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Le terre serait ronde

par Eric Chalmel 
Cela fait longtemps que je n’avais pas lu un roman historique, genre pour lequel je nourris d’instinct une prévention injuste, sans doute écœuré d’avance par le volume étouffe-chrétien qu’il nous faut (trop) fréquemment avaler. « Le Malais de Magellan », le dernier-né de Philippe Dossal avec ses quelque petites cent soixante pages, a l’élégance de nous éviter l’indigestion. Mieux, il a du goût, et même, sur la fin, du perlant – comme on dit par chez nous.
C’est donc avec un vrai plaisir qu’on se laisse balader au temps de François Ier, du côté d’Alençon que Philippe Dossal connaît bien, à la cour de la duchesse Marguerite, sœur du roi-chevalier, reine de Navarre, grand-mère du futur Henri IV, et accessoirement femme de lettres, immortelle auteure de « L’Heptaméron ». Mais rassurez-vous, pour être en costume le roman n’en rajoute pas dans le pourpoint chamarré. Nous avons affaire à un trio de jeunes gens qui portent les jeans de l’époque. Un apprenti-imprimeur typographe qui rêve de bazarder l’illisible gothique, son pote graveur sur bois et la charmante (et peu farouche) chambrière de la duchesse. Nous suivons leurs pérégrinations entre Alençon et la Normandie (le voyage, en ces temps où les lignes régionales de la SNCF n’existaient pas, était une aventure dangereuse), peintes par touches impressionnistes. Derrière la description de ces vies somme toute ordinaires, nous devinons, c’est la force du roman, qu’un « nouveau monde » est « en marche » (je reprends les termes malicieusement glissés par Dossal), et même une révolution : nos trois amis lancent leur start-up en cherchant à éditer le récit de la première circumnavigation d’un certain Fernando Magellano, entreprise complexe et périlleuse, et s’habituent à l’idée, avec cependant un peu de perplexité, que la terre serait ronde. Mais le nouveau métier d’imprimeur n’est pas sans risque, surtout lorsqu’il imprime nuitamment des évangiles en français, provoquant la fureur de l’ancien monde catholique et bientôt la révolution protestante. Mais la vraie révolution, la plus perceptible pour nos amis, celle qui les enthousiasme et nous avec eux, est sans doute la révolution typographique du passage à l’écriture romaine et à la ponctuation des textes, ainsi qu’au livre illustré, innovations technologiques qui rendent lisibles des textes jusque là réservés à l’œil savant des seuls hommes d’Église. Leur start up typographique prendra même un jeune stagiaire prometteur du nom de Garamont…
Évidemment, tout ceci est une fiction. Mais si vraie qu’on se croirait embarqué dans un reportage au XVIe siècle. Philippe Dossal, qui maîtrise à merveille le récit de voyage (et sa passion pour l’histoire de la chose imprimée), nous a offert cette fois-ci un joli récit de voyage dans le temps, qu’on trouvera pour la modique somme de 12 € dans l’excellent café-librairie Les Bien Aimés, sis rue de la Paix dans notre bonne ville de Nantes.

L’atelier de l’éditeur 3

C’est fait, Le Malais de Magellan est imprimé. Et,  ma foi, l’objet est est assez sympa. Conforme au projet en tout cas : un petit livre, modeste et malgré tout singulier. Un grand merci à l’imprimerie Bémographic d’Alençon, le pays des imprimeurs, pour ce travail soigné. Nul doute qu’une coquille ou deux trainent encore ici ou là mais, en dépit de multiples relectures, cela reste la loi du genre et le plaisir du malin lecteur.

J’ai profité de ce passage en Normandie pour approvisionner la librairie Le Passage, où ce petit livre va rapidement trouver sa place, et livrer les souscripteurs alençonnais. La rédaction d’Ouest-France m’a par ailleurs convié à un entretien autour du livre, à paraître la semaine prochaine. J’y retournerai les 2 et 3 juin pour le salon du livre de la Halle au Blé. Il va maintenant falloir s’atteler au dépôt légal et à l’expédition des exemplaires souscrits par courrier. Il va également falloir penser à déposer l’objet à la librairie Apostrophes de Savenay et aux Bien-Aimés de Nantes.

Pour les autres soucripteurs et pour les lecteurs intrigués par cette aventure, rappelons les deux rendez-vous prévus en avril dans la région nantaise, le salon du château de Blain, les 7 et 8 avril et un rendez-vous plus informel, le samedi 21 avril à la Maison du Port de Lavau-sur-Loire. J’y reviendrai sans doute.

