Archives de catégorie : Chroniques

Le curieux

Petite énigme du dimanche : que regarde ce curieux depuis près d’un millénaire ? Questions, indices et réponses au café.

Canson et Montgolfier

Belle surprise ces dernières semaines que la découverte, dans deux boutiques différentes, de carnets d’esquisses et de notes signés par la papeterie Canson. L’avancée est certes timide, le choix de formats encore hésitant, mais le grand consommateur de carnets et de cahiers de notes que je suis ne pouvait que se réjouir de cette initiative. Les papeteries Canson et Montgolfier sises à Annonay (Ardèche) sont, et de très loin, les plus anciennes (la première papeterie date de 1557)   et les plus capées des papeteries françaises. La légende veut même que ce soit un Mongolfier qui, prisonnier à Damas lors des croisades, ait rapporté d’orient le secret de la fabrication du papier.

Pour avoir vécu quelques années dans cette petite ville attachante et commis un 1997 un ouvrage sur ce “pays d’incorrigibles bricoleurs”, ouvrage aujourd’hui épuisé mais disponible dans quelques bibliothèques, dont celle d’Alexandrie en Egypte (sic) dans sa traduction anglaise, je suis particulièrement sensible à cette heureuse diversification. Il est vraisemblable que cette incursion sur le terrain des carnets à usage multiple soit due aux nouveaux propriétaires italiens de l’illustre maison qui ont racheté la papeterie Canson en octobre 2016. Les Italiens sont les rois de l’habillage et du marketing dans l’univers des lettres. En faisant quelques recherches j’ai ainsi découvert que le groupe Moleskine, qui inonde les librairies de ses carnets en “peau de taupe” (mole skin) était une création du groupe italien Modo et Modo.

Mais revenons à nos papeteries Canson. Pourquoi Canson. tout simplement parce le gendre de Joseph de Montgolfier, inventeur avec son frère Etienne du premier aérostat, qui prit son envol à Annonay bien avant Paris, se nommait Barthélémy Barou de la Lombardière de Canson. Les papeteries Montgolfier sont ainsi progressivement devenues Montgolfier et Canson, puis Canson et Montgolfier, avant de se simplifier en Canson tout court.

C’est, de mémoire, la qualité des eaux d’Annonay, riches en silice, qui ont assuré la pérennité des papeteries sur ce site depuis bientôt cinq cent ans. Annonay (ou peut-être Davézieux la commune voisine) abritent un musée de la papeterie qui retrace l’histoire de la fabrication du papier depuis le XVIIe siècle. Une histoire étonnante où il est question de chiffons, de bois, de moulins et où l’on est amené à comprendre ce qui fait la spécificité et la noblesse de certains grands papiers.

 

François Fouquet

L’Histoire est injuste envers Nicolas Fouquet, homme de goût, découvreur de talents, protecteur des arts, à qui Louis XIV doit tout ou presque. Certes le surintendant des finances avait pris quelques libertés avec la collecte des impôts mais, intelligent et généreux, il entendait bien faire profiter le roi de ses largesses. La seule fête d’inauguration de Vaux-le-Vicomte aura suffi a le discréditer et à le condamner dans l’esprit du jeune Louis, qui n’aimait pas trop qu’on lui fasse de l’ombre. Arrêté à Nantes quelques semaines plus tard, Nicolas, en dépit d’une défense acharnée, finira ses jours dans un cul de basse-fosse, alors que ses protégés, de Lenôtre à Molière, entameront la carrière que l’on sait.

François Fillon a sans doute commis un pêché d’orgueil comparable a celui de Nicolas Fouquet. Ce n’est certes plus le roi qui décide de la vie ou de la mort des grands commis de l’Etat, mais cela ne change pas grand chose à l’affaire. Celui qui prétend gérer les finances du pays peut difficilement encourir le soupçon de se servir dans la caisse. Un homme d’affaires, un footballeur (tout comme un prince ou un grand duc pouvait le faire par le passé) peut afficher une fortune arrogante, plus difficilement un homme politique en charge de la gestion des deniers publics. Cette photo du château familial des Fillon publiée par Paris Match voilà quelques années et ressortie récemment, est, dans cette perspective, ravageuse, après les révélations sur l’organisation du train de vie de la maisonnée. C’est, toute proportion gardée,  le Vaux-le-Vicomte de Fillon.

