Archives de catégorie : Sur la table de travail

Très chère université

Cela doit faire une bonne vingtaine années que j’interviens auprès de tes étudiants en licence et désormais en master Information Communication. Au départ il s’agissait de former des « rédacteurs concepteurs multimedia ». Aujourd’hui le diplôme prépare aux « métiers de l’information et du numérique ». Cela ne change pas grand-chose à l’affaire mais c’est peut-être plus chic. Je ne sais pas.

ordinateur-du-bunker

L’une des curiosités de ta maison est qu’il est impossible de se connecter au réseau internet dans la plupart des salles de cours. Les murs sont trop épais paraît-il. Ce qui fait toujours rire les étudiants étrangers. Un peu moins les chargés d’enseignement dont je fais partie. Pas forcément facile de familiariser une promotion de cinquante étudiants avec la toile en disposant d’un malheureux tableau noir, enfin blanc.

Mais ce que je trouve le plus merveilleux est ton site internet. J’y dispose depuis quelques années d’une adresse et d’un espace qui permet, dit-on, de communiquer avec les étudiants. Ce qui est plus simple que de les contacter à l’unité lorsque je souhaite leur transmettre une offre de stage ou d’emploi.

J’ai réussi, il y a quatre ou cinq ans, à pénétrer dans ce site, enfin dans ce bunker. Et j’ai pu constater qu’une centaine de mails m’attendaient, paisibles et endormis, sur l’adresse de messagerie qui m’est dévolue. La fois suivante je me suis fait retoquer. Tu m’avais changé mon mot de passe. Sans me demander évidemment. En fait pour pénétrer dans cette messagerie, il faut être très gentil faire une demande au secrétariat du département, qui se renseigne auprès de l’administration, qui accorde un mot de passe provisoire sans lequel il n’est pas envisageable de passer la page d’accueil.

N’ayant pas l’intention de suivre une formation d’ingénieur centralien pour lire mes mails j’ai donc renoncé depuis bien longtemps à consulter cette messagerie, qui est pourtant publique, et où des étudiants m’écrivent parfois par mégarde. Nous communiquons donc par mail ou par le biais des réseaux sociaux.

Pour autant, en cette heure de recherche de stages, il aurait pu être utile que je puisse diffuser les annonces qui me parviennent. J’ai donc pris ma plus belle plume et demandé que l’on me donne mon mot de passe de la saison. Que j’ai obtenu. J’ai donc pris mon courage à deux mains, prévenu mon entourage que mon taux d’irritabilité pourrait monter dans la journée, et essayé de franchir la page 2 du site, tapant scrupuleusement ce mot de passe infernal et voici la réponse qui m’a été faite :

Utilisateur dossal-p inconnu dans l’application, mais connu auprès de CAS.<br /><br /><a href=”https://cas-ha.univ-nantes.fr/esup-cas-server/logout?service=https%3A%2F%2Fwww.univ-nantes.fr%2Fservlet%2Fcom.jsbsoft.jtf.core.SG%3FPROC%3DIDENTIFICATION_FRONT%26ACTION%3DDECONNECTER”>Veuillez vous déconnecter de CAS.</a>

Gasp. Apparemment je suis inconnu dans l’application mais connu auprès de CAS br br. Ce qui me fait une belle jambe. Depuis lors ce message m’est renvoyé à la figure à chaque tentative de connexion. Avoue que c’est vexant. Surtout pour un formateur en « métiers de l’information et du numérique ».

Que dois-je faire. J’hésite. Une immolation par le feu devant les locaux de la présidence serait peut-être exagérée. J’opte donc pour ce petit mot, qui ne risque pas de polluer ton site. C’est déjà ça.