Pour l’heure, je n’ai pas prévu de recourir aux sites de vente en ligne. Cet atelier me semble l’endroit le plus adapté pour procéder à la diffusion de cet objet artisanal par correspondance. La souscription couvrant les frais d’impression, je peux offrir le luxe aux lecteurs intéressés de payer à réception. Ce qui simplifie la vie de tout le monde. Il suffit pour cela de m’envoyer un courriel à l’adresse figurant au bas de la colonne de droite en indiquant une adresse postale. Mais avant cela il est utile de prendre connaissance de l’avertissement qui ouvre le livre.

Prends garde, ami lecteur, au titre de ce petit livre. Si tu imagines goûter un exploit
maritime, passe ton chemin, tu éviteras un malentendu. Le Malais de Magellan ne t’emporte pas sur les océans ; il conte l’aventure des artisans qui ont couché sur papier le témoignage de la première circumnavigation autour du globe.

Sache que tu arpenteras plus souvent les ateliers des imprimeurs normands que tu ne fréquenteras les îles aux épices. Tu passeras l’essentiel de ton temps en compagnie d’un jeune typographe, d’une nonne défroquée et d’un poète de cour. Tu respireras l’huile de lin, tu fréquenteras quelque taverne à matelots, tu consulteras la bibliothèque des princes, et tu t’inquiéteras parfois des odeurs de fagot qui flottent autour des églises.

Arrivé au terme de ce voyage en Garamond – c’est le caractère d’imprimerie que tu
déchiffres en ce moment même* – tu seras tenté de mettre en doute la véracité de cette relation. C’est ta liberté. Je gage simplement que le récit de ce tumulte pourvoira à ton contentement et, je le souhaite, t’invitera à vouer une bonne amitié aux premiers faiseurs de livres.

Porte-toi bien.

*pas sur ce blog, qui ne connaît pas le Garamond.

 

Le prénom de l’emploi

L’une des démonstrations les plus troublantes proposées dans l’essai que vient de publier Anne-Laure Sellier sur Le pouvoir des prénoms est la capacité d’un observateur lambda à deviner le prénom d’une personne à partir de sa photo. Sur un choix de quatre possibilités, 40% des résultats s’avèrent justes, et ce de façon récurrente sur des tests pratiqués en France comme à l’étranger.

Est-ce à dire que nous avons la tête de notre prénom ? Pas nécessairement, mais il semble qu’une sorte de mimétisme s’opère avec le temps entre l’individu et sa première étiquette sociale. C’est en tout cas la thèse de l’auteur, professeur de psychologie sociale et membre d’une équipe de recherche franco-israélienne sur cet étonnant sujet.

Le fait que le prénom soit un marqueur social n’est pas une découverte. La revanche de Kevin de Iegor Gran en est une savoureuse illustration et le palmarès des mentions TB au bac en donne chaque année des preuves amusantes. Moins drôles les tests de candidature à un emploi révèlent également les solides préjugés qui s’attachent au prénom. Mieux vaut s’appeler François que Mohamed quand on cherche du boulot.

Mais cet essai, rédigé d’une plume alerte, n’est pas une énième étude sociologique sur la charge symbolique des prénoms. Il se situe bien dans le champ psychologique, celui de l’appropriation inconsciente d’une identité qui n’est, par définition, pas choisie (à l’exception des changements de prénom, évalués à  5 000 par an en France). “Le prénom va sculpter un enfant en tant que personne et le situer en même temps parmi les autres.”

Anne-Laure Sellier ne nous épargne rien, jusqu’à nous promener dans l’histoire des enfants sauvages, pour appuyer son propos, qui s’avère au bout de compte assez convaincant. Suffisamment en tout cas pour inviter les jeunes parents à bien réfléchir avant de baptiser leur enfant à venir (on remarque à ce propos que très peu de parents attendent de voir la tête de leur rejeton avant de le nommer). Avant de consulter une liste de prénoms, d’en tordre au besoin l’orthographe, il peut être bénéfique de jeter un oeil sur cette approche singulière et peu explorée de la constitution de l’identité.

Le pouvoir des prénoms, Anne-Laure Sellier, Héliopoles.