François aura beau tempêter, arguer de sa bonne foi, il est d’ores et déjà condamné au tribunal de l’opinion. Celle qui fait et défait les princes en démocratie. C’est peut-être injuste, mais c’est ainsi. Entre le pouvoir et l’argent, les hommes politiques sont autorisés à choisir.

On the river Loire

Nantes est, selon l’hebdomadaire l’Express, la première des villes françaises où il fait bon vivre et travailler en 2017. Ce n’est pas une révélation puisque la capitale des ducs de Bretagne cumule depuis une dizaine d’années les premières places sur le podium des villes les plus attractives. Héliotropisme, recherche du bon compromis entre qualité de vie et urbanité, offre culturelle, possibilités de travail… Les raisons sont multiples, le propos n’est pas de les décliner ici. L’occasion est toutefois belle d’évoquer le guide “S’installer à Nantes” écrit une première fois en 2011, sur la réédition duquel j’ai travaillé l’an dernier. Voici, pour celles et ceux qui n’ont pas eu l’occasion de le feuilleter,  l’introduction de l’ouvrage.

« Ni tout à fait terrienne, ni tout à fait maritime : ni chair, ni poisson… » La formule de Julien Gracq sied bien à Nantes. Ville portuaire, place de négoce, la cité des Ducs chère à l’écrivain de Saint-Florent-le-Vieil est tournée d’un côté vers l’océan, de l’autre vers la vallée de la Loire. Ni totalement bretonne, ni vraiment vendéenne, partagée entre les toits en ardoise au nord et les premières tuiles au sud, Nantes est un carrefour entre terre et mer, une ville d’échanges, à l’image des ports d’estuaire du nord de l’Europe, dont elle fut longtemps la rivale. Les multiples influences qui ont marqué son histoire, venues d’Espagne, de Hollande ou des Antilles, en font une cité ouverte, quelque peu détachée de son arrière-pays. Nantes, première agglomération urbaine de l’Ouest – 600 000 habitants – est une ville en soi. Il n’y a pas d’accent nantais, pas d’identité affirmée non plus, on est Nantais par adoption, par choix, peu importe d’où l’on vient. On y retrouve toutefois une manière de vivre propre aux gens de l’Ouest, qui se traduit par une certaine réserve de prime abord mais s’estompe rapidement quand la confiance est installée.

La ville aux deux centres
Cette place singulière dans l’ouest de l’Hexagone, Nantes la doit à sa position géographique à l’embouchure de la Loire, fleuve qui fut longtemps la principale voie de communication du pays. La ville a connu une grande prospérité de la Renaissance au XVIIIe siècle, comme en témoigne le château des ducs de Bretagne, palais enserré dans une forteresse médiévale. C’est dans les rues étroites du Bouffay, à deux pas du château, que bat toujours le cœur nocturne de la cité, où les terrasses des bars et des restaurants envahissent chaque soir le pavé et résonnent des éclats de voix des étudiants, nombreux sur les bords de Loire. Nantes compte plus de 47 000 étudiants dont 34 000 pour la seule université. De l’autre côté du cours des Cinquante-Otages, le quartier XVIIIe, avec ses belles bâtisses classiques, constitue, lui, le cœur de la ville dans la journée : on vient y faire ses emplettes, manger un sandwich ou flâner dans le passage Pommeraye ou la rue Crébillon.

La logia du château des ducs (détail)

De la vocation maritime à l’activité de services
La Loire ne passe plus devant la place du Commerce, ni devant le château. La géographie du centre-ville a été bouleversée dans les années 30 par de gigantesques travaux de comblements ; et de grandes avenues qui lui donnent ce côté aéré ont été tracées. C’est l’époque où Nantes renonce définitivement à sa vocation de port maritime, au profit de Saint-Nazaire, mieux situé à l’entrée de l’estuaire. La ville reste toutefois une place financière et un important centre de négoce grâce à la présence de puissantes industries de l’agroalimentaire : sucreries, conserveries ou biscuiteries, dont les noms restent attachés à l’agglomération, qu’il s’agisse de la Biscuiterie Nantaise (BN) ou de Lu (Lefèvre Utile). Elle consolide aussi son statut de centre nerveux du quart nord-ouest de la France, où l’on trouve les sièges sociaux des grandes entreprises de service. L’informatique s’y est notamment taillé une place de choix. Ce rôle de capitale économique a été renforcé depuis 1989 par la présence du TGV, qui met Paris à deux heures et autorise des allers-retours confortables dans la journée.

