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Gaston, la pensée sauvage

Peut-on poser une grille de lecture philosophique sur une oeuvre de bande dessinée ? Philosophie Magazine semble le croire et le démontre avec un certain brio dans son dernier hors série consacré à Gaston.

“Un homme bienveillant qui veut améliorer le monde est foncièrement dangereux” commence par affirmer Clément Rosset au début de ce recueil de regards croisés. Histoire de mettre en lumière le fait que Gaston “le disruptif” comme il sera qualifié un peu plus loin, cet écolo avant l’heure, ce bricoleur de génie, pose des questions  fondamentales.

Parmi ces questions, il en est une fort habilement traitée par Martin Legros : le rapport entre bricolage et pensée. L’auteur note que, cinq ans après la naissance de Gaston, en 1962 précisément, Claude Lévi-Strauss publie La pensée sauvage, ouvrage au fil duquel il se penche sur la pensée mythologique, propre aux sociétés dites “primitives”, où les mythes sont en permanence réélaborés au gré des évènements qui se présentent, alors que dans la pensée scientifique et technique occidentale, il s’agit d’anticiper l’avenir par une suite d’hypothèses et de théories. “A la différence de l’ingénieur, le bricoleur ne subordonne pas chacune de ses tâches nà l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet; son univers instrumental est clos et sa règle du jeu est de toujours s’arranger avec les moyens du bord” relève Levi-Strauss.

Le faiseur de mythes et l’adepte de Leroy Merlin auraient-ils donc un mode de pensée similaire ?” s’interroge, facétieux, Legros.  La réponse est donnée par Lévi-Strauss, toujours dans La pensée sauvage : “Regardons le bricoleur à l’oeuvre. Excité par son projet, sa première démarche pratique est pourtant rétrospective : il doit se retourner vers un ensemble déjà constitué, formé d’outils et de matériaux; en faire ou en refaire l’inventaire; enfin et surtout engager une sorte de dialogue, pour répertorier avant de choisir entre elles les réponses possibles que l’ensemble peut offrir au problème qu’il lui pose.”

L’anthropologue précise, en outre, que le bricolage se distingue de la technologie par sa poésie. “Il parle non seulement avec les choses, mais au moyen des choses, racontant par les choix qu’il opère entre des possibles limités, le caractère et la vie de son auteur.” Et Legros de conclure : “Gaston et Lévi-Strauss, chacun à sa manière, ont élevé la pratique du bricolage au rang d’un art. Mieux d’un véritable mode de pensée.”

Illustrations : Philomag ; Gaston, Franquin, éditions Dupuis.

Changer de moteur

J’ai pris la mesure de la puissance de notre instinct grégaire lors de ma seule (et mémorable) expérience de commerçant, durant six ans, comme bouquiniste. J’ai alors compris à quel point le fait de créer, puis de respecter les habitudes des clients est capital pour faire des affaires. Donner des lieux, des points de repères, des marques, des jours, des chemins tracés est au moins aussi important que la qualité de la marchandise (la came diraient mes amis) proposée.

C’est pour cela que l’on revend des fonds de commerce, des clientèles, toutes choses immatérielles, ce qui pourrait paraître idiot. En fait on vend des habitudes. De la même façon nous pouvons nous interroger sur notre fidélité à telle marque, telle boutique, alors qu’elles ont maintes et maintes fois changé de main, parfois radicalement modifié leur philosophie.

Notre façon de naviguer sur internet n’échappe pas à cette logique de chemins tracés, de sites habituels, de rituels quotidiens. Je connaissais ainsi depuis belle lurette le moteur de recherche Qwant, plein de qualités, de conception française, ne traçant pas ses utilisateurs, je l’avais essayé mais j’en restais à mon bon vieux google. Essentiellement par fainéantise.

Une annonce vient opportunément de me rafraîchir la mémoire et j’ai décidé de l’utiliser avec l’un des deux navigateurs que j’utilise régulièrement (en l’occurrence firefox). Et pour me contraindre à modifier mes habitudes, j’ai gravé Qwant dans le marbre de la barre de favoris après avoir viré google. L’idée n’est pas ici de faire de la pub pour un moteur plutôt qu’un autre, mais de témoigner du fait qu’un éclair d’énergie passagère peut parfois nous désengluer du marais de redoutables habitudes contre lesquelles nous pestons régulièrement.