Bien à toi,

Philippe

Illustration : l’ordinateur du bunker de Lost

 

Demi-finale de waterclash

Un extrait du petit ouvrage sur lequel je planche depuis un mois et pour un mois encore, histoire de fêter la mi-parcours de la rédaction (et que je m’autorise à évoquer puisque l’éditeur vient d’en annoncer la publication). Il s’agit de la première apparition de Royal de Luxe dans la région nantaise à laquelle j’ai eu la chance d’assister, par le plus grand des hasards, en 1985 ou 1986. La scène est racontée de mémoire. Je viens d’avoir la confirmation qu’il s’agit bien de la toute première apparition de la troupe (actuellement en tournée en Australie) par le directeur technique du CRDC de l’époque. Précisons que la photo, provenant du fonds Royal de Luxe n’a pas été prise à Saint-Nazaire, mais lors d’une représentation à l’étranger.

royal de luxe

C’est dans les rues de Saint-Nazaire que Royal de Luxe fait sa première apparition dans la région en proposant La demi-finale de waterclash et provoque un choc esthétique qui reste inscrit dans les mémoires trente ans plus tard. Qu’on en juge. Le public nazairien assiste interdit, un samedi après-midi d’affluence dans le centre-ville, au passage, au milieu de la circulation, de deux individus vêtus en motards de la police des années cinquante, juchés sur des cuvettes de wc à roulettes propulsées par les moteurs de solex. Suit un gentleman en smoking, équipé de lunettes de soudeur, au volant d’une baignoire à moteur remplie de bain moussant, et un camion boueux sur le toit duquel un groupe de rock joue dans une cage. Proprement estomaqué et légitimement intrigué le public emboîte rapidement le pas de cette improbable caravane, et se retrouve sur une petite place, derrière la Maison du peuple où, sur une estrade, trois personnages en costume cravate, debout aux côtés de gros appareils électro-ménagers se mettent à casser en cadence des dizaines d’assiettes, se livrant à une apparente compétition, pendant que la baignoire à moteur tourne en rond sur la place. Baignoire qui cède rapidement la place à deux terrifiants personnages, chacun juché sur un engin pétaradant, sorte de chopper à trois roues, au guidon duquel ils se livrent à une ébouriffante joute, à la manière des chevaliers du moyen-âge et dont on sent très vite qu’elle ne pourra s’achever que par la mort de l’un des combattants. De fait, au terme d’une série d’échanges fracassants, l’un des hérauts s’effondre au milieu des débris de vaisselle, des pots de peinture et des bulles de savons dont les protagonistes se sont allègrement aspergés. Le silence se fait : une ambulance du centre hospitalier de Saint-Nazaire entre sur la place, charge la victime sur un brancard et repart toutes sirène hurlantes. Les spectateurs de ce rêve éveillé se frottent les yeux, se regardent, incrédules et commencent à sourire timidement. Chacun vient, et le sait, d’assister à un moment qui va se graver durablement dans sa mémoire. « Les services techniques de la ville étaient fous, je me suis fait incendier » se souvient Daniel Sourt « il y en avait partout sur la place, ils m’ont demandé où était la fiche technique du spectacle, je crois qu’il n’y en avait même pas. Je me souviens aussi qu’ils avaient une perche pour soulever les câbles du téléphone et les fils électriques lorsqu’ils gênaient le passage du camion. C’était incroyable, mais tout à fait dans l’esprit de ce qu’on faisait. »

Photo : Royal de Luxe

de la désobéissance civile joyeuse et pacifique

Si tout va bien, ce soir je dormirai en prison. Enfin, si les carabiniers sont de bonne composition, parce qu’il va être difficile à tout le monde de garder son sérieux lorsque nous serons aux portes de la base. Pour l’heure les pneus de la Fiat Panda chassent les cailloux sur la piste qui mène au chantier. Robert conduit sans ménagement la petite voiture louée ce matin dans un garage de Comiso, pendant que Marcello, en équilibre sur la banquette arrière relève d’une main experte le col de mon imperméable. Je dois ressembler à un parfait espion quand nous descendrons de voiture. Lunettes noires, chapeau mou, imper mastic : Marcello s’est chargé lui-même de composer mon déguisement et ne semble pas mécontent si j’en crois son air satisfait dans le rétroviseur.

carabinieriMarcello a été missionné depuis Rome pour me chaperonner dès la descente d’avion à Palerme et assurer la logistique de la provocation que nous en sommes en passe de mettre en scène devant l’aéroport militaire de Comiso. Le chemin n’est pas trop long et nous tombons assez vite sur le premier barrage de carabiniers, à une centaine de mètres du haut grillage qui protège l’aéroport, où doivent être prochainement installés des missiles nucléaires américains. Le scénario n’est pas très compliqué : je dois m’approcher au plus près de l’enceinte, dans laquelle vrombissent au loin des engins de travaux publics, et réaliser à main levée un croquis des installations. Robert, notre chauffeur, correspondant de la BBC, filmera l’opération jusqu’à mon espérée arrestation.