Comment Nantes se réinvente
La Belle Endormie, comme on surnommait volontiers la cité des Ducs dans les années 1960, s’est réveillée de façon spectaculaire depuis quelque 20 ans. Secouée par la fermeture de son dernier chantier naval, en 1987, qui l’a contrainte à tourner définitivement la page de l’industrie lourde – hormis l’usine Airbus de Bouguenais –, l’agglomération s’est appuyée sur ses faiblesses apparentes pour se réinventer. Une véritable frénésie culturelle s’est emparée des Nantais au début des années 1990. Installés dans les anciens hangars des chantiers navals, sur l’île de Nantes, les bricoleurs de génie du Royal de Luxe ont fait souffler un vent de folie sur la cité et ouvert la voie à de nombreux artistes qui ont peu à peu investi les friches industrielles de l’île où se trouve ce qu’il est convenu d’appeler le désormais le « quartier de la Création », dédié aux industries culturelles et créatives. Après les centres médiéval et XVIIIe siècle, la ville a développé un nouveau cœur, où s’implantent depuis dix ans tous les grands équipements de la métropole, du palais de justice, dessiné par Jean Nouvel, au CHU, dont le déménagement est annoncé, en passant par l’Ecole d’architecture et les Beaux-Arts.

La rançon du succès
La proximité de l’Atlantique n’est pas pour rien dans le succès que remporte l’aire urbaine de Nantes, dont la population croît à grande vitesse. plus de 10 % entre les deux derniers recensements. Le week-end à la plage fait partie des plaisirs que les Nantais s’octroient volontiers dès les premiers rayons de soleil. Conséquence logique : Nantes est, sous certains aspects, victime de son succès. L’agglomération s’est étalée, surtout en raison de la flambée de l’immobilier intra-muros, provoquant de réels soucis de circulation aux heures de pointe. Il est vrai aussi que les bords de l’Erdre, au nord, et les petites communes du vignoble, au sud, ne manquent pas d’attraits pour qui souhaite conjuguer journée en ville et soirée au calme. Mais l’agglomération, située à cheval sur le fleuve, souffre d’un problème endémique : la traversée de la Loire. Deux nouveaux ponts ont été construits en 2010 mais ils ne suffisent pas à empêcher la thrombose qui paralyse la circulation chaque matin et chaque soir, notamment pour gagner la rive sud. Les piétons sont, en revanche, gâtés. À Nantes, ils traversent les rues en toute tranquillité. La civilité est l’une des grandes qualités des Nantais, et c’est sans doute ce qui en fait une ville si plaisante à vivre.

Propaganda

Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, auteur de Propaganda, est un peu le Machiavel du XXe siècle. L’image sulfureuse de ce théoricien de l’industrie des relations publiques aux Etats-Unis souffre du même malentendu dans l’opinion que celle du conseiller florentin, d’une caricature de même nature. C’est ce que je viens de comprendre à la lecture de Propaganda, abusivement sous-titré en français “Comment manipuler l’opinion en démocratie”.

“Véritable petit guide pratique écrit en 1928, ce livre expose cyniquement et sans détour les grands principes de la manipulation mentale de masse ou de ce que Bernays appelait la fabrique du consentement” nous annonce la couverture. Pour ma part c’est la présentation qu’en fait le philosophe Dany-Robert Dufour, dans son essai Le Divin marché, ici évoqué il y a quelques mois, qui m’a convaincu de consulter ce texte étonnant, peu diffusé en France. C’est l’idée d’économie libidinale qu’il m’intéressait de creuser. L’exploitation sans scrupules des théories de Freud dans le but de manipuler les population en flattant leur instinct grégaire me semblait absolument glaçante. Or d’économie libidinale il n’en est pas question une seconde dans ce livre, pas plus que des théories psychologiques de l’inventeur de la psychanalyse.