L’atelier de l’éditeur 2

C’est fait, l’atelier du polygraphe est un authentique éditeur. Je viens en effet de recevoir l’indicatif éditeur de l’AFNIL (Agence Francophone de Numérotation Internationale du Livre) et les dix premiers numéros d’ISBN (International Serial Book Number) pour les publications à venir. Le premier ouvrage de l’atelier sera donc Le Malais de Magellan. La maquette est désormais réalisée et le texte n’attend plus que ses derniers amendements. La composition en garamond, assez gourmand en papier, a réservé une surprise ; l’ouvrage ne comptera pas 128 pages comme je le pensais, mais 164. Les chapitres s’enchainent pourtant sans saut de page comme ce fut longtemps l’usage pour économiser la matière première. Reste maintenant à saisir les dernières corrections, qui portent essentiellement sur la ponctuation et l’harmonisation de la typographie.

 

Cette maquette est accompagnée de plusieurs options de couverture. Il faut à présent choisir la couleur et à arbitrer entre un lettrage blanc et un lettrage noir. Nous verrons au moment du choix définitif du papier. Ce qui induira vraisemblablement un passage à Alençon, où se trouve l’imprimerie, en écho au contenu du livre, qui évoque la première imprimerie de cette bonne ville.

Une semaine après son lancement, la souscription est close. Les cinquante premiers exemplaires sont en effet réservés (merci à tous). Une nouvelle date est également fixée pour la sortie publique : le samedi 21 avril à La Maison du Port de Lavau-sur-Loire. Cette date s’ajoute au salon du livre du château de Blain qui aura lieu, pour sa part, les 7 et 8 avril.  Je ne sais pas encore si je le proposerai à la vente sur un site en ligne ou s’il faudra passer par cet atelier. Nous verrons. Pas facile le métier d’éditeur. Il faut penser à tout. Mais il est assez excitant de conduire une telle entreprise et de compléter cet atelier d’une petite maison d’édition.

Bonne semaine à tous.

L’atelier de l’éditeur

L’une des saveurs du travail artisanal est de faire face à des situations inattendues, de résoudre des problèmes imprévus qui se dressent parfois sur le chemin d’une réalisation, paralysent un chantier. L’indisponibilité de mon éditrice préférée me conduit depuis quelques jours à prendre en charge l’ensemble de la chaîne de production du Malais de Magellan*. Dans un délai extrêmement court puisque j’ai eu la témérité d’annoncer parution pour le début du mois d’avril.

C’est à la fois vertigineux et excitant puisque cette publication va faire du polygraphe un éditeur à part entière et de l’Atelier une maison d’édition en mesure de conduire une publication de A à Z. Ce concours de circonstances est, en outre, un parfait écho au contenu du texte, qui évoque l’édition tumulteuse d’un récit de voyage dans une imprimerie alençonnaise au début du XVIe siècle.

Pour l’heure deux préoccupations majeures : régler les problème d’impression (devis, maquette, choix définitif du papier, de la couv) et obtenir un ISBN (international book serial number) pour faire entrer l’objet dans le champ des radars. Le premier travail est en cours, l’imprimeur choisi, mais le devis doit encore être précisé avant la mise en chantier de la maquette. Pas vraiment d’inquiétude de ce côté puisque le cahier des charges est assez simple (sur le modèle d’un précédent ouvrage, composition en garamond). Le travail n’en est pas pour autant terminé, loin s’en faut, avant la dernière chassse aux coquilles et la signature du BAT (bon à tirer). Pour l’ISBN, le délai annoncé est de trois semaines, ce qui entre dans le calendrier.

Côté bonne nouvelles, la linogravure de Claude Lefebvre, prévue en frontispice, est tirée et le logo éditeur réalisé (peut-être encore quelques modifs dans les gris). La souscription lancée jeudi 22 février pour financer l’impression marche bien (39 commandes ce dimanche matin sur les 50 exemplaires réservés). Beaucoup par amitié évidemment, mais c’est ainsi qu’a démarré mon premier forfait qui a, somme toute, connu une carrière honorable. Le texte lui, reste sage dans son coin, à l’exception de quelques corrections mineures, pour faire place à l’argument, ce délicat résumé censé mettre l’eau à la bouche du lecteur.

Pour les visiteurs de passage qui n’ont pas suivi la genèse de ce petit roman, le voici :

*Printemps 1529, alors que l’Eglise s’apprête à faire rôtir ses premiers imprimeurs, un jeune typographe d’Alençon, Léonard Cabaret, découvre l’existence du manuscrit d’Antonio Pigafetta, l’un des dix-huit rescapés de l’expédition Magellan. Encouragé par Clément Marot, le poète attitré de Marguerite de Navarre, épaulé par une  nonne en rupture de couvent, Louise de Chauvigny, il va tenter de coucher sous la presse ce récit fabuleux dont seuls quelques princes ont jusqu’alors connaissance. L’étude du manuscrit attire l’attention de Louise sur un esclave, le Malais de Magellan, héros malgré lui de l’une des aventures les plus folles de l’Histoire.