 C’est Francesco qui a eu cette idée loufoque la semaine dernière, au lendemain de l’arrestation d’un pacifiste français, lequel avait pris l’initiative de crayonner la base pour tuer le temps en marge du « Campo per la pace », le rassemblement de pacifistes installé depuis quelques semaines aux alentours de la base. Il croupit depuis lors dans les geôles de Palerme, accusé d’espionnage, victime d’une tentative d’intimidation des autorités. Une manoeuvre face à laquelle il fallait impérativement allumer un contre-feu rapide. Comme Français de service, un rien désoeuvré à Rome, j’étais le cobaye idéal pour mener à bien cette provocation. Le résultat est quasi-garanti. Si je suis embastillé à mon tour pour espionnage, les images de la BBC mettront en lumière l’imbécillité de cette incarcération, si je ne le suis pas nous demanderons immédiatement l’élargissement du pacifiste.

Confessons-le, je n’en mène pas large en me dirigeant vers les voitures des carabiniers, qui patientent, sous l’œil inquisiteur de la caméra de Robert, resté en retrait. « Sono una spia, arrestatemi » titreront demain les journaux, même si, dans les faits, je m’adresse en français au chef de la patrouille, lui expliquant que je suis un espion, ainsi qu’il peut le constater, venu dessiner la base américaine comme mon compatriote l’autre jour. Le gendarme, perplexe et amusé, me demande de patienter pendant que je commence à noircir mon carnet, et en réfère à ses supérieurs par radio. La réponse ne se fait guère attendre : l’officier m’invite à aller me faire pendre ailleurs, en précisant que nous sommes à la lisière d’un terrain militaire et que nous ne pourrons pas aller plus loin.

L’attitude des carabiniers n’est qu’une demie-surprise, mais nous emportons, malgré cet échec apparent, une première victoire : Robert a pu filmer la scène. Un espion peut donc dessiner la base sans que les autorités ne s’en émeuvent. Après avoir salué les pandores, je regagne paisiblement la Panda, et nous décidons de rebrousser chemin pour en référer à Rome, où Francesco attend, devant son téléphone au siège du Partito, les premières nouvelles. Cette provocation est en effet ouvertement montée par un petit parti politique iconoclaste, le Partito Radicale, qui se définit comme « libéral et libertaire »  dans les filets duquel je suis tombé il y a deux ans, conquis par la liberté d’expression de ce mouvement attachant, drôle et provocateur. Le Partito est un joyeux mélange d’antimilitaristes, d’écologistes et de doux rêveurs qui a pour projet de changer le monde. Ce qui tombe fort bien puisque c’est également le mien, même si les trois mois que je viens de passer à Rome, entre les cours d’italien à l’institut Dante Alighieri et les tristes après-midi dans les bureaux décrépits du siège du parti, ont quelque peu douché mon enthousiasme.

Mais aujourd’hui, pour une fois que le réel s’invite à la fête – et quel réel : une base de 108forteresse volante missiles longue portée équipés de têtes nucléaires –  je ne boude pas mon plaisir. Francesco, qui coordonne les opérations depuis Rome et prépare une intervention des députés radicaux à la Chambre, écoute patiemment le récit de la matinée et, après un moment de réflexion, me demande de poursuivre la provocation au commissariat de Comiso. Francesco, grand bourgeois romain encanaillé dans ce parti infréquentable, parle un français parfait et me donne des consignes précises. « Quoi qu’il arrive tu restes dans les locaux du commissariat. Tu maintiens que tu es un espion et que tu as dessiné la base. L’idéal serait qu’ils te mettent dehors manu militari. N’oubliez pas de poster un photographe devant le bâtiment.» Francesco ne croit pas si bien dire. C’est en effet jeté à la rue par trois policiers excédés que je quitte le commissariat à la tombée de la nuit, au terme d’une longue attente dans une pièce aveugle alors que le pauvre commissaire se débat au téléphone avec le procureur pour trancher le sort de ce sciagurato francese qui refuse de bouger .