Bonne semaine

L’illusion de la gratuité

La semaine dernière c’était un cyclone, cette semaine c’est un seau d’eau qui a mis le feu à la prairie. Radios, télévisions et journaux sont brusquement montés en température autour d’une information capitale. Emmanuel Macron aurait décidé de dormir sur un lit de camp et de prendre sa douche avec un seau d’eau au petit matin lors de son passage à Saint-Martin. Scandale interplanétaire immédiat, abondamment relayé par les réseaux sociaux : Macron met en scène son intervention aux Caraïbes.

Sauf que… l’information était fausse. Issue d’une supposée confidence de l’entourage du PR à un journaliste de RTL. Ce que révèle le lendemain deux journaux papier. Macron a tout simplement dormi chez un gendarme. La femme d’icelui s’est d’ailleurs montrée fort marrie que l’on mette en doute la qualité de son hospitalité.

Mais passons, cet épisode met en lumière la tragique dérive de ce qu’il était jusqu’alors convenu de qualifier de “grande presse”. Les journalistes, envoyés spéciaux et reporters de terrain, soumis à la pression de réseaux sociaux qui, tels twitter, se posent en agences de presse parallèles, réagissent comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, ils plongent au jugé dans le premier interstice  venu. Histoire de montrer qu’il existent. Il fut un temps ou une erreur grossière de ce type eut été sanctionnée. Ce n’est plus le cas. On n’a plus le temps. Un phénomène étrange est en train de se produire. A l’image de ce qui se passe aux Etats-Unis ce n’est plus la réalité de l’information qui importe c’est son incandescence, sa capacité à déclencher un incendie, à générer du clic.

A l’opposé de ces tempêtes qui se déchainent régulièrement, un support consacré aux enquêtes au long cours vient de voir le jour à Nantes. Mediacités, se veut “un journal en ligne d’enquête et de décryptage consacré aux principales métropoles françaises.” Déjà implanté à Lille, Lyon et Toulouse, il ouvre à Nantes. Un pari insensé à l’heure où l’illusion de la gratuité est souveraine ? Pourquoi payer une information puisque je peux me faire une idée de l’actualité qui importe  aujourd’hui simplement et rapidement sur internet ? C’est oublier un principe simple : quand c’est gratuit c’est toi le produit.

L’idée n’est pas de faire la morale ce dimanche matin, mais d’attirer l’attention sur le fait que les véritables sources d’information se raréfient, faute de moyens, au profit d’un océan de clichés survendus, fabriqués pour chatouiller nos émotions.

On pourrait par exemple, en ce dimanche 17 septembre au matin, plutôt que de s’indigner à peu de frais sur le sort des Rohingas, qui envahit nos journaux sans que l’on y comprenne grand chose, se préocccuper de la situation des 27 mineurs isolés qui débarquent chaque semaine à Nantes, et que tentent de prendre en charge un collectif d’hébergeurs solidaires. Florence Pagneux, est allée à la rencontre de quelques familles qui accueillent discrètement ces jeunes gens, dont le souhait le plus cher n’est autre, pour l’un des garçons rencontré, que de devenir plombier. Des jeunes gens qui se réjouissent devant une trousse remplie pour aller à l’école. Mais pour prendre connaissance de cette enquête, il faut payerun peu  de sa personne, accepter de verser son écot à Médiacités, qui en retour rémunère correctement ses collaborateurs, lesquels réalisent de véritables enquêtes de terrain. C’est tout bête, ça s’appelle du journalisme.

 

 

avant l’obsolescence programmée

Il y avait une vie avant l’obsolescence programmée. Je viens d’en avoir la délicieuse confirmation en recomposant une chaîne haute fidélité des années soixante dix, qui me ravit chaque matin en autorisant un réglage ultra-précis de la radio grâce au tuner à aiguilles, et en permanence grâce à la rondeur et la clarté du son délivrée par l’ampli.  Les colonnes Cabasse y sont certes pour quelque chose mais le précédent matériel, pourtant griffé de marques prestigieuses (Marantz, Technics), ne permettait pas d’obtenir l’incomparable moëleux de ces vieux clous et surtout ne dissociait quasiment pas la stéréo.