Il reste, ce dimanche 25 février, quelques ouvrage en souscription (12€) pour celles et ceux qui n’ont pas reçu la notice. Il suffit d’un courriel à l’adresse indiquée au bas de la colonne de droite. Je tâcherai de donner des nouvelles de l’avancement du chantier au cours du mois de mars.

Bon dimanche.

Le grand retour du contrôle social

Le bénéfice d’une vie privée placée à l’abri du regard du voisin n’aura finalement duré qu’un petit demi-siècle, grosso modo la seconde moitié du XXème. Juste une petite fenêtre de l’Histoire, entre le contrôle social millénaire opéré par la famille, la tribu, le coiffeur ou le curé, durant laquelle tout le monde savait à peu près tout sur tout le monde, et le contrôle social virtuel qui est en train d’enfoncer les barrières érigées par la reconnaissance d’un droit à la protection de la vie privée.

illustration : ukhumanrigthsblog

C’est une donnée nouvelle que nous n’avons pas encore totalement intégré. Sans doute parce que pour l’heure, ce sont principalement des personnalités publiques qui en font les frais (validant au passage la sentence de Montaigne « Plus un singe monte haut, plus on voit son derrière »). Mais personne ou presque n’est désormais à l’abri, pas même celles et ceux qui se gardent de s’épancher sur la toile. Aujourd’hui le système de reconnaissance faciale de facebook est capable d’identifier quelqu’un qui n’a pas de compte, qui n’a jamais mis les pieds sur le réseau. Certaines démarches étant désormais obligatoires en ligne, tout le monde ou presque est exposé.

Le problème du moment est, me semble-t-il, que nous ne sommes pas psychologiquement outillés pour réagir avec sérénité face aux dérapages ou pseudos dérapages qui sont exposés sans filtre sur la place publique. Le contrôle social passé avait généré un système de temporisation, de médiation, qui permettait, au besoin, d’amortir les chocs, de contextualiser, de relativiser. Les déclarations stupides d’un ado, un larcin, une relation adultère… disons les écarts à la morale dominante faisaient l’objet d’un traitement à leur mesure. Les crimes et les délits étaient traités par la justice.

Tous ces filtres, toutes ces protections ont sauté avec la rapidité des échanges, leur viralité et surtout l’absence de modération sur la planète numérique. Tout un chacun peut se retrouver exposé, à son corps défendant, sur les écrans de la terre entière sans avoir eu le temps de réaliser ce qui lui arrive. Sur l’autre versant, tout un chacun peut formuler des jugements définitifs sur le comportement réel ou supposé de tel ou tel contemporain, le calomnier sans état d’âme au nom de sa propre lecture de la morale ou de la justice. Entre le tweet et le tribunal plus de milieu, plus de temporisation. Il va falloir nous y habituer avant qu’une nouvelle forme de pondération voie le jour. Et adapter progressivement notre logiciel mental. Ce n’est pas gagné.

NDDL : les paysans tentent de congédier leurs mercenaires

« Le tissu social est déchiré pour quarante ans » relevait en 2012 le conseiller général de Notre-Dame-des-Landes lors de la tentative d’évacuation du site. C’était sans doute un peu exagéré, mais il était évident que, quel que soit le scénario de sortie de crise, les choses n’allaient pas se régler d’un coup de baguette magique. Le refus de libérer la RD281 par les zadistes les plus radicaux, qui ont fait office pendant des années de bras armé de la contestation en témoigne s’il était besoin.

illustration Frap, by courtesy

Et il est difficile de les accabler, ces braves anars, qui n’ont jamais caché leur motivation « Non à l’aéroport et à son monde » ni nié le recours à l’intimidation et à la violence et comme moyen de lutte. Leur soutien guerrier lors des manifestations contestant le projet a été, sans nul doute déterminant pour faire reculer le pouvoir, tétanisé par la peur de provoquer un drame. Ces zadistes,  venus parfois de très loin, se sont donc installés sur les lieux, enchantés de disposer d’un terrain de jeu échappant à tout contrôle, de coloniser un El Dorado où la notion de propriété avait totalement disparu.