Deux poids, deux mesures, principes à géométrie variable, justice incohérente… Le lendemain à la Chambre, les députés radicaux ne manquent pas de railler les inconséquences de la police et de la justice italiennes, pendant que je regagne Palerme dans un bus brinquebalant, toujours flanqué de mon inséparable Marcello. La provocation est réussie et, de fait, quelques jours plus tard, le pacifiste français est discrètement libéré avant d’être expulsé. J’aime cette façon de concevoir la politique, de jouer sur les mots et sur les faits pour mettre à jour les contradictions du pouvoir lorsqu’il outrepasse ses prérogatives. La politique, est faite, pour une bonne part, de spectacle. Et les Italiens sont des artistes dans ce registre.

Cette action ne changera certes pas la face du monde et la mise en place des missiles n’en sera vraisemblablement pas retardée, mais cela participera peut-être au réveil de quelques consciences devant la furieuse course aux armements nucléaires – la tête d’un seul missile Cruise de Comiso affiche une puissance supérieure à la bombe d’Hiroshima –  à laquelle se livrent, en ce mois de février 1983, Soviétiques et Américains, prenant l’Europe pour terrain de jeu. On a quelque peine, depuis la fin de la guerre froide, à se représenter la surenchère à laquelle les grandes puissances se livraient à cette période. L’idée que la terre n’était qu’un gros pétard sur lequel nous étions assis était pourtant communément répandue, nous mettant à la merci d’un réchauffement climatique instantané, beaucoup plus brutal que celui redouté trente ans plus tard.

Ce texte est extrait d’un ouvrage à paraître. L’épisode se situe en pleine guerre froide, pendant la crise des euromissiles de 1983. Il m’a semblé opportun de le publier pour éclairer des deux billets précédents et remettre les choses en perspective. Qu’il me soir permis à l’occasion de saluer l’action méconnue et pourtant capitale d’une bande d’étudiants nantais de l’époque qui furent parmi les premiers occidentaux à mener des actions pacifiques de l’autre côté du mur, et de participer à leur manière à son effondrement. Sans violence. 

Illustrations DR

Economie de l’attention et algorithmes souverains

Un bon thermomètre pour mesurer l’évolution des usages du numérique chez les jeunes gens, nous dirons cultivés, est la tournée des popotes effectuée chaque rentrée parmi les étudiants en Master « métiers de l’information et médias numérique » à l’université de Nantes. La quarantaine d’étudiants en Master 1 a volontiers répondu, ce mardi, à la question ouverte qui leur était posée quant à leur « mode de consommation » des médias.

étudiants

 Pas de surprise pour la consommation du papier, devenue marginale depuis plusieurs années. Quelques résistants confessent toutefois lire Le Monde de temps à autres. La télévision continue, sans surprise, à s’effondrer. En revanche la radio tient bon. Mais c’est évidemment internet qui écrase le paysage. Les sites des grands journaux sont abondamment cités, les blogs spécialisés également, mais une tendance, que je n’avais pas encore repérée semble se faire jour : l’utilisation du fil d’actualité des réseaux sociaux (facebook et twitter)  comme substitut à la recherche directe sur les sites d’information ou les agrégateurs de contenus, tel Google news.

Cette tendance se vérifie dans les faits, selon les professionnels de la profession (ZDnet) « 34,2% des visites d’un site web d’actualité français proviennent en moyenne du site Facebook en septembre 2013 (vs 20,3% en août 2012) et 8% des visites d’un site web d’actualité français sont issues en moyenne du site Twitter (7,2%en 2012). Même si c’est Google (et notamment Google News) qui reste et de loin le principal pourvoyeur de visites. » Intéressant à observer, pour deux raisons, me semble-t-il : elle montre que les jeunes gens organisent de plus en plus l’économie de leur attention en privilégiant un fil d’actualité plutôt que de se livrer à un vagabondage de consultations. Elle montre également que les jeunes utilisateurs sont devenus des virtuoses du paramétrage de leur fil, en y intégrant leurs journaux préférés et en se débarrassant, autant que faire se peut, des publications parasites.