Propaganda est une sorte de manuel du Castor Junior pour fabricant d’aspirateurs ou politicien provincial en mal de notoriété. Il ferait aujourd’hui rire un étudiant en première année de marketing tant ses conseils semblent tomber sous le sens : travailler autant l’image du produit que le produit lui-même, multiplier les canaux d’information, convaincre les leaders d’opinion, investir les réseaux par capillarité…  Ce manuel a le côté naïf et très politiquement correct des Américains. Il ne s’agit surtout pas de mentir, mais de convaincre. Et on doit pour cela être le premier convaincu. Edward Bernays pouvait, à cet effet, s’appuyer sur un exemple concret, puisqu’il fut, comme membre du Committee on Public Information, l’un des concepteurs de la campagne pour gagner l’opinion publique américaine à l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917.

Pour autant, si le théoricien est finalement assez convenu dans ses recommandations, donnant d’ailleurs une précieuse leçon d’étymologie sur le terme propagande au début du livre*, le créateur des “relations publiques” n’en deviendra pas moins un redoutable professionnel, à qui l’on attribue les campagnes des cigaretiers ayant convaincu les femmes de fumer entre les deux guerres, et la création des “Républiques bananières” en Amérique centrale, en raison des campagnes de soutien éhonté au trust américain United Fruit pour installer au pouvoir des gouvernements corrompus.

Si Propaganda n’est pas un ouvrage impérissable (quoi que honorablement écrit, et bien édité en français par Zones), Edward Bernays, disparu en 1995 à l’âge de 104 ans, est, curieusement, un personnage absent du panthéon des personnalités qui ont forgé le XXe siècle; son l’influence sera vraisemblablement réévaluée avec le temps.

*Propaganda : assemblée de cardinaux qui surveillaient les missions étrangères ; congrégation de la Propagande, créée à Rome par le pape Urbain VIII pour l’instruction des missionnaires catholiques.

 

Chère Planète

L’un des héritages d’une vie antérieure – celle de bouquiniste – est une collection complète de la revue Planète. A la recherche d’un sujet sur les minéraux je viens de passer quelques jours à feuilleter les 41 numéros et de la première mouture (de 1961 à 1968) et quelques numéros de la seconde (de 1968 à 1971). J’en ressors partagé sur la qualité du contenu, mais content d’avoir conservé ce précieux témoignage d’une époque étonnante, où l’on conjuguait allègrement science et ésotérisme, sociologie et science-fiction, politique et religion.

planeteUne époque où l’on n’avait surtout pas peur de secouer le cocotier intellectuel, de braver l’académisme ambiant. Le politiquement, le scientifiquement correct étaient beaucoup moins de mise qu’il ne le sont aujourd’hui, où le premier climato-sceptique venu est immédiatement brûlé sur la place publique, comme si le scepticisme était devenu une tare. On trouve aussi bien dans Planète des travaux soviétiques sur la télépathie que des théories iconoclastes de chercheurs américains, à l’image de celles Marshall Mac Luhan, reconnu depuis lors comme l’un des grands théoriciens de l’évolution des médias, l’inventeur du village planétaire : “Le medium, c’est le message… Notre révolution culturelle, c’est l’alphabet plus l’électricité.

On est saisi d’un étrange sentiment à la lecture de cette revue, une espèce de vertige devant l’océan des possibles, à l’heure où l’an 2 000 est encore un horizon lointain. Toutes les voies semblent bonnes à explorer. Une chose frappe :  l’importance donnée aux recherches spirituelles. Le soufisme, le bouddhisme zen, l’hindouisme, le christianisme versus Theilhard de Chardin, occupent une  place importante. La littérature fantastique est également présente, avec les premières publications de nouvelles de Borgès dans une revue française, dont l’écriture du Dieu dès le second numéro. Avant La bibliothèque de Babel. Planète, qui avait une édition Argentine (outre une édition italienne et hollandaise) est d’ailleurs allé à la rencontre de Borgès à Buenos-Aires.

auroville

Maquette d’Auroville

Ce qui m’a le plus touché est de lire les premiers papiers évoquant la création d’Auroville, la cité expérimentale imaginée par les héritiers de Sri Aurobindo et conçue par des architectes français près de Pondichery au début des années soixante , où j’ai eu le plaisir de séjourner à deux reprises au début des années deux mille. Il est assez fascinant de lire les textes produits à l’époque de revoir le terreau sur lequel cette utopie s’appuyait, d’en comprendre la genèse dans l’ashram de Pondichéry.