Et voilà qu’aujourd’hui les opposants fréquentables, agriculteurs conventionnels et gentils écolos, considérant qu’ils ont obtenu gain de cause, négocient avec l’Etat pour enclencher un retour à la normale. Il est désormais l’heure, à leurs yeux, de procéder à la répartition de ces terres si âprement défendues entre gens de bonne compagnie. Chacun devant faire un pas pour sortir de cette crise interminable.

« Tot tot » leur répondent les anars, il n’est pas question de dégager, nous sommes ici chez nous et il faudra nous déloger par la force des baïonnettes. Les négociations entamées depuis l’annonce de l’abandon du projet ont subi échec sur échec. Les zadistes s’accrochent à leur route comme des berniques à leur rocher. Ils ont, qui plus est, un discours articulé et cohérent : http://zad.nadir.org/spip.php?article5106

C’est ce qu’ont sans doute sous-estimé les opposants historiques, en premier lieu l’Acipa, se disant qu’ils se débrouilleraient bien le moment venu pour se débarrasser de ces mercenaires, de les reconduire gentiment aux frontières de la Zad. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à s’appuyer, sans état d’âme apparent, sur la maréchaussée comme le rapporte Ouest-France du 3 février (p 4) « Si ces anars continuent, il faudra en passer par une journée de gaz lacrimogènes. Les tracteurs ne protègeront pas cette bande là ».

Pas certain que cela suffise. Il est possible qu’on ne fasse pas impunément appel à la violence sans qu’elle ne se retourne un jour ou l’autre contre ses commanditaires. C’est la loi du genre. Les opposants se divisent désormais en deux camps clairement distincts. Les « non à l’aéroport » et les « non à son monde ». Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. La manifestation nationale du 10 février pour fêter la victoire sera intéressante à observer de ce point de vue. La préfète doit être bien embarrassée. Doit-elle faire donner la troupe pour tenter de nettoyer le terrain avant la ruée. Ou préfèrera-t-elle laisser les zadistes laver leur linge sale en famille, au risque de voir les irréductibles renforcés par des troupes fraîches ? La saison 3 ne fait peut-être que commencer.

 

 

Un brin de soleil

Il y a sûrement plus déagréable que d’aller relire un manuscrit sous le soleil de l’océan Indien. Mais puisque les dieux et l’invitation d’un fiston en ont décidé ainsi, nous n’allons pas bouder notre plaisir. L’atelier sera donc au calme dans les semaines qui viennent, même si une carte postale ou une chronique des îles n’est pas exclue.  Je suis en effet curieux de découvrir Mayotte, ce petit archipel situé au sud de Zanzibar longuement évoqué dans un précédent récit de voyage, L’homme blanc.

 

vue de Mamoudzou, la capitale de Mayotte, DR

Direction Dzaoudzi-Pamandzi donc. Dans les bagages, l’odinateur portable et le texte du Malais de Magellan, qui doit impérativement être prêt début février pour être publié en avril. Cette publication artisanale, à l’image de mon premier forfait, Derrière la montagne, en 1998, rendue possible grâce à la complicité dune éminente professionnelle de la profession, m’enchante, même si la publication d’une première fiction me tétanise un peu. Nous resterons donc modeste avec un tirage de 300 exemplaires et un prix abordable, autour de 12€. Une souscription sera proposée en mars aux lecteurs impatients et aux amateurs de romans historiques.

Tout autre scénario pour le guide S’installer à Nantes, dont la deuxième édition est en rupture de stock chez l’éditeur. On doit approcher les 6 000 exemplaires vendus, ce doit en faire mon best seller comme auteur. Je suis donc mis en demeure par ma charmante éditrice, Zoé, de plancher tout le mois de février sur la mise à jour de l’objet, pour une sortie de ce troisième opus en juin.

Deux ouvrages, deux destinées différentes, mais un attachement incomparable entre ce travail de commande et la création d’un univers, la plongée vertigineuse dans les premiers temps de l’imprimerie. Période qui n’est pas, à mes yeux, sans résonner celle que nous vivons en ce moment. Une sorte de préhistoire de la révolution mentale à l’ordre du jour avec internet.

Le parallèle n’est, bien entendu, pas explicite, mais il sous-tend un peu ce travail. Avec la difficulté d’imaginer les craquements dans les têtes aux temps de l’apparition d’une pensée inviduelle  face à une religion qui enveloppait les esprits. Mais n’anticipons pas. Si vous souhaitez faire partie des souscripteurs, n’hésitez pas à me le faire savoir par mail (au pied de la col de droite). Ce sera sans doute une liste fermée. Histoire de réserver aux quelques amis lecteurs un objet singulier qui, s’il ne marque pas l’histoire de la littérature, sera je l’espère une occasion de prendre un peu de champ en s’immergeant avec plaisir dans une période qui a façonné la nôtre.