C’est tout à fait par hasard que j’ai acquis au cours de l’été le tuner Kenwood à aiguilles, sur un vide-grenier. 5€, le risque n’était pas très grand et le vendeur était affirmatif et convaincant : il fonctionnait, selon lui, parfaitement, ce qui s’est vérifié de façon spectaculaire. Je ne supportais plus le tuner électronique précédent qui ne comprenait pas l’extrême sensibilité de la modulation de fréquence (FM) et les incidences de la météo. Seul l’aiguille d’un bon vieux vu-mètre permet d’opérer un réglage au petit poil. Restait ensuite à trouver un ampli à la hauteur du tuner. Celui en service, noir comme la nuit, aux commandes illisibles, n’avait plus de balance et de grosses faiblesses sur un des canaux.

Les dieux étaient de bonne humeur cet été puisqu’ils m’ont permis de découvrir, quelques jours plus tard, une boutique extraordinaire, près de l’ancienne prison de Nantes, justement spécialisée dans la réparation et la revente de matériels “vintage” comme on dit maintenant “Comme à la radio”. Il ne m’a pas fallu longtemps pour trouver mon bonheur dans cette caverne bourrée de madeleines métalliques pour les garçons de mon âge. Le vendeur, un fêlé de matériel de l’époque, et forcément de disques vinyles, a eu la gentillesse d’ouvrir la bête, pour me montrer l’état des composants et leur passer un petit coup de bombe, état nickel chrome malgré les quarante ans d’âge de l’objet.

Ne me reste plus maintenant qu’à retrouver une platine et remettre en circuit la paquet de vinyles qui dort au grenier. Ce sera pour une prochaine fois. Bonne semaine.

L’heure de la rentrée

L’un des habits qu’il me faut endosser cette année pour la rentrée est celui de correspondant local du quotidien Ouest-France. C’est assez plaisant, plutôt sympa et pas trop compliqué, mais cela demande toutefois de conjuguer des exercices forts différents, entre le décryptage des politiques publiques pour le lecteur averti et pointilleux de Courriercab, une dose rituelle de bons vieux clichés pour quelque grand magazine parisien et la chronique de la rentrée scolaire pour la locale du journal.

Mais c’est somme toute assez complémentaire. On est plus affûté avec le cabinet d’un ministère quand on peut le titiller sur les retombées concrètes des mesures concoctées dans un bureau aveugle. La géographie n’est pas la même sur une carte – lorsque l’on décide par exemple que la responsabilité de l’eau sera confiée aux intercommunalités – et dans la vraie vie, où le débit de l’eau se moque des frontières administratives mais son conforme au relief, aux bassins versants. Toutes choses auquelles il est parfois difficile de penser depuis Paris et qui font souvent enrager les responsables de collectivités. Mais passons.

Le grand bénéfice (et la grande responsabilité parce que c’est à double tranchant) du statut de correspondant du journal est celui d’être subitement élevé au rang de notable. Rien à voir avec celui d’obscur journaliste pour la presse nationale ou d’auteur de bouquins. D’intello un peu excentrique. Votre regard sur l’environnement prend désormais une toute autre valeur. Il acquiert une sorte de pouvoir symbolique qui l’autorise, croit-on, à juger ce qui a un intérêt et ce qui n’en a pas. C’est évidemment un leurre parce que les contraintes sont multiples, de forme comme de fond, et qu’on ne décide pas de grand chose au bout du compte.

Cette semaine par exemple c’est la rentrée scolaire et la préparation de les journées du patrimoine. Autant de bons vieux marroniers. Mais mine de rien, je vais pouvoir vérifier sur le terrain si cette histoire de 12 élèves par classse en CP se vérifie. Il faut que je me dépêche mon cartable n’est pas prêt. Bonne semaine.

La Maison du Port ne meurt jamais

Les exigences de la modernité avaient contraint, l’été dernier, la Maison du Port de Lavau-sur-Loire à cesser de servir crêpes et galettes, l’administration française considérant que les spécifications techniques propres à ce genre d’établissement n’étaient pas respectées. Cela ne signifiait pas une condamnation à mort de cette improbable maison plantée au milieu de nulle part en bordure des derniers espaces sauvages de l’estuaire de la Loire, mais cela y ressemblait un peu.

