe moins facilement inaperçue que celle des hommes!” : s’agissant de la maternité, il semble que l’auteur ait pris sa vessie pour une lanterne !

    Servanne : Une pépite !

    Alain : Caro Filippo,
    Ne serait-ce point l’occasion de recommander la lecture du Decamerone di Boccacio, qui décrit si bien l’art de se rapporter à soi, l’art de se distancier de l’histoire que l’on raconte, après une magnifique et poignante introduction sur les ravages de la Peste à Florence…

  5. p.

    Evidemment les lignes postées à 19h13 l’ont été bien plus tôt, (mais au Café) sinon j’aurais eu le pouvoir de faire 150km plus quelques activités en…. 6mn! délai entre les deux com précédents. Comme quoi, ne jamais, jamais se fier même à ce qu’on croit le plus fiable, l’affichage horaire à l’écran….

  6. p.

    Sympa d’avoir rouvert les commentaires sous le billet, il y avait de quoi se sentir très seul au café!

    Je ne sais rien du titrage du vin à l’époque de nos soeurettes en goguette… mais en Grèce Antique, c’était tout l’inverse. Des vins qui pouvaient titrer jusqu’à 18° …. et fréquemment 14/15°….

    Quand même! 3litres par jour même à 9° ça commence à faire…. 12 verres de 25cl (c’est plus un verre c’est un calice!) ou 24 verres de 12,5cl. Faut pas chômer. Devaient faire semblant de prier et pousser un petit roupillon près du goupillon les frangines!

  7. p.

    ….j’y reviendrai, mais quelques mots avant de filer pour un AR express (dans ma petite vieille voiture à la capitale régionale, en son université sise dans un hôtel particulier du XVIIème siècle!)… la consommation quotidienne de vin que vous indiquez, Philippe, est-ce par abbaye? mais alors pour combien de pensionnaires, ou individuelle?
    Contrairement à ce que l’on pourrait croire, boire du vin a souvent été, dans les temps prémodernes (ça fait large) une prévention contre toutes sortes de maladies que l’eau, si l’on n’était certain de sa provenance -et encore des mains malintentionnées pouvaient empoisonner les sources et les puits!- transmettait assurément. C’est pourquoi la réputation de pochtron(s) de la soldatesque en général, n’était pas usurpée (j’emploie intentionnellement le passé, cela n’existe plus, bien sûr!), boire du vin était préventif en terre inconnue, nul ne savait si le fleuve, la rivière n’avaient été souillés. Pour ne rien dire des pollutions non intentionnelles, dues aux rejets de tous, absolument tous les déchets dans l’eau qui passe… (le cas de la Seine puante et crasseuse aux abords des tanneries est fort connu). Si nos nonnettes étaient en ville, il valait mieux qu’elles boivent du vin (de messe?) que de l’eau. Les nonnes normandes et alençonaises pouvaient -elles avoir confiance en la rivière Orne? se demander si elles ne buvaient pas aussi du cidre et du poiré qu’elles produisaient….

  8. Jao

    A propos de la consommation de vin….. à noter que celui-ci était moins alcoolisé qu’aujourd’hui. Il titrait dans les 9° parait il.
    Donc 3 litres de vin par jour, c’est tout à fait raisonnable.

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