Mais cette tendance révèle surtout l’intelligence déployée par les informaticiens des réseaux sociaux, qui affinent en permanence leurs algorithmes pour proposer les publications les plus « adaptées » au profil de l’utilisateur. Rappelons que l’algorithme de facebook prend en compte plus de 100 000 paramètres et propose à chacun un fil d’actualité tenant compte de son âge, de ses usages, de ses goûts… et qu’il mélange allègrement publications privées et publiques en tenant compte d’une mystérieuse alchimie concoctée dans ses laboratoires.

facebook-news-feed-edgerank-algorithm

Ce confort, qui permet de n’être soumis qu’à des publications, des articles de presse répondant à nos centres d’intérêt a toutefois un revers. Celui d’évoluer dans un monde clos, balisé par nos seuls désirs, et soumis au bon vouloir d’algorithmes souverains. On sait par exemple que les contenus (photos ou liens) provoquant le plus de réactions émotionnelles, montent plus vite que les autres sur le fil, en raison d’une règle simple : plus un sujet est cliqué par nos « amis » plus il est monte en référence.

Faut-il s’en inquiéter ? Pas sûr. Les informaticiens ne s’appuient finalement que sur une bonne vieille loi du papier : « la presse est un miroir » et chaque consommateur choisit les supports d’information qui confirment ses représentations. Et puis tous ces jeunes gens ne sont pas idiots, en affinant le paramétrage de leurs comptes, ils livrent une bataille muette mais passionnante aux analystes qui scrutent en permanence leurs comportements.

Illustrations : étudiants d’une promotion précédente, maville.com, présentation sommaire de l’algorithme facebook (DR).

Corriger à Nantes

L’heure est à la mise à jour du guide « S’installer à Nantes » dont la première édition date de juin 2011. La seconde paraîtra en novembre 2014. Ce « Nantes » était l’un des premiers titres d’une collection lancée par une jeune maison d’éditions parisienne « Héliopoles », qui trace depuis lors sa route avec intelligence et ténacité. La collection compte désormais une vingtaine de titres, parmi lesquels Londres et Montréal, mais aussi Lorient et Mulhouse.

nantesL’exercice est à la fois passionnant et délicat : il s’agit de présenter une ville à des lecteurs qui souhaitent s’y installer durablement. Leur donner les clefs, en quelque sorte, leur expliquer les mentalités, les usages, mais aussi balayer tous les champs de préoccupation d’un nouvel arrivant (le logement, l’école, le commerce, les déplacements, la culture, les loisirs …). L’avantage est qu’il ne s’agit surtout pas d’un guide touristique. On peut donc, quand c’est justifié, dire du mal, évoquer les points faibles de la ville, les mauvais plans, les embouteillages…

La géographie d’une ville étant le fruit de son histoire – c’est particulièrement vrai pour Nantes où les comblements de la Loire ont bouleversé la physionomie du centre – j’ai pris un grand plaisir lors de la rédaction de la première mouture à esquisser l’histoire de cette ville, qui fut longtemps l’un des premiers ports du royaume (ce qui explique que l’on y délivre encore les passeports). Ce ne sera malheureusement pas la partie la plus importante à retoucher, la lecture de l’histoire du XVIIIe ayant peu bougé depuis 2011.

En revanche, il va falloir vérifier les horaires, les adresses, les téléphones des commerçants, des crèches et des piscines. Pas très excitant, me direz-vous. Je vais pourtant le faire avec plaisir, après avoir sacrifié au rite d’une petite séance de travail à Paris, avec Zoé et Christophe, mes éditeurs. La maison ne roule pas sur l’or, mais elle conduit cette collection avec une conviction, un humour, un entrain qui réconcilierait le plus cossard des auteurs avec le travail.