Yseult, la créatrice et propriétaire du lieu a procédé cet hiver à un certain nombre d’aménagements qui glacent l’ambiance dans sa cuisine mais lui permetent de relancer ses billigs*. La carte est certes beaucoup plus restreinte – il faudra se contenter des grands classiques (oeuf jambon fromage, chocolat ou caramel) – mais l’essentiel est préservé : la Maison du port sera ouverte tout l’été. Et propose naurellement un grand choix de livres d’occasion qui font le charme et la singularité de ce lieu où la restauration est lente et les cartes de crédit inutiles.

La maison du port est ouverte les vendredi, samedi, dimanche et jours fériés durant tout l’été. Parfois aussi parce qu’il fait tout simplement beau. Il est judicieux de s’assurer de l’ouverture au 02 40 34 61 73. Le détour par Lavau-sur-Loire (à hauteur de Savenay entre Nantes et Saint-Nazaire) est forcément une bonne idée lorsqu’il y a un rayon de soleil, d’autant que l’observatoire de Tadashi Kawamata, qui permet d’embrasser un panorama exceptionnel au coude de l’estuaire, a lui aussi été restauré.

La photo de la Maison m’a été aimablement fournie par Yseult. La petite animation s’est téléchargée toute seule sur le site d’Estuaire. Les photos sont signées.

*Doit-on écrire billig, billigs ou billigou ? Les bretonnants sont autorisés à donner leur avis.

 

 

 

Le chapeau de Vermeer

“Aucun homme n’est une île”, cette formule du poète anglais John Donne pourrait être l’argument du Chapeau de Vermeer, grand moment de lecture que propose l’historien canadien Timothy Brook. Cet ouvrage est, en quelque sorte, la démonstration qu’à partir de quelques tableaux puisés dans l’oeuvre d’un artiste n’ayant jamais sa quitté sa ville natale, on peut conter  l’histoire du monde. En  tirant simplement quelques fils, ceux d’un chapeau en feutre de castor, par exemple, qui ouvre sur l’aventure française au Canada.

Le Chapeau de Vermeer est un livre jubilatoire, qui combine allégrement qualité littéraire et érudition. Un essai qui met en perspective, jette des passerelles entre les connaissances éparses du lecteur, les met en cohérence. Bref un livre dont on ressort plus cultivé et plus intelligent tout en ayant passé de délicieux moments. Des exemples : chacun sait que le tabac, comme la tomate, nous vient d’Amérique. Que ces plantes sont arrivées en Europe au cours du XVIe siécle. Comment se fait-il que les Chinois aient eu dès le XVIIe siécle la réputation de faire partie des plus grands fumeurs de la planète ? Timothy Brook nous propose, de cette affaire, une explication lumineuse. L’historien canadien est, il est vrai, un spécialiste de la Chine et de l’extrême-orient. Mais il ne réduit pas sa cartographie à l’orient, pas plus que ne le faisaient les Hollandais de l’époque, à l’image du géographe de Vermeer, qui dessinaient le nouveau monde.

Brook s’appuie beaucoup sur les échanges commerciaux pour nous conter le grand chambardement mondial du XVIIe, époque où Hollandais, Espagnols et Portugais se disputaient le commerce planétaire. D’où le sous-titre de l’ouvrage en français “Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation”. Il nous montre aussi que les Chinois, à qui, paradoxalement, les européens doivent les deux grandes inventions qui ont permis leur expansion – le papier et la poudre – sûrs de la force tranquille de leur civilisation, ne souhaitaient pas multiplier les échanges avec ces barbares mal élevés aux cheveux rouges . “Les Hollandais étaient ravis de posséder des porcelaines chinoises, symbole d’une relation positive au monde. En revanche les Chinois ne prisaient pas les objets européens. Le vaste monde se présentait comme une source de menaces et non de promesses.