Certes, il y a aussi des textes abscons, des théories fumeuses, des envolées lyriques qui n’ont pas résisté au temps. Mais qui ne risque rien n’a rien. Et il est vraisemblable que l’héritage de cette revue, arrivée un peu à contre-temps, à la veille de mai 68, ne s’évaporera pas. Le prix du marché semble en témoigner puisqu’un numéro de planète coûte aujourd’hui plus cher qu’il ne coûtait, neuf, à l’époque (8€ aujourd’hui contre 6,5 NF en 1966, année de référence généralement admise pour comparer les deux monnaies).

Au fait, bonne année !

de la typographie

L’histoire, ce n’est pas un secret, est une matière vivante, qui dépend beaucoup des lunettes que l’on chausse pour en observer le cours. L’histoire de l’écriture typographique, de Gutenberg au XVIIe siècle est, dans cette perspective, une précieux instrument d’optique. C’est probablement la somme la plus aboutie à ce jour, conçue et réalisée par un homme de l’art, Yves Perrousseaux, qui a poussé le scrupule jusqu’à éditer lui-même un objet d’une facture irréprochable.

typoLes familiers de l’atelier connaissent mon intérêt pour la naissance de l’imprimerie, ou plutôt pour son adolescence, lorsque, autour des années 1530, se fixent les principaux canons de cette technique nouvelle, qui ont encore cours aujourd’hui  : l’adoption de la langue vulgaire (le français) , le caractère romain, l’harmonisation de l’orthographe, la ponctuation et l’accentuation. Le plus éloquent témoignage de cette époque passionnante et passionnée (plusieurs imprimeurs ont fini sur le bûcher) est la création du Garamond, au tournant des années 1540, par le fondeur de caractères Claude Garamont (avec un t), une police de caractère qui a traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous. On retrouve évidemment dans L’histoire de l’écriture typographique toutes les grandes figures de la période, de Nicolas Jenson, le premier à adopter le romain face au gothique de Gutenberg, à Etienne Dolet, en passant par Robert Estienne, Simon de Colines, Geoffroy Tory ou Antoine Augereau.

imprimerie-vignetteUne révélation à l’ouverture de l’ouvrage : la première appellation de la virgule n’était pas nécessairement le point crochu, comme je le pensais, mais le point à queue. “Le poinct à queue ne sert d’autre chose, que de distinguer les dictios e& locutios l’une de l’autre” nous apprend ainsi un très beau fac simile d’un texte d’Etienne Dolet, extrait de La ponctuation françoise, de 1540. L’histoire de l’écriture typographique très didactique, un peu conçu comme une encyclopédie, bourré de reproductions, est évidemment une mine de données. Et il va me falloir un peu de temps pour tout intégrer. Pour arbitrer aussi parce que certaines informations contredisent des éléments obtenus par ailleurs. Je ne retrouve pas, en effet, dans cet ouvrage, l’interdit que semblait avoir lancé l’Eglise sur l’impression de la langue vulgaire en caractère romain, caractère qui aurait été réservé à la parole de Dieu et donc à la Bible. A creuser.

alphabet_de_tory

Mais l’information la plus savoureuse des premiers chapitres est sans doute le précis biographique sur Gutenberg. Comme c’est le cas de bien des inventions, l’imprimerie à caractères mobiles (l’imprimerie de textes gravés existait depuis un siècle ou deux), est plus le fruit d’un concours de circonstances que d’une recherche ciblée. Gutenberg est avant tout un homme d’affaires qui souhaite fabriquer des objets en grande quantité pour en retirer un maximum de bénéfices. Et l’invention de l’imprimerie doit beaucoup à l’échec de sa première tentative : la fabrication et la vente de miroirs de pélerinage qu’il espérait vendre par centaines à l’occasion du grand pélerinage d’Aix la Chapelle. Gutenberg se réservait 50% des bénéfices de la société fondée avec quatre associés pour réaliser l’opération. Il se rabattra finalement sur la fabrication à grande échelle de livres imprimés à l’aide de caractères mobiles, dont la célèbre bible à 42 lignes, qui connaissait déjà le point rond, mais pas encore le point à queue.