Allez, une petite louche pour donner l’ambiance (le premier qui m’allume pour avoir ouvert sur Julien Gracq est à l’amende d’une citation plus évocatrice) :

« Ni tout à fait terrienne, ni tout à fait maritime : ni chair, ni poisson… » La formule de Julien
Gracq sied bien à Nantes. Ville portuaire, place de négoce, la cité des Ducs chère à l’écrivain de Saint-Florent-le-Vieil est tournée d’un côté vers l’océan, de l’autre vers la vallée de la Loire. Ni totalement bretonne, ni vraiment vendéenne, partagée entre les toits en ardoise au nord et les premières tuiles au sud, Nantes est un carrefour entre terre et mer, une ville d’échanges, à l’image des ports d’estuaire du nord de l’Europe, dont elle fut longtemps la rivale. Les multiples influences qui ont marqué son histoire, venues d’Espagne, de Hollande ou des Antilles, en font une cité ouverte, quelque peu détachée de son arrière-pays. Nantes, première agglomération urbaine de l’Ouest – 600 000 habitants – est une ville en soi. Il n’y a pas d’accent nantais, pas d’identité affirmée non plus, on est Nantais par adoption, par choix, peu importe d’où l’on vient. On y retrouve toutefois une manière de vivre propre aux gens de l’Ouest, qui se traduit par une certaine réserve de prime abord mais s’estompe rapidement quand la confiance est installée.

Bonne semaine sous le soleil, et si vous avez des bons plans à signaler, n’hésitez pas.

La com à l’épreuve des réseaux

On en apprend un peu plus chaque année sur les arrière-cuisines du web lors de la restitution des travaux et le retour de stage des étudiants qui se destinent aux métiers du numérique. Les familiers de ce blog se souviennent peut-être de la mise en lumière l’an dernier des “fermes de contenus” dans le champ du journalisme.

Cette année, le plus frappant est sans doute l’installation durable des réseaux sociaux dans l’univers de la communication. Le phénomène est en train de bouleverser les usages, les techniques et les stratégies d’un secteur jusqu’alors à l’abri de l’interactivité.

trains

Expliquons-nous. Entreprises, institutions, associations s’appuyaient jusqu’à présent sur des techniques assez classiques pour faire passer leurs messages. Newsletters, sites internet, publications papier, affichage, flyers, relations presse, évènements, encarts publicitaires… étaient l’arsenal habituel de tout communicant chargé de promouvoir une structure, qu’il s’agisse d’un organisateur de spectacles, d’un éditeur de livres ou d’une Caisse d’allocation familiales (tout le monde communique désormais).

Les réseaux sociaux, les blogs et l’apparition de la « société de la recommandation » sont en train de faire exploser cette communication verticale entre l’émetteur d’un message (la structure) et le récepteur (le blaireau). La publicité conserve certes une puissance de persuasion redoutable en faisant vibrer la corde du désir, mais elle ne suffit plus. On se fie désormais de plus en plus aux recommandations de ses « amis », on aime partager ses coups de cœur, confronter ses avis, ses opinions. On cherche des informations sur les forums de discussion pour vérifier la fiabilité de tel ou tel produit, de tel ou tel service.

sncfCertaines entreprises semblent terrorisées par ces nouveaux usages et se placent sur la défensive en payant des services pour soigner leur « e-réputation », chasser tous les messages négatifs qui pourraient apparaître sur le web. Toute leur politique de communication peut en effet se trouver discréditée par une révélation embarrassante d’un employé sur facebook ou sur twitter, un message dévastateur, comme celui-ci, génial, intitulé cher Crédit Mutuel, posté sur youtube. Elles se placent donc sur la défensive, pour essayer de soigner son e-réputation.

L’une des solutions venue à l’esprit des communicants a consisté, dans un premier temps, à allumer des contre-feux en ouvrant des comptes sur les réseaux, où il est expliqué que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sans grand succès : les comptes des institutions ne sont pas fréquentés, ou s’ils le sont c’est de manière artificielle en « achetant » des faux amis (on peut le faire !) par paquets. Un artifice qui ne trompe pas grand monde.

On fait donc de plus en plus appel à des professionnels, des « community managers » un métier apparu récemment et en plein développement, des jeunes gens en général, qui sont chargés d’animer les communautés et de faire vivre une certaine forme d’interactivité. Leur métier consiste à poster des messages positifs, à entretenir une convivialité maîtrisée sur les réseaux, à draguer sur les forums pour ramener du trafic sur le site internet de la maison qui les emploie, bref à se substituer aux vecteurs classiques de la communication pour séduire une classe d’âge qui ne lit plus les journaux, regarde peu la télé et échappe ainsi aux radars conventionnels.