Cette lecture “économique” de la conquête planétaire, qui passe naturellement par les métaux précieux, dont l’argent de Potosi, illustré par la Femme à la balance de Vermeer, nous est extrêmement précieuse à nous Français, trop souvent tentés par une lecture politique des évènements. C’est pourtant sur une touche politique et guerrière, l’attaque de la Hollande par les armées de Louis XIV en 1672 et la mort de Vermeer, à 43 ans, que se referme cet ouvrage. “Ce qui a tué Vermeer était peut-être ce qui lui avait permis initialement de faire carrière. La place de Delft au sein des réseaux économiques qui se déployaient autour du monde. A l’époque où ces réseaux étaient prospères, les chefs-d’oeuvre soigneusement exécutés de Vermeer lui permettaient de de gagner de quoi faire vivre sa famille et de prendre le temps qu’il voulait pour achever une toile. Mais lorsque ces réseaux s’effondrèrent et que le seul moyen de se procurer de l’argent fut d’en emprunter, le désespoir et la mort mirent un terme à la fois à sa vie et à son oeuvre.

Le Chapeau de Vermeer, Timothy Brook, Petite bibliothèque Payot, Histoire. 

 

Histoire mondiale de la France

L’idée est mais excellente, la mise en oeuvre habile et l’objet va vraisemblablement devenir un pilier de toute bibliothèque d’honnête homme. L’Histoire mondiale de la France, dirigée par Patrick Boucheron, n’est pas pour autant un livre qui déchaine l’enthousiasme. C’est une somme nécessaire, une promenade dans les couloirs de l’histoire de France à la lumière des dates qui ont construit la mythologie nationale au XIXème siècle, et de celles, plus intéressantes, négligées par l’historiographie officielle.

Déclinons un peu. Parcourir l’Histoire au rythme des dates n’est pas seulement un plaisir d’enfant, une aide précieuse pour se repérer sur l’échelle du temps. Une date est un temps d’arrêt qui permet de brosser un tableau, de donner chair à des personnages. Et de ce point de vue l’exercice est plutôt réussi. On voit Louis IX mourir à Carthage et l’on comprend comment et pourquoi il va devenir Saint-Louis. Mais cette promenade est surtout précieuse pour les moments, les dates passés sous silence pour l’Histoire patentée, faute d’intérêt pour le roman national construit pra Michelet ou plus simplement faute d’éléments mis à jour depuis lors. On relève ainsi que Carnac est aujourd’hui, grâce à ses alignements, considéré comme l’un des centres européens de la civilisation au Ve millinaire avant J-C. “Tout se passe comme s’il existait durant le Ve millénaire avant J-C. une opposition entre une Europe du jade à l’Ouest, avec Carnac comme épicentre, et une Europe du cuivre et de l’or à l’est, avec Varna en Bulgarie comme point focal.”

C’est en lisant ce type de notice que l’on mesure à quel point l’iconographie fait bigrement défaut dans l’ouvrage. Les quelques gravures monochromes qui rythment les chapitres ne suffisent pas à chasser la frustration. Le minimalisme administratif de la maquette ajoute à la froideur de l’ob jet qui manque totalement de charme. Ah le plaisir d’un bon Magellan magistralement édité par Chandeigne !

Colomb, Vasco de Gama, Cortès, Magellan… L’Histoire mondiale de la France ne fait pas l’impasse sur ce grand ratage de la France au tournant du XVIe siècle. L’article “1494, Charles VIII descend en Itale et rate le monde” remet bien les choses en perspective à l’heure ou l’Espagne et le Portugal se partagent la planète. Et même si Michelet considère que cette descente en Italie est décisive pour l’histoire de l’Europe, parce qu’elle donne le coup d’envoi à la Renaissance, il n’en reste pas moins que la France passe à ce moment à côté des grandes découvertes.

C’est ce type d’approche qui justifie pleinement le titre de l’ouvrage. Chaque date, chaque tableau permet de réinsérer l’histoire hexagonale dans le grand courant de l’histoire mondiale. et c’est assez plaisant, on apprend évidemment plein de choses. On comprend que la querelle territoriale avec l’Islam ne date non seulement pas d’hier mais que quelque part elle structure notre rapport à l’espace et à l’imaginaire européen. On note à ce propos qu’il ne s’est rien passé en 732 et surtout pas à Poitiers. En revanche L’Histoire mondiale de la France réévalue singulièrement l’aventure des croisades, considérant que la nation Franque émerge aux yeux du monde au moment de la conquête du Moyen-Orient et non pas avec Clovis ou Jeanne d’Arc, sortis des placards au XIXe. Bref quelques remises en perspective salutaires et quelques précieux moments d’érudition.