 

La toile et l’enclos

La revue ArMen propose, dans sa dernière livraison, un dossier fort instructif sur la Bretagne toilière. La Bretagne connut en effet à la Renaissance une période de relative prospérité grâce à la culture et à la transformation du lin et du chanvre.  Les voiles et les cordages de chanvre breton s’exportaient dans toute l’Europe, notamment en Espagne pour équiper les navires partant sillonner les mers du globe. ArMen nous apprend à cette occasion que les enclos paroissiaux sont une forme d’expression de la richesse apportée par les toiles.

scene-du-calvaire-de-saint-thegonnec_large_rwd

Le calvaire de Saint-Thégonnec, détail. (info-bretagne)

C’est, somme toute, assez logique. Les périodes correspondant bien (XVIe et XVIIe) tout comme la répartition géographique des cultures. “Les zones littorales du Léon et du Trégor, avec leurs terres recouvertes d’un loess de qualité, un peu acides et suffisamment humides, sont celles qui ont fait la part belle au lin.” Et les plus beaux enclos paroissiaux, à l’image de Saint-Thégonnec (photo) ou de Guimiliau,  sont situés dans le nord-Finistère. Rappelons pour les étourdis qu’un enclos paroissial est un ensemble architectural élevé autour d’une église. C’est un domaine sacré constitué, outre l’église, de trois éléments : une entrée monumentale, un calvaire et un ossuaire. Il est souvent orné d’un chapelet de statues de pierre assez baroque (photo) reflétant le goût et l’art populaire de l’époque. Il est dit aussi que les enclos avaient pour vocation de réenchanter le catholicisme à l’époque de la contre-réforme.

toile-olonne

Toile de lin, fil d’Arz

Cette affaire de toile me renvoie à une histoire fabuleuse, celle de Pierre Malherbe, fils de négociant toilier de Vitré, auteur du premier tour du monde par voie terrestre au XVIe siècle.
Ce Pierre Malherbe croisé pour la première fois à Pondichéry dans un récit sur l’aventure des Français en Inde publié par les éditions Kailash et retrouvé quelques années plus tard sous la plume de Roger Faligot. Les sept portes du monde (Plon) retracent l’incroyable itinéraire de ce Marco Polo breton, envoyé comme apprenti négociant en Espagne, qui commence son périple au Mexique et l’achève en Inde dans les palais du grand Moghol Akbar après une traversée épique du Pacifique. Le marchand de toiles bretonnes s’était au fil du voyage transformé en négociant en pierres précieuses, se garantissant ainsi les moyens du voyage et s’assurant le commerce des princes.

Datés du jour de ponte

 

dates

Couverture : monotype de Jeanne Frère

 

 

Jules est venu

dans sa quatre-vingt-deuxième année si je ne me trompe pas

déjeuner à la maison aujourd’hui

En arrivant il a offert à Reine

un bouquet de fleurs et «un cadeau pour Pauline »

La femme de Jules est morte il y a dix mois et Pauline

aura bientôt deux ans et demi. Jules dit que le pyjama

doit être à présent trop petit

que sa femme l’avait choisi quelques jours avant de mourir

que c’est même

en allant l’acheter qu’elle a ressenti son premier vertige

et Jules demande qu’on l’excuse

de ne pas avoir eu la force de nous l’envoyer à temps

Aujourd’hui Jules apporte le pyjama trop petit :

« Je me doute qu’il est trop petit mais

je ne pouvais vraiment pas le donner

à quelqu’un d’autre voilà

c’est ma femme qui l’avait choisi

pour Pauline ».

 

Ce poème, daté du 26 octobre, est extrait de Datés du jour de ponte, un recueil de textes de Bernard Bretonnière, que viennent de publier les Carnets du Dessert de Lune, de Bruxelles.

J’ai commandé et reçu deux exemplaires – un pour moi, un pour offrir – de cet ouvrage simple et beau comme un jour de ponte.