C’est le côté obscur de la force. Mais ce métier peut aussi se révéler précieux pour dynamiser une structure, faire partager une expérience, une histoire, à l’image de ce qu’a fait une étudiante pour promouvoir un théâtre. En ouvrant les rideaux sur la genèse d’une création, en instaurant un dialogue avec les abonnés, en conversant sur facebook avec les enfants venus visiter le théâtre, elle a popularisé, donné envie et convaincu un large public de fréquenter la salle pour laquelle elle travaillait.

Mieux, une autre étudiante, férue de musiques nouvelles, en stage dans un café-concert à Paris, a bluffé son monde en doublant la fréquentation du lieu grâce à un habile management sur les réseaux sociaux (twitter en appel, facebook en plate-forme). Elle n’a rien moins que créé son emploi (mais est quand même venue passer son exam).

D’évidence quelque chose est en train de changer dans le monde de la com. Le récepteur de messages ne veut plus être un simple réceptacle d’informations ou d’émotions, il souhaite interagir, critiquer, donner son avis au besoin, et les gourous de la com et de la publicité vont désormais devoir tenir compte de cette nouvelle donne. Ce n’est pas si simple parce que le “commmunity management” est gourmand en personnel, exigeant (il doit faire appel à des modérateurs malins et cultivés). Il y aura donc des morts, comme dans la presse, et de nouveaux arrivants. Mais ce qui est sans doute le plus réjouissant (sans pour autant faire preuve de naïveté, l’intox a encore de beaux jours devant elle) c’est qu’une certaine forme de rigidité formelle, de verticalité, de condescendance, a vécu.

Illustrations : wingz.fr, tweet SNCF engineering.

En anglais dans le texte

Reçu vendredi la traduction anglaise de l’ouvrage sur les “industries culturelles et créatives” sur lequel je planche depuis le début de l’hiver. Voici un extrait de l’introduction, qui pose justement la question du vocabulaire,  What do « cultural and creative industries » cover exactly? manière de saluer le travail de ce traducteur (ou de cette traductrice) que je ne connais pas, et qui s’est sorti avec une grande habileté des difficultés que pouvaient représenter ce texte. Incroyable, je comprends tout !

grahi creatis nantes

A silent revolution has taken place over the last ten years or so, out of the limelight, in the corridors of industrial wastelands, under unlikely hangars and in the obscure offices of passionate researchers. Artists and engineers, designers and architects, students and hobbyists explore, experiment and above all share their finds and discoveries against the backdrop of technical change and an uninhibited relationship to innovation. For a long time, this discreet fermentation and joyous effervescence were looked upon with an amused or even condescending eye by the economic sphere. Serious people, who build cars or planes, who generate employment and participate in collective prosperity, found it hard to imagine that these likeable performers could, one day, play a leading role in the development of economic activity. Admittedly, they applauded the remarkable success of certain American companies, which, from nowhere, managed to dominate the world market for new technologies in only a few years. Companies who had managed to combine scientific research, design and brainstorming for new uses and industrial applications. They knew the film production industry model, with its cluster logic in Hollywood, that digital pioneers reproduced to create Silicon Valley, but the good old French rationality that has separated training, techniques and industrial production for two centuries, struggled to adhere to this concept. The blooming of technology parks, at the end of the 20th century, reflected a logic based solely on technical efficiency. An engineer is an engineer, a researcher a researcher and an artist an artist. Only maybe architects and designers provide a tenuous link between the aesthetic and technical worlds. And it’s surely not a coincidence that they play a pivotal role today in the quiet revolution which is discreetly spreading in certain French cities.

 What do « cultural and creative industries » cover exactly? It is an expression from the English- speaking world that irks French artists. How can you put together two terms as contradictory as industry and culture? Culture in its classical sense is associated with a unique piece. A work of art in the strict sense – a painting, a sculpture – is, by definition, singular and original. Admittedly, but whilst a literary work, a musical piece or a photograph is singular, the edition of this work and its reproduction in thousands of copies come from an industry. It is the same thing for cinema, which Americans had no qualms from the start about calling an industry, and by extension all audiovisual production. Video games naturally follow the same logic. At the same time original works – requiring the talents of creators and graphic artists – and technological objects, video games were from the start considered as an industry – one which is booming, and employs nearly 25,000 people in France.