Le paradoxe de Tocqueville

“La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer.” ll est vraisemblable que le fait de revenir d’un séjour aux Indes n’est pas étranger à la manière dont m’a frappé cette formule de Sylvain Tesson entendue ces jours-ci au terme de la campagne électorale. En creusant un peu la formule je suis tombé sur une explication de ce phénomène étrange qui veut que l’une des populations les mieux loties de la planète soit en même temps l’une des plus insatisfaites : le paradoxe de Tocqueville.

Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des hommes, et ils se figurent volontiers qu’ils sont appelés à de grandes destinées. Mais c’est là une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. Cette même égalité qui permet à chaque citoyen de concevoir de vastes espérances rend tous les citoyens individuellement faibles. Elle limite de tous côtés leurs forces, en même temps qu’elle permet à leurs désirs de s’étendre.

Non seulement ils sont impuissants par eux-mêmes, mais ils trouvent à chaque pas d’immenses obstacles qu’ils n’avaient point aperçus d’abord. Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables; ils rencontrent la concurrence de tous. La borne a changé de forme plutôt que de place. Lorsque les hommes sont à peu près semblables et suivent une même route, il est bien difficile qu’aucun d’entre eux marche vite et perce à travers la foule uniforme qui l’environne et le presse.

Cette opposition constante qui règne entre les instincts que fait naître l’égalité et les moyens qu’elle fournit pour les satisfaire tourmente et fatigue les âmes. On peut concevoir des hommes arrivés à un certain degré de liberté qui les satisfasse entièrement. Ils jouissent alors de leur indépendance sans inquiétude et sans ardeur. Mais les hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise. Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra pas rendre les conditions parfaitement égales dans son sein et s’il avait le malheur d’arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait encore l’inégalité des intelligences, qui, venant directement de Dieu, échappera toujours aux lois.

Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté. Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.

Chez les peuples démocratiques, les hommes obtiennent aisément une certaine égalité; ils ne sauraient atteindre celle qu’ils désirent. Celle-ci recule chaque jour devant eux, mais sans jamais se dérober à leurs regards, et, en se retirant, elle les attire à sa poursuite. Sans cesse ils croient qu’ils vont la saisir, et elle échappe sans cesse à leurs étreintes. Ils la voient d’assez près pour connaître ses charmes, ils ne l’approchent pas assez pour en jouir, et ils meurent avant d’avoir savouré pleinement ses douceurs.

C’est à ces causes qu’il faut attribuer la mélancolie singulière que les habitants des contrées démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance, et ces dégoûts de la vie qui viennent quelquefois les saisir au milieu d’une existence aisée et tranquille. On se plaint en France que le nombre des suicides s’accroît; en Amérique le suicide est rare, mais on assure que la démence est plus commune que partout ailleurs. Ce sont là des symptômes différents du même mal.

Les Américains ne se tuent point quelque agités qu’ils soient, parce que la religion leur défend de le faire, et que chez eux le matérialisme n’existe pour ainsi dire pas, quoique la passion du bien-être matériel soit générale.

Leur volonté résiste, mais souvent leur raison fléchit.

Dans les temps démocratiques les jouissances sont plus vives que dans les siècles d’aristocratie, et surtout le nombre de ceux qui les goûtent est infiniment plus grand; mais, d’une autre part, il faut reconnaître que les espérances et les désirs y sont plus souvent déçus, les âmes plus émues et plus inquiètes, et les soucis plus cuisants.