L’éditeur

Pour commander Le Malais de Magellan en ligne, rien de plus simple. Il vous suffit de faire parvenir votre adresse postale à l’adresse suivante : latelierdupolygraphe@gmail.com. Le paiement (12€) s’effectuera à réception. Les frais d’envoi sont offerts.

Pour les libraires, remise habituelle de 33%. Frais d’envoi offerts à partir de 5 exemplaires.

Le Malais de Magellan, L’atelier du polygraphe, avril 2018, 164 pages, 12€. ISBN 978-2-9512501-0-9.

Le paradoxe de Tocqueville

“La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer.” ll est vraisemblable que le fait de revenir d’un séjour aux Indes n’est pas étranger à la manière dont m’a frappé cette formule de Sylvain Tesson entendue ces jours-ci. En creusant un peu la formule je suis tombé sur une explication de ce phénomène étrange qui veut que l’une des populations les mieux loties de la planète soit en même temps l’une des plus insatisfaites : le paradoxe de Tocqueville.

Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des hommes, et ils se figurent volontiers qu’ils sont appelés à de grandes destinées. Mais c’est là une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. Cette même égalité qui permet à chaque citoyen de concevoir de vastes espérances rend tous les citoyens individuellement faibles. Elle limite de tous côtés leurs forces, en même temps qu’elle permet à leurs désirs de s’étendre.

Non seulement ils sont impuissants par eux-mêmes, mais ils trouvent à chaque pas d’immenses obstacles qu’ils n’avaient point aperçus d’abord. Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables; ils rencontrent la concurrence de tous. La borne a changé de forme plutôt que de place. Lorsque les hommes sont à peu près semblables et suivent une même route, il est bien difficile qu’aucun d’entre eux marche vite et perce à travers la foule uniforme qui l’environne et le presse.

Cette opposition constante qui règne entre les instincts que fait naître l’égalité et les moyens qu’elle fournit pour les satisfaire tourmente et fatigue les âmes. On peut concevoir des hommes arrivés à un certain degré de liberté qui les satisfasse entièrement. Ils jouissent alors de leur indépendance sans inquiétude et sans ardeur. Mais les hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise. Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra pas rendre les conditions parfaitement égales dans son sein et s’il avait le malheur d’arriver à ce nivellement absolu et complet, il resterait encore l’inégalité des intelligences, qui, venant directement de Dieu, échappera toujours aux lois.

Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté. Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.

Chez les peuples démocratiques, les hommes obtiennent aisément une certaine égalité; ils ne sauraient atteindre celle qu’ils désirent. Celle-ci recule chaque jour devant eux, mais sans jamais se dérober à leurs regards, et, en se retirant, elle les attire à sa poursuite. Sans cesse ils croient qu’ils vont la saisir, et elle échappe sans cesse à leurs étreintes. Ils la voient d’assez près pour connaître ses charmes, ils ne l’approchent pas assez pour en jouir, et ils meurent avant d’avoir savouré pleinement ses douceurs.

C’est à ces causes qu’il faut attribuer la mélancolie singulière que les habitants des contrées démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance, et ces dégoûts de la vie qui viennent quelquefois les saisir au milieu d’une existence aisée et tranquille. On se plaint en France que le nombre des suicides s’accroît; en Amérique le suicide est rare, mais on assure que la démence est plus commune que partout ailleurs. Ce sont là des symptômes différents du même mal.

Les Américains ne se tuent point quelque agités qu’ils soient, parce que la religion leur défend de le faire, et que chez eux le matérialisme n’existe pour ainsi dire pas, quoique la passion du bien-être matériel soit générale.

Leur volonté résiste, mais souvent leur raison fléchit.

Dans les temps démocratiques les jouissances sont plus vives que dans les siècles d’aristocratie, et surtout le nombre de ceux qui les goûtent est infiniment plus grand; mais, d’une autre part, il faut reconnaître que les espérances et les désirs y sont plus souvent déçus, les âmes plus émues et plus inquiètes, et les soucis plus cuisants.

 

Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, Livre II (1840)

CHAPITRE XIII. Pourquoi les américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être

Cette chronique a été publiée une première fois en mai 2017. C’est celle qui a été la plus consultée de l’année. Ce qui justifie cette réédition. Bonnes fêtes.