However, do performing arts, art handicrafts and intellectual production fall within the scope of industries? No, at first glance, and it would seem more adapted to choose a more open expression, to cover the scope of creation and creative activities. The question was raised for the edition of this first « observatory of the cultural and creative sectors » in the Nantes/Saint-Nazaire metropolis. But choosing a vaguer, less explicit expression leads to a double problem : that of intuitive understanding and especially that of comparison with other creative basins. A common language is a prerequisite to understand the phenomenon and share experiences. Although we will see in the study presentation on creative sectors, that the criteria for selection to Cultural and Creative Industries vary depending on national and local approaches. To decide, we need to go back to etymology and ask the uncontested authority in France : Le Petit Robert dictionary. What does it tell us? : Industry : 1 – Skill for doing something = art. 2 – Skill = ingenuity, invention, know-how.  

Illustration : Blockhaus Y10, île de Nantes, graphi creatis.

A la recherche du ventre perdu

« Les angoissés ont l’estomac noué, les amoureux ont des papillons dans le ventre, les lâches manquent de tripes, et nous prenons parfois des décisions viscérales la peur au ventre… » C’est ainsi que débute le documentaire scientifique « Le ventre, notre deuxième cerveau » réalisé par Cécile Dejean, coproduit par Arte France, Scientifilms et l’Inserm. Ce film dresse un état des lieux de la recherche scientifique sur le système nerveux entérique, ce « deuxième cerveau » que nous avons dans le ventre, qui a progressé de façon spectaculaire ces dernières années, à tel point que l’on parle aujourd’hui de « névroses intestinales ».


Sollicité pour animer un débat, le 13 mars prochain, dans le cadre de « La semaine du cerveau »  en présence de chercheurs de l’Inserm du CHU de Nantes, j’ai visionné, un peu sceptique dans un premier temps, puis conquis et littéralement émerveillé ce documentaire de 55 minutes, qui met en lumière l’incroyable univers que nous avons dans le ventre : autant de neurones que dans le cerveau d’un chien, autant de bactéries que la galaxie compte d’étoiles (ah les bactéries, petit coup de pied au passage à l’hygiénisme ambiant, les enfants peuvent sucer des cailloux, oui, c’est bon pour leur flore intestinale, pour leur système immunitaire).

Impossible de résumer en quelques lignes ce documentaire foisonnant et diablement bien construit, qui nous montre que les anciens n’avaient pas tout à fait tort lorsqu’ils considéraient que le cerveau est loin d’être la tour de contrôle exclusive de l’être humain. Le système digestif, lien avec le monde, n’est pas seulement une soute à charbon, une centrale énergétique sur laquelle cerveau se brancherait pour prendre les décisions. C’est lui le patron, et il influe beaucoup plus qu’on ne l’imagine sur nos états d’âme, nos décisions, notre manière d’être. Mais les messages ne passent pas par notre conscience, d’où notre difficulté à comprendre les mécanismes de ce dialogue muet entre ventre et cerveau.

Retrouvé cette citation de Montesquieu qui ne disait pas autre chose : « Je crois à l’immortalité de l’âme par semestre ; mes opinions dépendent absolument de la constitution de mon corps : selon que j’ai plus ou moins d’esprits animaux, que mon estomac digère bien ou mal, que l’air que je respire est subtil ou grossier, que les viandes dont je me nourris sont légères ou solides, je suis spinoziste, socinien, impie ou dévot. »

« Le ventre, notre deuxième cerveau » a été diffusé par Arte, le 30 janvier dernier, il est en accès libre sur Arte future jusqu’au 30 mars (lien ci-dessus). Projection et débat le jeudi 13 mars à 18h15 au cinéma Katorza de Nantes, en présence de Michel Neunlist directeur de l’unité Inserm U913 de Nantes et directeur scientifique pour la réalisation du film, de Claire Lissalde, chargée du pôle audiovisuel de l’Inserm et de Philippe Damier, professeur de neurologie eu CHU de Nantes. Un hommage au passage à Bernard Lardeux, chercheur au CNRS, et cheville ouvrière de “la semaine du cerveau”.