 

Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, Livre II (1840)

CHAPITRE XIII. Pourquoi les américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être

L’avenir dure longtemps

Passionnante plongée dans un passé pas si lointain avec l’Almanach des années 80 d’Actuel. Surprise de constater à quel point l’histoire bégaie, plaisir de goûter la liberté avec laquelle certaine presse regardait le monde à la fin des années 70 (l’almanach est publié fin 78).

alamanach actuelUne première évidence : 1978 marque bien la fin des utopies. La révolution aura duré dix ans, comme la grande, avant de se noyer dans le réel. « Les idéologies ruminent depuis dix ans, les polémiques sentent le vieux, les révoltes ne révèlent plus que la fatigue et l’ennui, on vit en circuit coincé dans la confusion. Les clichés cherchent une sortie de secours, gauchistes, cadres, syndicalisme et politique, gauche, réformisme, extrême-gauche, punks, nouveaux économistes, hippies moins frais, et comme personne n’a l’air de trouver, nous n’avions rien à perdre à aller rencontrer monsieur Réel. »

Le propos de cet almanach est de dresser, sans complexe, un état des lieux de la planète (une partie est dédiée aux découvertes scientifiques) pour tenter de régénérer les utopies moribondes, embourbées dans un gauchisme radical ou carrément enterrées par le « No future» naissant. L’objet propose donc une vision panoramique et subjective du monde à la veille des années 80, à la manière singulière d’Actuel. Sujets improbables, papiers rédigés à la première personne, liberté totale de ton. Petit survol du sommaire : « J’ai rencontré les pirates de Lagos », « J’ai chanté au Max’s Kansas à New-York », « J’ai empoisonné des hectares de marijuana », « J’ai vu Babar, roi de Tonga », « J’ai retrouvé la thèse de Khieu Samphan », « J’ai visité un camp nazi en Bolivie», « Science et luxure en Sibérie ».

 Une chose est acquise pour ces jeunes gens atypiques, nourris de contre-culture américaine : le communisme est mort. Ils dynamitent en effet, dix ans avant la chute du Mur, la légende des pays de l’Est en proposant des reportages en immersion, qui révèlent la déliquescence du système (et dénoncent dès 78 le délire des Khmers rouges, alors que nos intellectuels patentés, Alain Badiou en tête, le cautionnent encore l’année suivante, dans la grande presse). Sans complexe donc, la bande à Jean-François Bizot, qui compte dans ses rangs un futur prix Goncourt, Patrick Rambaud, propose une vision crue, parfois extrêmement violente du monde tel qu’il court en 1978 : « Cet homme habite dans une brouette. Au Pakistan, le général Zia rétablit la peine du fouet».actuel

Ces journalistes un brin fêlés, cultivés pour la plupart (pas de prévention pour se référer à Emerson, Montaigne ou Wittgenstein), interrogent le monde avec une curiosité, un appétit et une énergie qui paraissent aujourd’hui insensés. Certes, le style direct, un brin débraillé, peut sembler un peu daté « j’en ai fumé, refumé ; j’en ai planté, biné, arrosé, j’en ai roulé à la main et la machine, dans les chiottes des trains et les parkings souterrains… mais je n’en avais jamais empoisonné », mais la soif de comprendre ce monde comme il va, à la fin des années 70,éclate à toutes les pages (l’icono est superbe).

Le plus étonnant est que ce regard posé sur la planète, truffée de dictatures africaines, de magnats du pétrole, où démarrent les manipulations génétiques et où sortent les premiers ordinateurs individuels « un micro-processeur capable de jouer tout Jean-Sébastien Bach », pourrait être quasi contemporain. Un peu comme si nous vivions actuellement une longue parenthèse historique, une Restauration qui ne dit pas son nom, après dix ans de folle révolution, intellectuelle, scientifique, sexuelle, culturelle, qui aurait épuisé les cœurs et les esprits pour un siècle.

 Actuel s’est noyé dans cette Restauration, en essayant de maintenir une flamme qui s’est progressivement éteinte au cours des années 80 et 90. Ce mensuel improbable aux deux vies est au purgatoire, tout comme les années 70, aujourd’hui observées avec une condescendance amusée. Jean-François Bizot est mort, mais il n’est pas exclu que l’Histoire ne réévalue un jour cette aventure éditoriale qui a eu l’élégance de se saborder, à deux reprises, quand elle a considéré ne plus être en prise avec la société.

Les plus vigilants l’auront noté, le titre est d’Althusser. Illustrations : Actuel.

Ce papier a été publié une première fois en juin 2013, Un mail (voir au café) m’apprend qu’un livre sur Jean-François Bizot sortira en septembre chez Fayard. Ravi de ressortir cette chronique pour l’occasion et d’alerter ainsi les visiteurs de l’atelier sur cette prochaine parution.